‹ Mémoires d'outre-tombe, Volume 3Chapitre 2 sur 40 · LETTRE DE M. DE LA FERRONNAYS · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. DE LA FERRONNAYS

LETTRE DE H. DE LA FERR0NNAT8.

Saint-Pétersbourg, le 14 mai 1824.

« Monsieur le vicomte,

« Les observations que j^ai cru devoir vous € soumettre et les renseignements que je suis « dans le cas de vous donner aujourd'hui « m^ont paru d'une nature assez délicate pour

« ne devoir être confiés qu'à une occasion parxn. 3

i( faitemeni sûre. Les moyens de séduction que « dans certaines circonstances le cabinet russe x( ne se fait aucun scrupule d'employer sont t: tels, qui! est de la prudence de les croire « irrésistibles au moins pour ceux de nos courte riers qui ne sont pas personnellement conn nus ; cVst ce qui m*a décidé à vous expédier t< M. de Lagrené, que je recommande à vos te bontés, i^ai de plus la certitude que depuis « longtemps mes chiffres sont connus du mite nistère impérial, et je dois, à cette occasion, <f vous prévenir que j^ai quelques raisons de te craindre qu^ils ne lui aient été envoyés de M Paris même. Lorsque j'aurai le bonheur de ^ vous voir, il sera indispensable d'organiser ente tre vous et moi un moyen de correspondre qui te soit plus sûr que ceux dont nous faisons usage ti aujourd'hui , et pins à l'abri des infidéte lîtes,

« Il est très-vrai , monsieur le vicomte, que te j'ai en à lutter dans ces derniers temps; Ton n n'a rien négi gé pour me faire un peu pair,

M£af OIBBS JD'OUTBE-TOIBS. 35

€ et pour me meltre dans le cas de vous la faire c partager; mats, coaune je vous le mande dans c ma dépêche, j'ai trop bien compris Favantage c que doit nous donner Tadmirable situation c dans laquelle se trouve aujourd'hui la France, cpour me laisser facilement intimider. Taî « donc été avec prudence , mais sans aucune « espèce de crainte, au*devant de Torage; je € oî^aiéié ému ni de Phumeur que Ton m'a témoic gnée ni dé tous les dangers dont on m'a mec nacé ; et du moment où Ton a été bien con- « vaincu que je ne reculerais pas, on s'est cal- « mé, on est entré en composition.

cie n'ai pas obtenu tout ceque j'aurais voulu; « faurais désiré que la dépêche à Pozzo fui auc trement rédigée ; il y a plusieurs phrases que < faurais voulu faire supprimer ou changer ; « maiS) ayant obtenu le point essentiel pour le € oioment, je n'ai pas cru prudent de vouloir « exigerdavantage d'un amour-propre si facile à c fioisser. Tout mon désir maintenant est que « TOUS soyez satisfait des communications que

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<c VOUS portent nos courriers, et que vous soyez « bien convaincu que j^ai fait tout ce qui défi pendait de moi pour remplir vos intentions. « J^ai presque regretté que dans votre dépêche « et dans votre lettre particulière vous ayez cru « nécessaire d^entrer dans des explications aussi a détaillées sur le discours du Roi ; l'impression « qu^on en avait d^abord reçue était effacée , ou a du moins ce que j'avais répondu aux pre^ « mières observations qui m'avaient été faites « avait fait prendre la résolution de ne m^en plus « parler; les explications que vous me donnez <c ne se trouvent pas d^ailleurs entièrement con- « formes à celles qtfa envoyées Pozzo, qui a « mandé, je crois, que vous aviez bien effective- « ment ajouté deux ou trois phrases au discours « du Roi, mais que le président du conseil les « avait rayées. Quoi qu^il en soit, c^est une pe- <f tite affaire dont il ne faut plus parler et a qui sera plus qu^oubliée, si dans le courant « de la session vous trouvez Toccasion de faire « entendre à la tribune deux ou trois phrases

UÉM OIBES D'OUTRE-TOMBE. 37

« qui satisfassent rextréme exigence de nos € amours-propres.

