APERÇU DE LA RÉVOLUTION DE
Les révolutions, ces maladies des sociétés humaines, apparaissent toujours avec un cortège de douleurs. Le bonheur qu'elles promettent toutes ne peut être enfanté, quand ®"es en portent le germe, qu*à longs termes et avec de cruels ^fchirements. Leur bien est futur, hypothétique; leur mal ^st présent et certain. Que les peuples seraient sages, si, ^ntents d'une condition passable, ils savaient s'y tenir! ^^ais il est dans la nature de l'homme de n'être jamais con-
^' Ce chapitre fait partie de Touvrage sur la révolution de 1830. Je Ten ^1 (^xtrait'et Tai intercalé ici ; il m*a paru se rattacher à la seconde partie "®8 jfcfjiotre« dont il peut être considéré comme Tintroduction.
[Note de Céditeur.)
tent ; son imagination le tourmente encore quand ses besoins sont satisfaits. Il bâtit des châteaux en Espagne. Cette disposition de l'esprit porte asse2 naturellement aux entreprises aventureuses; elle acquiert un plus grand degré d'activité chez une nation vive, sensible à l'excès, disposée à l'enthousiasme, qui a dans les idées plus de chaleur que de fixité et pour laquelle la nouveauté a des charmes qui ne s'effacent point. Celle-là aurait besoin d'un gouvernement fort et habile, qui, sans jamais prétendre arrêter sa marche (chose infaisable), sut pourtant la diriger d'une main ferme et la préserver de dangereux écarts. Mais , laissant à part le caractère de cette nation dont elle a droit de s'enorgueillir sous tant d'autres rapports , disons en général que ce ne sont pas les peuples qui foi^t les révolutions; ils les voient pfaire, et puis, suivant qu'elles cheminent bien ou mal , ils s'y joignent ou s'en écartent, mais ils en restent les esclaves,quand ils n'en sont plus les partisans. Je vais essayer de développer cette idée.
Je pose en fait que ce n'est pas la nation qui a fait la Révolution de 1789; c'est son assemblée dite Constituante. Cette assemblée fameuse ne représentait plus le vœu de ses commettants le jour où elle fit main basse sur l'ancien régime tout entier. Pour arriver à l'œuvre de cette destruction générale, elle avait commencé par enfreindre son mandat. C'est une vérité historique; toutes les dénégations du monde ne la détruiront pas. La nation , en exprimant ses vœux dans des cahiers authentiques, y a aussi consigné ses volontés; qu'on les lise : l'idée d'une réforme y est partout; le vœu impie d'une révolution, nulle part.
Hais quand cette révolution fut faite, le peuple, qui crut que c'était à la plus grande gloire et au plus graqd profit de la nation, offrit tous ses bras pour la soutenir. Il est très-vrai de dire qu'à cette époque éclata un enthousiasme
vrai qu'on n'a jamais revu depuis. Je dis jamais, quoique j'aie été témoin de celui que le retour de Louis XVIH a excité, car ce prince, arrivant avec la force étrangère et à la suite de tant de malheurs publics anciens et nouveaux, ne pouvait exciter ce hourrah universel qui avait retenti aux premiers élans de la liberté. Qui a vu la fédération de 4790, cet autel dressé au Ghamp-de-Hars,- ces fédérés accourus de toutes les parties de la France, accueillis à Paris comme des frères pour célébrer ensemble une fête' de famille , ces poignées de main dans les rues (qu'on me passe Texpression), ces effusions du cœur, ces protestations d'obligeance mutuelle entre des hommes qui se rencontraient pour la première fois... qui a été témoin des joies vives de ces heureux jours peut bien dire que, depuis, il n'a rien vu de pareil. Il a pu entendre des acclamations banales, assister à des parades, à des singeries de ces grands jours, telles, par exemple, que la représentation qui aété donnée aussi auChamp-de-Mars, où les électeurs de la France furent convoqués pour solenniser l'acceptation des nouvelles ConsiitutJons de l'Empire,' représentation bizarre dont les acteurs furent eux-mêmes un spectacle pour Paris qui s'en amusa. Je ne parlerai pas des saturnales de la république, de cette fête des fpus où les effigies de la royauté et de la feligion furent brûlées en holocauste à la liberté, où Robespierre daigna reconnaître solennellement l'existence de l'Etre suprême, coup de théâtre qui allait renverser le principal acteur. Le Champ-de-Mars et THôtel-de-Ville sont devenus des lieux historiques sur lesquels la Révolution peut être étudiée.
