‹ Mémoires d'histoire naturelleChapitre 3 sur 5 · PROFESSEURS DU MUSÉUM · texte numérisé non relu

PROFESSEURS DU MUSÉUM

Sur les Collections d’histoire naturelle rapportées d’Egypte ,

par E. Geoffroy .

"V" o u s nous ayez chargés, les citoyens Lamarck , Cuvier et moi ( Lacépède ) , d’examiner les collections rapportées d’Égypte , données au Muséum par notre collègue le citoyen Geoffroy , et de vous en faire un rapport : c’est ce rapport commun que je viens vous présenter.

Le cit. Geoffroy a fait un séjour de quatre années dans le pays peut - être le plus remarquable de la terre par la singulière constitution de son climat , par l’ancienneté de sa civilisation , par les monumens de grandeur et de force dont il est couvert, et par ceux d’une superstition puérile qu’il offre avec plus d’abondance. Il a parcouru ce pays dans tous les sens,, avec les plus grands moyens, protégé par nos armes victorieuses , et par des généraux amis des sciences et des arts : jugez par-là de ce qu’il a pu faire, en comparaison des naturalistes qui l’avoient précédé , et qui ? sous l’empire tyrannique de l’ignorance la plus brutale , manquoient même du pouvoir de parcourir librement les

campagnes 5 mais jugez aussi par-là des obligations qu’il a contractées envers le monde savant, et de ce que les naturalistes européens doivent attendre de lui.

Nous le laisserons répondre par les ouvrages qu’il se propose de publier, à la partie de cette attente qui concerne les idées et les observations , à la prompte possession desquelles tous les hommes instruits ont un droit égal : nous n’avons à examiner ici que les objets matériels qu’il a rapportés , et que notre établissement ne pouvoit manquer d’espérer d’un de ses plus zélés collaborateurs ) et nous pouvons vous dire qu’il a passé les espérances que vous pouviez former.

La collection a d’abord cela de particulier , qu’on peut dire qu’elle contient des animaux de tous les siècles. Depuis long-temps on desiroit de savoir si les espèces changent de forme par la suite des temps. Cette question , futile en apparence , est cependant essentielle à l’histoire du globe , et par suite à la solution de mille autres questions qui ne sont pas même étrangères aux plus graves objets de la vénération humaine.

I Jamais on ne fut mieux à portée de la décider pour un grand nombre d’espèces remarquables et pour plusieurs milliers d’années. Il semble que la superstition des anciens Égyptiens ait été inspirée par la nature ^ dans la vue de laisser un monument de son histoire. Ces hommes bizarres , en embaumant avec tant de soin les êtres bruts dont iis avoient fait des objets de leur stupide adoration, nous ont laissé dans leurs grottes sacrées des cabinets de zoologie presque complets 5 le climat s’est joint à l’art des embauniemens pour préserver ces corps de toute corruption ; et

nous pouvons nous assurer à présent par nos yeux de ce qu’étoient un grand nombre d’espèces , il y a trois mille

ans.

Le cit. Geoffroy, sentant l’importance de pareils trésors, n’a rien négligé pour en amasser $ il s’est enfoncé dans toutes ces antiques cavernes 5 il a fouillé d’innombrables monceaux de cadavres , et il vous apporte non seulement les hommes de l’antique Egypte , comme ont fait tant d’autres voyageurs , mais encore ses dieux , depuis le bœuf Apis ou Mnevis , etc. ,, jusqu’au Crocodile ? à l’Ichneumon , au Singe et à l’Ibis.

On ne peut maîtriser les élans de son imagination, lorsqu’on voit encore conservé avec ses moindres os ^ ses moindres poils , et parfaitement reconnoissable , tel animal qui avoit , il y a deux ou trois mille ans , dans Thèbes ou dans Mempbis des prêtres et des autels : mais , sans nous égarer dans toutes les idées que ce rapprochement fait naître , bornons-nous à vous exposer qu’il résulte de cette partie de la collection du cit. Geoffroy, que ces animaux sont parfaitement semblables à ceux d’aujourd’hui.

