‹ Mémoires d'un avocat au Parlement de Paris: de?pute? a? l'Assemble?e le?gislativeChapitre 4 sur 27 · L'AVOCAT · texte numérisé non relu

L'AVOCAT

J'étois avocat au parlement de Paris. Cette profession n'avoit pas été de mon choix, quoique je fusse bien libre de choisir. L'éducation que j'avois reçue m*ouvroit diverses carrières, mais pourtant je voyois du travail, et je dois le dire à ma honte, ma propension naturelle étoit de ne rien faire. J'avois une facilité que j'appellerai malheureuse, puisqu'elle me dispensoit de prendre de la peine, et qu'elle seule me faisoit réussir. Je me berçois là dessus comme un jeune homme qui nage au fil de l'eau. Aucune expérience ne m'avôit encore détrompé. Au collège je n'étudiois point et je gagnois des prix. A l'école de droit, j'avois soutenu avec succès mes examens et mes thèses. Me voilà clerc de procureur. L'ordonnance de 1667 ne pouvoit pas me séduire, je me débattois dans les formes de la procédure, comme un révolté dans ses chaînes ; je les brisai promptement. On me mit à faire des requêtes^ c'est-à-dire des mé-

moires. Je me rappelle que M. A mon premier procureur au parlement, n'y trouvoit que deux choses à redire, c'est qu'ils étoient trop courts et ne produisoient pas aasez d'argent à la taxe; et puis, je n'appuyois pas mes moyens sur des autorités. Mais comment citer des auteurs qu'on n'a pas lus? Voici quel fut mon début ch/ez mon second procureur M. Picard. Je trou vois là pour maître-clerc. Vielle^ devenu depuis mon beau-frère ; grand travailleur, dont l'exemple ne me changea point. On me chargea dès le premier jour d'un mémoire à faire dans une cause criminelle: c'étoit, il m'en souvient, un garde-chasse qui, tirant sur un lapin, avait tué un homme. Je le défendis avec chaleur, et, pour ainsi dire, avec impétuosité. Mon mémoire, improvisé et fmi dans le jour même, fut porté à M. Picard, qui n'en vouloit rien croire, qui disoit que ce n'étoit pas ainsi qu'on pouvoit faire bien, et qui, après l'avou* lu, l'envoya à l'impression, sans y rien changer. J'avais alors vingt ans, j'en ai aujourd'hui plus de soixante, et j'ai toujours la même manière de travailler.

A présent, voyons ce que je vais devenir avec ma paresse et ma facilité. J'ai annoncé que je n'étois pas avocat de mon ' choix, il faut que j'explique comment je le suis devenu. Je pourrois le dire en un mot, c'est qu'il faut finir par être quelque chose. Mais je dois rendre compte des difficultés que j'ai eues à vaincre.

En général, chacun a sa vocation, ce qui n'est autre chose qu'une aptitude naturelle à embrasser tel ou tel état. Je dis que cette disposition est naturelle : elle doit l'être en effet, comme une conséquence delà destination de l'homme. Il doit vivre en société; la société ne se forme et ne subsiste que par la mise en commun des facultés réciproques, à l'aide desquelles chacun pourvoit à ses besoins et à ceux des autres. Il y a des guerres, des procès, des maladies :

il Eut donc des soldats , des avocats , des médecins.

J'avois donc ma vocation, et pour quelle profession ? C'étoit, ne vous en déplaise, pour la musique : oui, je suis né musicien, et je voulois vivre en chantant. Dites-en ce qu'il vous plaira, la chose étoit gaie au moins, si elle n'eût pas été utile, et puisqu'il s'agit de vocation, vous voyez que je n'avois pas choisi. La preuve que j'étois musicien, c'est que j'étois toujours fourré à l'Opéra, que j'étais enthousiasmé, transporté, fou, des chef-d'œuvres de Gluck que je sa vois par cœur; que je chantois comme Agamemnon \, comme Achille^ et encore comme M"*® Clytemnestre^ ou M"® Iphigénie. Les échos de mon grenier * en ont retenti. J'étois Gluckiste , j'ai manqué vmgt fois me battre contre des sectateurs de Piccini» Heureuse époque ou je ne connaissois d'autre sujet de querelle, d'autres factions que celles qui naissaient de la différence du goût musical \ Hais la belle chose à déclarer à mon père que ces opéras qu'il me faisoit chanter ainsi dans l'occasion, ailoient faire l'occupation de ma vie ! Je n'aurois jamais osé. Il est arrivé de là que, restant entre ce que je devois et ce que je pouvois faire, je perdois bravement mon temps.

Mais ce temps marche toujours, soit qu'on l'emploie ou qu'on le perde; j'arrive à un âge où il faut se déclarer enlln et prendre un parti. Et d'abord il faut quitter les études de procureur. J'abandonne avec regret celle de ce digne M. Picard, qui m'aimoit comme un second père, et qui me /épétoit toujours que je n'avois qu'à vouloir pour réussir ; mais vouloir était précisément la chose difficile. Je vais essayer pourtant et de bonne foi, car mon incertitude étoit devenue à la longue un état insupportable. Je ne devois m'enrégimenter, prendre d'uniforme, c'est-à-dire me mettre

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