« Je ne sais en vérité si Ton n^est pas plus « embarrassé que reconnaissant de notre em- (( pressement à venir au-devant des propon sitions qui nous ont été faites relativement c aux affaires d^Orient ; on aimait bien mieux c le rôle de tuteur que celui d^ami ; on est « en quelque sorte gêné vis-à-vis de ceux avec « lesquels on avait pris Thabitude de nous « régenter, d^avouer une intimité qui doit dé- « ranger des rapports que Ton regretterait , « parce qu^ils donneraient à peu de frais beau- « coup dimportance. D^ailleurs, rien n'est en- « core moins clair que les intentions de la Rus- « sie à regard de la Grèce ; il y a bien long- « temps que le comte de Nesselrode m'a dit « qu'il n'y avait que ceux qui méconnaissaient « les vrais intérêts politiques de la Russie qui <c pouvaient lui supposer l'intention de vouloir « s'établir sur la Méditerranée ; que ce serait ^ « pour ainsi dire, offrir volontairement à l'An-

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« gleterre le moyen et le prétexte de saisir un a ennemi qu^elle redoute , qui aujourd^imi n^a < rien à craindre d^elle, et qui plus tardpoum « sur un autre point lui porter des atteintes « dangereuses.

€ Ainsi que j^ai Fhonneur de vous le mander « dans ma dépêche, il n^y a jamais eu le moindre « rapport entre la conduite et le langage delà il Russie depuis le commencement de rinsur- « rection de la Grèce. Le renvoi du comte Ca- « podistrias , au moment même où les dédate rations du cabinet de Saint-Pétersbourg sem- H blaient ne devoir plus laisser ni espérance , « ni moyens de prévenir la guerre, a prouvé à « la fois le degré d'importance que Ton doit « ajouter aux notes diplomatiques les plus énepi» giques de ce cabinet, et la vérité de Tînterêt « qu'il prend à la cause des Grecs.

« Le sang-froid avec lequel on parle aujour— <( d^hui à Pétersbourg du formidable armement 4( préparé contre les insurgés, et qui semble les^ « menacer d'une entière extermination, le soin

idaiCNDRlS D'OUTBE-XOMIHB. 39

€ que Ton met dans les journaux , qui tous se c rédigent sous les yeux du gouvernement, à « déconsidérer leur cause, à exalter les moyens € de leurs ennemis , tout prouve que Topinion « de Fempereur doit être conforme à celle du « comte de Nesseirode, et que le chef de la « religion grecque ne voit en effet aucun intérêt « pour sa politique à soutenir par des moyens « efficaces la caus'e de ses coreligionnaires.

<c Je n^ai point trouvé que le mécontentement « que le comte de Nesselrodem^a témoigné du « retard que FAutriche et l'Angleterre apport « taient à répondre à son mémoire fut exprimé « avec franchise et vérité ; il semblait que ce « quMl me disait à ce sujet fît partie d'un rôle « étudié ; qu'il avait en quelque sorte compté sur « le peu d'empressement dont il se plaignait et ce qui semblait cependant déjouer ses plans. Tout « semble indiquer que le mémoire qu'il a fait « faire, et dont le succès a été si général, n-était « qu'un acquit de conscience, Texécution de « Tengiigement qu'il avait pris à Czernowitz,

40 MÉMOmES D'OfJTRE-TOMBE.

« et qne Tauteur a toujours été convaincu, ainsi « que TÂulriche et TÂngleterre , que cette € pièce diplomatique ne serait suivie d'aucun « résultat^ qu^elle resterait dans les archives c impériales et dans celles de tous les cabinets « de TEurope comme un stérile monument de c ce que Ton est convenu de nommer magna-a nimité de TEmpereur, et un éloquent témoi- « gnage de son facile désintéressement.

c II ne faut donc pas nous étonner si notre « empressement à nous rendre à Finvitation du « cabinet russe, si la bonne foi avec laquelle ce nous nous sommes montrés disposés à don- « ner immédiatement suite aux idées soumises « par la Russie et que nous avons cru aussi <c franchement proposées qu^elles semblaient « conçues avec générosité, ne nous ont pas « valu plus de témoignages de reconnaissance* w Vous avez dû vous-même, monsieur le vi- « comte, être étonné de la brièveté et de la <c sécheresse des remerciments qui vous ont « été officiellement faits dans celle circon-

HËMOIBBS lyOUTBE-TOlIBB. H

€ stance. Je crois vous en expliquer la vérita- « ble cause ; je suis sûr que si j^avais été dans « le cas d^annoncer ici que nous allions don- « ner une flotte au Roi dTspagne, de l'argent •c et des soldats, pour aller reconquérir Tau- « tre hémisphère, ou bien encore que vous « aviez fermé vos ports aux vaisseaux brési- « liens, on vous aurait témoigné bien plus de « satisfaction qu^on ne Ta fait en apprenant « que nous étions prêts à prendre fait et cause « pour la Russie dans une question que nous « regardions comme liée à ses plus chers intë- « rets politiques.

c Dans cet état de choses, je pense que vous < approuverez que je ne me mette pas plus en € avant que je ne l'ai fait. Si la Russie veut « agir, elle sait qu'elle peut compter sur nous; M mais pour cela il faut attendre qu'elle s'expli- « que plus clairement. Si au contraire, comme « tout peut le faire croire, on joue une comé- « die, je veux au moins laisser entrevoir que je « suis dans la confidence, et ne pas trop légère-

M UÉMOmES D'OIJTBE-TOBIBE.