Comme il sera intéressant de voir un jour rangés sur trois lignes, et ces animaux d’aujourd’hui, et ces autres déjà si anciens , et ceux enfin d’une origine incomparablement plus reculée , que recèlent des tombeaux mieux fermés , ces montagnes qu’étendirent sur eux les épouvantables catastrophes de notre globe !

Comme il l’est déjà de voir dans votre collection d’anatomie ce squelette d’ibis antique , auquel il ne manque aucune pièce , et qui , nous apprenant indubitablement que les naturalistes modernes se sont trompés dans la détermination

de cette espèce , justifie les descriptions qu’en ont données les anciens.

Le cit. Geoffroy a déposé clans votre collection d’ornithologie un Ibis plus étonnant encore ; il l’a retiré de ses langes sans en briser la moindre plume , et l’oiseau est là , au dessèchement près , comme s’il venoit de mourir.

Les momies humaines rapportées par le cit. Geoffroy ont aussi un intérêt particulier. Vous savez que presque toutes x es momies ont les incisives usées et comme cariées j une seule , celle de Stutgard , les avoit comme les autres hommes : le cit. Geoffroy en a rapporté plusieurs qui les ont telles, et qui, ayant tontes appartenu à des personnes mortes jeunes , achèvent de prouver que l’usure des dents ordinaires étoit due à l’âge et au régime diététique.

Le cit. Geoffroy ne s’est pas conduit d’après des vues moins sages dans la recherche qu’il a faite des animaux vivans 5 ainsi il a bien jugé qu’il seroit à peu près inutile de recueillir les grands quadrupèdes qui ne pouvoient guère avoir échappé aux anciens voyageurs , mais qu’il falloit s’attacher aux plus petits , que ces voyageurs négligent ordinairement.

Cette idée lui a complètement réussi 5 il a obtenu une nouvelle espèce de lièvre , une de renard , une de hérisson , quatre de rats , et onze de chauve-souris. On sait que l’une des principales découvertes de Daubenton en zoologie fut d’en avoir trouvé cinq. Les onze que son disciple vient de découvrir ne le cèdent point a celles du maitie poux la singularité des formes.

Ces accroissemens nous prouvent que cette classe des mammifères, que l’on croyoit épuisee, peut encore fournir de grandes découvertes à ceux qui sauront s’y bien prendre.

Un fait curieux est encore celui d’un ou deux rats épineux qu’il a découverts , et qui , joints à d’autres de même genre , trouvés à Cayenne par Martin , et au Paraguay par d’Azzara , nous montrent une certaine tendance dans le poil des rongeurs à prendre cette forme dans les pays chauds.

ïl a aussi rapporté plusieurs espèces de quadrupèdes qui , sans être nouvelles , manquoient cependant à vos collections : tels sont le lynx botté de Bruce la mangouste à longue queue touffue par le bout , qui est le célèbre Ichneumon des anciens } la civette , etc.

Le citoyen Geoffroy n’a pas rapporté beaucoup d’oiseaux , parce qu’il a remarqué que les espèces d’Égypte sont presque toutes les mêmes que celles d’Europe, sauf quelques-unes qui s’y échappent de l’Afrique en traversant le désert. Il a eu soin de recueillir celles-ci , dont une partie est nouvelle.

Mais il s’est bien dédommagé sur les deux autres classes d’animaux vertébrés , les reptiles et les poissons.

En reptiles , il a rassemblé presque tous les serpens du pays , dont plusieurs avoient échappé à ses prédécesseurs. On y remarque entre autres le coluber haje , ce serpent dont le cou s’élargit presque comme celui du naja , et dont les Égyptiens avoient fait l’emblème de la Providence conservatrice, parce que, se relevant et menaçant de la tête lorsqu’on en approche, il a l’air de garder le champ dans lequel il est j et le coluber viper a, cette vraie vipère des anciens, si connue par son usage dans la thériaque. Il nous a mieux fait connoître la sauvegarde ou le tupinambis d’Égypte, que l’on confondoit avec des espèces voisines , faute de renseigne-

mens.

