CHAPITRE PREMIER
1808. — Pharmacien aide-major au 2' corps d'oljservalion de la Gironde. — D'Irun à Valiadolid. — Le général Malher tué. — Madrid le Jeudi saint. — Tolède. — Le service mililaire de santé en Espagne. — Le baron Larrey. — Comité de santé. Ecole pratique de Madrid. — Révolution d'Aranjucz. — Chute du prince de la Pai.K. La Reine-Pepa Tudo. — El dos de mayo à ^ladrid. — .loseph, roi d'Espagne. — Le scapulaire de Dolorès. — Colique de Madrid. Murât très malade. — Dîner du li juiiiel. Duel moricl. Testament de Lavigne.
J'avais dix-neuf ans et je voyais déjà l'urne fatale de la conscription s'élever devant moi. Le sort avait parfaitement servi François, mon frère aîné. II était alors avocat; il passa ensuite dans différentes administrations. Il est maintenant lancé dans la carrière musicale. EIzéar, moins âgé que moi, commandait une compagnie du 108*-" régiment d'infanterie de ligne; il avait fait ses premières armes à Fricdland. Un de mes jeunes frères se destinait
à l'état militaire, l'autre devait hériter de la charge de notaire à Cavaillon, que ma famille possède depuis trois cents ans.
"Je n'avais pas précisément l'humeur guerrière. La botanique, la chimie que je cultivais par goût, sont peu propres à former des héros. La vie aventureuse des camps avait pourtant beaucoup d'atlraits pour moi. Il fallait payer sa dette à la patrie, et la patrie était alors un créancier fort incommode. Je dus m'en acquitter en lui consacrant mes petits talents. Je ne fus point soldat, mais je donnai des soins à mes compagnons d'armes. Je me dévouai plus d'une fois pour demeurer fidèle à mon engagement. Je partageai les travaux, les périls, les infortunes des combattants : j'ose même dire leur gloire.
En 1808, au mois de janvier, je reçus mon brevet de pharmacien aide -major attaché au ^^ corps d'observation de la Gironile, commandé par le général comte Dupont. J'endossai l'uniforme, je ceignis l'éitée et quittai les remparts d'Avignon après avoir fait de tendres adieux à mes parents, à mes amis. A mon arrivée à Bayonne, j'appris que le 2^ corps était déjà à Valladolid. Je devais le rejoindre sans retard. Le 25 janvier, je me mis en route avec des compagnons de voyage cpie j'avais rencontrés à Toulouse et à Pau. Il i)lcuvait au moment de notre départ; mais je croyais alors que quand on porte l'épée ol la cocarde, on doit braver le mauvais temps. J'aurais même été fâché qu'il fit beau; mais il ideuvait toujours. Enlin, avec bcaucouj) de peine et la fatigue que donne un premier jour de marche à ceux qui, comme c'était notre cas, n'oiil pas riiabiludc de voyager à pied, nous arrivâmes à Bidard, jKdit village à deux lieues de Bayonne, où nous fûmes contraints de coucher. Le lendemain nous dînâmes ù Sainl-Jcan-dc-Luz. A (juatre heures après-midi nous
sous LE l'UH.MlEH KMl'lItK 3
étions sur le pont de la Bidassoa, qui sépare la France de l'Espagne. A cette éj)oquc, le pont était encore gardé par des Espagnols du côté d'Irun et par des Français du côté de Bidard. Malgré la violence de la tempête, je m'arrêtai quelques instants sur le pont. Là, jetant mes regards sur la France, je lui adressai de nouveaux adieux. Un secret pressentiment semblait m'annoncer tout ce qui devait m'arrivcr sur le sol étranger. >'ous partîmes d'Irun le 27, couchant à llernani; le 28 àTolosa, oi!i nous arrivâmes de bonne heure. Après avoir reconnu nos logements, nous entrâmes dans un café. C'est là que, pour la première fois, j'ai vu des prêtres jouer au billard, fumer et b<jire de l'eau-dc-vie dans un lieu i)ublic. Je fus un peu surpris; mais on me dit ({u'en Espagne c'était l'usage. Nous couchâmes le 2D à Mondragon, le 30 à Vittoria. Nous devions séjourner dans cette dernière ville, mais un fort détachement se mettait en marche le lendemain pour se rendre au 2" corps. Notre destination était la même : Valladolid.