« ment accepter le rôle d'innocent dont mon <« collègue d'Autriche aimerait fort à me voir « me charger.

' n Ce qui me parait certain, monsieur le vi- « comte, c'est que les Grecs eux-mêmes ne paie raissent pas plus ambitieux aujourd'hui delà « protection de la Russie qu'elle-même ne sem- « ble disposée à la leur accorder ; les liens de la « religion atlachent peut-être encore les basses « classes au chef suprême de leur Église ; mais <i les gens éclairés de la nation, indignés d'abord <c de l'abandon dans lequel les a laissés une <( cour quiy depuis Catherine II, ne cesse de « les porter à la révolte, ont ensuite étudié et (( recherché les causes de cet abandon ; ils ont « vu ou cru voir que la crainte de laisser en- « core s'accroître la puissance et l'influence « déjà si incommode de la Russie armait con- « tre leur cause l'Europe entière; qu'ils étaient « sacrifiés à l'intérêt général. Ils ont reconnu <c et bien jugé que l'Empereur était incapable de « concevoir et d'exécuter les projets de son

UËBf OmS D'OUTM-TOMBB. 43

« aïeule ; dès lors ils ont compris que^ loin de « compter sur Tassistance de la^Russie, ils de- « vaient éviter de la rechercher, puisqu^au lieu « de leur être utile, elle leur créait des ennemis. M Us ont alors, en désespoir de cause, tourné « leurs regards vers TÂngleterre, qui déjà, « quoique d^une manière non avouée, semble 4c les prendre sous sa protection. Elle ne leur <c accordera point Findépendance, parce qu^il € ne lui convient pas de laisser se fonder dans « la Méditerranée une marine marchande qui « lerait tort à la sienne; mais elle les protégera « et les gouvernera à la façon des îles lonien- « nés : triste perspective qui ne peut être ac- « ceptée que par les déplorables victimes de « Fabsurde despotisme des Musulmans.

« Ce n'est pas la première fois , monsieur le « vicomte, que nous devons regretter le fatal « article du traité du 31 mars, qui nous a en- « levé les îles Ioniennes; nous y étions aimés « et considérés autant que les Anglais y sont 4c détestés, et aujourd'hui nous ne serions pas

M BfBMOmBS D'OUTBE-TOMBE.

« embarrassés du rôle que nous devrions jouer, « ni incertains sur le plan que nous aurions à « suivre. Celui de TAutriche el de TAnglelerre <c était clair et tout tracé, il a été suivi avec harn diesse et habileté. Ceux qui ont été chargés c de le conduire ont été admirablement secon- € dés parles circonstances dans lesquelles FEu- « rope s'est trouvée, par le caractère inerte de « TËmpereur, par les dispositions personnelles « et les rapports particuliers de celui de ses <c ministres qui est resté investi de sa confiance « après le départ du comte Capodistrias. Le « renvoi de ce dernier a été la plus grande vieil toire qu^aient obtenue M. deMetternich et lord « Londonderry ; le jour de son départ a été ce- « lui d^un vrai triomphe pour leurs ministres à « Pétersbourg.

« De ce jour-là , en effet , la Russie a proie nonce Fabandon de toute son influence « dans le Levant , et lord Strangford s'est « trouvé à Constantinople pour hériter , au « profit de son gouvernement, de Timmense

MÉMOIRES D'OUTBE-TOMBB. 45

« sacrifice que la peur ou l'irrésolution venait « d^arracher à TEmpereur. Depuis lors, le rôle « de cet ambassadeur n'a plus été qu^un jeu ; « il a abusé d^une situation qu^il a due au haïr sard bien plus encore qu^à son habileté, avec a une imprudence sans égale; toutes les notes, « toutes ses prétendues conversations avec le « Reiss-effendi, sont pleines de l'ironie la plus « insultante pour la Russie. Mais il a prouvé « du moins ce que Ton peut impunément oser « contre un caractère faible et irrésolu, et les « actes de Tambassade de lord Strangford reste- « ront pour servir d'exemple et d'instruction « tant que FEmpereur régnera,

