‹ Mémoires d'outre-tombe, Volume 3Chapitre 1 sur 40 · JULIE DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

JULIE DE CHATEAUBRIAND

Voici la vie de ma sœur Julie. 11 n^ a pas un mot de moi dans le récit de l'abbé Garron ; en retranchant des phrases et supprimant des paragraphes y j^ai abrégé Fouvrage de moitié.

Julie- Agathe, fille de messire René de Chateaubriand, comte de Combourg^ et de dame

2 MËMOHŒS D OITTRE-TOMBE.

Pauline Bedée delà Bouëtardaye\ naquit dans la ville de Saint-Malo. Son père, homme de beaucoup d^esprit et plein de dignité dans ses manières, remplissait avec régularité les devoirs du christianisme ; sa mère était douée de

la piélé la plus tendre

Avec une figure que Ton trouvait charmante, une imagination pleine de fraîcheur et de grâce, avec beaucoup d^esprit naturel, se développèrent en elle ces talents brillants auxquels les amis de la terre et de ses vaines jouissances attachent un si puissant intérêt. Mademoiselle de Chateaubriand faisait agréablement et facilement les vers ; sa mémoire se montrait fort étendue^ sa lecture prodigieuse; c'était en elle une véritable passion. On a connu d^elIe une traduction en vers du septième chant de la Jérusalem, quelques épîtres^ et deux actes d^uQe comédie où les moeurs de ce siècle

^ Vies des juHes dans les plus hauts rangs de la sociétéy par l'abbé Carron. Paris, chez Rusand, 1817, in-12. Tom. IV. Supplément aux Vies des justes dans les conditions ordinaires de la société , p. 349 et suiv.

BIËBI0IR1SS D'OUTRE-TOMBB. S

^taientpeintesavecautantdefinesseqiie de goût.

Elle était âgée de dix-huit ans lorsqu'elle épousa Annibal de Farcy de Montvallon, capitaine au ri^giment de Condc

Personne ne saurait peindre, je ne dis point encore cette héroïque pénitence qui sera la plus belle partie de ses jours, mais ce charme unique ^ inexprimable , attaché à toutes ses paroles^ à toutes ses manières

La jeune mondaine avait mis bas les armes ; la vertu Penchalnaità son char; mais combien il lui restait à faire pour immoler tout ce qui lui avait été le plus cher jusqu'à ce moment ! Entre les objets qu'elle affectionnait davantage, ayant aimé passionnément la poésie, elle s'y était livrée au point d'en faire son unique occupation

Dans un temps que, seule à la campagne, poursuivie par un sentiment secret qu'elle repoussait encore, elle se promenait à grands pas dans un bois qui entourait sa demeure, disputant contre la grâce, elle se disait : « Faire des

4 HÉMOmES DOrTRB-TOMBB.

« vers D^est pas un crime, s^ils n^attaquent ni la M religion, ni les mœurs. Je ferai des vers et je <f servirai Dieu, i»

Après des combats qui la retinrent pendant plusieurs jours dans un état d^agitation cruelle, elle prit enfin le parti de ne rien refuser à Dieu, et jeta au feu tous ses manuscrits, sans même épargner un ouvrage commencé auquel elle tenait, disait-elle, avec tout Tengouement delà plus ridicule prévention.

Madame de Farcy fut de ces caractères heureux qui ne se réservent rien dans leur retour à Dieu ; âme forte et grande, elle quitta tout et trouva tout. Les personnes qui ont eu le bonheur de la connaître le plus intimement et qui ont pu Fapprécier savent ce qu'elle donna et devinent ce qu^elle reçut pour prix d'une immolation entière. Après s^être portée avec une répugnance presque insurmontable à certains sacrifices pénibles, elle s^était souvent demandé ensuite à elle-même : « Qu^est devenu mon

« chagrin de tantôt? »

IfËMOIBBS D'OUTRE-TOMBE. S>

AU milieu d'une vie employée à satisfaire son goût pour les plaisirs de Tesprit, la jeune et brillante Julie avait été frappée d'une maladie très-grave ; elle voulut rentrer en elle-même et consulter ses plus secrets sentiments. Âlors^ se trouvant la tête remplie de tous les ouvrages de poésie qu'elle avait dévorés , et qui étaient comme son unique aliment, elle fut tout à coup saisie de cette pensée : « Je vais « être bientôt appelée devant Dieu pour lui renie dre compte de ma vie; que lui répondrai-je ? « je ne sais que des vers. » « Lorsque je n'étais u encore que depuis peu de temps à Dieu ^ « disait-elle à son amie, je m'étais mis Tesprit « à la torture sur le choix d'un ruban rose ou « bleu, voulant prendre le bleu par mortiâca- « tion^ et n'ayant pas le courage de résister au « rose. »

