‹ Mémoires d'un avocat au Parlement de Paris: de?pute? a? l'Assemble?e le?gislativeChapitre 2 sur 27 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Vers la fin de la Restauration^ à une époque où la France, dégagée de l'anarchie et du despotisme, se croyait désormais à l'abri des révolutions et goûtait, sous un gouvernement légitime et sincèrement libéral, les douceurs de la paix, de l'ordre et de la liberté, un magistrat , parvenu au terme de sa carrière, jetait un regard sur le passé, et, rassemblant ses souvenirs, écrivait pour ses enfants la narration des événements auxquels il avait assisté et l'histoire de sa vie publique et privée *.

4 . Les notes, sauf indication contraire, sont de l'éditeur des Mémoires.

2. Il m'a paru qu'il ne m'appartenait pas de tracer ici sa biogra-

L'auteur de ces Mémoires avait été avocat au Parlement de Paris et remplissait les fonctions déjuge dans un des tribunaux de récente création, lorsque ses concitoyens de la ville de Mantes Télurent député à l'Assemblée législative, où il siégea au côté droit. Né sous l'ancienne monarchie, il avait été élevé avec la société d^i xviii^ siècle et en avait vu le déclin : il avait assisté à la chute des vieilles institutions du pays, et, membre de cet Etat qu'on appelait le tiers^ il avait, sans partager de généreuses mais folles illusions, suivi son accroissement, son arrivée au pouvoir, et son remplacement par la démagogie triomphante , qui allait, conduite et guidée par des membres de cet ordre, consommer sa ruine avec celle de la royauté, de la noblesse et du clergé. Témoin ému de tous les événements politiques depuis 1 789, personnellement mêlé aux luttes parlementaires , il avait pu apprécier

phie ; elle a été écrite après sa mort par nn magistrat du tribunal de la Seine ; j*ai cru pouvoir emprunter à la Biographie universelle cette notice; on la trouvera ci-après. J'ajoute seulement que la famille Hua est originaire de Mantes (Ile-de-France) : un d'eux était échevin de cette petite ville , lorsqu'elle ouvrit ses portes à Henri IV.

en eux-mêmes et juger par leurs conséquences, ces fameux principes inscrits en tête des nouvelles constitutions françaises ; les hommes et les faits avaient passé devant lui, et il se croyait arrivé à la fin des secousses politiques lorsqu'il écrivit ces souvenirs y adressés à ses descendants et que ceux-ci ont pieusement recueillis comme un legs d'honneur et de vérité.

C'est ainsi qu'ijs sont parvenus en mes mains : fils unique de la fille aînée de Hua, je les ai longtemps conservés en silence ; et , sans doute , ils seraient restés inédits si les récentes péripéties politiques qui ont plongé notre malheureux pays dans un abîme de maux ne m'avaient décidé à les faire sortir de l'obscurité.

En les publiant aujourd'hui après de nouvelles catastrophes que l'auteur ne prévoyait pas et dont nous n'entrevoyons pas le terme, je crois faire acte de bon citoyen et payer ma dette envers une mémoire vénérée. Quel que puisse être leur mérite littéraire, ils auront toujours à mes yeux la valeur de véritables documents historiques : à ce titre, je les crois bons à

connaître. Ce n*est donc pas à un vain désir de publicité que je cèdeen les livrant à l'impression ; un motif plus élevé me détermine, et je lui obéis en faisant taire des scrupules qui, trop longtemps peut-être, m'ont arrêté.

Plus de quarante ans, en ellet, se sont écoulés depuis que cet ouvrage a été écrit : c'est presque trois fois ce que Tacite appelait « une portion considérable de la vie humaine » (grande mortalis œvi spatium...); et dans ces longues années, que de faits, que d'événements déplorables ! La monarchie traditionnelle de la France renversée par une révolte de trois jours; le roi abdiquant en faveur de son petitfils et confiant son droit à un prince qui oublie ses devoirs et que des députés sans mandat vont appeler au trône; l'héritier légitime, abandonné et trahi, partant pour l'exil; la monarchie de 1830 renversée à son tour par une poignée de démagogues ; une république éphémère périssant sous un coup d'état audacieux ; la France, affamée d'ordre et de repos^ se jetant aux pieds du représentant d'un grand nom ; le second empire établi et bientôt ébranlé ; une série de guerres, ter-

