‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 31 sur 58 · FÉLIX PYAT · texte numérisé non relu

FÉLIX PYAT

Depuis quand les violateurs de la loi sont-ils autorisés à pardonner à ses défenseurs?... Lui, nous donner l’amnistie?... Comment le pourrait-il? Il est sous le poids d’une accusation de la haute cour de justice de France, du

AVANT RT APRKS l'aMNISTIK îiOl

2 décembre 1851, qui le renvoie devaiil les tribunaux pour crime de liante trahison.

« SCHŒLCHER. •

« A Louis Bonaparte.

« Vous décrétez une amnistie, vous pardonnez à ces milliers de citoyens depuis si longtemps jetés par vous sur la terre étrangère, par vous semés à la gène sous les climats meurtriers de l’Afrique, dans les marais empestés de Cayenne.

« Ils défendaient contre vous la Constitution issue du suffrage libre et universel, cette Constitution qui avait reçu votre serment solennel de fidélité et que vous avez trahie.

« C’est pour cela que vous les avez frappés naguère.

« Maintenant, vous les amnistiez. Devant l’opinion publique, devant l’histoire, je ne veux pas me prêter à ce chaugementde rôle. A qui viola la loi, il n’appartient pas de faire grâce qui la défendit. Votre amnistie est un outrage à ceux qu’elle atteint. Moi, le représentant du peuple que vous avez violenté, emprisonné, banni, l’officier que vous avez spolié, moi que vous avez persécuté jusque sur la terre d’exil, je le déclare, je ne vous amnistie pas.

« Certes, loin de la famille, loin de la patrie, la vie a bien des amertumes ; mais, dans la servitude, elle serait bien plus amère encore.

« Le jour où la liberté, le droit, la justice, ces augustes proscrits, rentreront eu France, j'y rentrerai. Ce jour-là est lent à venir; mais il viendra, et je sais attendre (1).

«Zurich, 31 août 1859.

« Charras. b

(1) Ces deraier.s mots, si navrants après le 24 janvier 1805, ont arraché à un ami de Charras le cri : « C’est une honte pour la Providence I »

€ Je ne suis ni un accusé, ni un condamné, je suis un proscrit. J’ai été arraché de 'mon pays par la force, pour être resté fidèle à la loi, au mandat que je tenais de mes concitoyens.

« Ceux qui ont besoin d’être amnistiés, ce ne sont jias les défenseurs des lois; ce sont ceux qui les renversent. On n’amnistie pas le droit et la justice.

« Je ne reconnais à personne le droit de me proscrire, de me rappeler à son gré dans mon pays, sauf à me proscrire encore. Je ne puis me prêter à ce jeu où se perd et s’avilit la nature humaine.

e En rentrant aujourd’hui dans mon pays, je devrais renoncer à le servir, puisque j’y aurais les mains liées.

« Les exilés, pour rentrer dans leur pays, n’ont -besoin du consentement de personne. Ils sont seuls juges du moment où il leur conviendra de retrouver une patrie que nul n’a le droit de leur ôter.

t La loi a été proscrite avec eux ; la loi doit être rétablie avec eux.

« Est-ce leur rendre une patrie que leur accorder, au lieu de la France qu’ils oui connue, une France sans droit, sans dignité possible, sans sécurité, dépouillée par la violence et par la ruse de tout ce qu’elles ont pu lui enlever?

« Si tant d’années souffertes par nous, d’exils, do transportations, de déportations, ou do mort , ne doivent pas être perdues pour la justice et jiour l’humanité, je réclame, avant tout pour la France, an nom de tant do tortures injustement subies, les réparations suivantes :

« Je demande que les garanties ordinaires chez les peuples modernes soient rétablies pour les Français.; que nul no puisse plus être enlevé et séquestré par voie administrative , ni banni ,• ni transporté, soit en

AVANT ET APRÈS I.’aMNISTIE

Afrique, soit à Cayenne, ni expulsé de son pays sans jugement régulier et décision du jury; que la publicité des débats ne soit plus interdite ; que les condamnations prononcées par les tribunaux ne puissent plus être changées et augmentées par l’arbitraire ; que la peine subie de deux années de détention ne puisse plus être à plaisir transformée en un bannissement perpétuel, qui souvent, comme on l’a vu, équivaut à la peine de mort; que les biens confisqués soient rendus à leurs légitimes propriétaires ; et comme garantie qui renferme toutes les autres, que la liberté de la tribune et celle de la presse soient restituées à la nation.

€ Quant au droit de proscription en lui-même, je demande qu’il soit considéré comme nul et non avenu, n’ayant jamais existé, n’ayant pu ni ne pouvant donner aucun titre légal ni pouvoir quelconque contre ceux auxquels il a été ou serait appliqué.

« Tel est en effet le seul moyen de fermer la porte à l’ère des proscriptions dans laquelle on a fait rentrer le monde. Car si l’on est quitte envers l’humanité, pour rappeler de l’exil après dix ou vingt ans ce;ix qui survivent, si l’on ne tient aucun compte des morts que ceux-ci laissent après eux ; ni de ceux que la souffrance a minés et qui ne reviennent dans leur pays que pour y mourir; si la violence n’est plus prise au sérieux par les hommes, si elle n’entraine contre celui qui s’y livre aucune conséquence, si elle ne réveille aucune idée de justice ni de réparation, si, au contraire, tout doit se changer en reconnaissance, qui voudra à l’avenir s’abstenir d’une violence heureuse?

« C’est donc l’ère des proscriptions indéfinies qui est consacrée ; et chacun faisant à son tour ce qui a été admis pour celui qui a précédé, tout cha!ngement, tout renouvel-

MKMOIRRS D’RXIL

lemenl de parli sera marqué par l'expulsion de tous les partis contraires.