Mais c’est sur-tout en ichîhyologie que la collection du citoyen Geoffroy se distingue. Il s’est d’abord attaché à recueillir tous les poissons du Nil,, et on peut dire que, grâces à ses soins et à ses fréquens voyages , ce fleuve est aujourd’hui aussi bien connu à cet égard que ceux de nos climats.

Ce n’étoit point une chose indifférente ; presque tous les grands fleuves un peu écartés des autres ont quelques espèces qui leur sont propres , comme les grands espaces de terre isolés ont quelques quadrupèdes qu’on ne voit pas ailleurs. Cela devoit sur-tout avoir lieu pour le Nil , qui coule seul dans une si grande longueur, et qui n’a à droite et à gauche . à plusieurs centaines de lieues , aucune grande rivière qui se jette dans la mer parallèlement à lui.

Aussi les voyageurs avoient-ils déjà rapporté plusieurs poissons qui ne se trouvent guère que dans ce fleuve. Le citoyen Geoffroy en a beaucoup augmenté le riombre. Vous avez déjà vu son bichir ou polyptère , qui fait un genre nouveau, bien remarquable par les nageoires nombreuses et séparées qu’il porte sur le dos , par les espèces de bras qui soutiennent ses nageoires pectorales , par la manière dont ses branchies s’ouvrent en dehors 5 enfin , par les écailles osseuses et dures dont il est recouvert. Vous en verrez plusieurs autres dans ses publications futures.

Il a profite d’un séjour très-court à Suez pour y recueillir les poissons de la mer Rouge , qui sont si peu connus des Européens 5 il en a usé de même à Alexandrie et à Rosette pour ceux de la Méditerranée , de manière que le système de la nature et les collections du Muséum en recevront des accroissent ens très -notables.

Un avantage particulier des objets rapportés par îe citoyen Geoffroy , c’est que les animaux sont, pour la plupart, conservés dans la liqueur. Il en résulte qu’on aura non seulement leur dépouille extérieure , mais que l’anatomie profitera encore de leurs parties molles et de leur squelette 5 en sorte que c’est , si l’on peut le dire , une triple collection que ses soins vous donnent.

Déjà plusieurs squelettes nouveaux ornent vos galeries anatomiques. Nous ne vous en citerons que quelques-uns, savoir, nn énorme silure du Nil, d’une espèce nouvelle, que le citoyen Geoffroy n’a pu rapporter autrement , parce qu’il n’a pu en avoir d’assez petits pour les mettre dans ses vases 5 un grand individu du serpent haje , une gerboise qu’on n’y possédoit point, et qui paroît être îe dipus meridianus , etc.

Nous avons déjà parlé de celui de l’Ibis 5 bientôt vous verrez à ses cotés les autres animaux sacrés (1). S’il n’y en a pas davantage d’exposés , c’est à l’extrême difficulté que présente la dissection de ces débris , devenus si fragiles par les siècles qui se sont écoulés sur eux , qu’il faut s’en prendre.

L’énumération que nous venons de faire est suffisante pour vous faire sentir l’importance du don que vous a fait le citoyen Geoffroy , et le mérite de l’empressement qu’il a mis à vous le faire. Nous ne doutons point que vous ne jugiez , ainsi que nous , qu’aucun voyageur , depuis le célèbre

(1) Depuis la rédaction de cet article , la collection d’anatomie vient d’être enrichie du squelette d’un cliat sacré : on doit la préparation de cette belle pièce aux talens et à l’extrême patience du cit. Rousseau , aide-naturaliste attaché à l’anatomie comparée.

Dombey , n’a donné à vos collections nn accroissement aussi considérable.

Fait au Muséum d’histoire naturelle, ce 19 fructidor an 10.

Signé ? G. Cuvier^ Lamarck, et B. G. E. L. Lacepède.

L’assemblée dès professeurs approuve le rapport de ses commissaires , en adopte les conclusions , et en arrête l’envoi au ministre de l’intérieur.

Pour extrait conforme .

Signé , Desfontaines , directeur , et A. Brongjs'iart , secrétaire .

RAPPORT

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