minée par la plus effroyable de toutes; Napoléon III vaincu et prisonnier, et la troisième république proclamée par quelques factieux , sans avoir été ni demandée ni désirée par la nation ; l'anarchie, le despotisme et la licence sous le nom de liberté ; l'invasion étrangère provoquée par Pempire et complétée par la démagogie; une dictature téméraire et incapable profitant des désastres de la patrie pour s'emparer du pouvoir et ne se retirant que devant l'éclatante improbation du pays^ enfin et tardivement consulté; une épouvantable insurrection tenant pendant deux mois Paris sous le joug de la terreur, vivant et mourant dans le meurtre, le pillage et l'incendie ; les instinctsles plus giX)ssiers glorifiés et triomphants ; les crimes les plus odieux échappant à une juste répression ; la Révolution toujours armée ; le droit toujours foulé aux pieds... telle est l'histoire de cette douloureuse période ! . . .

Que d'enseignements elle renferme quand on veut bien les comprendre ! Pour profiter de ces cruelles leçons, ne suffirait-il pas, chez ceux qui disposent des destinées du pays, de cœurs purs et d'ames

droites? Les trouverons-nous enfin?... Grave question qu'il ne m'appartient pas de poser, encore moins de résoudre.

Mais il m'a paru que le moment était venu d'obéir à un sentiment patriotique, à un devoir impérieux en publiant les documents historiques laissés entre mes mains.

Us émanent, j'ai le droit de le dire, d'un homme de bien que les orages révolutionnaires n'ont jamais fait fléchir.

Trop souvent l'esprit de parti, les passions politiques ont altéré les faits de la Révolution, et les ont entourés et comme voilés de je ne sais quelle fausse et trompeuse auréole. Il ne faut pas laisser l'erreur et le mensonge s'implanter parmi nous sans protestations. La revendication de la vérité est éternelle ; et chacun, selon son pouvoir, doit y contribuer. Voilà pourquoi, je le répète, je publie ces études qui devaient rester manuscrites.

On y verra ce que pensait des grands et funestes événements de la lin du siècle dernier, un représentant du pays sorti, non des classes privilégiées.

— vu —

mais de cette bourgeoisie jadis si fidèle à ses rois et à sa patrie; et peut-être^ en lisant ces feuilles qui n'étaient pas écrites en vue de la publicité, où les sentiments intimes d'un roturier, royaliste constitutionnel, se manifestent d'autant plus librement que l'écrivain ne les adressait qu'à ses proches, se prendrat-on à se demander si, depuis près d'un siècle, nous ne faisons pas fausse route, et s'il ne serait pas temps, en renouant la chaîne, violemment brisée, de nos traditions nationales, de sceller enfin cette alliance du droit et de la liberté , que nos pères ont vainement cherchée et que, seule , la monarchie légitime peut nous donner.

Les appréciations de l'auteur sur les faits et sur les personnes ne seront sans doute pas celles de tous les lecteurs, et, peut-être, paraîtront-elles sévères à quelques-uns. Une étude un peu attentive des laits justifiera, je crois pouvoir l'aflBrmer, les jugements portés par lui avec la franchise de son caractère, la vivacité de ses opinions, la sincérité et la profondeur de ses convictions. Les intrigues misérables d'un parti trop exalté y sont nettement dévoilées, énergiquement blâ-

— vin — mées^ justement coiidamnéi^s. Que de maux, en effet, n'ont pas causé, non-seulement à la royauté^ mais à la liberté, à l'ordre, au pays tout entier, ces Girondins chez qui les caractères et la conduite n'étaient' pas au niveau du talent 1 Leur mort cruelle a fait oublier leurs fautes^ et leur a, en quelque sorte, donné la palme et la gloire des martyrs; mais les faits demeurent, et l!histoire rrate devra toujours raconter et flétrir le rôle joué par eux dans l'Assemblée législative; Userait temps^ à cet égard^ que la légende fît place à la vérité. Il n'est malheureusement que trop certain : si la royauté a succombé en France, si l'excellent et infortuné Louis XVI a été précipité de son trône et est monté sur l'échafaud, c'est aux Girondins qu'il faut le reprocher ; c'est à eux qu'incombe, dans ces lamentables événements, la plus grande part de responsabilité * .