Réconciliée avec le divin maître, nourrie délicieusement à son banquet adorable, admise pour récompense de ses sacrifices aux plus intimes communications avec le Dieu de toute

• MËIfOIBJBS rOUTBS-TOMllE.

bonté, de toute miséricorde, elle n^eut pas plutôt senti les charmes de la piété, les attraits de Famour divin, que la jeune épouse ne fut plus reconnaissable ; bientôt elle répandit autour d^elleTédification et Tadmiration. Couverte de vêtements de la plus grande simplicité, dWe robe de laine noire ou brune, enveloppée dans Fhiver d^une pelisse mal fourrée, Tété d^une mante de taffetas noir, cette Julie, naguère si intéressante aux amis de la terre et de ses pompes par son élégance, expiait avant trente ans le goût et la délicatesse qui la paraient à vingt. Elle parvint ensuite, par des austérités poussées trop loin sans doute, et par les progrès d^un dépérissement successif, à décharner totalement un visage qu^on jugeait autrefois plus attrayant que la beauté régulière. Cependant le charme de son regard, le jeu de sa physionomie si expressive^ si éloquente au profit de la vertu, les grâces de son esprit, résistèrent encore aux efforts de son humilité.. . . • Pour soutenir son ardeur naissante, et peut-

HËMOBIES lyOUTBE-TOlDB. 7

être pour la modérer» son directeur la soumit successivement aux conseils de deux religieu* ses d^un mérite distingué. Sous les ailes de leur vigilance maternelle^ elle s^occupait sans cesse à retrancher impitoyablement tout ce qu^elIe craignait de dérober à la parfaite immolation d^elle-méme. < Il faut que jem^éteigne^ » disaitelle.

Madame de Farcy avait été bénie dans son union par la naissance d^une fille. Elle remplit d^one manière exemplaire les devoirs d^épouse et de mère pendant Témigration de son mari.

Hais ne serait-ce pas avec frayeur que nous révélerons ici cette partie de sa vie plus admirable qu^imitable, et dans laquelle, malgré les instances réitérées de sa mère et de ses sœurs, elle déclara comme une guerre interminable à tous ses sens 9 vivant avec une extrême austérité, que le dépérissement graduel de sa santé ne put interrompre ? C'était par un doux sourire qu'elle cherchait à consoler ses amis de l'excès de ses rigueurs envers elle. Souvent, pen-

8 HÉMOmES D'OUTRE-TOMBE.

dant des froids rigoureux, elle demeurait la nuit fort longtemps prosternée la face contre terre, portant habituellement un ciliée, punissant par d^autres austérités un corps innocent, jeûnai\t toute Tannée avec la plus étonnante rigueur, mesurant scrupuleusement la quantité de pain noir et d^eau dont elle soutenait sa faiblesse, étant à peine vêtue, logée dans une espèce de grenier, couchée sur un lit sans rideaux et qui était aussi dur que des planches^ travaillant sans cesse à cacher son esprit, employant à se défigurer autant d^art que la femme la plus coquette pourrait en mettre à s'embellir

Après les soins que Julie donnait à Téducation de sa fille, elle partageait son temps entre de fervents exercices et tous les genres possibles de bonnes œuvres. Associée à plusieurs dames pour concourir au soulagement des indigents, elle se vit adoptée par eux pour la mère

MÊUOIREd D'OUTRE-TOHBE. 9

la plus tendre. « Un jour , raconte sa fille y « maman m'annonça que nous allions aller voir c une de nos parentes tombée du faite de la « prospérité dans la plus affreuse misère. Je « trouvai le chemin fort long , et, en montant « Tespèce d^échelle tournante qui conduisait à € son triste réduit , fêtais prête à pleurer sur c les vicissitudes humaines. La porte s'ouvre; « j'étais en peine sll fallait appeler la dame du

< nom de tante ou de cousine , lorsqu'une

< femme couverte de haillons , de la figure la « plus basse , avec le ton et les manières les « plus ignobles, s'avança vers nous. Son aspect « m'étonna d'abord , et tout ce qui l'entourait

< acheva de me déconcerter ; mais telle était c ma prévention que je voulais absolument « découvrir en elle quelque trace d'une noble « origine. Trois quarts d'heure que nous pas- « sâmes avec elle furent employés par moi dans « cette infructueuse recherche, et je sortis con- « fondue. Mon premier soin fut de deman- « der à ma mère le nom de cette étrange

it BIËU0IRE9 D'OUTRE-TOimB.

