Le marquis de Brézé
il ne vouloit pas se confondre, et les deux autres privilégiés dans lesquels la constitution de l'État ne lui permettoit pas d'entrer. Son amour-propre irrité le poussoit contre ces barrières que le temps avoient usées, qui ne pouvoient plus résistera l'effort combiné de mille ambitions longtemps contenues, et que l'esprit du siècle venoit d'émanciper. Elles ne tenoient pas toutes à des sentimens honorables; plusieurs étoient aveuglées par la haine du pouvoir, envenimées par des ressentiments personnels, des injustices souffertes, et surtout par des hauteurs, des mépris qu'on n'oublie point. Le tiers-état se trouva donc placé, pourainsi dire, dans une position hostile vis-à-vis des deux autres ordres. Ses députés arri voient de leurs provinces avecdes préventions toutes faites, non contre les intentions du roi qui n'étoient pas suspectées alors, mais contre tous ceux qui exerçoient le pouvoir. Le luxe de la cour, ses profusions, le désordre des finances , la corruption introduite dans l'administration, dans la justice, jusque dans le sanctuaire, la vénalité des charges et mille autres griefs que la raison seule auroitdù présenter avec sa modération ordinaire, furent cette fois déclamés, amplifiés par les passions. La raison vouloit des réformes, elle les auroit obtenues ; l'ambition haineuse vouloit des destructions, elle les opéra. C'étoit la guerre que les députés apportoient, elle existoit déjà dans les opinions; ils ne faisoient que la déclarer : en effet, entre les privilèges qu'on ne vouloit pas céder, et l'égalité des droits qu'on vouloit établir, une lutte étoit inévitable '. Elle fut terrible, et il ne faut pas s'étonner de la faiblesse du gouvernement au moment delà crise, l'emploi de la forcené lui auroit pas
I. N'oublions pas l'esprit et les dispositions de tous les corps de la monarchie en 1788 ; l'esprit universel était rindépendance : clergé, noblesse, parlement, tiers-état, chacun voulait une extension de préroffatives pour soi et pour les siens, et la suppression ou la réduction de toutes celles qui
réussi. D'ailleurs, la force n'étoit plus à lui, elle étoit passée du côté de l'opposition. Je reviens toujours à cette idée : le tiers-état ne pouvoit plus être contenu dans ses limites, c'éfoit un fleuve qui débordoit. Cette portion intéressante de la nation Françoise, laborieuse, industrieuse, devenue riche , devenoit par là même plus indépendante. Elle ne pouvoit plus rester dans la clientèle des grands dont elle n'avoit pas besoin. Sa dignité eiit été blessée de leur patronage. Le mérite réel ne valoit-il pas des parchemins ? Et pourquoi donc des privilèges, quand les talents, les services, les lumières, le courage, l'attachement au prince éloient au moins égaux ? On ne pouvoit plus reconnaître de suprématie que dans la loi et le roi. C'étôit là le point où l'on étoit arrivé. Ainsi l'opinion, qu'on a justement appelée
lui étaient étrangères. La noblesse de province ne voulait plus supporter le joug de celle de la Cour; le clergé inférieur voulait entrer en partage des dignités du haut clergé ; les officiers et les sous-officiers de l'armée, partant des mêmes principes , tenaient le même langage , et les grands seigneurs trouvaient très-bon que le roi fût le maître absolu partout ailleurs que dans leur classe, où il voulaient être les compagnons plutôt que les serviteurs du souverain. Ue ce choc simultané de toutes les corporations, qui se heurtaient sur tous les points et ne se répondaient par aucun , il résultait dans les individus une apparence trompeuse d'unanimité pour des innovations tendant à quelque chose de semblable à un gouvernement libre, que chacun entendait et composait à sa manière. Celle du peuple grossier, qui n'analyse rien, était d'accepter, dans toute son étendue, dans tous ses excès, ce mot de liberté qui retentissait sans cesse à ses oreilles; mais, au milieu de toutes ces voix discordantes , une voix plus grave se faisait entendre , celle des gens honnêtes et éclairés , qui forme presque toujours l'opinion publique, et à laquelle le gouvernement pouvait donner toute l'activité de sa direction. Cette vo x, reproduite, à quelques exceptions près, dans les cahiers, devenait un vœu national dont la sanction était indispensable. Qu'a fait alors le gouvernement? Quelle a été son attitude? Pendant que tout s'agitait autour de lui , il hésitait, il attendait, il appelait tous les périls et n'en repoussait aucun. C'était aux trois ordres , inconci-
la reine du monde, faisoit la révolution. Mais la révolution n'auroit pas été à faire, si le pouvoirs plu, prévoyant, plus habile, avoit su donner en temps utile les satisfactions qup maintenant on lui arrachoit.
