CHAPITRE II
José l"'", roi il'Kspagne, cnlre à Madrid le 20 juillet. Fêles. Insurrections en Andalousie et Valence. — Honteuse capitulation de Baylen. Ses désastreuses conséquences. Elle est violée par les Espagnols. Récit du major Treille. — L'amiral Rosily. Lescadre française capturée à Cadix, après Bavlen. — Madrid ai)andonné. Je reste avec les malades. — Entrée de l'armée espagnole. Prédications fanatiques. Catéchisme patriotique. Assassinats. — Castafios nous protège. — Prisonniers de guerre. — A San-l-'ernaudo.
La bataille de Medina-de-Rio-Seco, gagnée par le maréchal Bessières, dompta un instant les insurgés de l'Aragon et des Asturies, et le nouveau souverain que Napoléon donnait à l'Espagne put s'aventurer sur les routes de son royaume sans risquer d'être mis en pièces par ses sujets. Le roi Joseph P'" fit son entrée à Madrid le :20 juillet. La garnison était sous les armes et tous les Français allèrent à sa rencontre. Le pcuide esi)agnol ne fit pas de même : on ne voyait personne dans les rues, les portes et les fenêtres étaient fermées. On avait ordonné de tapisser les maisons ; ceu.v qui se conformèrent aux règlements de l'autorité le firent d'une manière insultante en suspendant de sales haillons à leurs fenêtres. Le 25 juillet le roi José fui proclamé. Toutes les ressources furent déployées, tous
les moyens mis en jeu pour égayer les Espagnols; on prodigua les fêtes et les divertissements, spectacles gratis : pendant huit jours courses de taureaux, danses, illuminations. Le jeu sanglant des combats de taureaux avait été défendu par le roi Charles IV. Joseph les rétablit, espérant devenir populaire.
Tandis que l'on s'amusait à Madrid à faire divertir le peuple, de grands événements se préparaient en Andalousie et dans le royaume de Valence. Les paysans s'étaient levés en masse pour se réunir au petit nombre de soldats disciplinés qui se trouvaient alors dans ces deux provinces. Animés d'un zèle fanatique et patriotique allumé dans leurs cœurs par les discours des moines, ils marchaient contre les Français, le crucifix d'une main et le poignard de l'autre, portant le scapulaire sur la poitrine, enflammés d'une haine aveugle. Le général Dupont, qui marchait sur Cadix avec trois divisions, fut attaqué le 1!) juillet, veille du j(jur où le roi José fit son entrée à .Madrid, laissa désarmer et faire prisonnières ses troupes, cernées par cette canaille. Un seul régiment, le 110*-' de ligne, réussit à s'échapper, grâce à l'énergie de ses officiers. La capitulation signée par le général Dupont l'ut d'ailleurs violée et les malheureux prisonniers soumis à des supplices horribles, sur les pontons et dans l'île déserte de Cabrera. Sur les dix-neuf mille soldats de Baylcn, il en revint à peine trois mille en France à la signature de la paix, en 181 i. Le reste expira dans des tourments dont le récit dépasse tout ce que l'on j)eul imaginer.
Le général suisse lleding, qui commandait les insurgés, savait que les divisions Dnfour etVédel rejoindraient bientôt le corps du général Dupont. Il se hâta de proposer une suspension d'armes, que le général français eut la coupable faiblesse d'accepter après un engagement peu
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meurtrier. Quelques heures plus lard le général Védel parut du cùté opposé, attaqua les Espagnols, fit mettre bas les armes au i-éginient de Jaen et lui prit deux i)iô(.-es de canon. Ce premier succès, qui doniuiit la supériorité aux troupes françaises, pouvait consommer la perte de l'ennemi. Dupont envoya cependant à Védel l'ordre de cesser de combattre et même de rendre à l'armée espagnole le régiment et l'artillerie qu'il avait pris postérieurement à la suspension d'armes, qui pourtant ne concernait pas ses troupes. Reding se trouvait à son tour entouré d'ennemis, et pourtant il leur dictait des lois. La division Dufour arriva alors, et Dupont la condamna aussi à l'inaction. Ces funestes retards donnèrent le temps au général en chef Castanos de venir à Baylen. Il proposa à Dupont une capitulation que celui-ci commit le crime d'accepter. Il fut convenu d'abord que notre armée d'Andalousie passerait librement par la Sierra-Morena. Ce jiremier traité fut dressé et signé sur-le-champ. Puis le lendemain Castanos se ravisa : la cai)itulation fut annulée. Au lieu de témoigner leur indignation et de reprendre les armes après une semblable violation du traité, les généraux qui commandaient le corps cerné par l'ennemi acceptèrent cette seconde cai)itulation, par laquelle ils se rendaient prisonniers de guerre. Les divisions Védel et Dufour, qui n'étaient point au pouvoir de l'ennemi, s'éloignèrent pendant la nuit. Elles se dirigeaient à marches forcées sur la Caroline, lorsqu'un ordre formel de Dupont leur signifia qu'elles avaient été comprises dans la capitulation.
