LES CHA.RMETTES. — PREMIÈRE IMPRESSION DK GENÈVE
C’est par un jour de pluie que nous fîmes le pèlerinage des Charmettes, le 24 juillet. J’étais un peu révoltée à l'idée de subir à mon tour le fétichisme que la mémoire de Rousseau impose à ses admirateurs. Faut-il porter un culte à toutes les actions d’un grand écrivain , quelles qu’elles soient? Les souvenirs des Charmettes sont si blessants, tellement contre nature, qu’on se demande quel est leur prestige pour les âmes enthousiastes. C’est le développement intellectuel de Rousseau qui excite ce puissant intérêt; le travail préparatoire, lent, patient qui a précédé l’intuition. Les Chwmettes, sont le berceau de ce génie orageux.
A ce point de vue, madame de Warrens exerça sur lui une influence vraiment maternelle. Dans cette retraite, à l’abri du besoin, Tâme à peine née, encore nue, rassembla ses premiers matériaux pour se créer. C’est là que Rousseau sentit pour la première fois le goût de l’étude, puis l’ardem- du travail. 11 acquit laborieusement tout ce qu’il possédapar la suite, depuis les premières notions de la langue, jusqu’à la philosophie, le latin, les mathématiques ; il a tout appris seul, pendant ces années de loisir sous le toit de sa bienfaitrice.
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Sans l’abri des Charmettes, que serait devenu Rousseau? Il serait difficile de l’imaginer. Probablement son génie n’eût pu éclore sans la douce providence qui l’ arracha à l’existence avilissante de la domesticité.
Quant au sentiment waierwc/ de madame deWarrens, ily a une telle flétrissure dans cette vie partagée, une violation si révoltante de la conscience dans ce mélange d’amour et de maternité qu’il faut en arracher sa pensée. Rien ne soulève le cœur comme ce type hypocrite et impie de mère et d’amante, que le roman a cherché à mettre à la mode. C’est le comble de la confusion des genres. Faisons efibrt;ne songeons qu'à la parfaite bonté de la protectrice pour son enfant d’adoption, pour celui qu’elle appelait « petit! » Cherchons seulement les traces de la vie intellectuelle de Rousseau adolescent.
Et pourtant que cela est difficile 1 La maison, les murs, la distribution des chambres, tout révèle chez madame de Warrens ce mélange de bigoterie et de galanterie, les mœurs de la Régence,
La nature de Savoie encadre admirablement la figure des deux reclus. Rien n’y est changé; les hommes, les événements, un siècle de bouleversements n’atteignent pas im paysage. La solitude des Charmettes a dormi depuis 1732, et nous révèle tous les secrets de cette existence bizarre, composée de grandeur et de bassesse.
Hors du faubourg de Chambéry, derrière un rocher qui semble la barrière de ce monde enchanté du passé, s’ouvre une route des plus pittoresques ; elle s’élève doucement, graduellement, et déroule à chaque pas les beautés de la fraîche vallée : les montagnes du Ni volet, au loin la chaîne des Alpes qui s’enchevêtrent et se perdent dans la brume matinale; plus près, les verdoyantes collines de vignobles
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ou de bois de châtaigniers, des maisons qui gardent tellement le caractère de l’époque, qu’à tout moment nous demandions : est^ce là?
Si on eût voiilu composer à dessein un cadre pour cette histoire romanesque, on n’eût pas mieux réussi.
Nous arrivons : maison petite, toit très-pointu en ardoise; quatre fenêtres sur la façade, une petite cour au gazon jauni; on y pénètre par une porte cintrée, recouverte de jasmins en fleurs ; à droite et à gauche, deux platanes.
Un jardin potager, avec quelques arbres fruitiers devant l’autre façade, qui n’a que deux fenêtres ; l’une d’elles entr’ouverte laisse voir le buste et le portrait de Rousseau. Sur la porte d’entrée on lit l’inscription gravée en 1793 par le commissaire de la Convention, Hérault de Séchelles.
Il pleuvait à verse; une voix nous invite à entrer. Nous franchissons le seuil; à droite du vestibule, le salon; à gaucbe, la cuisine, où nous séchons nos vêtements trempés.
Dans le salon carrelé, qui servait autrefois de saUe à manger, un portrait de Rousseau âgé, fait pendant à un portrait de madame de Warrens, représentée sous la figure d’Omphale. Un Hercule nègre la dévore des yeux, elle incline vers lui sa tête ; expression douce, insouciante ; ses boucles blondes s’échappent d’une coiffure en veloure noir, ornée de perles. On aimerait un portrait de Rousseau jeune, en face de celui de madame de Warrens. A côté, un second salon aussi grand ; les croisées et la porte ouvrent sur le jardin. On y descend par quelques marches de pierre.