« parente et de quel côlë nous pouvions lui « appartenir. — Ma fille, me répondit-elle^ « cette femme est comme nous fille d^Adam et <( d^Ève, et nous sommes déchus comme elle, a Jamais mon orgueil n^a reçu une meilleure « leçon. »

I^ juste réputation de mérite et de vertu que madame de Farcy s^était acquise la rendait comme naturellement le conseil bienveillant de jeunes personnes qui répandaient dans son sein leurs troubles et leurs inquiétudes : « Ne « croyez point aimer d^une manière criminelle, « disait-elle à Tune, aussitôt que Ton vous plaît. « Ne vous faites point des idées romanesques « d^une prétendue nécessité d'aimer et d'être < aimée pour contracter un engagement heu- <c reux. Lorsque Dieu appelle à cet état , il suf- « fit de pouvoir estimer celui à qui on s^unit. »

Elle donne sur l'amitié les idées les plus justes et un avis aussi sage quMl est ordinairement méconnu dans le premier âge de la vie : « Vous « avez les idées les plus fausses , dit*elle, sur

MÉMEOmSS D*OUT&B-XOMBB. Il

« ce que vous appelez votre besoin d^être seule ; « croyez-moi, vous êtes à vous-même bien

« mauvaise compagnie

« Que Famie que vous choisirez soit plus ver- « tueuse que vous, afin quelle vous inspire « assez de respect pour que vous n^osiez vous « permettre avec elle certains épanchemeuts « inutiles

<c On se permet souvent dans la conversation tf un genre dé familiarilé qui n^est pas vice, « mais qui annoncerait une éducation vicieuse. c< Déshabituez*vous de certaines dénominations <( trop aisées; donnez aux choses dont vous a parlez une expression noble et délicate , et « sachez vous faire estimer par cette pureté de « langage qui est une émanation de celle de « rame. »•

Une de ses jeunes amies craignant peut-être de blesser une conscience trop timorée par sa vive tendresse envers elle , madame de Farcy lui répond avec cette aimable ingénuité : « Je

ta MÉMOIBBS D'OUTRX-TOSIBE.

« ne crois pas^ ma très-aimable amie , un seul « mot de tout le mal que vous pensez de votre « pauvre cœur» et comme je ne suis pas d^hu- « meur à renoncer à la part que f y pouvais <ï prétendre, je commence par vous prier de le « laisser m^aimer à son aise. »

Un nouveau champ de sacrifices et de mérites va s^ouvrir devant la vertueuse Julie. . • Son rang, celui de ses parents , Témigration de son mari , ses qualités personnelles : que de titres à la proscription ! Vers le milieu de 1793 elle fut arrêtée et conduite à la maison du Bon Pasteur, à Rennes,.et y demeura enfermée pendant treize mois. Elle y fut à toutes ses compagnes un modèle de patience , de courage et de toutes les qualités qui forment les parfaits chrétiens; jamais on ne la vit se répandre en murmures

Les compagnes de sa captivité se montraient à ses yeux comme autant de sœurs bien*ai-

mées

Elle ne se contentait pas de supporter la gêne

MÉMOIRES D'OUTRB-TOMBB. IS

de la captivité , les traitements inhumains des satellites du crime; elle parut en tout un mo* dèle inimitable de mortification, d^oubli héroïque d'elle-même. Elle servait continuellement les autres et se comptait toujours comme n'étant rien. Ne pouvant conserver assez de recueillement au milieu du dortoir commun, elle obtint une petite place dans un grenier presque à rinjure de Tair ; elle s'y rendait à quatre heu* res du matin et y semblait absorbée dans ses méditations, toujours à genoux avec un peu d^eau auprès d'elle pour se désaltérer dans la chaleur que la saison et le lieu faisaient éprouver