J'ai dit que cette révolution que la France ne voulait pas faire avait pourtant été accueillie d'enthousiasme après qu'elle fut faite. J'ajoute qu'elle se serait nationalisée , si elle eût réalisé les espérances qu'on en avait conçues, si
elle eût eu la conscience de remplir les engagements qu'elle avait pris. C'était sans doute le vœu général de rAssemblé* Constituante, mais ce n'était pas son premier besoin. Eli avait à se maintenir avant tout dans les pouvoirs qu'ell venait d'usurper ; depuis le rejet de ses mandats , elle éta i plutôt une force organisée qu'un pouvoir reconnu. Seule sans contre-poids, sans garanties contre elle-même, san précédents qui pussent la guider, avec quels périls elle al< lait parcourir sa carrière inconnue! Que d'obstacles, qu< de résistances à vaincre! Et si elle y parvenait enfin, U pouvoir public était nécessairement ajourné pendant toa le temps de ces débats, (tétait donc dans l'avenir et dan un avenir incertain que la nation pouvait recueillir ce biens qui n'avaient pas encore germé pour elle. Et pour quoi donc tant d'anxiétés, tant d'efforts quand la mail royale était déjà tendue et qu'elle s'ouvrait dès à présent répandant et réalisant les biens que d'autres ne montraien qu'en perspective? La fameuse déclaration du 23 juin n satisfaisait-elle pas à tous les vœux exprimés dans les ca hiers? Cela est si vrai, qu'encore aujourd'hui, après 4Qan d'essais et de vicissitudes, un gouvernement qui serait d bonne foi n'aurait rien de mieux à faire poui; le bonbeu de la nation que de réaliser les volontés royales , alors sottement méconnues, si perfidement commentées; et si h institutions nouvelles ne permettaient plus de les adapt pleinement aux formes de notre gouvernement ^représe tatif , il devrait au moins aller puiser à cette source pV toutes les inspirations qui pourraient en assurer le bienfa Hais comme si rien de bon ne pouvait émaner de pui<^sance des rois, les constituants de cette époque crure que c'était d'eux que la France devait tout tenir; que c'ét^ dans une Charte qu'ils allaient écrire que devaient et consignées les libertés, les franchises nationales à côté de
quelles on trouverait aussi le pouvoir royal dans les limites qui lui seraient prescrites. C'était le siède des systèmes, ce xvui* siècle, fier de ses lumières, ne demandant rien à lexpérience des temps passés, ayant l'orgueil d'ouvrir une ère de laquelle allaient dater tous les progrès, tous les prodiges d'uoe société jusqu'alors traînante et comprimée dans sa marche et qui, dégagée enfin, allait s'élancer à ses brillantes destinées. C'était le temps où l'esprit philosophique allait faire irruption partout, dans les sciences, dans la littérature, dans la législation, dans la politique.... On voit donc que ce n'était pas assez, en 1789, que le peuple fût heureux,si le bonheur ne sortait pas des combinaisons d'une Charte doctrinaire.
On dira sans doute qu'il était nécessaire que la nation trouvât ses garanties dans un pacte solennel entre elle et son roi qui les liât à toujours par de mutuels engagements; qu'une ordonnance royale, révocable de sa nature, n'offrait pas ce caractère de fixité, d'irrévocabilité qui n'appartient qu'à un acte constituant. Ce raisonnement, en droit, sencU)le péremptoire ; en fait, il perd beaucoup de sa force, caf nous avons vu faire et défaire des constitutions avec alitant de facilité qu'on a fait et défait des lois. Mais qu'importe que l'intérêt national fût mieux garanti en une ^^^l'nie qu'en une autre? Ce n'est pas la question : il s'agit ^^ savoir pourquoi et comment la nation a été lancée au ^^ièi du but qu'elle avait elle-même marqué dans ses ca- '^ï^rs; pourquoi ce pouvoir royal, qu'elle voulait intact, a P^i^du de ses attributions; pourquoi, afi'aibli en passant par '^s filières constitutionnelles, il s'est trouvé insufiisant aux
jours difficiles pour la protéger et se défendre lui-même > P^ï" quelle raison, après la séparation des pouvoirs, le pou- ^'<>ir exécutif, continuellement harcelé, est tombé sous l'ef- ^^ï*t des factions; comment enfin de ces savantes combinai-
sons constitutionnelles, il n'est sorti que deux choses, le despotisme et Tanarchie. Pour bien comprendre ces effets, il faut en saisir les causes; on les trouvera dans l'état de la société vers la fin du xvni« siècle.