« Ce même ambassadeur affecte aujourd'hui « un mécontentement qui semble aller jusqu'à « l'indignation contre ceux de ses compatriotes u qui se vouent à la cause des Grecs, et surtout « contre les capitaines de la marine royale anglaise se,quisubitementsesontmontrésaussi chauds « protecteurs des insurgés qu'ils avaient été juste quelà ardents à les persécuter. Il déplore

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c la pertç de son influence minislérielle; ses « plaintes sont ici répétées avec une affectation a plaisante par sir Charles Bagot et le comte « de Lebzeltern, qui doivent réellement avoir « bien de la confiance dans la bonhomie de ceux f< auxquels ils s^adressent. Lord Strangford afait « preuve de beaucoup trop d'esprit pendant sa € négociation pour que quiconque ne veut pas <( volontairement fermer les yeux puisse penser « qu^il se soit trompé sur les intentions vérita- « blés de son gouvernement. Le tout est une « partie parfaitement bien jouée ; cependant ce c( ne sera que quand nous verrons un ambas- « sadeur russe aux prises avec le divan , que « nous pourrons juger si toutes les chances de « cette partie ont été bien calculées.

« 11 me semble, monsieur le vicomte, que notre « rôle dans cette situation est d'attendre ; peut- « être que plus tard les circonstances pourront « arracher TEmpereur à son sommeil: le réveil « alors pourrailfaire du bruit et amener des cornet binaisons qui nous indiqueraient plus claire-

MÉMOIRES B'OUTRE-XOMBE. 47

« ment qu'elle ne Test aujourd'hui la roule « qû^unebonnepolilique devra nous faire suivre. ((En attendant, je crois que si nous avons « ici quelques conférences, elles ne conduiront c( à rien de décisif; Tambassadeur d^Ângleterre « parait savoir qù^il ne sera autorisé qu'à écou- « ter et qu'il devra tout prendre ad referen-- « dum;M. Lebzeltern trouvera dans les obser- <( vations de M. de Metternich tous les motifis « qui lui seront nécessaires pour en faire a«- « tant ; le comte de Nesselrode me parait plus « que dans aucune occasion disposé à la tem- « porisaiion. Il est donc probable que si Ton « s'occupe des idées que renferme le mémoire « russe, ce ne sera qu'après la campagne, et je « ne prévois plus aucune affaire qui puisse s'op- « poser à ce que je profite du congé que vous € avez la bonté de m'envoyer. Cependant , « monsieur le vicomte, j'espère que je n'ai pas « besoin de vous promettre que ni ma santé, « ni aucune considération quelconque, nepour- « ra me faire un seul instant abandonner mon

48 MËMOIBES ])*OUTRE-TOMBB.

c poste, tant que je pourrai croire que ma préa sence peut y être le moins du monde utile au «( service du Roi.

« En voilà bien long sur la Grèce; mais j'ai « cru devoir vous faire connaître toute mon (c opinion sur Timportance réelle des confé- « rences proposées sur cette grande question*

c Je dois vous confier, monsieur le vicomte^ « et sous le secret , un fait dont vous pourrez <( mieux que moi connaître l'exactitude , mais a qui , s'il était vrai , pourrait influer d'une « manière très-fâcheuse sur la situation du « général Pozzo. Sous ce rapport la chose pourn rait avoir de Fimportance; car si par suite de « Faffaire il devait perdre sa place, il serait né- « cessaire de prévoir de bonne heure sur qui « il nous conviendrait de jeter les yeux pour <( lui succéder, et d'autant plus que le choix « serait aussi difficile à faire qu'il serait importe tant pour nous.

« Vous n'ignorez pas , monsieur le vicomte, « que depuis longtemps tous les efforts de

lfftM(»BBS irOUnS-TOHm. 40

« M^ de Metteraich et du cabinet anglais ton-- « dent à renverser Pozzo ; il n^a pas en M Russie une seule voix qui le soutienne^ et le « poste qu'il occupe est Fobjet de tout ce qui € a de Fambition à Petersbourç. La chute du <f comte Capodistrias a presque entraîné la « sienne ; il a su se maintenir par sa propre « habileté et par Tadresse avec laquelle il a « toujours su persuader de Timportance du « rôle qu'il joue à Paris ; ses rapports, rédigés « avec art et infiniment d'esprit, intéressent « l'Empereur ; les lettres particulières , dans p lesquelles Tambassadeur se permet de donner « des détails très-étrangers aux affaires, amu- « sent et font souvent le divertissement de ce tt monarque et de ses intimes.

