INTITULÉ
Recherches sur les animaux du Nil connus des Grecs , et sur les rapports de ces animaux avec le système théogonique des anciens Egyptiens , fuit à la première classe de R Institut national .
La Classe a chargé les cit. Lacépède et Cuvier d’examiner un Mémoire du citoyen Geoffroy , professeur de Zoologie au Muséum d’histoire naturelle de Paris , intitulé :
Recherches sur les animaux du Nil connus des Grecs , et sur les rapports de ces animaux avec le système théogonique des anciens Egyptiens :
Nous allons lui en rendre compte.
Lorsque nous visitons les pays autrefois habités par des peuples qui ont laissé de grands souvenirs , soit à cause des lumières dont ils ont enrichi Inhumanité , soit par la singularité de leur histoire et de leurs institutions, notre premier soin doit être d’observer les monumens , témoins encore subsistans de leur puissance , de leurs mœurs et de leur goût dans les arts $ le second, d’examiner les circonstances
physiques dans lesquelles ils se trou voient , la nature du climat ? celle du sol , et les productions végétales ou animales qu’il fait naître. — C’est cette seconde classe de recherches qui nous découvre des sources intéressantes pour l’explication des usages de ces peuples , de leur régime diététique ? des images employées par leurs poëtes , souvent même des conceptions de leurs législateurs. Quel plaisir n’éprouvent point ? par exemple , les adorateurs de la belle poésie , à suivre Homère à la main , les traces de ceux qui ont visité la Grèce et l’Asie mineure , et à reconnoître la justesse scrupuleuse de toutes les comparaisons qu’il a empruntées des objets naturels et de tous les tableaux si vifs , si animés ? qu’il trace des scènes riantes de ces terres classiques ? Quel intérêt n’ont pas pris les interprètes des livres sacrés des Chrétiens aux recherches faites en Arabie et dans la Palestine par les voyageurs danois , d’après les savantes instructions de Michaélis , pour trouver dans ces pays -là le commentaire le plus simple d’une multitude de passages de ces livres.
Mais l’intérêt de ces recherches augmente encore dans un bien plus haut degré , lorsque les institutions les plus importantes d’un peuple étoient tellement relatives aux productions naturelles de son pays ? lorsque sa religion y étoifc si intimement liée ? que ces productions n’étoient plus regardées seulement comme des dons de la Divinité 5 mais qu’elles^étoient devenues elles-mêmes des Dieux et traitées comme tels j comme chacun sait que cela étoit dans l’ancienne Égypte.
Une absurdité aussi monstrueuse humilie l’humanité encore plus qu’elle ne la révolte.; et c’est sans doute l’amourpropre blessé qui fait supposer ? depuis tant de siècles ? qu’il
devoit y avoir tant de vérités cachées derrière des voiles si étranges, et qui fait rechercher avec tant d’ardeur quelles pouvoient être ces prétendues vérités.
Nous ne prétendons point prouver ici que les savans qui se sont donné tant de peine ont eu une trop bonne opinion de notre espèce 5 qu’il seroit possible que la religion égyptienne ne fût composée que d’absurdités toutes simples , et ne cachât rien de mystérieux 5 qu’enfin, comme les peuples ne demandent guère que ce qu’on leur donne a croire couvre quelque vérité , il n’y a pas eu de raison pour que les inventeurs des antiques institutions les fissent reposer sur une telle base.
Le culte des Fétiches , admis encore aujourd’hui dans
toute l’Afrique méridionale , a bien pu passer en Egypte 5 il a bien pu y être conservé pendant des siècles par l’intérêt des chefs : ceux qui en étoient un peu honteux ont bien pu lui donner, dès les temps les plus anciens, des explications plus ou moins ingénieuses, sans que rien de ce qu’ils imaginoient ait réellement présidé à sa création.
Au reste , ces réflexions sont étrangères à l’objet essentiel de notre rapport. Il est vrai que le citoyen Geoffroy cherche à expliquer pourquoi les Egyptiens adoroient certains animaux dans certains lieux 5 pourquoi ils les avoient en horreur dans d’autres 5 pourquoi quelques-uns étoient adorés ou exécrés par-tout , et que dans ses explications il adopte le système de Plutarque , qui fait d’Osiris, le Nil 5 de Typhon, la ruer j d’Isis , la terre fertile , et de Nephté, le désert. II est vrai encore que, cette base admise , toute l’histoire des animaux sacrés semble parfaitement éclaircie 5 mais cet objet appartient à la classe de littérature : c’est là que le citoyen Geoffroy pourra débattre son opinion avec celle qui veut
qu’Qsirls soit le soleil , Isis la lune , et Typhon les mois d’hiver ,ou avec beaucoup d’autres, tout aussi éloignées en apparence de la sienne.