Leur talent, leur situation leur assuraient sur la

4. Seuls, les Jacobins ne seraient pas venus à bout de subjuguer r Assemblée ; mais ils s'appuyèrent sur le parti de la Gironde qui se promettait bien de les dominer et qui ne fit que les servir. On appelait ainsi les députés de Bordeaux, hommes habiles et recom-

majorité de l'Assemblée^ une influence que jamais les Jacobins n'eussent obtenue; hommes sans valeur et sans caractère , pour la plupart perdus de vices et de . dettes, ceux-ci faisaient horreur et provoquaient la répulsion ; les grands orateurs de la Gironde ont étendu sur eux un voile protecteur jusqu'au jour où , le succès assuré, les Jacobins ont chassé et envoyé à la mort leurs trop fidèles et coupables auxiliaires.

mandables par le talent, mais ambitieux et marchant au renversement de Tordre établi. Ils ne voulaient pas de Tanarchle pour elle-même ; ils n'en voulaient qu'autant qu*il leur en fallait pour arriver au pouvoir. Imprudents, qui ne savaient pas qu'on n'arrête plus un torrent quand on a détruit ses digues ; politiques à vue courte, qui ne voyaient pas que l'acte constitutionnel était la transaction entre l'ancien et le nouveau régime ; que, hors de la Constitution, il n'y avait de salut pour personne. Ce parti de la Gironde, qui devint fameux d'abord par ses fautes, ensuite par ses malheurs bien mérités, soutenait les Jacobins, sans se mêler à eux ; il les poussait en avant comme une troupe de bandits qui lui ouvrait le chemin. Il fit plus de mal qu'eux en ce sens que les Jacobins se seraient promptement discrédités par leur excès ; tandis que les Girondins, factieux plus modérés et, par cela même, plus habiles, exerçaient sur la partie faible 4ie TAssemblée une influence que je ne puis définir, et, avec son aide, rompaient toutes les mesures par lesquelles on aurait pu déconcerter leurs projets. »

( Mémoires, p. 95 et 96.)

Les détails donnés sur cette attitude des Girondins par un contemporain^ par un témoin que sa position mettait à même de bien voir, et dont la sincérité éclate à chaque page, contribueront, j'ose l'espérer, à détruire la version factice à laquelle un grand écrivain a si tristement prêté l'éclat de son style. Déjà, et grâce aux travaux de consciencieux historiens ', grâce à leurs efforts persistants, l'inexorable histoire a repris ses droits; elle les reprendra de plus en plus. Que chacun apporte sa pierre, si petite qu'elle soit, et le temple de la vérité sera construit.

Les révélations de l'auteur sur la composition et le rôle des partis dans l'Assemblée législative, sur la manière dont s'y rendaient les décrets offriront, je pense, quelque intérêt. On verra comment une majorité, très-nombreuse et dévouée à l'ordre, a (aibli devant une infime mais audacieuse et violente minorité; et comment, du sein d'une Assemblée profon-

4 . Je n'ai pas besoin de mentionner les publications remarquables, à des titres divers, de MM. Malouet, Gampardon , de Beauchéne, Mortimer-Ternaux et autres.

dément royaliste, sont sorties les mesures qui ont amené la chute de la rovauté et la ruine de la liberté.

L'explication de ce fait étrange a été, si je ne me trompe , donnée déjà ; elle a été fournie par deux hommes d'Etat, bien différents de principes et démérite, Danton et M. de Serres, a Toutes les majorités « ont été honnêtes en France » , disait un jour devant la Chambre des députés de la Restauration , le ministre du roi Louis XVJII. — (c Comment I Toutes? a Même la Convention ? » s'est écrié un interrupteur. — « Oui, même la Convention », a répondu l'orateur ; « mais », a-t-il ajouté, « elles ont été faibles et dominées » . C'est une triste , mais certaine vérité. Les honnêtes gens ont toujours composé la masse des Assemblées françaises , comme ils forment l'immense majorité du pays ; mais, partout et de tout temps, au dedans comme au dehors des Chambres, ils furent et demeurèrent les mêmes : faibles, irrésolus, flottants, impressionnables et, trop souvent, craintifs. — Qu'on se rappelle maintenant le propos de Danton sur le succès qu'assure l'audace en révolu-

tion, et Ton aura assurément rexplieation vulgaire, mais vraie, du fait étrange que signale l'auteur et qu'avait, avant lui, mis en lumière pour l'Assemblée constituante, le célèbre Malouet * .