Loin de prévoir et d'écarter l'orage, il en avoit lui-même amassé les éléments. Ses torts ne datoient pas d'un jour. Au règne de Louis XIV brillant de gloire et aussi d'un faste qui coûta cher à la nation, succéda le règne de Louis XV qui ne sut ni gouverner son peuple ni se gouverner luimême. Ce furent les femmes et les courtisans qui s'en chargèrent. Sa régence avoit pris à tâche de démoraliser et de ruiner la France: les temps qui suivirent ne devinrent pas meilleurs. La corruption s'étoit enracinée ; la licence, qui avoit commencé par les mœurs, gagna les esprits; c'étoit
liables entre eux, qu'il abandonnait le soin de calmer des troubles qu'euxmêmes faisaient naître.
Aussitôt que les deux premiers ordres eurent entendu cette grande voix de la nation qui leur commandait des sarrifices, non-seulement les privilégiés , qui n'étaient plus rien , se persuadent qu'ils sont encore une puissance , mais ie roi et son conseil se le lersuadent aussi ; on se rattache plus que jamais à la constitution des trois ordres , dont le peuple et les partisans les plus modérés de la liberté ne pouvaient s'accommoder; et voilà le gouvernement en opposition nidi ifesie au vœu général, quoique son intérêt comme sa volonté fussent d"y condescendre, s'il l'avait osé. Dans cette lutte , dont la violence croissait à chaque instant , l'exaltation des communes, qui était celle de la masse 'lu peuple, les porta à se déclarer Assemblée nationale : usurpation téméraire qu'une sagesse courageuse [louvait encore réprimer en renonçant aux trois ordres , dont l'existence hostile et tuuiultueuse faisait craindre la dissolution des Etals. Mais on abandonne toute mesure sage pour employer la force , dont on ne peut , f'ont on m- sait user; on la montre prcriséuient pour dire : Mettez-vous en défense; et, dans cette vaine démonsiraiion, c'est la cour qui est vaincue sans avoir combattu , et qui se voue au discrédit , à l'humiliulion , en exaspérant tous les partis.
(Malouet, Mémoires, T. I, p. 329 et suiv.
beaucoup de la tolérer, d'audacieux écri vains rensei^nièrent. L'esprit de philosophie parut. Il est bâti sur l'orgueil. Il fit comparoitre devant lui et interrogea toutes les institutions; il étoit bien d'en élaguer les vices, mais il porta la hache au pied. Je ne sais quel est le grand penseur qui a 'dit que les peuples ne seroient heureux que quand la philosophie seroit assise sur le trône ; en vérité, l'essai que nous avons fait (le sa puissance ne donne guère envie de la voir monter si haut. Il est vrai que cette philosophie du dix-huitième siècle n'étoit pas, suivant sa définition, l'amour de la sagesse, mais toute autre chose.
Que faisoient pourtant les pouvoirs de l'Etat? Dormoientils au miheu de la tourmente? Non, mais ils ne savoient pas manœuvrer et tout alloit en dérive.Une main forte manquoit au gouvernail. Louis XVI, qui auroit été le père du peuple s'il avoit pu en être le maître, sembloit n'être monté sur le trône que pour y expier les fautes de ses prédécesseurs. Ce prince infortuné, digne de tant d'amour et d'éternels regrets, n'étoit pas né pour ces temps déplorables ; il eût fallut un roi de fer, et lui ne savoit exercer d'autre empire que celui delà justice et de la bonté. Voilà le Roi que des insensés ont appelé despote, que des furieux. ...11... Il est alfreux de penser que c'est au nom de la liberté que périt celui qui le premier avoit rompu les chaînes de la serviîudeM II avoit trouvé les parlements dans l'exil, il les rappela. Ces corps, qui se disoient et qui avoient été dans d'autres temps l'appui de la monarchie, se firent cette fois auxiliaires des factions. Les impôts les plus nécessaires furent refusés. Que faisoit-on dans le conseil du roi? Les ministres, divisés d'opinion, se perdoient dans les systèmes :