« Voilà la perversion absolue de la conscience humaine qu’il s’agit d’empéclier ; et puisque l’Europe, même libre, se lait, puisqu’elle semble accepter le droit de proscription comme autorisé par le succès et entré dans les mœurs, c’est au proscrit de revendiquer la justice, de faire parler la conscience, non à son profit, mais à celui des autres.

« Je ne veux pas que les prescripteurs d’aujourd’hui soient les proscrits de demain.

« Je ne veux pas que la France et le monde retombent irrévocablement dans celte ère où chaque parti, à son avènement, expulse, bannit, extirpe en masse les partis opposés.

* Je ne veux pas que ce gouffre, déjà si profond, se creuse davantage, de manière à engloutir tout ce qui reste de justice parmi les hommes.

« V'oilà pourquoi, moi proscrit, je proteste pour aujourd’hui et pour demain, et pour les temps à venir, contre ce droit de proscrire, qui est le contraire du droit, et ne peut rien fonder.

« La conscience d’un homme semble en ce moment bien peu de chose ; mais peut-être le moment viendra où l’on trouvera bon de se rappeler que des exilés ont emporté et gardé le droit avec eux, et que toute justice n’est pas encore morte sur la terre.

« EDGAR QÜINET. »

< Veytaux, 30 août, 1859. »

Quelle fièvre, jusqu’au moment où la résolution de mon mari serait connue, publiée I II me tardait de voir consommé ce grand sacrifice, le plus grand de tous ; l’exil vo-

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lonlaire. Plus il était douloureux, plus j’avais hâte de passer par cette porte de la mort. Quand le oui fut prononcé et le nouveau pacte avec l’exil conclu, on sentit un allégement qui ressemblait à la délivrance de l’âme après l’agonie.

Oui, il faut dominer le 2 décembre, du haut de l’exil.

Pendant ce combat, qui ne dura qu’une minute^ tu me dis : « Si je pouvais avoir un scrupule, ce serait à cause de toi; la pensée que tu regrettes la France, m’est une douleur. »

Ce sacrifice est très-simple. Sans être Brutus et Cassius, on peut préférer l’exil étemel, au retour qui terminerait la lutte.

Un earactère fort ne subit l’influence de personne. Mais si J’avais eu à exercer la mienne, c’eût été pour raviver l’horreur du despotisme et hâter la protestation.

Ah! que je me sentis encore plus passionnément Française, au moment, où moi aussi je résolus de ne pas revoir cette France chérie! Mon amour pour la France est si grand, que cet exil volontaire au nom du droit, de la justice, peut aussi compter, j’ose le dire, comme l’acte d’une âme libre.

Comment la France, l’Europe, counaitraicnt-elles ces protestations? On nous assurait que pas un seul organe de la presse n’aurait ce courage (1),

(1) Mon mari écrivit aux journaux anglais la circulaire suivante ;

« Monsieur,

« Plusieurs de mes compatriotes exilés comme moi, ayant écrit au sujet de l’amnistie, je crains qu’il ne se trouve aucun organe de la presse du continent pour publier notre réponse. L’Angleterre, étant en ce fno-

MÉMOIRES d’BXIL

On fit d'innombrables copies de la Prolcstalion, et on les lança dans toutes les directions.

« Autant de feuilles jetées dans le lac, disions-nous; Tune d’elles flottera peut-être jusqu’au rivage ». Huit ans d'exil nous ont appris à espérer contre toute espérance.

Plusieui’s jours se passent. Point de nouvelles.

Un beau matin, victoire! tous les journaux suisses contenaient la protestation. Vive la Confédération helvétique ! Joie profonde, en déployant ces feuilles encore humides, d’y trouver ces mots qui brillent comme des étoiles : Justice! Liberté!

Quinze jours d’une campagne pareille et le ton de l’Europe serait changé ; ceci tuerait cela, comme dit Victor Hugo.

Vint le tour de la presse allemande. La Gazette d’Augsbovrg donna les protestations de Gharras et de Quinet et publia un article énergique. Le rédacteur en chef écrivait : « Plus de rivalité entre la B’rance et l’Allemagne. Toutes deux doivent combattre le Césarisme, le Bas-Empire. »

Et la France? Connaltra-t-ellc ces Protestations? L’Indé- ^pendiance Belge, qui publia celle d’Edgar Quinct, fut distribuée à Paris le 6 septembre au soir ; le 11, elle fut reproduite par le Courrier du Dimanche. La Revue des Deux Mondes l’inséra avec celle de Victor Hugo.

ment le seul point u’Europe où la vérité puisse Otre dite, je vous prie de vouloir bien donner un asile aux lettres ci-|ointes, dans votre journal. C’est au nom de huit années d’exil, que je vous adresse cette demande. La contiancc que j’ai dans votre sentiment de justice et de liberté ne sera pas trompée.

« Agréez, etc. ^

« E Quinkt. »

Veytaux, 30 août 1830.

AVANT APRÈS L’aMNISTIK

Les journaux belges el anglais publièrent d’autres protestations, que nous ne pouvons reproduire : de Clément Thomas, Madier-Montjau, Kessler, Coeurderoy, J.-B. Bernard.

Ainsi la conscience publique était mise en demeure. Que dit-elle, que ficelle ? Pour la première fois depuis 1851 , la France entendait le langage des grands jours.

Ces protestations réveillèrent les âmes. Voilà ce que produisent les actes. Les plus ardentes félicitations arrivèrent aux exilés.

D’autres s’écrièrent douloureusement : « Vous êtes perdus à jamais pour la France, pour vos amis. »

Quant aux journaux officieux, ils répondirent aux proscrits, par les plus violentes diatribes et par cette apostrophe : « Vous osez vous souvenir! »

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