‹ Mémoires d'un avocat au Parlement de Paris: de?pute? a? l'Assemble?e le?gislativeChapitre 5 sur 27 · Rue Mazarine · texte numérisé non relu

Rue Mazarine

au stage et endosser la robe d'avocat qu'à la rentrée des tribunaux. Je vais m'établir deux mois avant la vacance dans un hôtel garni; je n'avois pas beaucoup d'argent, mais j'étois sobre et d'ailleurs je demeurois dans le voisinage de M. Picard chez lequel j'irois diner tant que je voudrois, ainsi que chez d'autres amis. Me voilà seul dans ma chambre avec des livres de droit, je n'en veux pas d'autres et je vais dévorer ceux-ci. Dieu ! quelle vie et quel mortel ennui I Mais je me punissois et je l'avois bien mérité. Je m'appesantis sans goût, mais avec persévérance; je m'enfonce dans l'étude du droit. J'appris pour la première fois ce que c'étoit que travailler, prendre de la peine; j'en pris pendant deux mois autant que j'en pouvois porter. Aussi j'avois une certaine provision de science quand la vacance arriva. Je la passai à Mantes suivant l'usage ; elle alloit finir, lorsqu'après une grave remontrance de mon père, en présence de mon oncle le secrétaire du roi, il me fut déclaré : que puisque j'avois choisi la profession d'avocat, il falioit m'y livrer avec ardeur, que tous les commencemens étoient difficiles, que cependant on me reconnoissoit du talent, qui soutenu par le traVail, me feroit parcourir honorablement cette carrière. Du reste les facilités ne me manqueroient pas, mon oncle vouloit bien me recevoir chez lui, j'y demeurerois pendant la première année de mon stage.... et caetera.

Il y avoit dans sa société deux avocats, le plus vieux étoit M. 6.... l'autre s'appeloit M. C...; avocats pour rire, comme j'aurois voulu l'être, c'est-à-dire qu'ils en avoient acquis le titre, et qu'après leur temps de stage, ils étoient inscrits au tableau et se reposoient. Le bonhomme 6.... avoit pourtant écrit et fait des mémoires. Il faut savoir qu'à cette époque on distinguoit dans le barreau des avocats de trois espèces, les orateurs, les écrivains, les consultants; cha-

<iu'un se casoit suivant la nature de son talent, et Torganisation judiciaire était appropriée à ce partage; car il y avoit des affaires qui étoient portées à l'audience, d'autres qui m'y alloient pas, qui étoient instruites par écrit et jugées sur rapport. Quant aux consultations, on en prenoit dans les affaires qui présentoient des questions ardues ; il s'en rencontroit souvent à cause de la prodigieuse \iiversité des coutumes et des loix. Aussi les consultants étoient-^ils les • Newton du barreau, des hommes anciens^ érudits et qui par de longues études avoient acquis l'expérience. Leurs avis faisoient souvent autorité.

Le bon M. G.... n'étoit pas orateur, l'audience ne l'avoit jamais vu. Il ne pouvoit pas être consultant; mais dans le silence et l'obscurité de son cabinet, il avait, à 40 sous du rôle, fabriqué des mémoires, des facium dont il conservoit ' précieusement les minutes. Voilà qu'un jour il m'en apporte un paquet; j'y trouverois, disoit-il, de très-belles questions traitées dans le vrai style du barreau. Je reçus ces mémoires en le remerciant beaucoup, mais avec la ferme résolution de ne pas les lire. De plus, j'eus l'idée folle de faire moimême un mémoire pour lui prouver que je n'avais pas* dû lire les siens. Pour le coup, il ne s'attendait pas à cette hardiesse; mais il ne s'en fâcha pas; au contraire, trouvant de la gaieté, de l'originalité dans ce croquis , il le fit lire à mon oncle et à ses amis qui s'en amusèrent. Cela me donna une petite célébrité parmi eux. A cette époque, les mémoires de Beaumarchais dans l'affaire Goësmann faisoient fureur à Paris. J'avois parodié sa manière, et ces Messieurs trouvoient qu'il y avoit du Beaumarchais dans mon st vie.