Notre petite troupe se joignit avec plaisir à la (^)horte, qui pouvait la proléger en cas d'accident. Valladolid est située dans une plaine, sur le bord du Douro. Celte ville est grande, mal bâtie, très irrégulière, très sale et n'offre aucun agrément aux voyageurs.
Je rejoignis à Valladolid le 2*^ corjjs d'observation de la Gironde. Il y resta jusqu'au 17 mars. Le 15, on fit la petite guerre dans une plaine voisine de la ville, et le général de division Malhor y fut tué par la baguette (pi'un soldat avait laissée imprudemment dans le canon de son fusil. On fit, sur-le-champ, l'inspection des armes pour découvrir le coupable, ou du moins le maladroit. Dixhuit baguettes manquaient dans la ligne dont les couiis s'étaient dirigés vers le général. Il est vrai que les corps
qu'on exerçait se composaient pres(4ue en totalité de conscrits. Malhcr fut la iiremière victime immolée sur une terre qui, bientôt, devait être arrosée de sang français.
Je partis pour Madrid le 3 avril avec Parmentier, mon ami intime. Nous n'avions pas d'ordres pour y aller; la curiosité seule nous fit entreprendre ce voyage. De l'Escurial à Madrid la route est très belle. Après avoir suivi les sinuosités de la montagne, on ne s'écarte presque plus de la ligne droite. Madrid est la plus belle cité de l'Espagne; elle ne pourrait être rangée en France que parmi les villes du second ordre; sa population est d'environ 480.000 habitants. Cette capitale s'élève sur le bord du Manzanarès, petite rivière que l'on passe à pied sec pendant neuf mois de l'année et sur laquelle on a bâti de superbes ponts. Les plaisants disent à ce sujet que l'on a vendu l'eau de la rivière pour faire construire les ponts.
Je fus logé chez don Domingo Alonzo, un des attachés à la direction de la bibliothèque du roi. Les nouvelles commençaient à présenter beaucou}) d'intérêt. C'était l'époque de la fameuse révolution d'Aranjuez. Le peuple, mécontent, s'était emparé de la personne de Godoy, qui portait le titre fastueux de prince de la Paix et avait arraché le sceptre de Charles IV pour le confier à Ferdinand \'ll, fils de ce monarque. Ce changement fut accomi>li en un instant. Les Espagnols ne doutèrent pas que nous ne fussions venus tout exprès pour préparer et soutenir celle révolution. On délestait Godoy ; Ferdinand était aimé tic tout le monde. Il n'en fallait pas davantage |>our nous faire aimer aussi. Les Français étaient très bien reçus partout, aux cris de : « Viva Fernando ! Viva Napoléon! Viva Francia y Espana! »
Madrid est une grande ville, qui n'était i)as connue dans les tonq)s reculés. Un ne doit point y chercher d'anti-
sous LK l'r.i:.MIER EMPIRE 5
quités. Le palais du roi est fort beau; les églises sont peu remarquables et ne présentent pas ce luxe d'architecture et d'ornement qu'elles ont dans une grande partie de l'Espagne. Je parcourais Madrid avec Parmentier. Le calme le plus profond régnait dans cette capitale. La garde montante des Espagnols, en allant relever ses postes, jjortait les armes renversées et marchait en silence. C'était le Jeudi saint. Les fidèles se rendaient en foule aux églises : les hommes enveloppés dans leurs manteaux de couleur brune ; le plus généralement les femmes con saya y manlilla. Presque toutes avaient le chapelet à la main et marchaient avec recueillement, ce qui ne les empêchait pas de reniarquer les aimables cavaliers qui se trouvaient par hasard auprès d'elles et de leur faire des signes de l'œil ou bien avec l'éventail. Nous ne connaissions pas encore la ville, mais la foule, foraiant comme une procession d'une église à l'autre, nous guida vers les temples que nous voulions visiter aussi pendant cette solennité.