Ce n'était plus Tépoque brillante de la monarchie française; celle-là avait passé avec le siècle auquel Louis XIV a donné son nom. 11 n'est pas de la nature du génie de se transmettre dans la succession des âges; sa vie est courte, si sa gloire est immortelle; il éclate comme un météore et s'éteint. Lors donc qu'une génération a vu germer dans son sein et éclore à la fois des productions admirables dans tous les genres, frappées au coin de la perfection, celle qui la suit doit se résigner à imiter, ou, si elle veut créer à son tour, il faut qu'elle se jette dans d'autres routes que celles par lesquelles le génie a passé, en effaçant ses traces : c'est ce qui arriva. L'esprit de la nation, chevaleresque sous Louis XIV, après avoir traversé les dissolutions de la régence, devint philosophique §ous Louis XV. Ce caractère français, aimable et léger, commença dès lors à prendre une teinte plus sérieuse ; les idées reçurent une direction nouvelle; elles se portèrent, non plus à étudier les choses, mais à creuser leurs principes. ' L'esprit de discussion se mêla à tout; les institutions, jusque-là respectées comme anciennes, furent interrogées; elles avaient pu avoir une bonté relative, mais convenaient-elles encore? Jusqu'à quel point s'alliaient-elles avec la dignité de l'homme, avec ses droits primitifs, avec ses besoins nouveaux? C'était là le champ des thèses que parcouraient depuis plusieurs années les sages, les esprits forts de la nation, quand la Révolution éclata. Elle y trouva donc des sympathies toutes faites ; lûais, prenons garde, c'était à des sympathies toutes faites qu'il fallait s'arrêter, à celles qui avaient été produites dans les cahiers, qui s'écartaient de toute exagéra-
tion, qui ne se sont jamais amalgamées avec les erreurs qui or^t. égaré la nation, encore moins avec les excès qui l'ont dé^lionorée. La révolution de 1789 ne fut plus nationale, qiX3nd elle devint ambitieuse, usurpatrice du pouvoir royal, persécutrice des personnes, spoliatrice des biens; la^ généreuse nation française n'a jamais entendu être complice de ces méfaits. Elle a dû pourtant en être tétcàoin.
Le temps était arrivé où la liberté allait opérer un prèsùge dans toutes les têtes. L'ancien régime avait des abus très-réels, on avait toute raison de les attaquer. Il fallait arracher les dernières racines de cette puissance féodale qui avait pesé sur la France pendant des siècles; impossible d'acquitter plus longtemps des droits onéreux ou serviles; qu'est-ce d'ailleurs qu'un clergé non imposable et qui n'a à offrir que des dons gratuits qu'il arbitre à volonté, une noblesse qui oppose ses privilèges aux devoirs communs? Que chacun prenne sa part des charges publiques, régalité est ici de justice rigoureuse. Mais pourquoi s'arrêterait-on à ces prémisses? Il fallait monter plus haut. Tous les Français n'avaient-ils pas le même droit à partager les avantages de la société , dès qu'ils en partageaient les charges? Eh bien ! donc, renversez ces barrièresque les puissants ont élevées pour arrêter les faibles! Que les individus ne soient plus parqués dans des castes ! Il faut que les ordres soint détruits, qu'il n'y ait plus de distinction entre les hommes que celle qui résulte des talents et des vertus. Avec, ce principe éminemment naturel, tout l'ancien édifice s'écroule et ses abus disparaissent avec lui.
Cependant ce n'est pas dans l'état naturel que les sociétés civiles peuvent subsister, et , tout en reconnaissant les droits imprescriptibles de l'homme à la liberté, il faut voir que l'établissement de l'égalité est impraticable avec toutes
ses exigences. Combien de restrictions doivenl être faites^ dans l'intérêt de la société elle-même, au systèmedeTégalité politique t Ainsi rAsserablée constituante n'a pas cru se mettre en opposition avec ses principes libéraux, en décrétant que nui ne pourrait être député, s'il ne payait en impôts la valeur d'un marc d'argent.
N'importe : le branle de ses principes était donné; ils avaient produit dans les esprits une commotjon électrique dont il était difficile de voir la portée et à peu près impossible de régulariser les effets. On allait voir les idées nou velles s'avancer par un mouvement progressif, gagner de proche en proche, en telle sorte que la déclaration des droits portée au frontispice du livre constitutionnel et destinée à toutes les intelligences, deviendrait un jour le catéchisme universel : or, l'égalité écrite était dans ce catéchisme. Suivons les faits ;
La nation avait demandé la suppression des privilèges de noblesse.
« Accordé », dit la Révolution ; et puis elle ajoute : t La noblesse est abolie. *
Elle avait dit, la nation : « Haine à la féodalité, mais res- « pect à la propriété. »
La Révolution répond : « La féodalité est détruite. » Nota bene : que la propriété qui s'adjoint à elle ne sera pas respectée : la rente foncière, contaminée par l'adjonction d'une prestation féodale, périra avec elle.
Elle avait' demandé la suppression, par extinction, des ordres religieux.
La mort subite leur a étédonnée,et main basse a été faite sur leurs biens.
Elle avait demandé la suppression des dîmes.