Cependant je prenois les habitudes du métier, je suivois les conférences, les audiences. Ce n'étoit pas une petite affaire d'y venir tous les jours, et par tous les temps de la

rue Saint-Louis au Marais avec la robe sur le dos, les cheveux longs et le bonnet carré sous le bras. Les hommes de loi marchoient ainsi dans les rues et cela ne paroissoit pas ridicule. On ne se mijotoit pas alors. Point de feu au cœur de rhiver. Aux audiences de 7 heures, des avocats plaidoient à la lueur des bougies jaunes, envoyoient , leurs paroles glacées aux juges qui avoient encore plus froid qu'eux, car ils étoient immobiles, et les avocats au moins faisoient des gestes. Où êtes-vous tous, Rimbert^^ Dinet^ Butteau, Gautier^ favori du président Daligre, Gudin et autres champions de sept heures qui preniez des arrêts de défaut à 3 fr. 15 sous et plaidiez contradictoirement pour 12 fr.?Les temps sont bien changés; on paye mieux aujourd'hui, et Ton ne plaide plus si ma^in. Moi, j'étois placé dans le banc, j'écoutois, je prenois des notes, et quand tout cela étoit Uni, ma conclusion étoit toujours qu'il falioit avoir le diable au corps pour faire ce métier là.

Les grandes affaires étoient portées aux audiences de neuf heures. C'étoit là que brilloient les grands talentsorat Dires, grand spectacle pour le public, grande et belle école pour la jeunesse du barreau. Ces audiences attiroient les étrangers de distinction. J'y ai vu des princes dans les tribunes. Hien de plus intéressant que ce théâtre où les scènes (le la vie se représentoient au naturel, où les intérêts, les affections, les passions n'avoient rien d'imaginaire. G'étoit le temple de la justice, de Téloquence, de la science du droit; le talent y déployoit ses ailes, et la justice y rendoit

1. Louis-Claude Rimbert, né le 27 octobre 1739, avocat le 1er avril 1705, était aj)j)elé au palais le Démosthène de l'audience de 7 heures ; il avait un grand emploi dans les causes de cette audience. C'était un homme d'affaires consommé, fécond en expédients. 11 plaidait, dil-on, jusqu'à 2,000 causes par an. 11 s'exprimait avec facilité, mais avec plus de raideur que de chaleur. Il est mort juge d'appel, le 12 juillet 1805.

(Gaudry, Histoire du barreau de Paris, p. 342.)

ses oracles plus surs que ceux 4e Galçhas. Elle n'est plus cette grand chambre, que rien ne représente aujourd'hui ; ils ne sont plus, et ne sont pas davantage représentés, ces jurisconsultes profonds, ces grands orateurs , Gerbier * , Taigle du barreau, qui planoit seul dans la sphère la plus élevée. Gerbier que j'appellerai Tinimitable, comme, on appelle Lafontaine, modèle d*un art, ou plutôt d'une nature si parfaite qu'il falloit admirer et désespérer de Tatteindre. Après lui, venoient de fionneères*, brillant de grâces

1. J»'B. Gerbier de la Massillaye, né à Rennes, le 17 juin 1725, avait été admis au tableau de Paris le 5 juillet 1745, c'est-à-dire à 20 ans ; mais il ne plaida qu'à 28 ans , sous le patronage de Gueau de Reverseaux. Ses débuts le placèrent à la têle du barreau. On admirait en lui, dès les prenàiers moments, l'onction unie à la force, fe pathétique à la grâce, la modestie à l'énergie, la raillerie fine et décente à la dignité. Le temps développa ces belles facultés. La nature l'avait comblé de ses faveurs. — « Sa « figure noble, dit M. Delamaile , son regard plein de feu, ses joues creu- « ses, son nez aquilin, un œil enfermé sous un sourcil éminent, faisaient « dire de lui que l'aigle du barreau en avait la physionomie. »

M. Delamaile ajoute : r Toute l'habitude du corps était parfaite, se tenant « droit, mais avec aisance, ferme sans raideur, flexible sans balancement, ff la tête élevée avec une espèce de fierté, la figure expressive et qui s'ani- « mait au gré de son discours, le geste rare et toujours noble. Souvent on « le voyait dans la discussion tenir les bras croisés, comme se jouant de « sa matière; puis, lorsque quelque trait de sentiment et de mœurs l'y « sollicitait, lorsque l'indignation l'arrachait à ce calme imposant, il se « déployait, il s'élevait, il s'enflammait, son accent devenait impérieux ou « déchirant, et sa belle voix, qui allait au cœur, ne manquait point, quand « il voulait, de faire verser des larffies. »

(Gaudry, HUt. du barreau de Paris^ T. II, p. 155 et suiv.)

