PRÉFACE
Les souffrances de la faim et de la soif torturent nos malheureux compatriotes lorsque les vivres manquent plusieurs jours de suite : ce qui arrive fréquemment. Dans de telles conditions, les tentatives d'évasion se multiplient. Aussi le commandant supérieur des prisonniers, sinistre bourreau, ordonue-t-il que chaque fois qu'un Français s'évadera, deux prisonniers tires au sort seront pendus en présence de leurs camarades, outre le fugitif s'il est repris. La Junte Supérieure de Séville rapporta cette elTroyable décision.
Tel est le navrant tableau que nous tracent, de la vie des prisonniers français sur les pontons, les Mémoires d'un Aide-Major. L'exactitude en a été confirmée sur tous les points par les Souvenirs d^un Marin de la Garde, de Ducor, mais surtout par les Mémoires d'un Conscrit de 1808, de L.-A. Gille, pieusement recueillis et récemment publiés par son fils, notre distingué confrère M. Philippe Gille. Prisonnier de Baylen, L.-A. Gille resta plusieurs mois en rade de Cadix sur le ponton El Vencedor (le Vainqueur), avant d'être conduit avec le corps de Dupont sur le rocher aride et désolé de Cabrera. L.-A. Gille fut un des quinze cents Français qui revirent leur |»atric, à la paix en 1814, sur les vingt-cinq mille jetés en 18U9 sur cet îlot maudit. M. Lorédan Larchey a écrit aussi la lugubre histoire, l'horrible vie et les atroces souffrances de ces martyrs, dans son livre : Les Suites d'une Capitulation. Sébastien Blaze dut à son titre d'aide-major l'heureuse fortune de ne pas aller à Cabrera. Il resta prisonnier en rade de Cadix.
Au Miilicu de leur grande misère, les Français conservaient |iourlanl sur les pontons leur bonne humeur et leur inépuisable gaité. Schastien Blaze nous dit par quels moyens les captifs tâchèrent parfois d'oublier leur malheureux sort. 11 raconte les occupations sérieuses, les dislrac-
PRÉ F A ci; XXXVII
tions, les passe-temps, les mœurs de ces singulières colonies, où les femmes étaient nombreuses : une d'entre elles fut même un jour mise en loterie. Réceptions amicales, comédie, opéra-comique, vaudeville, concert instrumental ou vocal venaient rompre de temps en temps la monotonie désespérante des longues journées de captivité, dans l'attente d'une délivrance qui, hélas! ne venait jamais.
Aussi la pensée d'une évasion était-elle l'idée fixe de tous les prisonniers. Ils complotaient en permanence. Pourquoi faut-il que cette partie des Mémoires d'un Aide- Major soit attristée par la bassesse et la lâcheté de quelques hommes, indignes du nom français?
Puissance détestable de l'or! Des officiers, prisonniers enrichis par le pillage, préférèrent aux dangers qu'ils pouvaient courir en recouvrant leur liberté une cajilivité honteuse qui leur assurait la paisible possession du fruit de leurs rapines. Un major infâme envoya au commandant de place espagnol les noms de ses camarades prêts à s'évader, tant il avait peur que leur départ n'amenât des perquisitions dans ses caisses. Par bonheur, la dénonciation ne parvint pas à sou adresse : les officiers désignés auraient été fusillés. Le misérable Judas demeura pour les captifs un objet de mépris et de haine.
Enfin sonna pour Sébastien Blaze l'heure si impatiemment attendue de la liberté. Nos lecteurs liront avec une émotion croissante le dramatique récit de l'évasion des prisonniers de V Argonaute, raconté par Blaze avec une simplicité saisissante. En ces périlleux instants, l'aidemajor fit preuve du plus grand courage et du plus grand sang-froid : il se montra brave entre les plus braves. De leur prison flottante, nos malheureux compatriotes voyaient sur le rivyge manœuvrer nos bataillons,
:t.\xvin PREFACE
s'élever les retranchements français, flotter dans les airs ie pavillon tricolore. Le bruit des tambours, le son des fifres arrivaient parfois jusqu'à leurs oreilles quand s'élevait la brise de terre. Mais à la suite des évasions précédentes, les Espagnols et les Anglais redoublaient de surveillance. La garde avait été triplée ; les rondes étaient fréquentes. Fallait-il donc désespérer? Non, certes! Des Français ne désespèrent jamais...
Knfln, après ])lusieurs tentatives infructueuses, le '21 mai 1810, en plein jour, à quatre lieures de l'aprèsmidi, au milifMi d'une tempête, alors que la mer démontée éloigne de l'esprit de leurs gardiens toute idée d'une évasion en un si dangereux moment, S. Blaze et ses camarades, décidés à vivre libres ou à mourir, se précipitent soudain. Chacun s'est distribué un rôle. En un instant les soldats esjiagnols sont désarmés, enfermés à fond de cale. Les amarres sont coupées et le ponton se dirige lentement vers la terre. Mais l'alarme a été donnée. Les batteries des forts et des vaisseaux, les chaloupes criblent de leurs feux l'Argonaute, soudain échoué sur un banc de sable. Les boulets, les bombes, la mitraille ne cessent de j)l(Miv()ir sur les fugitifs, allant lra])per dans le flanc du navire les malades et les blessés qui y sont entassés. Sébastien Hla/.e ne perd pas sa belle humeur. Au milieu du feu d'artillerie le plus violent, il dit à son ami Caslagner :
— J'ai employé bien des pilules, mais jamais de ce <'alibre-l;i !
La nuil \ienl, lonuiie nuit d'angoisse. L'ennemi a cessé <le tirer. Mais avec les quelques fusils dont ils disposent, nos compatriotes ont encore à repousser les tentatives «l'abordage des canonnières anglaises. Au petit jour les vaisseaux et les forts tirent de nouveau sui- le ponton que
PRÉFACE xx.vix
la marée monlanlc a remis à flot et qui se rapproche de la terre. A ce moment, un boulet anglais met le feu à Y Argonaute, bientôt en flammes. Des embarcations françaises envoyées en toute hâte, recueillent avec les plus grandes difflcultés, sur une mer en furie, les survivants de cette boucherie de seize heures, pendant lesquelles des scènes ciïroyabics, que raconte Sebastien Bluze, ont eu lieu; où plusieurs prisonniers ont perdu la raison.
L'aide-major, grièvement blessé, est recueilli par une chaloupe française. En touchant la terre, il tombe à genoux et rend grâces à la Providence qui lui rendait sa chère liberté.
Nous arrêtons ici le rapide résumé des événements auxquels fut mêlé Sébastien Blaze après son audacieuse évasion. Les lecteurs des Mémoires d'un Aide-Major verront la suite des curieuses aventures de Sébastien Blaze pendant les trois années qu'il passa encore en Espagne. Alors commença pour lui une existence nouvelle. Attaché au quartier général de l'armée d'Andalousie, il prit part à diverses opérations militaires dans l'extrême sud de la Péninsule et nous en donne l'intéressant récit. Il séjourna longtemps à Séville, puis vint à Grenade et à Tolède. Il rentra en France seulement en 1813, après la bataille de Victoria, dont il nous a tracé le saisissant tableau.
Cette partie des Mémoires de Sébastien Blaze, éclaire d'un jour nouveau les relations qui existèrent entre Finançais et Espagnols en Andalousie, de 1810 à 18i;5. La bonne grâce, la cordialité, la franchise, la loyauté de nos officiers et nos soldats dans leurs rapports avec la population indigène finirent par avoir raison des délîances,