Il n'y aura plus lieu à les percevoir, le clergé est devenu prolétaire.
Voilà la Révolution au premier degré de ses envahissements; mais elle est sur une pente, il faut qu'elle descende à d'autres. Elle était l'œuvre du tiers-état : à son tour, il faut que le peuple fasse la sienne. Le tiers-état est une quasi-noblesse pour lui ; celle-là l'offusque encore : elle n'a pas de privilèges, mais elle possède des biens. La propriété parut à ceux qui n'en avoient pas, un privilège aussi détestable que tous les autres. Ainsi l'anathème: Guerre aux Priviléges^e^i devenu, par succession de temps, et par l'ébranlement donné aux idées, celui-ci : Guerre à la Propriété; et, chose triste à penser, cette guerre a pu être faite aussi consciencieusement que l'autre, par l'espèce d'hommes qui la déclaraient.
Le moment est venu où le principe de la spoliation va passer dans les lois.
C'est en vertu d'une loi qu'on avait pris les biens du clergé, de la noblesse, des émigrés de tout ordre et de toute classe, éh bien I la loi du maximum va faire ouvrir les magasins et les boutiques, et livrera denrées et marchandises au prix qu'elle aura fixé ; et ces aristocrates de marchands (car ils sont aujourd'hui les aristocrates) , faudra-t-il donc les plaindre? Il est vrai qu'en perdant sur la marchandise ils perdent encore sur la monnaie dans laquelle on les paie. Que faire à cela ? La loi l'autorise. Vive cette façon de s'enrichir par les lois I
Il faut reconnaître que beaucoup de désordres ont été produits par le malheur des temps; mais qui a amené la France à voir ces temps malheureux ? Qui a empêché de les prévoir, de les conjurera l'avance? C'est ici que la sagesse humaine est en défaut. Il serait injuste de méconnaître les intentions de l'Assemblée Constituante: elles étaient patriotiques; ses vues étaient grandes, généreuses; de vives lumières ont éclairé le plus souvent sa marche, de fausses
lueurs l'ont quelquefois é^'arée. Son grand tort a été de vouloir refondre une nation en un jour: quelle extraordinaire présomption de dire : omnia sint nova I Que tout ce qui a existé, disparaisse t Nous allons décomposer la France pour la rajeunir. Elle sera donc jeune puisque vous le voulez; mais quand sera-t-elle forte?En attendant^ voyez comme eUe s'avance difficilement dans vos sentiers non battus! que d'aspérités à franchir, que de précipices à éviter! Vous vous confiez en Taide du temps sans doute; mais le temps ne consolide que les bons ouvrages, le vôtre va périr à l'essai. Voyez CjBtte assemblée qui vous succède, elle a aussi de bonnes intentions, des lumières, tousses efforts concourent à maintenir ce que vousavezfait; elle y échoue avec désespoir : pourquoi ? Est-ce parce que le parti jacobin était le plus fort? Où avait-il puisé sa force, si ce n'est dans la fausse entente et l'exagération de vos maximes populaires? Et pourquoi étions-nous faibles, nous qui avons combattu jusqu'à la fin ce parti si follement et si faussement patriote? Parce que, religieux observateurs de la Constitution, ne voulant vaincre que par elle, nous nous appuyions sur ses bases qui déjà ne soutenaient rien. Un roi désarmé de l'initiative ;:Cette initiative placée dans une Chambre unique; les décrets de cette Chambre lancés avec la violence des passions; pour les repousser, un frêle veto qui ne sera opposé qu'en tremblant,... la démocratie est venue ; elle s'est ruée sur cet échafaudage et Ta emporté.
Cp léger aperçu de la révolution de 1789 aide à se rendre raison de son origine, de ses progrès, de sa chute, nous ne disons pas de sa fin., car, en se propageant sous d'autres formes, elle est devenue compagne inséparable des gouver^ nementsqui l'ont suivie, un seul, le gouvernement militaire, excepté. Comme si elle ne pouvait s'arrêter que devant la force! Encore ce gouvernement n'a pu que la comprimer.
il ne Ta pas vaincue; elle s'est relevée après lui, non moins active qu'aux premiers jours de son invasion,marchant plus ou moins à couvert et toujours imperturbablement à son but qui est une rénovation générale.
Elle tenait à des principes vrais, dont il a été fait une application trop étendue, à des nécessités réelles auxquelles on pouvait pourvoir sans • bouleversements. L'Assemblée manqua le but en le dépassant. Elle rendit douloureuses, même cruelles, des réformes qui allaient naturellement s'accomplir, dont le temps était arrivé, dont le roi faisait la promesse, dont il avait déjà donné l'exemple. La nation allait être heureuse, mais la philosophie du xv»!"* siècle n'aurait pas été satisfaite t