1. Louis XVI, en montant sur le trône , abolit la corvée dans ses domaines.
réduits à n'employer que des mesures faibles, ou à faire des coups d'État qui sont eux-mêmes un autre genre de faiblesse. Je ne suis point ici l'historien des faits, ils sont écrits par tout ; mais dans la complication des causes qui les ont amenés , j'en remarquerai une, pour ainsi dire, inaperçue , et qui suivant moi a produit le plus actif, le plus irascible des mécontentements. C'est encore de l'amour-propre et du tiers-état que je veux parler. Cette classe, comme je l'ai dit, n'étoit pas à sa place : elle tendoit à monter , elle supportoit difficilement le joug des supériorités légales. C'était bien pis d'avoir à souffrir les petites dominations personnelles. La haute noblesse jouissoit de sa dignité sans blesser personne. Il n'étoit pas encore venu à l'idée de la faire descendre de son rang illustre. Les prérogatives qu'elle avait acquises par ses services , la gloire et le temps les avoient consacrées. Mais la noblesse d'hier, dont on avoit vu l'origine, n'inspiroit plus les mêmes égards ; et puis ces nobliaux , surtout dans les provinces, se pavanoient, se haussoient pour ainsi dire , mépi'isoient sans distinction tout ce qui n'étoit pas noble, s'imaginant sans doute que la fierté étoit aussi un insigne et qu'elle attiroit des respects. Pauvres gens, qui se faisoient détester, sans se faire valoir. Le tiers-état s'irritoit de leurs privilèges. Telle étoit la disposition des esprits, lorsqu'en 1778, je crois, et sous l'administration de M. de Ségur, ministre de la guerre, parut l'ordonnance du roi qui ne permettoit qu'aux nobles l'avancement dar)^ le service militaire ; le grade d'officier ne pouvoit plus être donné à un roturier : ainsi un nouveau Cheoert ne deviendroit jamais lieutenantgénéral des armées. Cette décision ne pouvoit être rendue plus mal -^ propos. On ne voyoit donc pas les circonstances, on ne tenoit pas compte de ropini(m , on marchoit en contre-sens des idées nouvelles qui faisoient irruption de toutes
parts. En les coin{)rimant, oji préparoit une explosion ; elle éclata en 1789.
§1- DE l'assemblée constituante.
C'est une chose curieuse que l'histoire des États généraux en France. Convoqués dans des temps de besoin ou de crise, le gouvernement leur demandoit des secours qu'ils donnoient, ils lui demandoient des réformes dans l'administration ; la diminution des charges publiques, le redressement des torts, des abus, c'était le chapitre des vœux qu'on appeloit alors les doléances^ et ces doléances dormoient longtemps dans les cahiers, avant qu'on fît droit à quelques-unes. On votoit alor.-> paro/'rf?'es; les trois ordres n'avoieiit pas en tout les mêmes intérêts, leurs vœux ne pouvoient donc pas être unanimes, et c'est dans cette divergence que le gouvernement prenoit sa force, s'appuyant suivant les circonstances sur le peuple pour contenir l'ambition des grands, et sur ceux-ci pour réprimer l'exagération des prétentions populaires. Sagesse de nos pères, retirez-vous devant la philosophie moderne, regardez crouler votre édifice, et venez méditer sur ses ruines. Il n'y a plus d'États généraux. Ceux de 1789 ont bien été convoqués pour délibérer par ordre, ils voteront par têtes. De leurs éléments réunis et confondus se formera une assemblée unique qui s'appellera Assemblée nationale, qui plus est, Assemblée constituante, et qui en effet va faire une constitution, eh proclamant que jusqu'à elle la monarchie n'en avoit pas encore eue. Il est vrai que cette monarchie avoit duré quatorze siècles avec ses institutions gothiques, et que celles-ci sorties l'es conceptions les plus sublimes ira bientôt avec le roi, s'engouffrer dans une république.... N'importe,
il faut essayer, il faut voir, les faiseurs vont se mettre à l'œuvre avec un enthousiasme que la nation mieux instruite n'auroit pas partagé.