On a droit d'être surpris que le général Dupont ait capitule devant des insurgés. Même prive de tout secours, il ])Ouvait encore percer les rangs ennemis pour revenir sur Madrid. Mais ce qui rend sa conduite plus honteuse encore, c'est que les deux divisions libres aient été comprises
(Jans la capilulation. Les généraux Yédel et Dufour auraient bien pu rejeter les sommations et les ordres d'un chef déjà tombé entre les mains des Espagnols et qui n'avait plus aucune autorité. Mais dans l'une et l'autre de ces divisions on ne pouvait se résoudre à perdre le butin dont chacun avait eu une plus ou moins grande part, après le pillage de Cordoue et des villes voisines.
Le médecin-major Treille, attaché à l'ambulance de la •l'"'^ division, m'a donné plus tard à ce sujet une déclaration très précise. Le rouge me monte au front en la reproduisant :
— Notre petite armée avait, dit- il, plus de bagages qu'une armée de cent cinquante mille hommes. De simples capitaines et des civils assimilés à ce grade avaient des carrosses à quatre mules. On comptait au moins cinquante chariots par bataillon. C'étaient les déi)Ouilles de la ville de Cordoue. Nos mouvements en étaient gênés. Nous fûmes victimes de la cupidité des chefs. La convention d'Andujar faisait espérer que l'on conserverait ces richesses perlides. Beaucoup d'olTiciers en effet n'en furent point dépouillés, et ce maudit butin devint par la suite la cause de bien des maux. On obligea les soldats à vider leurs havresacs. Mais, par une injuste compensation, il fut accordé que certains caissons ne seraient pas visités. Tout le monde, on le pense bien, n'était jias d'avis de mettre bas les aj-mes; jdusiours officiers généraux proposaient de sacrifier l'artillerie, les bagages et de marcher tête baissée sur l'ennemi. Les soldats frémissaient de rage; ils manifestaient hautement le désir de violer le traité et de se faire jour au travers des bataillons espagnols. Si les cuirassiers avaient partagé ce noble dévouement, s'ils avaient consenti à seconder l'audace de leurs compagnons, la plus grande partie de
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l'armée se serait dégagée et sauvée, malgré l'opposition do ses chefs. L'infantci'ie implorait à grands cris le secours des cuirassiers. Pendant ce débat, un officier général rompit son épée pour montrer qu'il ne voulait plus se battre et qu'il fallait plier sous le joug. Un des articles de cette capitulation, de douloureuse mémoire, portait que l'on restituerait les vases sacrés pillés à Cordouc et à Jaen. Consentir à la restitution de ces vases, c'était, comme le dit durement l'Emjjereur au général Legendrc, chef de l'état-major de Dupont, c'était avouer qu'on les avait volés. 11 aurait mieux valu les remettre aux Espagnols sans le constater par écrit. Le commandant Saint- Église, qui commandait un bataillon du 116® au poste de Madridcjos, ne se regarda pas comme engagé par l'acte que son chef prisonnier venait de souscrire, et ramena sa trouj)e.