Madrid n'était point notre poste. Nous avions seulement, Parmentier et moi, une autorisation verbale pour y passer quelques jours. Nous aurions bien voulu ne pas en sortir sitôt. Mais nos fonds commençaient à baisser. Il était temps de nous rendre le plus tôt possible au quartier général du 2® corps d'observation de la Gironde, qui se trouvait alors à Tolède.
— On marche mieux quand on n'a pas d'argent, me dit Parmentier.
— Oui, mais on dîne plus mal !
Je partis le 26 avec Parmentier. Nous allâmes coucher à une verila et le lendemain de bonne heure Tolède nous reçut dans ses antiques murs.
Nous prîmes notre service à l'hôpital militaire.
Le service de santé des armées françaises en Espagne venait d'être organisé par le baron Larrey, chirurgien de l'Empereur, chargé par S. A. I. le prince Joachim, grandduc de Berg, alors commandant en chef, d'inspecter les hôpitaux delà garde et de la ligne depuis Rayonne jusqu'à Burgos, Madrid et Tolède. La garde se trouvait alors à Vittoria. La visite des hôpitaux et des endroits propres à recevoir des blessés ou des malades s'accomplit partout avec le plus grand soin. Le grand Hôtel-Dieu, belle construction en pierie de quatre étages, bien situé, bien aéré, bien disposé à l'intérieur, entouré de galeries couvertes, fut aménagé pour 3.000 lits. Les latrines n'existaient qu'au rez-de-chaussée. Larrey en installa à chaque étage, munies de réservoirs d'eau destinés à entretenir une propreté constante. Un comité de santé, composé de MM. Larrey, chirurgien en chef, Joubert, ])harma('ien en chef, Talalière, médecin jjrincipal, Bardai, chirurgien principal, organisa les services sanitaires de l'armée, rédigea les règlements et proposa les mesures propres aux hôpitaux sédentaires, à l'organisation des ambulances, h la propreté et à la tenue des camps. Ce conseil tenait trois séances par semaine. Ses décisions furent soumises à l'approbation de rinlendant général et du [uince commandant en chef. Une école pratique de médecine et de chirurgie fut installée au quartier général de Madrid. Des chirurgiens et des médecins militaires en furent les professeurs. Larrey y enseigna la clinique chirurgicale.
Je reslai jusqu'au mois de mai à l'hôpital militaire de Tolède, dans l'exercice de mes devoirs professionnels. Il ne m'arriva rien de particulier. Très heureusement pour moi je ne fus pas déplacé. Le nombre des malades aug-. mentait. Le général Dupont, commandant le 2*^ corps
sous Lt: pr,EMir;i{ empire 7
d'observation de la Gironde, avait, en eirct, demandé do Valladolid au ministre de la guerre une augmentation de médecins, de chirurgiens et de pharmaciens militaires. Il était nécessaire d'organiser successivement de nouveaux hôpitaux sur les points oii les troupes faisaient quelque séjour. Le général insistait sur les soins particuliers qu'exigeait le climat de l'Espagne relativement à la santé de la troupe. Le défaut de capotes avait causé déjà et causerait encore beaucoup de maladies. Elles étaient d'ailleurs indispensables en Espagne pendant toute l'année, à cause des brusques variations de température, le jour et la nuit. C'est à partir de cette époque que l'Empereur ordonna de s'emparer des pièces de drap brun existant dans les couvents pour les robes des religieux, afin d'en confectionner des capotes pour nos soldats, dont l'état de santé s'améliora aussitôt.