J'expose brièvement les faits.
Après la fusion des trois ordres, le tiers-état se trouva en majorité, et, dans toute Assemblée, la majorité fait la loi. La loi fut bientôt faite. Dans la fameuse nuit du 4 aoiît 1789, tombèrent, comme sous la hâche, toutes les redevances féo iales. Plusieurs familles se réveillèrent ruinées. C'était pourtant justice de supprimer de prétendus droits, qui avoient pour origine l'abus de la puissance féodale. C'étoit encore une conséquence <ie faire disparoître les effets d'une cause qui ne subsistoit plus: la noblesse fut supprimée.
L'État avoit besoin d'argent, le clergé étoit riche, le clergé va payer. A quoi bon ces bénéfices, ces riches abbayes, ces moines opulents et fainéants? Ils possédoient les deux tiers des terres , et comment les avoient-ils acquises? Par des abus d'influence ou de pouvoir ; ils promettoient autant de biens dans le ciel qu'on leur en abandonnoit sur la terre, c'étoit donc la superstition (\m les avoit enrichis. Tout cela étoit bon à reprendre et ne pouvoit venir plus à propos. Ainsi se trouva comblé et dix fois au delà ce déficit de 55 millions que le ministre Necker avoit découvert comme un gouffre, sur les bords duquel assis, il envoyait ses jérémiades à toute la France.
Par ces deux mesures seules, l'Assemblée se donnoit une immeiise popularité. Elle consolidoit la fortune des rentiers, i-endoit le crédit à l'Éiat, et, ce qu'il ne faut f)as oublier, satisfaisoit l'amour-propre national, puisque la barrière (les privilèges n'existoit plus, et que désormais il n'y auroil plus de distinction entre les citoyens que celle des talents, et, disait-on aussi, des vertus.
On ne peut dire avec quel enthousiasme furent accueillis ces décrets. De ce moment , ce ne tut plus le roi, ce fut l'Assemblée qui régna. En effet, en sa qualité de constituante , elle disoit réunir tous les pouvoirs. Elle reconnoissoit bien que le pouvoir exécutif appartenoit au roi. Mais c'est elle qui alloit le lui donner, et vraiment le lui faii'e, car tous avoient cessé devant elle.
Ici l'on ne peut se défendre d'étonnement , et l'on se demande comment ces députés, simples mandataires pour apporter les vœux de leurs provinces, s'étoient tout-à-coup transformés en pouvoir suprême et même unique? C'est qu'en se déliant de leurs mandats ils n'étoient plus députés de telle classe, de telle province; tous réunis, ils se disoient représentants de la nation, en sorte (]ue c'est la nation qu'il faut voir dans leur enceinte, c'est elle (jui va vouloir et agir pour eux. A présent il faut se reporter à ce principe alors en faveur, que tout pouvoir vient du peuple, et Ton ne trouvera plus extiaurdinaireque ses représentantsl'exercent, ou le délèguent à leur plaisir. Encore si l'Assemblée eût fait un bon usage de la puissance qu'elle s'arrogeoiti Mais !a modération est la vertu difficile du caractère français, elle s'allie rarement avec la force; et puis cette assemblée brillante de talents divers étoit, comme on l'a vu depuis, inexperte en politique ; elle ne pouvoit pas juger l'etfet de ses innovations hardies; elle avoit pris le fardeau immense de tout créer, après avoir tout détruit; enfin elle étoit poussée, entraînée par le mouvement même qu'elle avoit donné.
Suivons les événements.