Il faut convenir que nos généraux se confièrent avec une légèreté, une irréflexion inconcevables à la loyauté des Espagnols. D'après la manière dont Napoléon en avait usé envers leur patrie et leurs souverains, |)Ouvaienlils penser raisonnablement que nos ennemis garderaient la foi jurée? Aussi cette capitulation ne reçut même pas un commencement d'exécution. A la vérité, les généraux et les chefs d'administrations furent renvoyés en France, mais à leurs dépens, après avoir été pillés par les Espagnols. L'armée fut respectée tant qu'elle resta réunie sur un même point. On lui fit prendre des cantonnements, où l'on devait rester, disait-on, jusqu'à ce que l'embarquement fût achevé. Il ne pouvait avoir lieu que peu à peu. On sépara les régiments pour ne pas épuiser les vivres d'un seul pays. Lorsque l'armée fut ainsi divisée, on prit soin de débarrasser les soldats de leurs armes. C'était pour eux un poids inutile; elles devaient leur être
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rendues au moment de l'embarquement. Les officiers furent éloignés de leurs troupes; on leur laissa cej)endant leurs épées; mais bientôt, sous le moindre prétexte, on les désarma aussi. Cette belle armée fut dispersée, disséminée dans de petites villes, d'abord par régiments, ensuite par bataillons, enfin par compagnies. Quand on eut la conviction que les Espagnols violaient entièrement la capitulation, il n'était i)lus possible de se révolter,
La bataille de Baylen a été certainement le plus funeste événement de la guerre d'Espagne, le plus désastreux pour nos armes. Les conséquences de cette malheureuse journée ne sauraient être calculées, et l'on ne doit pas seulement les borner à la perte des vingt et un mille hommes d'infanterie, deux mille quatre cents cavaliers, et quarante pièces de canon, c'est-à-dire le bon tiers des troupes françaises qui étaient dans la Péninsule. Les Espagnols vaincus à Baylen, tout leur pays était à peu près soumis. Mais quand ils virent que le sort des armes se décidait en leur faveur, chaque paysan devint un soldat, chaque soldat un héros. Ils avaient terrassé les vainqueurs d'Auslerlitz. Un enfant de quinze ans croyait valoir au moins deux grenadiers français. Ou sut profiter adroitement de cet enthousiasme. On l'excita par les moyens les plus ])uissants : « Aux vainqueurs des vainqueurs d' Auslerlilzf » telle était la devise fastueuse que portèrent les drapeaux distribués à l'armée espagnole. Les officiers qui avaient pris part à cette action reçurent une médaille où l'on voyait deux épées en croix auxquelles un aigle était pendu par les pieds; au revers on lisait : Bataille de Baylen, Id Juillet 1808.
A celte époque l'escadre combinée française et espagnole, ()ui avait écha]ipé au combat naval de Trafalgar, était encore dans le port de Cadix. A la première nouvelle
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des événements de Madrid, les vaisseaux espagnols se séparèrent des vaisseaux français, et bientôt après, l'amiral Rosily, qui commandait l'escadre française, fut sommé de se rendre. L'amiral temporisa dans l'espoir que le général Dupont viendrait à son secours. Enfin il fut attaqué en même temps par la flotte espagnole et par les forts. Les Anglais occupaient la rade et l'empêchaient de chercher son salut dans la retraite. Ai)rès avoir fait une résistance honorable pour son pavillon, mais dont on ne pouvait attendre aucun résultat avantageux, l'amiral Rosily se vit forcé de capituler. L'escadre française, alors à Cadix, était composée de nos meilleurs vaisseaux, montés par l'élite de nos meilleurs équipages. La bataille de Baylen acheva donc la ruine de la mariné française. Les Espagnols ne profitèrent pas de tous les avantages que leur donnait la victoire de Baylen. A peine la capitulation fut-elle signée qu'ils firent partir un officier d'ordonnanct^, le capitaine Villoutryes, pour en porter la nouvelle à notre quartier général à Madrid. C'était une grande faute, ils ne tardèrent pas à s'en repentir. On fit courir après l'aide de camp porteur des dépèches, afin de l'arrêter. Heureusement il était assez loin pour qu'on ne pût l'atteindre. Sans cette maladresse, l'armée espagnole serait arrivée à l'improviste à Madrid. Elle pouvait surprendre le peu de forces qui nous restaient encore et s'emparer même de la personne du roi Joseph. Le maréchal Moncey se dirigea sur Valence pour disperser les rassemblements qui s'y formaient de tous côtés. Il ne put aller (|uc jusqu'à Cuença. L'ennemi le repoussa avec perte. Il opéra sa retraite en bon ordre et revint à Madrid.