Le moyen de Tarracher à sa contemplation était de lui demander un service : elle quittait tout à rinstant. Une malade avait besoin de prendre des bains, et l'amie des affligés tirait et portait elle-même de l'eau : dévouement audessus de ses forces, et qui sans doute abrégea ses jours

Rarement elle se trouvait aux repas des déte*

14 MÉMOIRES D'OtriRE-TOMBE.

nues, se contentant des restes qui demeuraient sur les tables. Aux représentations de l'amitié , elle répondait : <( Ces restes ne seront pas don- « nés aux pauvres, et je tiens leur place en ce « moment. »

Le grenier où Thumble captive passait ses plus longs et plus doux moments renfermait une statue de la très-sainte Vierge que par mégàrde ou par mépris on laissait jetée dans un coin ; quelle fut la joie de Julie quand elle Vy découvrit ! Elle fit tant par ses instances, par ses sacrifices auprès des geôliers de la maison, qu^elle obtint la faveur d'y avoir un petit oratoire. Elle Forna avec tous les soins et Tappareil que son zèle et son cœur lui permirent; elle y conduisit successivement ses compagnes pour y faire en commun de pieux exercices

Un soir le bruit se répandit que les détenue seraient incessamment massacrées. Cette nou- "velle causa une alarme générale : une des dames renfermées aperçoit au haut de ia maison la faible lueur d'une lampe, et communique sa

HÉMOIRES OnDUTAB-TOBIBE. 15

surprise et sa terreur à sa voisine : « Ne vous m effrayez point, répondit celle-ci; ne savez- « vous pas que madaoïe de Farcy passe la plus « grande partie de la nuit en prières ? »

Après une longue captivité, madame de Farcy rentra dans sa famille ; mais sa délicate constitution s^affaiblissait rapidement et préparait de longs et cuisants regrets à des amies dignes de ravoir connue pour Tapprécier et pour la bénir. Peu de mois avant de mourir, elle venait de contracter avec une jeune personne de son pays une liaison qui fut précieuse à Tune et bien douce à Tautre. G^est d'un petit manuscrit intitulé : Mes Sous^enirs de madame de Farcy, et que nous avons entre les mains , que nous recueillons de nouveau la manière ingénieuse et triomphante dont celle de qui nous écrivons la vie faisait des conquêtes à la vertu

% L^amie dont je m'étais créé la chimère, je « ne Tai trouvée qu^une fois^ Dieu me la fit « rencontrer au moment où j^en avais le plus

16 MtSf OIRES D'OUTRE-TOIIBB.

« besoin sans doute; mais il ne me la donna « que pour ce moment : c'était une sœur de « Fauteur du Génie du christianisme. A cette « époque son frère ne s'était pas encore fait un a nom dans la littérature. Cette femme au- <( dessus de tout ce que j'ai connu, de la plus « agréable mondaine , était devenue la plus « austère pénitente; et , plus aimable que ja- « mais, elle faisait à Dieu autant de conquêtes « que de jeunes personnes avaient le bonheur « de rapprocher. Je ne Tai connue que six 4( mois : Fardeur de sa pénitence avait déjà « consumé ses forces; elle finit de la mort des « saints , me laissant d'éternels regrets. . . •

« Elle m'eût fait

4( aller au bout du monde; avec elle il était a impossible de tomber ni de rester dans la

ti tiédeur. »

La nouvelle amie de Julie la met en scène avec elle, et retrace fidèlement leur conversation : « Il faut , disait madame de Farcy, que « nous soyons toutes à Dieu. Ce jour qui m'é-

ittKQIBBS JroU'IUB-lOWBB. 17

« dahre, cette terre qui fournit à tous mes be- « soins, oes plaisirs qui me délassent , ces pa- <c rents, ces amis que j^aime, leur tendresse, le (c plus doux des biens , tout cela me vient de « lui ; mes yeux ne peuvent reposer que sur ■€ ses bienfaits.

« Si le moment de vous présenter au tribuce nal arrive avant que vous sentiez que la grâce « vous est accordée, allez, sans hésiter et avec <( confiance, aux pieds de Dieu , qui ne vous « demande que la droiture et la bonne vo- « lonté ; c'est lui qui fera le reste. »

«Jamais, nous dit la nouvelle amie de Julie, « je n^eus de si doux moments que ceux où je <c me sentis pressée dans les bras de cette in- « comparable amie : il semblait qu'elle en voûte lût faire une chaîne pour m'attacher à Dieu.»