Le 20 mars avait eu lieu, à Aranjuez, une révolution de palais. Le roi (Charles IV, haï de son peuple à cause de son favori abhorré, Manoël Godoy, prince de la Paix, abdiqua en faveur de l'Infant, salué par les acclamations po|)ulaires et qui prit le nom de Ferdinand VII. Le premier acte du nouveau souverain fut de contisquer les biens de Godoy, d'abolir ses honneurs et d'ordonner son ju'ocès, réclamé par l'opinion publique. Homme obscur, d'une stature athlétique, joueur de guitare, d'abord simple garde du corps, puis oflicior; distingué par la reilic, devenu son amant, Godoy avait atteint une fortune prodigieuse. Duc de la Alcudia, ministre, prince de la Paix, cet aventurier, sans talents, sans instruction, sans courage, se livrait impunément à d'odieuses rajjines, k d'ignobles oitérations commerciales, vendant les emplois publics, commettant des vexations de toute espèce pour augmenter ses possessions, son titre et sa fortune. L'im-
bécillité du roi Carlos livrait l'exercice du pouvoir à cet iudigne favori, qui ne craignait pas d'afficher la passion scandaleuse que la reine avait pour lui. Marié à une princesse de la maison de Bourbon, le prince de la Paix entretenait en outre publiquement une fille perdue, Pepa ïudo, dont il avait deux enfants et qu'il fit comtesse de Castillefiel. Tandis que le roi Charles IV s'amusait à jouer les quintettes de Boccherini et se laissait diriger par deux confesseurs, son ami Godoy le trahissait, entretenant avec Napoléon une correspondance secrète. Les Espagnols attribuèrent d'abord à l'influence française la populaire révolution d'Aranjucz, la chute de Godoy et l'avènement de Ferdinand VII. On criait alors dans les rues, nous l'avons entendu : ] ire Fei'dinand! Vive Napoléon!
Politique habile, Napoléon eût profité sans doute de cet heureux état d'esprit s'il eût été alors présent en Espagne. Mais le prince Murât, qui commandait l'armée française, n'entendait rien à la diplomatie. Il ordonna que Godoy fût préservé de la fureur de ses ennemis. Protégé par nos troupes, il fut quelque temps après conduit en France avec une escorte pour le protéger. Les Français partagèrent, à partir de ce moment, l'impopularité du favori abhorré.
Les événements qui suivirent sont trop connus pour les raconter ici : l'odieux guet-aj)ens tendu par Napoléon aux rois Charles IV et Ferdinand VII, à Bayonne; l'arrestation du père et du fils et leur internement en France, afin de permettre à l'Empereur de placer son frère Joseph sur le trône de Charles-Quinl. L'Espagne se souleva alors tout entière. Dès lors, ce fut pour elle contre les Français maudits une guerre nationale d'extermination, terrible et sans merci. Le départ de Madrid de l'infant D. Francisco de Paula, dont Napoléon voulait
sous LE PHEMIER EMPIRE 9
s'emparer comme des autres membres de la famille royale, détermina l'explosion de l'émeute du 2 mai 1808, el dos de maijo, demeurée célèbre dans la guerre de l'Indépendance.
Les Français qui se trouvèrent ce jour-là dans les rues de Madrid, dans les promenades, dans les cafés, furent massacrés impitoyablement. Le peuple s'acharna surtout contre les mameluks de la garde, qui, par leur costume, rappelaient celui des Maures. Les Espagnols avaient ainsi la joie de tuer en même temps Français et Musulmans. Notre armée était campée hors de la ville. 11 n'y avait dans Madrid que des soldats sans armes allant en corvée ou des officiers et des non-combattants. L'insurrection fut d'abord victorieuse. Mais l'ordre se rétablit bientôt. Les troupes françaises entrèrent : artillerie, infanterie, cavalerie. Les Espagnols furent à leur tour sabrés. Les révoltés pris les armes à la main furent fusillés le soir même au Prado, à la lueur des torches. La répression de Murât fut terrible. La haine des Espagnols contre nous s'en accrut d'autant. Murât, qui ne comprenait j)as le patriotisme effréné du peuple qu'il venait de châtier si durement, s'écria dans un accès du confiance présomptueuse :
— Le 2 mai donne l'Espagne à l'Empereur!
— Dites plutôt qu'il la lui enlève pour toujours! répliqua le ministre de la guerre espagnol O'Farril.
Le 25 mai, je reçus l'ordre de revenir à Aranjuez; je me séparai de Parmentier pour me rendre à ce poste. Aranjuez serait un véritable paradis terrestre si l'on y respirait un air sain; on achète quelquefois trop cher le plaisir d'habiter ce séjour trop délicieux. Les fièvres y sont communes et aussi dangereuses en été qu'en automne. Je payai mon tribut comme les autres. Quinze
jours après mon arrivée je me mis au lit, le lo juin. La maladie devint grave et me retint près d'un mois dans ma chambre.
