‹ Mémoires d'un aide-major sous le premier empireChapitre 4 sur 53 · H PREFACE · texte numérisé non relu

H PREFACE

chaîner, de gré ou de force, dans notre système. Le destin de la France le demandait ainsi, et le Code des nations n'est pas toujours celui des particuliers... La nation méprisait son gouvernement ; elle appelait à grands cris une régénération. Je voulus épargner le sang; que pas une goutte ne souillât l'émancipation castillane. Je délivrai donc les Espagnols de leurs hideuses institutions ; je leur donnai une constitution libérale. Je crus nécessaire, trop légèrement peut-être, de changer leur dynastie... J'attendais leurs bénédictions : il en fut autrement. Ils dédaignèrent l'intérêt pour ne s'occuper que de l'injure. Ils s'indignèrent à l'idée de l'ofTense, se révoltèrent à la vue de la force. Tous coururent aux armes. Les Espagnols en masse se conduisirent comme un homme d'honneur. Je n'ai rien à dire à cela, sinon qu'ils ont triomphé, qu'ils en ont été cruellement punis! qu'ils en sont peutêtre à regretter! Ils méritaient mieux! (1)

Nul mieux que l'Empereur n'a résumé d'une manière [)lus nette et plus précise, plus complète et plus haute cette funeste guerre dont le principe, comme le dit excellemment Napoléon, noble entre tous, était la régénération de l'Espagne, et qui n'a manqué son but que par le choix des moyens... et aussi, pourrait-on ajouter, des instruments.

La guerre d'Espagne est peu connue, parce que de 1809 à 1813 l'attention, après Wagram, se concentre sur les contrées où s'agitent des questions intéressant la politique générale. Il n'en pouvait être ainsi pour l'Espagne. La position excentrique do la Péninsule la laissait étrangère au reste du continent. Puis, il semblait qu'après avoir franchi les Pyrénées , les armées françaises quittaient

(1) Mémorial de Sainte-Hélène, lundi 10 mai 1810.

PRÉFACE m

l'Europe pour aller porter dans un autre monde une sorte de guerre coloniale (1), sans avoir pourtant traversé l'Océan. Enfin, sur ce lointain théâtre, le principal acteur manquait. L'Empereur, occupé en Autriche, à Paris, en Allemagne ou en Russie, ne pouvait diriger lui-même cette guerre difficile, dont il appréciait la gravité : ses nombreuses lettres de la Correspondance en font foi. Présent, le maître en l'art des batailles eût sans doute marqué de l'empreinte de son génie et conduit avec méthode les opérations militaires dont les diverses provinces de la Péninsule, séparées par des obstacles imposes par la nature, furent simultanément et tour à tour le théâtre. Mais il n'y avait en Espagne, pour assumer une si lourde tâche, que « la monnaie de l Empereur », les maréchaux. Nous verrons tout à l'heure comment ils s'acquittèrent de leur mission.

La guerre d'Espagne est la moins étudiée de l'époque napoléonienne : omission vraiment regrettable. Elle présente en effet un caractère unique parmi les autres guerres de ce temps. Elle offre un vaste champ d'études et d'observations intéressantes. On y rencontre pendant une longue période de six années, en dehors des batailles rangées livrées aux armées espagnoles, anglo-espagnoles et anglo-portugaises, de nombreux cas stratégiques ou tactiques dans nos combats avec les troupes irrégulières espagnoles, les guérillas.

Les guérillas, queMiotdeMelito appelle «un formidable

(1) Les expéditions coloniales nous ont toujours conté fort cher. — Le 1" fructidor an X (19 avril 1802), la situation de l'armée envoyée à Saint-Domingue rannée précédente était la suivante : ell'ectif 27.500 ainsi répartis : 18.000 fauchés par les maladies (lièvre jaune, etc.), 8.000 en traitement dans les hôpitaux et seulement quinze cents combattants sous les armes (Général Pierron. Méthodes de Guerre, tome II, p. 145 i).

IV l'RÉFACE

système de guerre », favorisées par la configuration du sol, se répandirent dans toute l'Espagne, aidées par les populations. Elles nous firent plus de mal que les armées régulières, en interceptant nos communications, en nous forçant à ne rien expédier sans escorte et à ne laisser circuler aucun soldat isolé, massacré sans pitié, sur les routes. La Junte de Séville institua même une course de terre sur les Français, comme la course de mer en usage dans les guerres maritimes, abolie par le Congres de Paris de ISoG, qui a supprime les lettres de marque.

Cette guerre de détails, de surprises, de chicanes et de partisans eut pour théâtres séparés les diverses provinces de la Péninsule. Son caractère spécial, les ressorts qu'elle mit en jeu, les sentiments, les passions contraires qui s'y trouvèrent opposés, ses émotions propres, son imprévu, ont à plusieurs reprises tenté l'imagination des romanciers, aussi bien en France qu'à l'étranger. La guerre d'Espagne a inspiré en jjarticulier, à Balzac, plusieurs épisodes émouvants de la ComéiHe Humaine. Malheureusement la lutte prit bientôt chez les Espagnols un caractère d'atrocité dont tous ceux qui ont écrit sur ces événements nous ont rajqjorlé de nombreux exemples. Les Mémoires d'un Aide-Major raconteront plusieurs de ces actes de cruauté, qui amenèrent de notre part des représailles terribles. « Au lieu de s'entendre, on se tuait, a écrit le général Thiébault. Paysans et soldats pouvaient conjuguer tous les temps du verbe « J'assassine ». Cet état de choses cessa enfin, on le verra dans le présent volume, grâce à l'énergie des généraux français.

Il ne s'agissait pas cependant d'une guerre de race cuire deux nations, mais uniquement d'un gigantesque duel entre l'Empereur et l'Espagne, cet « homme d'honneur » qui finit par le battre. Tant de sang ré|tandu, tant

l'ISEI-ACE V

de. trésors dépensés, aboutiront en effet, après cinq années d'efforts, uniquement h remettre les affaires dans l'état où elles se trouvaient en 1808. Par le traité de Valençay, le 28 novembre 181.'j, l'Empereur. replaça lui-même sur le trône d'Espagne Ferdinand VII et lui rendit son royaume sans aucune condition, tel qu'il existait à la paix d'Utrecht en 1713. Ainsi s'envola pour jamais le rêve do Napoléon, qui, le 13 août 1808. décrétait l'ouverture d'une grande route entre Paris et Madrid, espérant réunir un jour l'Espagne à l'Empire français!

La guerre d'Espagne a coûté à la France les sacrifices les plus sanglants. Elle fut une plaie ouverte par laquelle ne cessa de couler, pondant six années, le pur sang français.

Les pertes que subirent les Espagnols pondant les années de la guerre de l'Indépendance ne nous sont pas connues exactement. Ils combattaient d'ailleurs sur leur propre sol, dans des conditions plus avantageuses que leurs ennemis les Français et même que leurs alliés les Anglais. Ceux-ci pourtant ne cessèrent jamais, en Espagne et en Portugal, de disposer librement de la mer pour se ravitailler, évacuer leurs malades et leurs blessés, amener des renforts. Or, les documents officiels britanniques nous apprennent que les pertes des troujies anglaises en Espagne, de 1810 à 1811, tant par le feu de l'ennemi que par les maladies, atteignirent presque trente-quatre mille hommes sur un effectif moyen de soixante-cinq mille soldats.

' Quatre cent mille Français passèrent les Pyrénées

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