Le roi et l'assemblée vont se transférer à Paris. Versailles deviendra désert. Il pourra aller méditer dans son jeu de paulme sur les causes de l'écroulement de toutes les grandeurs qui le reraplissoient, et qui se retirent, comme l'eau
— Gide la nier d'un port qu'elle veut abandonner. Ce n'étoit pas volontairement que le roiquittoit sa résidence ordinaire, mais déjà il n'étoit plus maître de sa personne. Le peuple de la capitale s'est ébranlé, cent mille hommes de la gardenationale l'accompagnent, le général la Fayette est à leur tète, il voudra diriger le flot qui l'entraîne, et préserver la famille royale du dangerdont elleest menacée. Maisquidonc a arraché ce peuple de ses foyers, de ses f'auxboui'gs? Allez le demander à ceux qui le trompent , à cette assemblée qui dit qu'elle n'est pas/<ére,qu'elle délibère sous les poignards, sous le sabre du régiment de Flandres. Ce peuple est exaspéré, et comme si ce n'étoit pas asRczdeson patriotisme en alarmes, on lui a préparé la famine. Le séjour du roi à Paris lui amènera du pain'. Voilà donc le roi, la reine, la famille royale, les députés, le peuple, revenant pêle-mêle à Paris, premier spectacle que donne la démagogie qui prélude à de plus sanglants excès. Le peuple apprit à connoître sa force dans les deux journées des 5 et 6 octobre; il s'en est bien souvenu depuis.
Cependant l'assemblée, établie au Carrousel dans la salle du manège, reprend tranquillement ses travaux. Je dirai, sans déroger à la gravité de mon sujet, qu'elle fit une première révolution à Paris, ce fut de retarder l'heure des diners. On ne se mit plus à table qu'à six heures, pour attendre les convives députés , politiquer et disputer avec eux. Dès ce moment la gaieté française fut bannie des repas ; on avoit tant à penser, qu'on ne rioit plus; on ne chanta plus au dessert.
Des changements d'une autre importance eurentlieu dans toutes les parties de l'administration ; il seroit trop long de les énumérer, j'en puis donner l'itiée en deux mots;' il ne
1. Le peuple disoit sur la route en désignant le roi , la reine et le dauphin : « Voilà le boulanger, la boulangère et le petit mitron. »
resta pas pierre sur pierre de l'ancien édifice : le sol même ne se reconnut plus, car ses divisions, ses dénominations furent changées, les provinces devinrent départements. Les provinces conquises annexées à la France par des traités, perdirent le fruit de leurs capitulations, elles furent mises au niveau des autres. L'administration, la justice, la finance, l'armée reçurent une organisation nouvelle. Le clergé luimême eut sa constitution civile; la France enfin eut l'air d'être une jeune nation.
il étoit bien impossible que des changements si multipliés, si graves, se fissent sans secousses. La paix publique en fut ébranlée, des insurrections éclatèrent, la sagesse de l'assemblée fut obligée plus d'une fois d'appeler la force à son secours. Cette force, elle ne pouvoit plus la demander au roi à qui elle l'avoit ôtée; elle ne pouvoit pas l'attendre del'opinion qu'elle avoitdivisée; ses institutions néesd'hier, avoient elles-mêmes besoin d'appui , et le peuple qui avoit désappris l'obéissance, étoit devenu plus difficile à gouverner que jamais. L'assemblée n'en poursuivit pas moins sa tâche; il faut lui rendre cette justice que, dans les plus grandes crises, elle conservoit du calme et de la dignité. On l'eût prise à certains jours pour un Sénat romain.
Cependant la discorde étoit au dedans et au dehors. La noblesse qui n'étoit plus noble, ne pouvoit concevoir ni supporter son changement d'état. Le clergé, dépouillé de ses biens, ne goûtoit pas beaucoup les préceptes de pauvreté qu'on tiroit du temps des apôtres, et puis il étoit blessé dans ses croyances. L'assemblée, qui avoit la rage de faire des constitutions, en avoit fait une pour lui. C'étoit porter la main à l'encensoir. Ainsi voilà deux partis créés dans l'Église, comme ils existoient déjà dans la nation, l'un de prêtres assermentés, l'autre de prêtres qui nevoulurent pas se soumettre à prêter serment, et qui plus tard payèrent
cher leurs scrupules. C'étoit une conséquence que les fidMcs se partageassent à leur tour.
