CHAPITRE PREMIER
CARACTÈRES DE LA RÉVOLUTION. — SES VUES. — FES MOYENS. SA DERNIÈRE LUTTE CONTRE l' AUTORITÉ ROYALE.
Qu est-ce que la Révolution? Voilà une question que mi enfants m'ont faite cent fois. J'ai toujours été embarrassé d' répondre. J*ai pourtant vécu avec cette mère folle qui par lait toujours principes en faisant des sottises; qui ma choit sans savoir où, le bandeau sur les yeux, et.la hache la main. Tout détruire pour tout recréer, voilà le système Tout abattre, et rien relever, voilà les faits./ Une monarchi de quatorzecens ans fondue dans une république éphémère qui elle-même s'est abîmée dans une sanglante anarchie: son tour, le despotisme militaire qui commande et ne sai pas gouverner, couvrant les infortunes de la nation d'un gloire inutile, et faisant place au pouvoir royal enria rétabli ; voilà l'histoire de France pendant vingt-cinq ans.
La Révolution fut terrible, parce qu'elle n'étoit ni dans les intérêts, ni dans les mœurs. Voyez ce que la France demandoit (cahiers des états en 1788) , et ce qu'on lui a donné. Aussi tout fut obstacle, et il fallut subjuguer la nation pour la faire entrer dans les voies de ses prospérités nouvelles *. Graiids hommes qui l'avez trompée, en vous
i. On connaît le root de Saint-Just sur ce qu'il a fallu que ^00 républicains fissent pour républicaniser [sic) la France.
J*y joins celui de Camille Desmoulins et le propos de Duval d*Esprémesnil, le trop fameux conseiller au parlement.
Ce-qu*il y a de plus net dans le pamphlet de Camille Desmoulins, c*est
trompant peut-être vous-mêmes, voyez à quel prix on fait des révolutions, à quel prix la Révolution française sera faite. Au dehors la guerre étrangère, au dedans la discorde qui amènera la guerre civile. Elle fera tuer un million de soldats, égorger deux ou trois cent mille citoyens. Du reste, vous aurez proclamé de beaux principes que vous posiez mal, apparemment: car votre principe de la propriété fut sanctionné parla loi du maximum et la banqueroute; celui de ia liberté, encore plus déplorable, fit entrer des millions de Français dans les prisons.
Mais on m'arrête à ce début. On me dit : Vous abusez, Vous confondez : il faut, pour être juste, distinguer les causes des effets, ne pas accuser les principes des abus qu'on en a faits, ne pas mettre sur le compte de la Révolution les erreurs, les fautes ou même les crimes dont elle a été Toccasion et non la cause.
Vraiment, je n'ai pas envie de confondre non plus,et Ton verra, dans la suite de mon récit, que je tâcherai toujours d'être juste. A chacun ses œuvres : je rendrai à César ce qui est à César, mais il ne s'agit pas encore des individus, je prends la Révolution en masse; elle m'apparait comme le géant du tropique , le dieu des tempêtes; je lui reporte tous les orages qu'elle a suscités, tous les naufrages qu'elle a produits, tous les débris qu'elle a laissés. Elle n'a pas été un pouvoir, elle a été la force mise en action, force aveugle, insensée, fatale à ceux qui l'ont appuyée, comme à ceui^ qui l'ont combattue. L'image de Saturne qui dévore ses enfants est sa définition parfaite.
une profession de foi, assez hardie en 1789: « Nous n'étions peut-être pas, écrivait-il plus tard, dix républicains en 1789... »
Plusieurs avaient déjA reculé, d'Esprémesnil entre autres, qui, en 1788, s*écriait qu'il fallait débourbonnailler la France.
(Elude par Eugène Despois, Œuvres de C. Desmoulins,
T. I, p. 11 et 12.)
Mais quelle est donc cette idée de vouloir séparer la Révolution des maux qu'elle a produits? A quelle autre cause faudra-t-il donc les reporter? C'est à elle, à elle seule : ces effets n'ont pas été des accidents, mais des conséquences ; l'arbre a porté ses fruits. Voilà ce que bien des gens ne veulent pas voir. Ils vous disent qu'on s'y est mal pris dans ce temps-là, qu'on n'avoit pas d'expérience, que les honnêtes gens ont été trompés par les gueux, que si c'étoit à recommencer, on verroit toute autre chose. Pauvres honnêtes gens, vous vous trompez, c'est encore la même chose qu'on reverroit. Votre nature est d'être passifs et endurants à l'excès, vous avez besoin de force, et vous n'en donnez à personne. Dans toutes les révolutions passées, présentes et futures votre place est marquée ; vous ne pouvez être que la faction des modérés, comme vous appeloient par dérision des gens pervers et mauvais plaisants, mais actifs au moins, et toujours plus hardis que vous. Honnêtes gens que j'appellerai mes confrères* et mes bons amis, soyez sûrs que vous ne vaudrez jamais rien dans les crises politiques, que vous n'y ferez rien ; vous êtes là pour attendre, espérer, gémir ou maudire, et encore à voix basse, payer, souffrir et, quand il le faut, mourir!...