«Depuis quelque temps, cependant, la faveur « n'est plus la même. L'inutile voyage de Pozzo à « Madrid a déjà porté une forte atteinte à son cré- € dit : voici de plus ce qui vient d'arriver. L'am- € bassadeur d'Angleterre a reçu, par la poste ^ « unelettre de M. Canning, qui roufeentièrement XII. ♦

^ MËliOIRES D*OUTBE-TO]IBE.

a sur la situation de TEspagne. Âpres avoir fait 4L de ce malheureux pays la peinture la plus 4( déplorable , M . Canning ajoute qu^elle est due it presque entièrement aux intrigues du gêné-* a rai Pozzo et au despotisme qu'il exerce au Ai nom de son maître sur le roi d'Espagne et ses u ministres; il attribue entièrement ces intri- « gués à une cupidité insatiable , Taccusant de ■M ne faire usage de son influence que pour for- M cer le roi Ferdinand à prendre des engage* «( ments humiliants et onéreux et dont Pozzo <c et quelques agioteurs profiteraient largement. ^ AFappui de cette grave accusation, M. Cana ning joint à sa lettre la copie d'une autre ^ lettre sans signature, écrite de Madrid , qui « dénonce en quelque sorte le général Pozzo , a comme travaillant à renverser le comte d^Offa- « lia et tout le ministère espagnol (à la nomi- « nation duquel il est censé avoir cependant « puissamment contribué) uniquement parce « que le général Pozzo doit avoir acquis pour M plusieurs millions de bons sur les Cortès, et t que le comte d'Offalia , se refusant à recon-

UËSfOmES D'OUTBB-TOMBE. 5i

« naître Temprunt révolutionnaire, la fortune « et la réputation du général se trouvent éga* « lement compromises.

a Cette lettre, arrivée par la poste, a néces- € sairement été ouverte; FEmpereur en a con- « naissance et je crois être sûr que M. d'Oun bril est chargé de prendre très-secrètement < des renseignements sur la vérité de cette acm cusation. J'espère pour le général Pozzo que « ce n^est qu^une mauvaise intrigue du cabinet « anglais. S^il en était autrement, fen serais w fâché ^ pour son honneur et pour son exis- « tence; Tun serait perdu, et Pautre serait af- « freuse et vouée au mépris. Vous serez à ïc même, monsieur le vicomte, d« savoir si toute « cette vilaine histoire a quelque fondement ; € dans ce cas-là, veuillez, jusqu'à mon arrivée, te n'en faire aucun usage , et surtout ne rien « m'écrire qui puisse y avoir rapport. Vous sa- « vez que si aucune affaire ne s^y oppose, je ne « resterai plus ici assez longtemps pour rece- « voir réponse aux lettres que je vous adresse <c aujourd'hui.

$3 MtMOlBKSD'OUTBB-TOMBE.

« M. d'Oubrilpartaujourd^hui; il seraproba- « blement à Paris à peu près en.méme temps que u ma lettre. Ses instructions lui prescrivent de a travailler à réparer tout le mal qu'a fait à Mail drid la conduite imprudente de M. Boulgary, e de se faire le conciliateur et le modérateur <Y de toutes les opinions ; d'engager en même 41 temps le roi d'Espagne à résister fortement à « tous les conseils, à toutes les insinuations « dont le but serait de le porter à transiger sur € quelques-uns de ses droits. La lettre du « comte de Nesselrode au comte d^Offalia, qui « vous sera probablement communiquée , in- « dique assez que c'est là surtout la crainte de « l'Empereur, et, dans la conversation que j'ai « eue avec M. d'Oubril, j^ai reconnu mot à mot « ce qui m'avait été dit à moi-même lorsque « j'ai eu l'honneur d'avoir un entretien avec Sa « Majesté.

« J'ai déjà eu l'occasion de vous parler de « M. d'Oubril , vous allez vous-même pouvoir c le juger. Je crois, monsieur le vicomte , que

MÉHfOIRES D*OtrTBE-TOMBE. SS

« VOUS trouverez qu'il n'est pay à la hauteur dit c rôle que Ton pouvait supposer à la Russie « Pintention de vouloir faire jouer à son mic nistre en Espagne ; la fierté castillane ne sera ce peut*être pas flattée non plns^ de ne trouver « aucun titre devant le nom de ce nouvel « envoyé; mais je crois que pour nous il vaut « beaucoup mieux avoir affaire avec un homme « de ce caractère qu'avec aucun de ceux dont il « avait été question pour ce poste délicat.