La partie de son travail qui nous regarde est indépendante de tout système ; elle expose l’histoire naturelle des animaux du Nil 5 elle fait voir ce que les Grecs ont connu de cette histoire naturelle , et elle discute leur nomenclature.
Dans la partie de la nomenclature , le citoyen Geoffroy avoit peu de secours. Une simple liste presque sans description ^ conservée par Strabon ; quelques extraits d’anciens auteurs rapportés au hasard par Athénée , et quelques passages de Pline et de Galien , étoient ses seuls matériaux : mais les soins qu'il s’est donnés pour réunir tous les poissons du Nil connus dans le pays , lui ont procuré la possibilité d’opérer rigoureusement par voie d’exclusion , puisqu’il étoit à peu près sûr que tous les poissons connus des anciens lui étoient aussi connus , et qu’il ne s’agissoit plus que de reporter chaque nom à son espèce. Il est parvenu de cette manière à des résultats aussi neufs que vraisemblables.
Ainsi y il est le premier qui ait reconnu l’ Oæyrhinque , ce poisson si célèbre parmi les anciens. Ce n’est point le brochet , comme l’a cru Paw 5 car le brochet 11’existe pas dans le Nil. Ce n’est point l’Oxyrhinque caspique d’AElien , qui est un esturgeon 5 ni l’Oxyrhinque d’Epicharme, qui est l’Orphée 5 ni l’Oxyrhinque d’Anvers, de Rondelet, qui est un gade , tous poissons inconnus au Nil 5 mais c’est une espèce de Mormyre ? dont le museau pointu justifie la dénomination , et dont la forme est assez semblable à celle d’un mulet, comme Athénée le dit de l’Oxyrhinque.
Les érudits avoient été plus heureux dans la détermina-
tion du Latus. Rondelet l’avoit regardé comme une espèce de perche. Le citoyen Geoffroy a trouvé une confirmation assez remarquable de cette opinion ; c’est que le Perça nilotica a conservé jusqu’à ce jour dans la Haute-Egypte le nom de hâtons .
Dorion avait dit que le Lépidote étoit une carpe. Tant qu’on 11’en a connu qu’une du Nil, Cyprinus nilo tiens , on a du la regarder comme le Lépidote 5 mais le citoyen Geoffroy , qui en a trouvé cinq dans ce fleuve , a transporté ce nom avec raison à l’espèce qui a les plus grandes écailles^ et qui est le Cyprinus birmy d'Hasselquist. Cela s’accorde bien avec le passage du faux Orphée , Libell . de Lepid. ? où il dit que le Lépidote a de grandes écailles argentées .
Le Porcus , qui grogne comme un cochon , et qui est armé contre la voracité du crocodile, est le Silurus schilan du même Hasselquist ^ élève de Linné , qui avoit aussi passé beaucoup de temps à recueillir les productions de 1 Égypte 5 mais qui n’eut ni les moyens ni les connoissances qui en ont tiré , dans l’expédition française } de si heureux résultats.
Le Phagre , le Silure > le Coracin, le Cytharus > le Bos? le Physa ? YAlabes , sont déterminés de même par la conformité des traits indiqués par les anciens avec ceux des espèces actuelles $ le premier pour le Salmo denteæ , le second pour le Silurus doemak. , le troisième pour le Labrus nilo tiens , le quatrième pour le Salmo rhomboïdalis , le cinquième pour le Raya aquila , le sixième pour le Tetraodon Lineatus , et le dernier pour le Silurus anguillaris. Toutes ces déterminations ne sont pas nouvelles. Rondelet^ Belon ^ Gessner et Gronovius en avoient déjà indiqué une grande partie mais le citoyen Geoffroy a apporté quelques non-
veaux argumens : et d’ailleurs c’étoit quelque chose de confirmer , par l’inspection des espèces dans le Nil même, des déterminations qui jusque-la reposoient toujours sur quelques conjectures*
Une espèce 7 le Mœotis , n’avoit été que nommée par les anciens : tout ce qu’on en savoit , c’est qu’elle étoit adorée a Elepliantine. Le citoyen Geoffroy ayant trouvé dans les environs de cette île une espèce nouvelle de Silure, et l’ayant vue fréquemment représentée sur les monumens du même lieu , conclut que c’est - là le Mœotis. Il pense que le dilychniLS de Strabon est la tortue triunguis , quoique cet auteur ait dit que c’étoit une coquille , et que le nom semble indiquer qu’elle étoit bivalve, et que ses valves représentoient deux lampes 5 mais parmi les coquilles du Nil il ne s’en trouve aucune dont les valves aient cette dernière ligure , et un auteur non naturaliste a pu aisément ranger une tortue avec les coquillages.