J'étais logé chez don Ramon de Morillejos, le plus brave homme d'Aranjuez. Sa femme dona Théréza et sa nièce Dolorès avaient été malades avant moi : on m'avait consulté. Je les avais guéries; du moins elles le croyaient. Quand mon tour vint, ces deux aimables dames me donnèrent des soins dévoués. Elles étaient toujours à cùté de mon lit et je ne prenais de la tisane et du bouillon que de la main de la nièce Dolorès. Lorsque je lus rétabli, je leur témoignai toute ma gratitude. Peu s'en l'allut que la reconnaissance ne fît place à un sentiment plus vif.
Napoléon proclama Joseph Bonaparte roi d'Espagne. Ce fut un coup de foudre pour les Espagnols. La consternation était dans la ville. On annonça qu'un jiarti d'insurgés marchait sur Aranjuez. Affaibli, terrassé par la fièvre, je me résignai, attendant dans mon lit que la fortune des armes eût décidé de mon sort. Mon camarade Lavigne me soignait. Mais l'ennemi ne parut pas.
On me rapf)cla à Madrid. Le 3 juillet je pris congé de la famille (jui m'avait si bien soigné. La belle Dolorès, se dérobant aux yeux de ses parents, me donna, en grand mystère, une image de la sainte Vierge avec un seapulaire. En ce moment, j'étais loin de penser que ces objets précieux, gages d'une amitié tendre et pure, influeraient un jour dune manière si puissante sur ma destinée et produirtiiont un miracle éclatant en faveur d'un malheureux captif et de ses comi)agnons d'inforlunc.
Je n'endjrassai pas ces dames. Un baiser est la ticrnière faveur fju'une Es]iagnole accorde à son ami. Les Espagnols qui voyagent chez nous sont fort surpris qu'après
sous LE l'UEMlER EMPIRE 11
avoir obtenu d'cnibrasser une dame, on soit oblijL'c do s'arrêter en si beau chemin. Je pressai donc seulement la main de l'aimable Dolorès, et nous nous séparâmes en bons camarades : rien de plus.
J'eus d'autant plus de mérite que chez les habitants do la Vieille-Castille la vivacité de l'air, la sécheresse et la chaleur du climat, en excitant le système capillaire, cutané et pulmonaire, augmentent la combustion du sang. Aussi les jeunes filles sont formées de très bonne heure et très portées aux plaisirs de l'amour physique.
En arrivant à Madrid, j'allai visiter D. Domingo Alonzo. J'avais logé chez lui précédemment. Il me reçut fort bien. Mais les temps étaient changés. Depuis la révolte du 2 mai les Espagnols vivaient entre eux et iLs évitaient les occasions de paraître en public avec des Français. Cependant D. Alonzo continua à me donner des i)reuves de l'amitié qu'il m'avait déjà témoignée.
S. A. I. le grand-duc de Berg, précisément alors, fut très malade en juillet 1808, d'une violente attaque do colique de Madi-id, épidémie qui causa la mort «l'un assez grand nombre de nos soldats. Les causes de cette maladie qui donna lieu d'abord aux suppositions les plus effrayantes, sont restées inconnues pendant fort longtemps. Le mal se produisait surtout après que l'on avait bu des vins d'Espagne. On crut que les Espagnols avaient préparé ces vins dans l'intention de se défaire ainsi des Français.
Une autre opinion répandue fut que nos ennemis toléraient des femmes prostituées malades, pour empoisonner ainsi les Français. Ni l'un ni l'autre de ces bruits n'est exact. S'il existe un grand nombre de ces femmes malades en Espagne, cela tient au défaut de police dans les villes et à l'ignorance de la plupart des personnes
atteintes du mal de Naples, mais surtout au vrai caractère de cette alTreuse maladie, beaucoup plus supportable dans les pays chauds que dans les climats froids. Les érudits espagnols pensent que cette maladie, héréditaire de l'autre côté des Pyrénées dans un grand nombre de familles, a toujours existé et qu'ils l'ont reçue des Arabes. En ce qui concerne la colique de Madrid^ elle atteint les indigènes aussi bien que les étrangers, et, si elle n'est pas soignée à temps, devient mortelle. Les savantes recherches des docteurs Larrey, Lherminier et Ribes, médecins de quartier de l'Empereur, ont démontré que si les narcotiques violents que les Espagnols mélangent à leurs vins pour les empêcher de se gâter, contribuent à développer le mal, la colique de Madi'id provient surtout des brusques variations de température du climat de Madrid et de la Vieille-Castille, qui influent sur les intestins. Les soldats, souvent placés dans des conditions hygiéniques insuffisantes, étaient plus que tous les autres sujets à ce mal.
