DES CAUSES DE LA RÉVOLUTION DE
L'exposé que je viens de faire ne seroit pas complet, si je n'y joigiiois un aperçu des causes générales qui ont produit la révolution de 1789; de quelques faits marquants de cette époque et des temps postérieurs jusqu'à la convocation de l'Assemblée législative en 1792. Je ne ferai qu'une esquisse de ces faits et seulement pour montrer comment ils se lient avec ceux qui appartiennent à cette seconde assemblée et que j'aurai plus particulièrement à décrire.
Quant aux causes, plusieurs les ont recherchées dans un esprit de système. On a fait des livres là-dessus. Moi qui ne suis pas historien^ encore moins philosophe, je dirai tout simplement ma pensée. Il y a un principe de destruction dans tout ce qui existe : c'est la vieillesse. Notre édifice politique élait vieux, le temps l'avoit usé, il a dû faire place à un autre. Ainsi avoit péri le régime féodal si fortement organisé et qui a dominé si longtemps sur la France. Il avoit son principe dans le pouvoir de quelques-uns, et dans le servage de tous. Mais du moment où les hommes ne voulurent plus être serfs, être attachés à la glèbe, la puissance féodale fut brisée. Il n'y eut plus de pasteurs dès qu'il n'y eut plus de troupeau. La société, qui a toujours besoin d'être gouvernée, se réfugia naturellement dans un autre pouvoir plus conforme à ses intérêts, plus en harmonie avec ses droits : ce fut le pouvoir monarchique. Il valoit mieux obéir à un roi qu'à mille seigneurs. Celte révolution s'explique, elle fut opérée par le temps, et pourquoi ? Parce que le temps, qui agit toujours, amène avec lui
des changements à toutes choses, soit par amélioration, soit par détérioration, soit enfin par destruction.
Pour toutes, la destruction est inévitable. Combien de gouvernements, de nations même ont disparu î Ainsi les révolutions, qui apparaissent comme des phénomènes, sont poui'tant dans l'ordre naturel. Ici, il n'y avait pas, à proprement parler, révolution , ce qui est un changement brusque quand il est fait par la main des hommes. C'étoit tout simplement un progrès naturel dans la marche des choses. La royauté s'étoit émancipée du joug de la féodalité.
Le principe monarchique qui convient si bien, qui convient seul à la France, subsista longtemps avec indépendance et dignité ; mais les ressorts de la vieille monarchie s'usèrent à la fin. On voyoit, bien encore les trois ordres, clergé, noblesse, tiers-état ; mais les deux premiers avoient perdu de leur influence, la troisième en avoit acquis: comment cela? Par le temps, puisque rien n'est stationnaire. Ainsi le clergé, la noblesse, qui étoient arrivés au plus haut degré de puissance et d'illustration, ne pouvoient que déchoir ; le tiers-état, qui avoit acquis de l'aisance et des lumières, ne pouvoit que s'élever. Il falloit, bon gré, mal gré, que les deux ordres privilégiés lui fissent place, et en lui cédant la sienne, ilsperdoient la leur. La perte des privilèges étoit la suite de la reconnoissance des droits. Le gouvernement pouvoit-il opposer une digue assez forte pour arrêter cette invasion? Il est permis d'en douter. Quand les eaux qui se sont successivement élevées, dépassent le niveau, elles font irruption. De même lorsque des idées qu'on n'a pas su diriger se sont amoncelées, pour ainsi dire, il faut en souffrir le débordement. On a dit que la révolution étoit faite dans l'opinion avant d'être réalisée par l'événement. C'est une vérité; mais il faut ajouter de suite
que ce n'est pas la Révolution telle que nous l'avons vue, telle que la passion des hommes ou la colère du ciel nous l'ont infligée. Les esprits éloient disposés à des changements, on désirait des réformes dans le gouvernement, on n'en vouloit pas la chute. Les cahiers des collèges électoraux sont là pour en faire foi. Qu'y voit-on? Des remontrances sur les abus qui avoient envahi les différentes branches de l'administration, des protestations contre les actes arbitraires, l'invocation des principes de justice qui protègent la liberté, la propriété. On deraandoit qu'il n'y eût de force que dans les lois, que les charges publiques fussent diminuées, qu'elles fussent surtout également réparties entre toutes les classes : les privilèges en matière d'impôts paruissoient insupportables. Enfin, dans tous les vœux produits à cette époque, on n'en voit pas un qui tienne à l'esprit de révolution. Au contraire, cette France dont les factieux ont voulu depuis faire une complice, proclamoit hautement son respect pour la religion, sa fidélité, son amour pour le roi, sa soumission à son pouvoir légal et tulélaire. Plût à Dieu que ses vœux, qui dévoient être des ordres pour ses mandataires, eussent été suivis! On sait ce qui arriva. L'histoire dit les événements, je continue de rechercher les causes.