« M. d'Alopeus (celui qui est à Berlin) l'avait « fortement sollicité; je crois que nous avons « toute espèce de raisons de nous féliciter qu'il « ne Tait pas obtenu. M. d'Oubril n'exercera « d'ailleurs, je crois , aucune influence person- « nelle à Madrid ; il est à craindre seulement « que le sieur Ugarte s'empare de lui ; je crois « être sûr, cependant, qu'on l'a prémuni d^àt vance contre les séductions de cet intrigant; « il sera nécessaire que Pozzo lui donne à ce € sujet une bonne direction.

« M. d'Oubril retrouvera à Madrid un de ses

U HÉHOniES D'ODTRR-TOUBB.

€ collègues , sir Ev. Â^Gourt , qui a de lui la « plus mince opinion possible, et dont le pre- « mîer soin sera sûrement de déconsidérer et « de ridiculiser le nouvel arrivé , comme il Ta <c fait en Italie. Sous ce rapport, M. de Talaru < pourra être fort utile à M. d*Oubril ; il de^ « viendra en quelque sorte son appui et son <( soutien. Cette combinaison me parait à la fois n convenable à notre dignité, utile à nos inté- « rets et conforme à Topinion que nous devons « laisser prendre de la nature de nos rapports « avec la Russie.

« Il me reste^ monsieur le vicomte, à vous « parler du Wurtemberg. Je n^ai point laissé « ignorer à M. de Nesselrode ni à l'Empereur « lui-même tout le prix et Tintérêt que le gou- « vernement du Roi mettait à voir finir le dif- « férend qui existe entre la cour de Péters- « bourg et celle de Stuttgard , et dans lequel <( toutes les puissances de FEurope ont pris M parti contre le roi de Wiiriemberg. J^ai eu « occasion devons mander déjà, M. le vicomte,

« que mes premiers efforts pour faire finir cet « état de choses avaient été sans succès ; j'ai ac- « quis la certitude depuis qu^en voulant nous « mêler plus directement de cette affaire, nous « achèverions de la gâter et peut-être de la ren- « dre inarrangeable. Le roi de Wurtemberg a « beaucoup de torts à se reprocher vis-à-vis « de rSmpereur ; sa conduite, son langage^ se& « correspondances, celles de ses ministres, ont tf été constamment inconsidérées et offensantes^ « pour celui qu'il avait tant dMnlérêl de mena- « ger. Les représentations les plus douces ont « été sans effet ; le Roi avait adopté un rôle, il « voulait le soutenir; il avait près de lui de fort « mauvaises têtes, des serviteurs perfides ; il n'a « fait que des imprudences, et a fini par froisser « d'une manière si forte Tamour - propre et « les sentiments de FEmpereur qu'il en est ré- « suite cette espèce de rupture. Ici les person- « nés chargées des intérêts du roi de Wiirtem- « berg se sont conduites avec maladresse ; elles « ont voulu mettre de la raideur et de la dignité

56'^ MÉMOmES D'OITTRE-TOIUEBE.

« quand il aurait fallu agir avec franchise et a bonne foi. I/Empereur s'est aperçu qu^on « voulait le braver, et ce qtf il eût été facile d'ar- « ranger dans le commencement avec de la « prudence, est devenu maintenant une assez « grande affaire ; elle est entièrement person- « nelle entre les deux souverains, ce qui rend « toute espèce d^ntervention ou de médiation « étrangère impossible : celle de M. G. de Cvl- <( raman ne peut donc être proposée.

« Il est nécessaire, il est indispensable que « le roi de Wurtemberg fasse une démarche , <( mais qu^il la fasse avec franchise et cordialité; « c'est moins le souverain que le parent qui se « trouve offensé, la réparation nVn est que plus « facile. C'est malheureusement ce que ni le « Roi , ni ses ayants-cause à Pétersbourg n^ont « voulu jusqu'à présent ni comprendre ni con- « seiller. M. de Beroldingen a fait, avec les « meilleures intentions du monde, beaucoup de «fautes, mais elles ne sont pas irréparables, et « j'espère que nous sommes au moment de ter-

