‹ Mémoires d'Exil l'amnistieChapitre 32 sur 58 · XI · texte numérisé non relu

XI

DISPERSION DE LA TRIBU

Edgar Quinet eût préféré un acte collectif; mais, dans la dispersion générale, il était impossible de délibérer en commun ou de s’entendre par lettres. Premier obstacle.

« En second lieu, une protestation collective impliquait la résolution à peu près unanime de rester dehors. Obtiendrait-on cette détermination? Pouvait-on l’exiger de ceux qui n’avaient aucune ressource personnelle ou qui u’avaiciit pu s’en créer en exil? Ceux-ci rentreront; serait-il convenable que ceux d’entre les proscrits qui ont les moyens de vivre à l’étranger, blâmassent indirectement les proscrits que la nécessité force de rentrer ? Dans l’état actuel des esprits, une protestation collective serait-elle bien accueillie? Peu comprise, elle serait peut-être blâmée. Ce manifeste, vrai dans tous les cas, utile si l’opinion publique était à l’uuissou des exilés, détonerait complètement. L’abaissement moral est si profond, que les idées blesseront d’autant plus qu'elles sont plus nobles. »

tt Tenez pour certain, ajoutait un de nos inflexibles, que les trente-six inillions d'ilmes (jui se trouvent parfaitement de l’hygiène bonapartiste, verraient do fort mauvais œil, que Ton nous donnât comme les représentants du droit et de la Justice. Cette prétention légitime froisserait d’autant

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plus qu’elle est plus vraie. L’opinion nous avait fait la grâce de nous oublier; ramnislie nous a rappelés à son souvenir; la protestation la soulèverait contre nous. Les gens ne supportent pas qu’on leur dise même indirectement ce qu’ils méritent... Dans tous les temps, dans toutes les patries, la parole des exilés est mal écoutée et mal comprise des populations quelle fatigue. Rester à l’étranger

et se taire, voilà ce qui me semble le plus digne... Plus

notre époque est égoïste, plus le sentiment de la personnalité la froisse ; elle nous saurait mauvais gré d’affirmer nos résistances individuelles au milieu de la prostration générale. » '

Qu’il est difficile d’arriver à une entente, et d’agir, sans soulever aussitôt un monde d’objections !

Il y avait des exilés qui envi.sageaient même les protestations individuelles comme inopportunes. On les trouvait belles, fières; mais il eût mieux valu, disait-on, ne pas protester et regarder d’un œil de dédain l'amnistie-ironie ; « ii’y donner pas plus d’attention qu’au dernier des articles du ;

afin que l’histoire pût dire un jour que cet acte de générosité avait été accueilli avec la plus iusultaule indifférenee. »

On trouvait à cela un autre avantage : le parti de l’exil ne laisserait pas voir qu’il se scinde dans la question de la protestation.

D’aiîtres désiraient une rentrée en masse. « Bien entendu, le parti eût ordonné à certaines supériorités de ne pas livrer leur personnalité trop compromise, leur puissant instrument de propagande à la discrétion de l’ennemi. Mais la masse des exilés ne serait-elle pas d’une grande utilité à Paris et dans les départements? »

C’est au milieu de ces divergences d’opinions que Charras, Victor Hugo, Louis Blanc, Schœlcber, Félix Pyat, Edgar

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Quiiiet lancèrent leui’s protestations, à leurs risques et périls.

Aussitôt quelles eurent paru, personne ne leur refusa ni assentiment, ni admiration. Preuve nouvelle qu’en toute circonstance l’adage est vrai : Fais ce que dois, advienne que pourra.

a Après avoir parlé un si fier langage, on peut rester à l’étranger, écrivait un des censeurs. Ces manifestes du proscrit, deviennent par leur hauteur le Manifeste de la proscription entière. Ce devrait être le point de départ et la base d’opération d’une campagne à entreprendre. Il faut faire désirer à la France ce qu’elle a aimé, ce qu’elle a perdu. Cela vaudrait beaucoup mieux que' de lui montrer des perspectives indéfinies, trop confuses pour être comprises. Elle se passionnera bien plutôt pour ressaisir la liberté, les garanties politiques, que pour les utopies qui l’ont jetée hors de sa tradition et de ses voies. La sûreté personnelle et la haine du cléric^, voilà deux leviers avec lesquels on pourrait peut-être remuer le pays, s’il n’est pas irrévocablement mort et enterré. Je crains que la vie ne se soit retiré du cœur de la France...

« Notre honneur dans l’avenir sera d’avoir été les derniers Romains et de nous être ensevelis dans l’exil. La protestation de 1859 sera notre épitaphe. Grâce à elle, on respectera nos cendres et nous deviendrons quelque chose quand'uous ne serons plus.

« Mais aussi longtemps que nous vivrons, nous serons les Réprouvés. Je sais gré à Quinet de l’avoir dit : L'Europe même libre se tait. L’Europe irritée contre Bonaparte le préfère à nous. Et je m’explique ce sentiment. L’Europe hait la France. L’Europe est logique en nous exécrant, car c'est nous (jui représentons la France. Elle sait bien ou’ elle

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eu Unira avec l’empire, mais qu’elle ne tuera pas l’esprit que nous portons eu nous. > *

Que feront nos amis? Question incessante, que chacun se posait avec anxiété.