Les vieux meubles de celte pièce n’ont pas appartenu à Rousseau, bien qu’on montre sa prétendue épinette et sa pendule.
Ordinairement les étrangers ne sont admis à visiter que
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le rez-de-chaussée. M Quinet insista, et nous vîmes toute la maison. L’escalier de pierre est large, bien éclairé, les murs couverts de peinlmes du temps. Un vestibule assez bas et une porte massive donnent dans la chambre de madame de Warrens , intacte comme si la maîtresse venait d’en sortir. Elle est absente, peut-être dans le bois ; elle va rentrer....
Plancher très-vieux, plafond à grosses solives très-élevé, ime pièce où l’on a de l’air, comme ou n’en bâtit plus guère aujourd’hui. Une des croisées donne sur le bois de châtaigniers; deux autres sur le jardin et sur les vignobles en pente.
Un reste de peinture dans le goût de l’époque ; fleurs et oiseaux, ainsi que la cheminée, datent aussi de madame de Warrens. Mais ce qui complète le caractère de cette chambre, c’est qu’en ouvrant les deux battants de l’alcôve secrète, on y trouve une chapelle dédiée à la Vierge, l’autel paré de fleurs artificielles, de cierges ornés de bobèches en couleur, d’images à inscriptions dorées, et l’invocation : Genitrix Dei.
De sa chambre à coucher, de son lit, madame de Warrens pouvait assister ainsi à la messe que des prêtres de Chambéry venaient y célébrer chaque dimanche.
Nous revoyons en imagination le vestibule rempli des gens de madame de Warrens, et, au milieu d’eux, \q petit, le nouveau converti.
Enfin, nous allons entrer dans la chambre de Rousseau, voisine de celle de madame de Warrens ; dans le môme vestibule, une porte massive donne sm un petit couloir trèsbas ; on ouvre une seconde porte, et nous voici dans le cabinet où il s’enfermait pour travailler.
Ce cabinet est une fort belle chambre, très-élevée, à deux
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fenêtres, avec la vue de toute la vallée; entre les deux fenêtres, une vieille glace à dorures, qui a réfléchi l’image de Rousseau ; son lit daus une grande alcôve ; uue seconde alcôve, beaucoup plus peliUî, fermée par une porte vitrée.
La chambre de Rousseau concentre à elle seule un toutpuissant intérêt qui purifie les souvenirs. C’est là où il étudia, c’est là que ce grand esprit s’est formé. La solitude, une existence assurée, les maîtres de musique, d’escrime, de danse, les premiers éléments de composition musicale, l’essai du système de musique chiÊTrée, voilà ce qui parle dans cette chambre. C’était l’avenir d’un musicien qui se préparait entre ces quatre murs. En effet, Rousseau en Savoie n’était qu’un maître de musique. Paris, la France, créa le penseur, le philosophe.
Quand on veut découvrir les mystères de la formation du génie, les influences diverses qui présidèrent à une destinée qui s’ignorait, rien n’est indifférent; chaque détail devient une révélation.
Nous voilà à cent ans en arrière. Les murs parlent, toute chose porte un reflet de Rousseau et de madame de Warrens (1). Les événements datent d’hier. On tombe dans une rêverie dont on a peine à s’arracher.
Nous fîmes quelques pas dans le jardin que Rousseau a cultivé de ses mains; au bout de l’enclos, on descend quelques marches et l’on a devant soi une allée, une charmille de vignes en crosse.
Nous avons bien pris possession des lieux, nous avons cueilli une branche de jasmin sur la porte cintrée de la cour;
(1) Et pourtant un siècle a passé sur ces murs; ils n’avaient pas ce caractère de vétusté quand la jeune et belle madame de Warrens vint habiter cette maison.
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nous avons respiré l’âme de Rousseau jeune, qui s’épanouit en face de ce doux et agreste paysage.
Malgré la pluie, la route nous parut un enchantement ; sous l’influence des souvenirs, les pervenches renaissaient à chaque pas.
Eu quinze minutes on est à Chambéry, ville endormie comme les Charmettes depuis cent ans, et dont les grands couvents de carmélites et de visitandines, citadelles perchées sur les rochers, dominent la ville à la fois moyen âge et dix-huitième siècle.
De Chambéry à Aix, les gracieuses collines de Tréserve serpentent parallèlement au lac Bourget, turquoise au pied des montagnes. L’abbaye de Ilaute-Combe apparaît sur l’autre rive.