Le prince Murât guérit assez promptement; mais il dut, pour se rétablir complètement, se rendre aux eaux thermales de Barèges. Le général Savary le remplaça jusqu'à l'arrivée du roi Joseph, qui lit son entrée à Madrid vers la fin de juillet et prit en personne le commandement des armées.
Un de mes camarades. Auge, m'invita à dîner le 14 juillet. Cette invitation me surjuil ; elle ne s'accordait point avec les principes d'une excessive économie que le camarade Auge professait. Lavigne me mit au fait. Çoubet était arrivé la veille de l'Escurial et s'était {icrmis quelques plaisanteries sur la prévoyance d'Augé et sur l'inutilité des é|iargnes que l'on peut faire en campagne et en pays ennemis. De propos en propos celui-ci finit par rétorquer
sous LE l>nt:MlEU EMPIKE 13
tous SCS arguments en le déliant de dépenser autant que lui. Un dîner splendide pour huit qu'il paya, fut le résultat de la dispute. Repas délicieux, où brilla la plus profonde gaîté. Les convives étaient tous en belle humeur, à l'exception d'Augé.
Après le dîner chacun sortit de son côté. Tandis que je me promenais tranquillement avec deux de nos dîneurs. Auge et Lavigne étaient allés se battre au pistolet derrière le palais du roi. Frappé d'une balle dans la tête, Lavigne se ht iiorter à son logement chez D. Antonio Lopez. Ce D. Lopez avait un fils nommé Santiago et une lille belle comme les amours, la séduisante Mariquita, qui jjartageait l'ardeur qu'elle avait inspirée à notre infortuné camarade. Elle versa un torrent de larmes à l'aspect de son amant que l'on transportait chez elle dans un état si déplorable. Cette douleur se calma pourtant peu à peu. Et lorsque Lavigne fut pansé, la belle Espagnole, qui ne perdait pas la tête, s'approcha doucement du lit du blessé, lui présenta une plume, du papier, une écritoire et prit elle-même le soin de dicter un testament en sa faveur. Pour ne pas compromettre la réputation de son amie, Lavigne, croyant bien faire, ne mentionna jias son nom dans l'acte. Il y substitua celui de Santiago, frère de Mariquita. La blessure de Lavigne était grave. Il mourut dix jours après. Cet événement malheureux nous priva du meilleur de nos camarades et causa la plus vive peine à ceux qui avaient assisté au dîner charmant dont le dénouement fut si tragique. Notre chef, mal instruit, nous mit tous aux arrêts jusqu'à nouvel ordre, sans prendre des informations jilus exactes.
La belle Mariquita, désolée, s'arracha les cheveux et jeta les hauts cris. On croit peut-être que la i)erte de son amant lui faisait éprouver cet excès de chagrin : point du
li MÉMOIRES D'UN AIDE-MAJOR SOUS LE PREMIER EMPIRE
tout. La véritable raison était la suivante : le testament, destiné à Mariqiiita, portait, on l'a vu plus haut, le nom de Santiago. Ce tendre frère fit valoir ses droits, voulut qu'on s'en tînt à la lettre de l'acte et non à l'intention bien connue du testateur. Il s'empara de l'héritage et ne laissa rien à Mariquita.
Cependant les armées des insurgés s'approchaient de notre ligne et se dirigeaient sur deux points principaux : Saragosse et Bilbao, dans l'intention sans doute de s'avancer •d"un côté dans la Catalogne et de l'autre dans la Biscaye, pour intercepter nos communications avec la France. Le roi marcha d'abord à la rencontre d'un corjts de troupes ennemies qui, venant de Madrid, devait renforcer la garnison de Saragosse et former un camp sous ses murs.