Ceux qui n’hésitèrent pas un moment comme "Victor Hugo, Louis Blanc, Schoelcher, Félix Pyat, Dufraisse, Flocon, Charras, Quinet, simplifiaient leur fière situation en faisant avec l’exil un nouveau bail de solitude et de souffrances.

D’autres proscrits soutinrent pendant un an la plus violente lutte intérieure. Navrés, tristes à la mort, les uns sur le seuil de la vieillesse, sentaient leur cœur jilein d’angois- 'ses en pensant à la santé des enfants, qui ne dominaient le mal qu’à force de volonté, d’énergie. Ils ne pouvaient se résoudre à passer la frontière: et pourtant, au fond de leur conscience, c’était chose résolue... ils ajounfaient.

En attendant, ils assistaient aux plus déchirants spectacles : chaque jour, c’était un ami, une famille, qui, après huit années de douleurs et d’espérances communes, partait, disait adieu. Ces années de protestation, au nom de la justice, du droit, avaient établi un si puissant lien I La famille des proscrits, celte franc-maçonnerie des hommes du devoir , selon une belle expression, était fondée. Mais chacun s'en allait de son côté. Ou échangeait une fraternelle poignée de main, on se séparait sans même savoir oii l’on allait, où l'on se retrouverait à un moment donné. « Il y avait encore des Proscrits, mais plus de Proscription, » écrivait le même ami dont les tristes et éloquentes lettres sont encore sous nos yeux.

Ou ne sentait pas battre le cœur de la France ; les im-

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pressions qui nous revenaient étaient toutescontradicloires. Les uns affirmaient un mouvement d’opinion (on n’osait encore dire un réveil), les autres parlaient d’une atonie, d’une indifférence désolantes... De quel côté était la vérité?

Quelques exilés prirent un moyen terme ; ils firent un petit voyage en France pour mettre ordre à leurs affaires, revoir leurs familles, après quoi, ils retournèrent dans le morne exil.

D’autres, après plusieurs mois de combat avec eux-mèmes, rentrèrent au vieux foyer désert. Les voisins ne les reconnurent pas toujours; les amis ne leur firent pas fêle ; personne ne songea à adoucir tant de cruelles pertes par une éclatante compensation ; ils vécurent dans leur pays, plus isolés qu’à l’étranger.

Si le droit de rentrer était indiscutable, l’esprit était néanmoins troublé par le jugement que les uns et les autres porteraient sur cet acte. Quelques-uns craignaient que cette rentrée en France n’éloignât les amis ies plus chers ; le témoignage de la conscience consolait mal de cette espèce d’eicommunication, redoutée à tort.

On avait beau sentir dans son âme la môme foi invincible, invaincue, il était dur de ne pas rester en parfaite communion avec des frères.

Tout ceci, au premier moment. Bientôt les lettres échangées mirent fin aux incertitudes sur ce qu’il fallait penser de la rentrée. Un de nos exilés nous écrivait :

« Vous avez raison : la tribu d’exil ne se dispersera pas sans avoir creusé sou sillon. Tous ceux qui ont eu l'honneur de faire avec elle ces longues et pénibles étapes, enonl gardé une fière roideur, qui les empêchera toujours de ployer le genou. C’est à nous, qui avons cru pouvoir et devoir rentrer, de montrer que nous l’avons fait sans aucun

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compromis de couscieuce exprès ou tacite, et que nous sommes décidés à continuer la grande protestation que nous avons commencée au dehors. »

Ils tinrent parole. Fidèles à la liberté, ils continuèrent à la servir à travers mille difficultés. Je citerai encore deux lettres ; elles donnent mieux que je ne pourrais le faire l’idée de ce qui se passait dans les âmes :

« Décembre, 1859.

« Que d’événements se sont accumulés depuis le jour où

vous avez arraché votre tente d’au milieu de nous : l’amnistie, sur laquelle vous avez dit la plus forte parole de l’exil. Hélas 1 que n’ai-je pu parler comme vous, après vouç signer de mon nom la protestation du droit?...

« J'ai donc revu mes parents, j’ai foulé après huit ans d exil la terre sacrée. Mon ami, cela est navrant, j'ose à peine me l’avouer à moi-mème. L’escalier de la France m’a paru plus raide à gravir que l’escalier de l’étranger. Jamais je ne me suis senti plus proscrit. Le ciel, les monts, les vallées, la nature étaient les mêmes, immuables, hospitaliers. J’ai pleuré en revoyant le Rhône en face des Alpes. Larmes délicieuses ; mais combien amères celles qui me retombaient sur le cœur à l’aspect de la bassesse et de l’idiotisme des hommes ! Le sophisme, le mensonge, la légende déshonorent notre cher pays. Ils se payaient d’illusions sur les résultats de la guerre d’Italie. A mon arrivée, iis croyaient tous que la liberté allait aussi revenir. Ils ignorent, les malheureux, qu’elle est, sous Bonaparte, l’éternelle et fatale exilée.