La différence entre les paysages suisses et ceux de Savoie, c’est que tout ici est repos, douceur. Nul effort. On jouit des yeux et du cœur ; un calme délicieux vous pénètre ; l’esprit n’est pas opprimé comme par le subhme perpétuel des grandes Alpes.
Dans l’agreste Savoie, on connaît le bonheur des ombrages ; un arbre touffu, accessible, à votre portée, n’est pas un ami rare ; vous n’êtes pas obligé d’escalader les deux pour le chercher. D’épaisses branches de châtaigniers versent partout leur ombre bienfaisante.
Le paysage aussi est proportionné à vos modestes facultés, on l'embrasse d’un regard tranquille ; ce ne sont plus des masses architecturales formidables qui vous écrasent ; mais une douce et bonne nature vous sourit.
C’était le troisième voyage d’Edgar Quinet aux Charmettes ; il y était venu adolescent, avec son cousin L
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en 1823, puis à son retour d’Italie, en 1832. Chaque fois il avait écrit son nom sur le livre des voyageurs ; je ne retrouvai plus la page, on l’en avait arrachée.
En compulsant ces registres, où chaque voyageur ajoute avec son nom une réflexion, on prend une triste idée du public. Parmi ces milliers d’inscriptions, pas un mot qui ne soit une sottise ou un cynisme abject.
Certes, ce n’est pas seulement im public d’élite qui visite les Charmetles. Tout l'abrutissement des masses, la frivolité ou la bêtise humaine, apparaissent dans ces sales griffonnages qui se disputent le prix de la trivialité et de l’imbécillité.
Et pourtant j’aurais voulu ajouter à la date de ce jour, en songeant à Rousseau : « Proscrit pour la cause de la vérité et de la liberté. »
Qui fut plus grand, Voltaire ou Rousseau ? Question oiseuse. Ce sont les deux colonnes de la liberté de pensée. Ne croyez pas élever l’un en rabaissant l’autre, vous tenteriez vainement de faire crouler le temple de l’esprit. Ils restent frères dans la gloire et dans les bénédictions de l’humanité.
Rousseau est le grand-prêtre de la nature ; Voltaire, le citoyen du globe. Mais lui aussi comprenait le côté rustique des choses. Quoi de plus charmant qpie sa lettre sur les Fermes. Par le naturel, la simplicité de la description, elle a une grande supériorité sur les tableaux champêtres de Jean- Jacques.
Voltaire n'est jamais préoccupé du style; il semble ignorer le don de l’éloquence, de la poésie ; mais par un coup de génie, il les trouve sans effort. Jamais on n’aperçoit
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chez lui cette recherch*^ (|ui jierce toujours chez Rousseau. Celui-ci a l'air d’avoir appris le français comme une langtie étrangère, une langue morte, tant il s’applique à l’étudier, à l’orner; il pèse chaque expression, il fait le triage des mots. De là une certaine affectation, un air emprunté, et de la vanité, presque toujours. L’art qui paraît dans tout ce que fait Rousseau semble étranger aux plus belles pages de Voltaire : elles découlent de source, si lumineuses, si fortes, si naturelles à cet esprit de lumière, qu’on ne s’arrête pas à la forme : elle est identique à la justesse et à l’éclat de sa raison.
Chez Rousseau, la forme et la pensée sont toujours distinctes, et on est forcé de les admirer séparément. Môme dans la peinture des passions, on peut suivre les traces de l’art, et l’idée qui a présidé à l'arrangement des mots.
Les accents les plus passionnés, ceux qui devraient jaillir spontanément d’un cœur brûlant, semblent sculptés, ciselés par une main d’orfèvre.
Voltaire n’avait pas de passion, dit-on; mais qu’est- ce donc que celte chaleur de sentiment chez l’octogénaire, à toute question qui intéresse la justice, l’humanité, la liberté de pensée, les nationalités opprimées? On l’appelle à bon droit le héros de la raison, le héros de la libre pensée ; il est aussi le père des nationalités ressuscitées. Voltaire est le premier philhellène.
Rousseau, Français par ses ancêtres , est Suisse et républicain de naissance. Mais, sans Paris, sans là France, il n’aurait jamais eu qu’un pressentiment confus de la philosophie ; son esprit s’est épanoui aux clartés de Montesquieu, de BuCFon, de Voltaire.
La gloire de Rousseau et de madame de Staël appartient aux deux revers du Jura ; elle ressemble au Rhône, qui