4 . « Rien n'était plus nécessaire que la composition du Corps législatif en deux Chambres... Une seule Assemblée ne sera pas toujours libre et pourra se trouver sous le joug d'un parti qui la dominera dans son sein ou la commandera du dehors. La Révolution a prouvé que si le Français a éminemment le courage militaire, le courage civil lui a souvent manqué. Chose incroyable, mais vraie : la peur a, dans toutes les crises, exercé son pouvoir lâche et honteux; et le farouche Danton, en disant que, pour faire une révolution en France, il ne fallait que de l'audace, connaissait bien Tétat

du pays. »

{Mémoires , p. 67 et 68.)

« Le côté droit est composé de 450 Constitutionnels, le côté gauche de 430 Jacobins ; le centre présente une masse de plus de 400 députés qu'on appelle les Impartiaux, phalange immobile pour le bien et qui ne se remue que par la peur : c'est elle qui donnera la majorité, et elle la donnera constamment, non au côté droit qu'elle estime, mais au côté gauche qu'elle craint. »

[Mémoire», p. 74.)

« Dans les gouvernements représentatifs,on croit que c'est la majorité qui fait les lois : rien n'est moins vrai : il est si bien dans la nature du pouvoir de se concentrer, que partout et toujours c'est la minorité qui gouverne. Dans les Assemblées politiques, un observateur attentif remarquera deux espèces de minorités actives : l'une

— xin — J'arrête ici les réflexions que m'a suggérées cet

qui se porte ea avant, l'autre qui résiste. La pluralité est passive, et la majorité se forme toujours par Fentraînement de l'action ou de la résistance ; mais, lorsque l'action est populaire, elle sera toujourseotraînante, si la résistance ne parvient pas à se rendre redoutable.Ceux qui écriront l'histoire de la Révolution doivent partir de ce principe pour en expliquer les événements, et ne pas oublier la foule craintive qui est un des éléments de toutes les majorités. L'Assemblée constituante et celles qui l'ont suivie se retrouvent, ainsi que tous leurs actes, dans cette définition. » (Malouet, Mém., chap. xvfii. La Législative, p. 117 et 418.)

« En révolution,il faudrait se garantir de deux choses: la crédulité et la peur. La crédulité qui crée les objets, la peur qui les grossit. La peur des honnêtes gens fait la force des coquins. Pourquoi les Jacobins étaient-ils si forts chez nous ? Parce que les Impartiaux tremblaient; et, ici, ce n'est pas légèrement que je les accuse : cent fois ils nous en ont donné la preuve. Nous votions par assis et levé ; dans les occasions difficiles, une partie d'entre eux ne se levait pas, ou bien se levait avec le côté gauche. Quand les circonstances devinrent plus dangereuses, si, par hasard, nous avions la majorité, on la contestait avec mauvaise foi ; on demandait à grands cris l'appel nominal : et, alors, qu'arrivait- il ? Une défection honteuse dans les rangs des Impartiaux. Ces honnêtes gens se retournaient pour les Jacobins, et notre majorité devenait ainsi minorité. C'est un fait certain, dont tous nous avons été témoins. Nous perdions toujours cent voix à l'appel nominal. C'est que, par un abus intolérable, les appels nominaux étaient toujours imprimés. 11 était bon, disaient les Jacobins, que le peuple connût ses amis et ses ennemis. Les Impartiaux redv>ulaient d'être inscrits au mauvais côté de ces listes

ouvrage; des trois parties dont il se compose*, je ne publie que la seconde, la seule qui me paraisse présenter un intérêt général; c'est à peine si je la fais précéder de quelques pages extraites de la première, et où l'on trouve des détails intéressants sur le barreau et le parlement de Paris au moment de leur destruction ; la troisième, consacrée au narré des faits de la vie privée, doit rester inédite.

L'origine et la destination de ces Mémoires, la manière dont ils ont été composés pendant les loisirs que laissait à Fauteur l'accomplissement de ses devoirs de magistrat, feront, j'espère, excuser une certaine familiarité de rédaction et quelques négligences de style, une liberté d'allure et une vivacité d'expression qu'une critique rigoureuse pourrait y reprendre; c'est avant tout j on s'en apercevra aisément , l'œuvre

fatales qui, en effet, devaient devenir un jour des listes de proscription. »

(Mémoires i p. 414.)

1. L'ouvrage comprend trois parties intitulées: Vavocat, le déjmté, le juge, et s'étend de 1785 à 1827.

consciencieuse et sincère d'un honnête homme qui sut, au milieu des plus grandes épreuves, rester toujours fidèle à ses principes.

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