2. Alexandre-Jules-BenoU de Bannières, reçu avocat le 4 septembre 1769, fut le rival et l'ami constant de Hardouin. Orateur gracieux et d'un organe enchanteur, l'élégance des formes et du débit n'excluait pas chez lui la profondeur ; sa mémoire était prodigieuse , sa facilité d'éiocution faisait oublier les imperfections de langage qui lui échappaient.

(Gaudry, p. 204.)

et de facilité ; Hardouin % dont le beau talent prêtoit ses charmes aux plus savantes discussions; Target ^^ drama=— tique et passionné; Treilhard^^ logicien; Martineau^^ qu'onc appeloit la hache , tant il étoit concis et vigoureux ; Lin— guet ^ dans les plaidoyers étoient écrits, mais qui les débi—

1. Louis-Eugène Hardouin de la Reynerie , né le 20 décembre 1718, k Joigny, avocat à la date du 9 août 1769, fat on des hommes les plus brillants de son siècle. Sa figure aimable et ouverte, sa voix fiexible et sonore^ son action naturelle et noble. W improvisait rarement. Quelques-uns seulement de ses mémoires ont été recueillis. Le style est clair, élégant, et quelquefois énergique. Il mourut à Page de iO ans, le 25 février 1789.

(Gaudry, p. 203.)

2. Guy-Jean^ Baptiste Target, né le 17 septembre 1735, avocat le 6 juillet 1752, n'avait aucun des avantages qui donneht tant de puissance i Torateur. Sa prononciation était lourde , sa figure disgracieuse , ses yeux louches ; mais il rachetait ces défauts par un style pur et élégant ; soa érudition le plaçait au premier rang du barreau.

3. J.'B. Treilhard, né â Brives, porté au tableau le 12 juin 1761, s*étai

déjà fait remarquer par son talent, lorsque la création du parlement Mau-

peou réloigna du palais. l\ y revint avec les anciens magistrats et ne cessa,

jusqu'à la révolution, d*étre compté parmi lei premiers jurisconsultes. 11

prit une grande part à la rédaction du Gode civil. Devenu président de la

Cour de Paris, le 1t nivôse an X, on y admira ses lumières. 11 mouru

le 1«r décembre 1810.

(Gaudry, p. 340.)

4. Louis-Simon Martineau , admis au tableau le 25 février 1769, passait

pour le logicien le plus puissant du palais. Il était Tun des avocats plaidant

habituellement S la grand*chambre. 11 soutint avec un grand talent , en

1770, une affaire devenue célèbre, pour une dame Lebrun qui demandait la

séparation de corps contre son mari.

(Gaudry, p. 203.)

5. Simon-Nicolas- Henry Linguet est né à Reims le 14 juillet 1736. Avant d'être avocat, il tenta la fortune dans un grand nombre de carrières. Après avoir été en Pologne, secrétaire du duc de Deux-Ponts, industriel, littérateur, journaliste, aide de camp du génie en Portugal, voyageur, publiciste, il se décida à demander son admission dans Tordre des avocals, et fut reçu le 12 octobre 1764, à l'âge de 28 ans.

toit avec tant d'art qu'on ne Tauroit pas deviné ; Tronchet^, et d'autres encore, car il y en avoit bon nombre qui faisoient le cortège de cet illustre barreau.

Aussi je suivois ces audiences de neuf heures avec beaucoup d'intérêt, et par conséquent avec fruit. Le moment alloit bientôt venir où je serois moi-même acteur sur ce théâtre. Mon Dieu ! ce que c'est qu'un début! J'en parlerai tout-à-l'heure ; mais il faut d'abord savoir comment j'y étois préparé.

La nature ne m'avoit pas tout donné, tant s'en faut. Une taille très-élevée, une vue très-courte étoient une disposition peu favorable pour se montrer au barreau. Comment faire des gestes avecd« si grands bras? Commentdébiter avec le nez sur des notes ? La grâce est quelque chose pour l'orateur, le débit est tout. J'avois bien des difficultés à vaincre. Celle d'une vue basse étoit invincible. Les lunettes n'étoient

Il n*ayait pas reçu de la nature les qualités extérieures ; suivant lui-même, sa figure « était peu prévenante , et il avait un air timide que l'on pouvait « croire sauvage ». Son portrait lui donne une certaine dignité, mais sa tête levée avec orgueil ne confirme pas l'idée d'un « air timide que Ton pourrait croire sauvage ».