Le citoyen Geoffroy examine ensuite si la loutre se trouve en Égypte , comme l’ont cm le citoyen Larcher et les commentateurs de la Mosaïque de Palestrine. Il s’est assuré que cet animal n’existe point dans ce pays , mais que le Tupi nambis est le seul animal quadrupède des bords du Nil qui ait à peu près les habitudes de la loutre ; et que c’est, d ailleurs à ce lézard , beaucoup plutôt qu’à la loutre,, que ressemble la figure de la mosaïque.
H se trouve ainsi que, par le travail du citoyen Geoffroy, tous les animaux nommés par les Grecs comme appartenant au Nil sont déterminés, jusqu’au moindre, selon leurs genres et leurs espèces : ceux qui se sont occupés de cette sorte de travail savent combien elle offre de difficultés , et peuvent en apprécier le mérite.
La seconde partie du Mémoire que nous examinons est d’un intérêt encore plus général. Elle compare à la nature les récits d’Hérodote touchant les animaux du Nil ; et en rendant un nouveau témoignage à la véracité tant de fois attaquée de ce père de l’histoire. Elle satisfait ceux qui , le lisant avec délices , sont quelquefois refroidis dans leur plaisir par la crainte que la fable ne se mêle trop souvent à ses intéressans récits.
En effet ^ ce sont sur -tout ces naturalistes qui peuvent lui rendre justice. Mieux on çonnoît les habitudes des animaux étrangers , plus on sait combien est exact tout ce qu’Hérodote en a dit quand il a parlé d’après ses propres observations \ et le citoyen Geoffroy vient encore témoigner en sa faveur pour un fait bien contesté des modernes , la manière dont le crocodile ouvre sa bouche. Il est bien vrai que sa mâchoire supérieure n’est pas articulée à charnière sur le crâne $ mais il est certain que c’est le crâne et cette mâchoire qu’il relève ensemble , et non la mâchoire inférieur qu’il abaisse : ce qui suffît pour justifier l’assertion des
anciens. Le citoyen Geoffroy a aussi apprécié le fait du
petit oiseau qui enlève les vers de la gueule de ce monstrueux amphibie. Ces vers ne sont pas des sangsues , mais des larves d’œstres, qui se logent dans la gueule du crocodile, comme d’autres dans la gorge du mouton. L’oiseau qui les dévore est un petit pluvier et non un roitelet 5 et le crocodile le souffre, tout comme les cerfs et les rennes souffrent les corneilles qui viennent leur rendre le même service en enlevant les larves d’œstres nichées dans la peau de leur dos.
Il n’est pas jusqu’aux circonstances de la migration des poissons dans le Hil , et aux meurtrissures qu’ils éprouvent
contre le rivage ", qui ne se trouvent en grande partie conformes au récit d’Hérodote. Ces poissons sont des mormyres^ dont la tête, revêtue seulement d’une pellicule très -mince , en est aisément dépouillée par le moindre choc.
Vient ensuite la troisième partie du Mémoire, ou l’application des faits à l’éclaircissement des détails du culte $ mais , nous vous l’avons dit , cet objet regarde une autre classe , et nous savons qu’elle a déjà invité le cit. Geoffroy à lui communiquer aussi son travail.
Nous nous bornons donc à vous faire part de notre opinion sur les deux premières parties $ nous croyons qu’elles méritent à leur auteur les éloges de la Classe , et qu’il est à desirer que le citoyen Geoffroy communique à la Classe et au public ses observations sur les autres branches de l’histoire naturelle du pays intéressant où il a séjourné.
Nous pensons également que ce Mémoire peut être imprimé avec ceux des savans étrangers.
Fait au palais national des sciences et des arts , le i3 prairial an 1 o de la République française.
Signé, Lacépùde et Cuvier.
La Classe a approuvé le rapport de ses commissaires, et en a adopté les conclusions.
Certifié par le secrétaire ,
Signé , Lacroix.