Comment s'est-il fait que du sein d'une nation éclairée, mais soumise, soit sortie une députation insurgente qui, reléguant dans ses mandats l'esprit de paix qui les avoit dictés, apporte la guerre qu'elle avoit dans le cœur ? C'est ici que les passions ont joué un rôle qu'il importe de décrire.
Voltaire a dit quelque part que l'amour-propre est un ballon enflé de vent, et qu'une piqûre en fait sortir des tempêtes. Cette comparaison n'est pas tout à fait étrangère à mon sujet. Peut-être peut-on dire que la nation, plus ou moins profondément blessée dans ses droits, fut moins
sensible à ces blessures, qu'aux piqûres faites à sa vanité. Chaque peuple a son caractère; on connoit la fierté espagnole et encore l'orgueil anglais. Pourquoi la vanité française seroit-elle dissimulée? Il n'y a peut-être pas de nation plus avide de distinctions et d'honneurs. Ne lui présentez pas déchaînes', elle les briseroit; elle se laissera conduire avec un ruban. On n'a peut-être pas assez remarqué l'influence de cette passion dominante sur les événemens. Ainsi, en temps dorage, les nuages les plus épais font peur, et c'est quelquefois le nuage le plus léger qui recèle la foudre. Dès l'instant que les privilèges ont été abolis, que l'égalité des droits a été proclamée, la Révolution fut faite. La Révolution, c'est-à-dire la foudre, étoit dans ce décret. Mais il n'étoit lui-même que l'expression des idées qui dominoient. 11 faut donc voir quelle étoit la disposition des esprits, et par quel enchaînement de circonstances leur fermentation avoit été préparée.
Ici, je dois faire une distinction qui peut paroître singulière , et qui pourtant est réelle. Quand je dis la nation, je n'enlendspas lepeuple; ce n'est pas par le peuple que la révolution a été faite en France,ni peut-être dans aucun autre pays. Partout il sait endurer, attendre du temps une amélioration qui souvent ne lui arrive pas, mais qu'il espère toujours. Il ne connoit que les maux réels, et de ceux-ci, la famine seule lui est intolérable. Frappé de ce fléau terrible, ce n'est pas un changement dans l'État qu'il demande, c'est du pain. Ainsi le peuple français auroit supporté longtemps ses charges accoutumées; il auroit continuée payer l'impôt, ladixme,à acquitter les droits féodaux, à se courber sous la corvée et les autres misères ;ie la vassalité. Je trouve la preuve de sa patience, dans les moyens mêmes qu'on em-
1. Bonaparte lui en a donné pourtant; mais il les couvroitpar la i,'loire.
{Note de l'auteur.)
ploya pour l'en faire sortir. L'Assemblée constituante ne pouvoit s'insurger toute seule, elle avoit besoin d'un appui dans la multitude ; et, pour la faire entrer avec elle dans les voies révolutionnaires , il n'est point de ressorts qu'elle n'ait fait jouer. La peur fut le levier puissant dont elle se servit pour remuer la niasse. Que de fables, de mensonges jetés au milieu de la crédulité publi({ue! Des agents parcouroient les campagnes, répandoient partout des bruits effrayants. On supposoit des armées de brigands imaginaires que personne n'avoit vues, et qui pourtant coupoient les bleds, ravageoient les récoltes, pilloient, brûloient.... et ces terreurs étoient envoyées au peuple dans le but de le faire armer. Ce fut là le commencement de la garde nationale, utile depuis dans les malheurs réels qui assailloient la nation ; mais alors elle étoit une force que les factieux se créoient contre le gouvernement. Que devient en effet une armée au milieu d'une population en armes? Aussi l'Assemblée nationale sentit qu'elle pouvoit oser. Le fougueux Mirabeau avoit bien la conscience de ses forces dans cette fière réponse qu'il fit à l'envoyé du roi' : » Va dire à ton maître, que nous sommes « ici par la volonté du peuple, et que nous n'en sortirons « que par la puissance des baïonnettes...» Cela étoit fort courageux quand il n'étoit plus temps d'employer les baïonnettes. Du reste la volonté du peuple qu'invoquoit ce tribun, n'étoit pas que l'Assemblée de ses représentants se mît à la place de son roi.
Mais si le peuple n'étoit pour rien dans tout cela, le tiersétat y jouoit un grand rôle. C'est lui qui fut le moteur de la révolution. Il y étoit tout préparé par sa position môme, il formoit la classe intermédiaire entre le peuple avec lequel