Après beaucoup de vicissitudes dans sa carrière, après avoir été rayé du tableau et avoir passé à l'étranger , il revint en France et périt , avec un grand courage, sur l'échafaud révolutionnaire, le 9 messidor an IL

1. François'Denis Tronchet, né à Paris, fut un des plus célèbres jurisconsultes de son siècle; il plaida peu; ses consultations, rédigées avec brièveté, sont admirables par la science et la profondeur. Elles s'élèvent à plus de 3,000. Il fut le dernier bâtonnier élu par l'ancien Conseil, en 1790. Défenseur de Louis XVI, il échappa avec peine à la vengeance des régicides , et reparut après le 9 thermidor. Dans les priemiers jours de l'an IV, il fut membre du Conseil des Anciens; puis il concourut à la préparation du Gode civil, comme présidant la commission composée de Bigot de Préameneu, de Portalis et de Malleville ; il mourut le 10 mars 1806, âgé de 80 ans, et fut inhumé au Panthéon, sur l'ordre de l'empereur.

.(Gaudry, p. 338.)

point de mode alors comme elles le sont devenues depuis ; un jeune homme avec ce triste bijou auroit paru ridicule. Me voilà donc condamné à ne pouvoir plaider par écrit. Plaider de mémoire étoit chose impossible au moins dans l'usage habituel. Apprendre un plaidoyer par cœur est un tour de force ; mais en apprendre dix et vingt, la chose n'est plus faisable. Cette manière, outre la perte de temps qu'elle entraine,est encore peu sûre, tant il est facile d'être dérouté. A la différence d'un prédicateur qui n'a point de contradiction à craindre, dont les paroles sacrées sont recueillies en silence par son pieux auditoire , l'avocat est un athlète obligé de combattre soit pour l'attaque, soit pour la défense ; chaque pas du terrain lui est disputé, on lui conteste les principes, on lui dénie les faits ; que deviendra-t-il avec un thème appris, lorsque les élémens de ce thème seront di'truits ou déplacés? Aura-t-il l'esprit assez preste pour recomposer sur une base nouvelle le frêle édifice qu'avoit bâti sa mémoire ?

On voit donc que, dans ma position, il falloit plaider d'abondance, ou renoncer au métier. Heureusement j'avois l'imagination vive, la langue déliée, j'abondois d'idées, et je ne cherchois pas les mots pour les rendre. Une grande timidité pouvoit me nuire; mais ce défaut devoit diminuer et disparaître avec le temps. Allons , il faut se lancer, le jour redoutable est venu.

Une grande affaire fixoit l'attention de Paris. C'étoit une question d'État,importante comme elles le sont toutes. Une dame Sirey^de mince fortune et d'origine inconnue, prétendoit être fille unique de la marquise de Bouchin. Elle avoit pour avocat Gerbier. Le marquis et la marquise de Roquelaure, héritiers collatéraux de M"® de Houchin, lui contestoient cette honorable filiation que son acte de baptême ne lui attribuoit pas, car il ne la renseignoit que comme fille

de père et mère inconnus. Ils étoient défendus par M. Hardouin.

On voyoit figurer daris cette cause un pauvre diable de laquais de M°^ de Houchin nommé Coppeau contre lequel M"»® Sirey avoit rendu plainte en suppression de son état. L'affaire étoit grave : car s'il n'étoit question pour les autres parties que d'intérêts civils, il s agissoit pour lui des galères. M"»» Sirey l'accusoit d'avoir aidé à cacher sa naissance, de l'avoir présentée au baptême sous de faux noms, de l'avoir ensuite cachée chez une nourrice. Les faits qu'elle lui imputoit tenoient du roman. Sur cette plainte, Coppeau avoit été décrété de prise de corps, et il attendoit en prison ce qui seroit décidé de lui.Yoilà l'homme dont je fus l'avocat, grâce à mon ancien procureur M. Picard à qui il s'étoit adressé, et qui s'empressa de me procurer cette affaire, comme une belle occasion de me faire connaître. Après avoir examiné, je vis que mon client étoit un honnête homme et un imbécile, qui, placé dans des circonstances délicates, avoit fait le mal par esprit de servilité, par faiblesse, par ignorance du véritable but auquel on le faisoit concourir. Coppeau me parut donc une dupe et non pas un crimineL