Madame de Farcy parlait de Dieu d^une manière simple , naturelle et pourtant élevée , et son ton de voix et sa physionomie prenaient alors un caractère attendrissant et même su- Mime.

xn. i

18 MÉHOnŒS D'OUTBE-TOMBE.

« Lorsque j^eus le bonheur de la connaître, « nous raconte une de ses autres amies, j^avais « la tête farcie de chimères romanesques dont

c je m'étais alimentée toute ma vie »

« Je me souviens qu'à Foccasion

« de sentiments exaltés après lesquels je cou- « rais beaucoup, elle me dit : aVous n^aimerez <c jamais comme vous voudriez aimer, à moiiis « que vous ne vous tourniez vers Dieu. • . .

c  regard de créatures

« vous ne serez jamais contente ni

< d'elles, ni de vos sentiments. Vous serez ten- « dre aujourd'hui , froide demain; vous ne les « aimerez pas deux jours de la même manière; « vous ne saurez souvent s'il est bien vrai que (( vous les aimiez, à moins que vous ne corn- « menciez à les aimer pour Dieu, i»

Madame de Farcy n'approuvait pas ces épanchements intimes où Ton ne peut soujager son cœur qu aux dépens de ceux qui en causent les peines. « On ne cherche qu'à soulager ses ir maux, disait-elle, et l'on ne parvient souvent

IfËMOIRES D'OUTRE*TOMBB. 19

« qu^à les aigrir. En les faisant partager, on se « les exagère à soi-même; on détaille ses griefs^ « on s^appesantit sur chacun ; la compassion « qu'on inspire d'un côté double Iq Sentiment « d'injustice qtfon éprouve de Fautre; plus on « se fait plaindre , plus on s^attendrit sur soi , « et plus on se sent blessé de ce que Ton souf- « fre. Ce résultat prouve que de telles conso- « lations ne sont point dans Tordre de Dieu. » La détention si pénible et si longue de madame de Farcy dans la maison du Bon-Pasteur de Rennes avait comme éteint ce qui lui restait de forces. Elle était en proie aux douleurs les plus aiguës, mais elle les supportait sans se permettre la moindre plainte, et Ton ne sVn apercevait qu'à Taltération empreinte sur son visage. Pendant sa dernière maladie elle conserva la même patience, acheva de mettre ordre à ses affaires et recommanda sa fille, alors dans sa quinzième année , à la famille de son mari

20 1IÉM0IRB8 D'OUTAS-^TOBO».

Lorsque sa fille lui demandait en pleurant quand elle la reverrait, elle lui promettait que leur séparation ne serait pas très-longue et qu'elles se réuniraient pour ne plus se quitter. Elle lui recommanda de prier Dieu chaque jour dans un moment qu'elle fixa, lui promettant de prier à la même heure et ainsi de concert avec Tobjet de sa tendresse. Elle voulut entourer et comme garantir les beaux ans de sa fille par les avis les plus tendres et les plus salutaires. Elle les lui remit par écrit, et nous les consignerons ici comme un précieux mouu^ ment de cet amour qu'une bonne mère, une mère chrétienne, doit aux enfants que le ciel lui donna

« Je voudrais, ma chère petite, que tu con* « servasses la bonne habitude d'être matinale* € Lève-toi, pendant la belle saison, à six heu- « res du matin. Que ta première pensée soit « pour Dieu, ta première action la prière ; faîs- « la à genoux , et souviens-toi que cette atti-

if

« tnde respectueuse 9 en rappelaivl notre atten- « tion , nous dispose à r^idre à Dieu 1^ seul (( hommage dont il soit jaloux , celui de nos

« cœurs

ff N^oublie pas de hire mention de ton père <( el de moi , ma bien-aimëe. Â peine- avons* « neus un seul jour à passcar sur U terre, que i( serait-ce si nous étions condamnés à nous < séparer après ce court espace, à ne plus nous^ «aimer? Cest au ciel que j^aspire à te voir ài « mes côtés durant réteraité tout entière ; « c^est à mon Dieu que je veux te présenter « comme ma joie et ma couronne* »

Dès que madame de Farcy se vit alitée, elle se fit dire, tous les jours, à trois heures après midi , les litanies iM>iur la bonne mort ; à six ^ on lui récitait les prières des agonisants* Une de ses amies^ qui avait une maison de campagne à une demi-lieue de Rennes, la pressa de venir chez elle ; elle s^y fit transporter •^

n UÊMOmES D'OUTRB-TOHBB.