UÉUOIRES D'OUTRE-TOBfM. 57

« miner cette désagréable affaire. Me prévalant « de l'intérêt que nous avons témoigné au Wûr- « temberg dans cette circonstance, j'ai eu avec « le comte de Beroldingen une explication très- « franche dans laquelle je ne lui ai point laisse « ignorer que le seul moyen de rétablir les ren lations amicales entre les deux cours était « entre les mains du Roi, et que tant que la dé- « marche que FEmpereur attendait ne seraitpas (c franchement faite, il était inutile d'espérer un « raccommodement. Le comte de Beroldingen « a paru apprendre quelque chose de nouveau ; (c nous nous sommes bien expliqués, et j'ai eu « sa promesse que la première chose dont il « s'occuperait en arrivant à Stuttgard serait « d'obtenir du Roi la lettre qui seule peut tout « arranger. Depuis son départ , j'ai eu avec « M. Fleischmann , resté chargé d'affaires , de « fréquents entretiens ; c'est un homme d'un a excellent esprit, beaucoup plus calme et plus « entendu que M. de Beroldingen ; il s'est laissé « diriger par nos conseils^ et c'est après m'être

58 MÉMOIRES B'OUTBE-TOMBE.

« coDsulté avec le comte de Nesselrode que je « Fai conseillé non -seulement d'écrire avec « toute espèce de franchise au Roi, mais même « de lui envoyer le modèle d'une lettre qui « n^aurait rien que de très-convenable pour la « dignité du souverain, et qui mettra fin à toute « cette mésintelligence.

« Le prince de Hohenlohe, envoyé ici par le « roi de Wiirtemberg pour complimenter sur « le mariage du grand-duc Michel^ était un « choix heureux. Allié de la famille, personnelle lement connu et fort estimé de l'Empereur « et de Pimpératrice, le prince de Hohenlohe « était sans contredit l'homme le plus pro- « pre à bien remplir une négociation du genre « de celle qui paraissait lui être confiée. Malte heureusement il n'était porteur que d'une « simple lettre d'étiquette, et cette démarche <c faussement calculée est devenue un grief de <( plus. Aussi le prince de Hohenlohe, malgré « Festime particulière que Fon a pour lui, a-t-il « eu beaucoup de désagréments pendant son

MÉUOIRES B'OUTBE-TOMBB. 59

« séjour ; on lui en préparait de plus grands en- « core : je suis parvenu à les lui éviter et à lui « faire obtenir une audience de congé. L^Empe- € reur Ta traité avec tant de bonté, lui a parlé « avec tant d^effusion et tant de sentiment de la « conduite du Roi, quele prince est sorti pénétré <c de reconnaissance. Il part demain pour Stutt- < gard, décidé à unir ses efforts à ceux que vient « de faire M. Fleischmann pour obtenir du Roi 4c la démarche très-simple qui doit satisfaire « FEmpereur. Tout permet donc d'espérer que « Parrivée de M. de Beroldingen et son entrée au « ministère seront signalées par la fin de cette « affaire dans laquelle vous voyez , monsieur le <f vicomte, que fai rempli , autant que la pru- « dence me le permettait, le rôle de média- « teur.

« Il est probable que si le Roi se prête à ce <c que Ton a le droit d'attendre de lui, le même il prince de Hohenlohe viendra ici remplir les « fonctions de ministre plénipotentiaire ; TEm- « pereur lui en a exprimé le désir ; il sera dans

60 MÉII0IRB9 D^OimiE-TOlIBB.

« ce cas parfaitement accueilli. Qaarii à nous, « monsieur le vicomte, je ne vous cache pas « que TEmpereur attache beaucoup de prix à « ce que le retour de M. de Garaman à Stuttgard a soit diflFéré jusqu'à ce que cette affaire soit « terminée. Tai pris avec le comte de Nessel*- « rode rengagement de vous faire connaître le (( désir de Sa Majesté, mais je ne lui ai point « laissé ignorer qu'étant entièrement étrangers « à cette querelle, nous ne pouvions pas y « prendre le même intérêt, ni adopter exacte- « ment les mêmes mesures que ceux (jumelle « regarde personnellement ; que, malgré tout « notre empressement à nous prêter toujours à « ce qui peut être agréable à FEmpereur, le « retour de notre ministre à Stullgard devait « nécessairement rester subordonné à ce que « pouvaient exiger de nous nos intérêts di- « rects. Voilà où en est l'affaire. Si vous pou-^ « vez prolonger de deux mois le congé de < M. de Garaman, ce sera pour le mieux ; dans « le cas contraire, je prends sur moi de faire

MÉMOIBES D'OUraE-TCOIBB. 61

« trouver bonnes les raisons qui vous auront « mis dans Tobligation de le renvoyer plus tôt u à son poste.