« Aux yeux de plusieurs, la trahison s’appelle habileté et ils donnent le nom d’embûche savante à la plus indigne

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couardise. Bons garçons d’ailleurs et qui ont daigné me serrer la main. Quant aux misères, aux douleurs, aux morts, que leur importe? Ce sont là les menus frais de la politique.

<t Aussi, après un séjour de six semaines, suis-je revenu ici où du moins je respire. Mes parents n’ont pas essayé de me retenir. Ils voyaient à l’austère tristesse qui s’emparait de leur fils, ils comprenaient que l’air natal lui serait mortel.... Et cependant, je l’aime tant ce cher pays de France ! Pareil à celui que trahit sa maîtresse et qui l’adore même infidèle I...

« Une chose m’a frappé : c’est l’absence de haine. La France aimerait-elle être battue ? La femme de Sganarelle serait-elle l’idéal de la conscience publique? »

A l’autre bout de la France, presque en même temps, un autre proscrit écrivait ceci :

« Si je ne vous ai pas plutôt donné de mes nouvelles, c’est qu’il a fallu tout d'abord m’installer ; or cela n'a pas été peu de chose pour moi ; car après une si longue absence, je me trouve dans mon propre pays comme un revenant de l’autre monde. Enfin me voilà réinscrit au tableau des avocats, étabb, casé tant bien que mal. L’égoïsme en France est immonde ; ce n’est plus là l’état social. En plein christianisme et en pleine civilisation, le principe de Hobbes est réalisé : les hommes ne songent qu’à se dévorer les uns les autres ; l’appétit et la soif immodérée du gain sont leurs seuls mobiles. Je m’aperçois que dans ce milieu horrible, monstrueux, il ne me faut compter que sur moimême. Je ne suis pas si âgé que je ne puisse me refaire comme avocat une bonne réputation et par mon travail

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nourrir et élever ma petite famille. Les égoïstes de S

pour lesquels le mot chrétien de procîiain n’existe môme pas, apprendront par moi ce que peuvent le cœur, la volonté, et comme quoi la chaleur de Tâme et du patriotisme n’est pas moins puissante dans les choses de la vie privée que dans celles de la vie publique... Enseignement inutile peut-être, qu’importe I Le bien no reste pas moins le bien, quoique stérile et opprimé... »

Jusque là nous avions gardé la maison de la rue Traversière. Nos amis M. et Madame Songeon, M. et Madame Dupuich se chargèrent de résilier le bail, de vendre le pauvre mobilier, d’emballer les livres, les manuscrits, et de nous envoyer l’unique avoir auquel l'exilé ne saurait renoncer : ses livres aimés.

Nouvelle difficulté : ils ne pouvaient traverser la France, à la suite d’une disposition de 1852, qui défendait l’entrée, même transit, à tous les livres postérieurs à 1801. Avouons que la muraille de Chine n’est rien en comparaison de celle qui gardait la France. Notre avis parvint à temps pour empêcher la saisie à la frontière. Les sept énormes caisses firent le tour de l’Allemagne : dépense doublée, mais bibliothèque sauvée.

Des barques marchandes faisaient encore à cette époque le commerce sur le lac Léman et transportaient les ballots. Eu ouvrant la caisse qui devait renfermer aussi l’argenterie de famille, nous constatâmes qu’elle avait disparu.

— Et mes manuscrits, sont-ils entiers?

Reconnaissez l’homme à ce cri. Tout allait bien, puisqu’aucun feuillet ne manquait à la Campagne de 181 o, au commencement de Merlin et aux deux chapitres de Id^Révo-

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lution, réunis dans un oarlon au fond de celle même caisse. Ileureusemenl les brigands avaieul préféré envelopper l’argenlerie dans le linge joinl à l’envoi ; ils avaienl Irouvé plaisant de déposer dans lu corbeille de la liaucée du voleur en chef, une robe en satin, avec les couverts d’argent : trousseau complet.

— Faites-en votre deuil, disaient les voisins.

La résignation ? sentiment absolument inconnu. Des dépéchesenvoyées sur-le-champ eurent pour résultat d'arrêter les voleurs au moment où ils offraient à un orfèvre de Genève les services d’argent au chiffre de Jérôme Quinel.

On n’en retrouva qu’une partie. Trop absorbés par d’autres soucis, accoutumés d’ailleurs à être dévalisés, les exilés s’estiment quittes à bon marché, quand on ne les condamne jias à offrir aux voleurs des dommages-intérêts.

Ceci donna lieu à une scène comique. L’oncle des voleurs et quelques membres ou amis de son hoirorable famille vinrent faire une visite officielle à M. (Juillet. L’un d’eux prit la parole, et présentant à M. (Juinet le patron de la barque où le vol fut commis : t Monsieur, dit-il, voici le plus honnête homme du lac.

— Eh quoi? vingt-huit pièces d’argenterie soustraites, en brisant les caisses, n’est-ce pas un vol par effraction ?

— En effet, monsieur, sur terre ferme ce serait considéré comme un vol; sur l’eau, c’est tout autre chose.

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