La capitulation du général Dupont consterna l'armée française. Il n'était plus possible de se maintenir dans la (.■apitale, et l'on se disposa sur-le-champ à l'abandonner.
L'hôpital de Madrid était alors encombré de malades; le peu de temps qui nous restait pour effectuer la retraite ne permettait pas de les enlever, on le disait du moins. Il y avait d'ailleurs des objets bien j)lus précieux à enlever : l'argenterie, l'or, et les femmes qui voulurent suivre nos guerriers. Le défaut des moyens de transport obligea le roi José à laisser à Madrid les malades qui ne pouvaient pas marcher. Ils étaient 3.000. Un nombre suffisant d'officiers de santé devait rester pour le service de l'hôpital. Tous les blessés de la garde impériale, excepté cinq hors d'état de supporter le voyage, furent transportés à r3urgos et ensuite à Vittoria par les voitures de nos ambulances. M. le médecin-major Ilonnaud resta à Madrid avec la direction supérieure de nos blessés et de nos malades. Le duel qui avait causé la mort de notre camarade Lavignc était une affaire trop récente pour être oubliée. Il s'agissait de désigner les officiers de santé qu'on laisserait à Madrid. Pour avoir été invité à dîner le 14 juillet et pour me punir d'une faute à laquelle j'étais étranger, je fus du nombre de ceux que le sort ou pour mieux dire le caprice et l'esprit vindicatif de nos chefs condamnèrent à tomber entre les mains des brigands. Le roi alla s'établir, avec son quartier général, à Miranda, et l'armée campa sur la rive droite de l'Èbre. Le corps du maréchal Bessières, formant l'arrière-garde, avait pris position entre le fort de Ponte-Corvo et Brievesca. où nous séjournâmes quelque temps.
Le 30 juillet, il ne restait plus que les malades et nous dans Madrid. A peine l'armée française fut-elle sortie des portes de la ville, que le peuple se souleva en niasse. L'armée osi)agnole n'était pas encore arrivée et la canaille, que nulle force ne pouvait contenir, nous menaçait de ses poignards. Les portes de riiùi)ital étaient ouvertes,
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et l'auloi-ité refusait d'y mettre une garde. Enfin on nous donna quelques invalides qui imposaient plus par leur âge que parla force de leurs armes. Ces braves gens nous gardèrent jusqu'à l'arrivée de l'armée espagnole. Elle entra dans la ville le 5 août, et défila depuis six heures du matin jusqu'à midi. Tout le peuple se rendit à la porte d'Atocha. On se figure aisément la joie qui se manifesta de part et d'autre; les cris do vive Fernando! viva Castanos ! retentissaient de tous côtés. Les esprits commencèrent à s'échauffer. Et c'est à cette époque particulière seulement que la guerre prit ce caractère d'acharnement et de fureur qu'elle a conservé jusqu'à la fin. Les moines employèrent l'inlluence qu'ils ont toujours eue sur le crédule espagnol. Des milliers de bandits, qui avaient endossé le froc par contrainte ou par intérêt, joignirent les conseils à l'exemple pour exaspérer le peuple et pour aviver encore la haine implacable qu'il avait contre nous. Quelques-uns se dépouillèrent de l'habit religieux, que leur conduite déshonorait, et devinrent des chefs de brigands. D'autres, plus attachés à la vie oisive et licencieuse du cloître, se contentèrent de prêcher la vengeance et l'assassinat. On vit paraître à l'instant des proclamations foudroyantes, des chansons, des libelles, des catéchismes patrioti(|ues, etc.
Voici un fragment du fameux catéchisme qui déclarait nos soldats soutiens du démon et faisait de leur assassinat un acte saint :
Demande. — (Jui est venu en Espagne? Qukn ha venido en Espana?
Réponse. — La seconde personne de la trinilé démoniaque. Lasegunda pe7'sona de la Irinidad endemoniada.
Demande. — Est-ce péché que tucr^ les Français? Se)-a pecado el malar Fmnceses?
2i MÉMOIRES D'UN AIDE-MAJOR
Réponse. — Non, monsieur, c'est au contraire un grand mérite. No. senor, antes bien de mei'ece mucho (1).