Morte à tous les objets créés, elle ne voulait plus que Dieu et que Dieu seul ; elle avouait lOgéDument avoir porté trop loin Tamour de la pénitence, et cependant elle le conservait toujours, se réjouissant de raccroissement de ses souffrances, souriant avec grâce après les nuits les plus pénibles et disant : « Cela est « passé, il n^ faut plus penser. » Jamais on ne surprit sur ses lèvres Faveu qu'elle eût souffert. Ses méditations si fréquentes sur la passion de Notre-Seigneur lui avaient appris combien on est heureux de se trouver un moment sur la croix.

Comment retracer fidèlement et sa douceur et sa reconnaissance pour les plus légers services^ soit de la part de ses gardes, soit de la part de tous ceux qui rapprochaient ? L'amie qui Tavait recueillie dans son ermitage recevait à chaque instant un nouveau témoignage de sa gratitude. Elle lui répétait souvent : « Mais « que vous êtes bonne et charitable de mV « voir reçue ! » Son immense charité ne se dé-

KËMOIRES B'OirnUB-TOlIBB. 18

mentit jamais; ses derniers vœux, ses derniers soupirs ont été pour les pauvres. Tous la pleurèrent et publiaient hautement les actes de son inépuisable charité.

Dans un moment où son état semblait empirer, elle dit, et comme hors d^elle-méme, à une de ses meilleures amies : « Âh ! ma bonne « amie, je verrai mon Dieu ! » Cependant Tex* tréme délicatesse de sa conscience lui faisait craindre que son désir de mourir, quoique inspiré par un si beau motif, ne fût pas assez pur. Il lui échappa de dire : « Non, je ne veux (( plus désirer la mort, mais uniquement le bon « plaisir de Dieu. » Au flambeau de son humilité, Julie s^estimait la plus coupable des femmes ; elle disait à une intime amie : « Serait- « il possible que, criminelle comme je le « suis, je visse cependant mon Seigneur et « mon Dieu ? Âh ! je me remets entièrement « à lui, et j'adore ses décrets; je me soumets « à tout ce qu'il ordonnera de moi ; s'il me veut « même en enfer, j'y consens. » A cet instant

n M&UOIBfiS- iraiJXRB-TCnfHB.

elle plaça son cruciûx sur ses lèvres, mais avec une telle expression de résignation, de force et d-amonr, que les témoins de cet acte sublime ne purent s^empêcher de verser des larmes que souvent depuis ils onl; renouyelées au souvenir de leur amie mourante

En conservant jusqu^à la fin Finnocente gaieté qui ranimait, en continuant de manifester une charité pleine d^gards et de politesse, elle par* lait de sa mort comme elle eût parlé d^un voyage de pur agrément ; elle lui donnait le nom! de son départ. Elle se plaisait à raconter sans cesse les détails de la jouissance déli^ cieuse qu'elle allait goûterdansle sein de Dieu. Combien souvent elle demandait : « Mais mon « exil doit-il être encore bien long? Ai^je en- « core bien des jours à vivre ?»

La dernière fois que ses sœurs la visitèrent, elles ne purent s^énoncer que par leurs larmes ; Julie soutint cette entrevue avec force et cou-

I^EKG* • • • • • • »

Dans rappartement où elle passait le jowt se trouvait un tableau deNotre-Seigneur au jardin des Olives ; elle avait toujours soin que Ton tournât son fauteuil de manière à le voir. Sur la cheminée de son appartement était placé un tableau de la mère de Dieu; elle ne le eon* templailqn^en tressaillant d'allégresse . . .

Il est pour le juste mourant certains moments d^abattement, tels que ceux où nous avons déjà vu la pieuse Julie et que Tidée de la mort, prête à saisir sa victime, va renouveler en elle, pour lui donner quelques traits de ressem- Uance avec son sauveur agonisant. Une religieuse, en qui madame de Parcy avait la plus grande confiance, est chargée de lui annoncer qu^elle va bientôt quitter la terre : elle remplit par écrit cette mission douloureuse^ et le lendemain malin vient demander à la mourante quelle impression sa lettre a faite sur elle. Hélas !