c( Je commence à croire que je suivrai votre a conseil et que je ne profiterai point de la fréu gâte : j^irai alors faire une cure à Carlsbad. u Je serai à Paris dans les premiers jours <c d^août, et de retour à mon poste dans le mois

< de septembre. Mon projet, si rien ne s^ op-

< pose, est de partir au plus tard d^aujourd'bui c en un mois,

«c Adieu, monsieur le vicomte : je suis heu- « reux de Tidée que je pourrai passer quelques « instants avec vous ; j'aurai, malgré la longueur c de mes lettres, bien des choses encore à vous « dire, et j^ai la prétention de croire que mon « voyage à Paris peut avoir de très-heureux ré- « sultats pour le service du Roi et de nos inté- « rets. Dans tous les cas, je serai heureux de * vous renouveler de vive voix Tassurance^d'un a attachement depuis longtemps fondé sur la «plus profonde estime, et que la confiance et

« la reconnaissance ont achevé de rendre in- « destructible.

« Là Ferronnays.

« P. S. L^ambassadeur d^Anglelerre sort à « rinstant de chez moi ; il vient de recevoir a son courrier. Il est chargé de répéter au « comte de Nesselrode à peu près tout ce que

< M. de Leiden a déjà mandé de Topinion de « M . Canning sur le mémoire russe. Sir Charles a Bagot est autorisé à prendre part aux confé- « rences, si toutefois il n^est pas jugé prudent « d'en recarder Fouverture jusqu'à Fépoque du « retour de Tambassadeur de Russie à Constance tinople. On annonce à sir Charles renvoi très- € prochain d'instructions pour discuter les dif- « férentes parties du mémoire ; mais dans au-

< cun cas il n'est autorisé à rien conclure, et « doit tout prendre ad référendum. L'opinion « de M. Canning est que la connaissance de ces « conférences devant nécessairement produire « une grande sensation et beaucoup d'irrita-

MiHOIRES D OUTRB-TOMBE. «S

« tion à Constaniinople , il éiait à désirer « qu'elles fussent ajournées ; il ajoute, dans la

< dépêche que Tambassadeur doit coinmuni* <( quer demain au comte de Nesselrode, que « cette opinion est entièrement partagée par le « cabinet français, et cite à cette occasion une «c conversation que vous devez avoir eue avec c( sir Charles Stuart le 15 avril, cVst-à-dire « deux jours avant l'expédition de Maconet.

« Comme vous ne me parlez pas de cette con- « versation et que vous me renouvelez au cona traire Tordre d'assister aux conférences, si « elles ont lieu , et d'accéder à tout ce qui c sera proposé sur les bases indiquées dans le € mémoire^ je dois croire qu'il y a dans la dé- « pèche de M. Canning ou de sir Charles Sluart « une erreur (volontaire peut-être). J'ai ré-

< pondu à Tanibassadeur que je ne verrais aucun <( inconvénient à ce que les conférences fus- « sent ajournées ; mais que je n'étais point en « mesure de faire à cet égard aucune réflexion « au gouvernement russe, et que les instruo-

«4 MÉHOIBES BOUTRE-TOllBE.

« lions de Voire Excellence se bornaient à « m^autoriser à prendre part aux conférences « lorsqu'elles s'ouvriront. M. Ganning se plaint « aussi de n'avoir point encore reçu (25 avril) « les observations annoncées depuis longtemps a par le cabinet autrichien. Je suis plus que « jamais confirmé dans Topinion que ces con- « férences n'auront dans ce moment aucune « espèce de résultat ; je serai plus à même «dans quelques jours de vous donner à cet « égard des éclaircissements plus précis.

« Vous m'avez mandé que le Roi donnait son a consentement au mariage de mademoiselle « de Modène. Je ne vous cache pas que le père « est au désespoir de ne pas avoir reçu dans « celte circonstance une preuve plus positive « et plus directe de l'intérêt du Roi qui fut le « protecteur de sa jeunesse. Son imagination « est singulièrement frappée de Tidée d'avoir Il encouru la disgrâce de Sa Majesté. Le comte € de Modène est un homme animé des meil- « leurs sentiments et des meilleurs principes ;

a il jouil ici d'une considération qui dédom- <( mage de voir un Français de son rang em- <( ployé dans une cour étrangère. Ce serait de (c votre part, monsieur le vicomte, un acte de <c véritable bienfaisance d^obtenir que le Roi <c eût la bonté décrire un mot à M. de Modène, (c ou que vous eussiez la complaisance de lui « écrire vous-même de la part de Sa Majesté. »

6ÉNÉAL06ie DE VA FAMILLE.

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