Ma conscience ainsi rassurée, je me livre à sa défense avec ardeur. Avant tout, en ma qualité de jeune avocat, je vais chez M. Gerbier, mon ancien, pour lui faire part du rôle dont je suis chargé dans sa grande affaire. Je lui devois cette visite d'usage ; en outre, j'avois à m'entendre avec lui sur certains faits dont l'indiscrète révélation auroit pu nuire à sa partie, sans servir la mienne. M"»® Sirey qui avoit rendu plainte contre Coppeau, n'avoit pas le moindre intérêt à le faire pendre ; si elle avoit pris la voie criminel1e,c'étoit pour parvenir aune preuve testinK)niale que la loi civile lui refusoit. Du reste, pourvu qu'elle fût reconnue

être la fille de la marquise de Houchin, elle se soucioit peu que cet imbécile fût puni. Lui, de son côté, ne demaudoit pas mieux que cette prétendue bâtarde fit reconnaître sa véritable origine, et qu'elle recouvrât sa fortune et son nom. Ainsi dans les faits qu'il avoit à révéler, il devoit dire la vérité sans doute , mais avec tant de ménagement et de réserve qu'il ne compromît ni Tlionneur de la mère, ni le sort de la fille, et qu'en s'avouant coupable, il pût intéresser ses juges et se sauver par la nature des circonstances et l'ingénuité de ses aveux. Le plaidoyer du défenseur devoit se réduire à ceci :« Oui, Messieurs, cet homme apprend aujourd'huipar la loi qu'il s*est rendu coupable; mais sa conscience ne le lui avoit pas dit, l'intention lui a manqué, l'intention seule fait le crime, d

M. Gerbier me fit sentir la délicatesse de cette position , et après m'avoir endoctriné, me donna trois jours pour lui rapporter mon plaidoyer. En ce temps-là j'étois comme ces ouvrieis de l'Évangile qui arrivent pour travailler à la vigne à la dernière heure. Je me mis à travailler le troisième jour et encore dans l'après-midi, sur l'herbe, au jardin du roi. Le lendemain , j'arrive chez M. Gerbier, mon plaidoyer à la main ^ Je vais rendre compte de cette entrevue qui m'est encore présente.

M. Gerbier était dans le bain; mais il me fit entrer quand on m'annonça.

— « Eh bien ! grand garçon , votre plaidoyer est donc « fini ?

— « Oui, Monsieur, le voilà.

— <r C'est bien , je vois que vous avez employé vos trois a jours.

— « Monsieur, je l'ai commencé et terminé hier dans « l'après-midi.

1. Ce plaidoyer est à la page 56 du premier volume in-i^de mes Œuvres.

— « Bah f c'est donc un croquis que vous m'apportez? « Voyons, asseyez-vous et lisez. »

Je lis comme un auteur qui cherche à faire valoir son ouvrage; il m'écoute en silence jusqu'au bout.

Quand j'eus fini, il prend mon cahier, le feuillette en disant : « Cela n'est pas long , pourtant il a fallu du tems a pour copier, vous y aurez passé une bonne partie de la a nuit.

— « Non, en vérité, je l'ai passée à dormir, ce n'est pas « une copie que je vous apporte, c'est l'original.

— a Comment! cela est vrai? Et je n'y vois pas six ce ratures. Quelle verve ! Allez dans mon cabinet , je vais a sortir du bain et vous rejoindre.

<f II faut , dit-il en entrant , que ce plaidoyer soit bon: c< car il a excité chez moi un intérêt soutenu, et pourtant c< vous l'avez débité on ne peut pas plus mal. Mais vous a* faites parler et agir votre homme avec tant de naturel « qu'il porte à l'indulgence : à l'audience , cela fera effet, a Votre client s'en tirera, mais vous... Si vous vous mettez « à gesticuler comme tout à l'heure , si vous prenez ce ton « larmoyant qui m'a donné envie de rire deux ou trois fois,* « ma foi, mon cher, vous amuserez l'auditoire. Ah çà, « dites-moi, avez-vous choisi la carrière du barreau pour « en faire votre état?

— « Choisi n'est pas le mot. Ma famille auroit voulu me « voir notaire, métier par trop ennuyeux pour moi. Ne « voulant pas faire d'actes, je fais des phrases comme vous « voyez. Si on m'eût consulté, j'aurois choisi de ne rien faire a du tout. — Ah ! dit-il en riant, je m'en serois douté, mais ce « seroit dommage. M. l'avocat ne donne-t-il pas dans la lit- « térature? — Monsieur, je viens de faire l'élogede LouisXU*,

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