S5 HÉMOIRES D*0UTRB-T01fBE«

les saints se connaissent si peu, qu^après avoir tant désiré sa fin, Thumble servante du Seigneur^ s^exagérant ses fautes, n^a plus en perspective qu^un jugement rigoureux ; elle ne dissimula point une sorte de consternation : « Je <( ne vous dirai pas, répond la mourante d^une « voix paisible, mais altérée par la crainte, que <c votre nouvelle ne m^ait point fait de peine; je « ne suis pas du nombre de celles qui ont sujet « de se réjouir en apprenant un tel événement. >»

Un jour qu^elle se trouvait avec d^intimes amies qui parlaient de morts causées par sensations vives : <c II me parait difficile, leur dit- « elle, de mourir de joie, mais je conçois qu'on <( puisse mourir de contrition, »

Ainsi que son admirable modèle, Thumble servante de Jésus-Cbrist avait passé en faisant le bien ; elle touchait à sa dernière heure.

HtaiomBs D'ouTRB-ToifBB. rr

Le 26 jaillet 1799, elle fut levée et fit ses prières à Tordinaire ; dans Faprès-dlner on la coucha. Placé près de la mourante, Tabbé Leforestier lui demanda s*il ne convenait point d'envoyer chercher sa fille ? « Non, monsieur, ft répondit*elle, à moins que vous ne Texigiez; « le sacrifice est fait. »

On lui demanda quelque temps après si elle reconnaissait ceux qui rapprochaient; elle dit les reconnaître. Â neuf heures elle demanda plusieurs fois combien de temps elle avait encore à vivre : « Peut-être trois heures, » lui répondit-on. — « Ah! s'écria- t-elle, trois heures « encore sans voir Dieu ! )> Â dix heures elle reçut Textréme onction. Elle redoutait son agonie par sa grande crainte d'ofi'enser dans une impatience : elle avait conjuré le Seigneur de lui accorder la grâce de perdre connaispsance. Elle la perdit à dix heures et un quart, et à onze heures elle expira.

Mademoiselle de Chateaubriand notait pas fille unique : hélas ! la postérité, en s'attachant

à ce nom célèbre, dira les victimes qu^îl rappelle, victimes d'un dévouement sans borne» à Tauiel et au tr^ne. Un de ses frères, avec tsM d^autres braves, avait quitté le sol delà patrie quand sa sœur y périt ; elle avait vu la tombe s'ouvrir devant elle, et ce fut de ses bordhs qu'elle fit tenir à ce frère, si chéri et si di^iedé Tétre, le dernier gage de sa tendresse. Écoutons-le nous raconter Teffet que cet envoi touchant fit sur son cœur (préface de la première édition du Génie du Christianisme) :

« Mes sentiments religieux n'ont pas toujours « été ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant « la nécessité d'une religion et en admirant le « christianisme, j'en ai cependant méconnu « plusieurs rapports. Frappé des abus de quel- <( ques institutions et des vices de quelques « hommes, je suis tombé jadis dans lesdécla* <( malions et les sophismes. Je pourrais en re- <( jeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire <( des temps, sur les sociétés que je fréquentais; « mais j'aime mieux me condamner ; je ne sais

m point excuser ce qui u^est point excusable. Je « dirai seulement les moyens dont la Provi- « dence s^est servie pour me rappeler à mes « devoirs. Ma mère, après avoir été à soixante- « douze ans dans les cachots où elle vit périr « une partie de ses enfants, expira enfin sur un « grabat, où ses malheurs Pavaient reléguée.

« Le souvenir dé mes égarements répandit sur « ses derniers jours une grande amertume ; a elle chargea en mourant une de mes sœurs <c de me rappeler à cette religion dans laquelle « f avais été élevé. Ma sœur me manda le der- « nier vœu de ma mère. Quand sa lettre me « parvint au delà des mers, ma sœur elle- « même n'existait plus ; elle était morte aussi <c des suites de son emprisonnement. Ces <c deux voix sorties du tombeau, cette mort « qui servait d'interprète à la mort, m^ont « frappé : je suis devenu chrétien. Je tfai point « cédé, j'en conviens, à de grandes lumières <c surnaturelles ; ma conviction est sortie du « cœur : j'ai pleuré et j^ai cru. »

40 MÉMOmES D'OUTBE-TOMBB.

chrétiens de tous les âges et de tous les rangs, que n^avez-^vous point à admirer, que n^avez-vous pas à imiter dans la vie de Julie de Chateaubriand !

Page 1