Si l'on devoit recommencer (ce qu'à Dieu ne plaise), j'ai dit qu'on reverroit encore les mêmes choses. Ici, il faut que je m'explique et que je dise nettement ce que j'entends par révolution. Ce n'est assurément pas un simple trouble à l'ordre établi, quelque grave et quelque long qu'il soit : il y a des temps dé factions pendant lesquels une nation peut être excessivement malheureuse, comme à l'époque de la Fronde,à celle de la Ligue; et cependant cette nation si agitée est en état de sédition, de révolte plus ou moins générale, mais elle n'est pas encorelancée dans l'état de révolution. Des enfants peuvent se battre à outrance dans la mai-
son paternelle, sans qu'aucun dVux son^^e à chasser le maître ou à démolir la maison. Une révolution dans la monarchie est donc un renversement violent, ou de la dynastie régnante, ou de la constitution de l'État. Celle que nous avons vue a produit ces deux choses déplorables. Après avoir détrôné et tué la personne du Roi^ elle a détruit la royauté et établi la république.
Pour recommencer ces hautes œuvres, que faudroit-il faire? Précisément tout ce qu'on a fait, ni plus ni moins. Ainsi on commenceroit par ternir l'éclat dont la majesté royale a besoin, et dont elle est partout environnée. Ce talisman rompu, ou viendroit à compter avec le Roi de son autorité, on ferait le partage des pouvoirs de manière à ce ^ïiela portion qu'on lui laisseroit ne suffît pas à l'accom P'issement de ses hautes fonctions; puis on lui reproche ''Oit la foiblesse qu'on lui auroit donnée : le peuple qu'on ^Uroit rendu malheureux, ne trouvant plus dans le trône ^'^ppui dont il a besoin, porteroit ses regards vers cette ^^^emblée qui dit le représenter et qui ne peut avoir d'autres ''^térêtsque les siens. Alors ce corps à mille ou douze cents ^^t,6s ne peut avoir une volonté unique, il est travaillé par ' esprit de système qui bientôt enfantera la discorde. Il
giroit de réédifier après avoir tout détruit; ces architectes
** ^ne autre Babel ne s'entendant plus, commenceront par
disputer, et finiront par se battre sur le terrain. Leurs P^ ^ssions seront électriques, leurs opinions contagieuses; ^"^ urs mouvements désordonnés seront immédiatement res-
ntis par toute la France qui se divisera aVec eux. Le
ême orage grondera au dedans et au dehors.
C'est à ce moment suprême que le génie révolutionnaire,
^^ui a été jusqu'alors un instigateur ardent mais caché, se
^*>iontre et va droit à son but qui est la destruction du pou-
A^oir établi. Il n'a presque plus rien à renverser, sa marche
sera rapide et sanglante; le 10 août, le 2 septembre, le 21 janvier, ces trois jours affreux n'en faisoient qu'un dans sa pensée. Il a vu qu'ils dévoient s'engendrer l'un de l'autre, et qu'au dernier les destinées de la monarchie seroienl accomplies , c'est-à-dire ensevelies avec les libertés publiques. Voilà ce que n'ont pu et ne pourroient encore empêcher, ni la constitution inutilement proclamée, ni la déclaration des droits encore plus vaine, ni les serments mille fois violés, ni les protestations des honnêtes gens toujours inutiles , ni leurs efforts toujours malheureux.
En recommençant ce drame, on arriveroit par les mêmes scènes au même dénouement. On me crie de toutes parts : que cela ne seroit pas possible, qu'on ne le voudroit pas,^ moi je réponds que la France ne l'a jamais voulu, et que pourtant elle l'a souffert. Il s'agit bien de volonté contre la force ; mais la force, me dit-on encore, est au parti leplus nombreux. Non : en révolution, elle est au parti le plus audacieux. Du moment où il a saisi le pouvoir, des milliers d'individus tremblent devant un homme qui en porte les insignes et qui n'a besoin même contre une armée, d'autre auxiliaire que le bourreau ^
Je ne prétends pourtant pas que les attentats et les malheurs d'une révolution nouvelle fussent identiquement 1^* mêmes que ceux qu'on a déjà vus. II y a de la variété daflS le mal. Mais qu'importe, s'il falloit toujours arriver au môiï^® résultat ? C'est la fin qu'il faut voir, ou plutôt prévoir à l'avance. C'est à la naissance du torrent qu'il faut pos; r ï^ digue; plus tard, il n'y auroit plus moyen d'en arrêter ï^ cours.
1. On a TU de simples commissaires delà Convention, faire guillotî^ après le combat sur le champ de bataille , des militaires qui venoieot verser leur sang pour leur pays, et qui en portoient le reste à Tëchafai*^
{Noie de Vauteur.)