Tels étaient les principes de ces catéchismes. Je les rapporte d'après un exemplaire que j'ai gardé quelque temps et que j'aurais voidu conserver. Dans un autre chai)itre, on supposait le diable en trois personnes. Napoléon. Miir.tl ol Godoy composaient cet infernal trio. Le titre de Français devint alors un crime aux yeux des gens du pays. Tout Français qui avait le malheur de sortir de sa retraite tombait sous le fer des assassins. Si quelque Espagnol moins inhumain avait tenté de le proléger ou de le sauver, il était mis à mort lui-même. Chacun aspirait à la gloire d'avoir tué un Français. Peu lui importait de l'avoir fra|>pé sur le champ de bataille, dans les rues ou sur le lit de douleur de l'hôpital. Quant à nous, à l'hôpital, pauvres diables, nous considérions comme un bonheur que l'on daignât nous oublier. Chacun gardait le silence et craignait avec raison pour sa vie. Mais le général Castanos nous prit sous sa protection. Une forte garde d'infanterie et quatre pièces d'artillerie vinrent nous défendre contre la férocité du peuple. A mesure que nos malades se guérissaient, on les dirigeait sur San-Fernando, i)elit village à deux lieues et demie de Madrid. .Te partis le o septembre avec le troisième convoi. La veille, j'avais fait mes adieux à D. Domingo Alonzo; il me donna de l'or d'Espagne au lieu de l'argent de France que je lui avais confié et dont je n'aurais pu me servir. Je ne voulus pas me charger de ma valise, je la laissai chez lui. J"cud>rassai cet ami précieux et sincère et je partis. La populace nous accompagna mira et exb'n muros en voci-
(1) Exiiviil (lu Caleciimo cii-il y nnrrncion abreviada de las obligaciones de todo Espanol. — Scvilln. ISOS.
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férnnt des injures atroces, en nous jetant des pierres. On nous reçut de même dans un village placé sur la route.
Heureusement Sau-Fernando était pour le moment le terme de notre voyage. J'y arrivai sain et sauf. Ce n'était pas trop mal commencer. On nous logea dans une maison de réclusion, le Bicêtre de Madrid, oîi l'on enfermait les femmes de mauvaise vie. Chacun obtint une cellule, meublée avec une paillasse de deux pouces d'épaisseur, sur laquelle on a^-ait jeté un draj) et une couverture. Dès ce moment nous fûmes traités en prisonniers de guerre. Comme officier, je recevais quatre réaux (un franc) et la ration de i)ain. Les soldats avaient la même ration et un réal (cinq sous). La maison était assez vaste : deux cours et un jardin , où on se promenait en long ou en large, selon sa fantaisie. Mais nous étions malheureux : nous étions prisonniers! La musique, les vers, la paume, le loto, les quilles venaient de temps en temps charmer les ennuis de notre captivité. On se disputait le matin pour faire la paix à la fin du jour, et l'on dormait bien pendant la nuit, malgré la dureté de la couche. La [jrisou rassemble constamment les i)ersonnes qui subissent les mêmes peines. On se connaît mieux que dans le monde; les occasions de se rendre service se renouvellent à chaque instant. On observe, on étudie les caractères, et tel devient notre ami ou notre ennemi juré (|ui toujours nous eût été indilïérent. Avril et Thillaye furent les amis que je choisis dans ce triste séjour. Cai, vif comme la poudre, mauvaise tête, le premier avait un cœur excellent. Un caractère original distinguait le second : poète, musicien, même un peu boulVe, au demeurant le meilleur lils du monde. Notre liaison devint si intime que nous fîmes tous trois le serment solennel de ne pas nous quitter, de courir les mômes chances, quel que fût le destin qui nous attendait. Nous
avions un grand nombre de mauvais sujets dans notre prison : un faux colonel, que l'on démasqua, et plusieurs individus que l'on éloigna de la société des honnêtes gens. Trois mois s'écoulèrent à San-Fernando d'une manière assez agréable pour des captifs. Nous nous plaigniions cependant. Hélas! nous n'avions encore rien vu, en comparaison de l'avenir épouvantable que le sort nous préparait!