Que pouvoit le roi au milieu de cette perturbation générale? Rien. Fatigué enfin de sa position qui manquoit de puissance, de dignité, même de liberté ; réduit à cette extrémité ou de sanctionner des décrets qui lui paroissoient injustes, ou de leur opposer son veto dont l'exercice devenoit tous les jours plus dangereux, le roi tenta de se dérober par la fuite à cette indigne oppression. Ses intentions étoient pures, aucune idée de vengeance ne pouvoit entrer dans son cœur; il n'alloit pas appeler contre son peuple les puissances étrangères; roi et toujours père de ce peuple divisé et opprimé lui-même, il ne vouloit que sortir de Paris et trouver dans une de nos places fortes l'indépendance qu'il avoit perdue dans la capitale. On connoît les événements de ce fatal voyage; le roi ne put arriver à Montmédy ; arrêté à Varennes, il fut ramené à Paris et réintégré dans ce château des Tuileries dont il devoit sortir plus tard pour entrer dans la prison du Temple.
De ce moment, l'assemblée put ce qu'elle voulut. Ce n'étoit plus désormais que d'elle-même qu'elle devoit recevoir des limites. Cette assemblée n'avoit jamais eu dans la pensée qu'elle préparoit le malheur de la France : loin de là, elle croyoit trouver dans sa restauration le principe de toutes les prospérités. Les hommes sages et instruits qui se trouvoient en grand nombre dans son sein, qui n'avoient pas partagé l'enthousiasme des idées w/^ra-libérales, essayoient de la faire revenir à des mesures justes et modérées. On sentit qu'on avoit été trop loin. Un comité dit de révision fut créé, et dutfaire un rapport sur les changements et modifications dont les lois rendues et la constitution elle-même pouvoient être susceptibles. Mais il n'étoit plus temps; cette sagesse étoit tardive; aux yeux des esprits dé-
liants et prévenus, elle passa pour crainte ou trahison. Comme ce sculpteur de la fable qui tomba à genoux devant le dieu qu'il avoit fabriqué , l'assemblée dut s'incliner devant son ouvrage , et laisser au temps à en faire justice.
Au nombre de ses fautes, on en voit sortir deux qui sont capitales.
La première,d'avoir placé dans le corps législatif l'initiative, c'est-à-dire la proposition des lois, et d'avoir réduit le pouvoir exécutif à un simple veto^ à la faculté de rejeter les projets de loi que l'autre pouvoir présentoit à sa sanction.
La seconde, de n'avoir pas divisé le pouvoir législatif en deux Chambres, afin que les décrets, passant de l'une à l'autre, fussent élaborés, préparés par une plus mûre discussion, et devinssent ainsi le vœu d'une assemblée, et non l'opinion d'un parti.
Le pailement d'Angleterre avec sa Chambre haute et sa Chambre des communes pouvoit servir de modèle ; mais l'Assemblée nationale française avoit un profond mépris pour les choses existantes; elle avoit la manie sans avoir le génie de la création. Elle qui n'avoit irouvé,rien de bon à prendre dans les institutions nationales, étoit bien éloignée d'emprunter quelque chose à une nation étrangère; bien difterente en cela de ces Romains qui avoient interrogé la sagesse de la Grèce, pour la confection de leur lois.
Cependant, rien n'étoitplusnécessaireque la composition du Corps législatif en deux Chambres. Combien de mauvais projets de loi seront improvisés par une assemblée unique, toujours ardente, parce qu'elle est française, par uneassembléequi elle-même ne sera pas toujours libre, et qui peut se trouver sous l'influence, sous le joug d'un parti qui la dominera dans son sein, ou la commandera du dehors ! La Ré-
volution aprouvéquesi leFrançaisaéminemmentlecouiage militaire, le courage civil lui a souvent manqué. Chose incroyable, mais vraie: la peur a, dans toutes les crises, exercé son pouvoir lâcheet honteux, et le farouche Z)an/orî, en disant que pour faire une révolution en France, il ne falloit que de l'audace, connoissoit bien l'état du pays. Mais supposons une assemblée libre, et qui n'étoit plus l'Assemblée constituante à la fin de sa session : la proposition des lois ne peut lui appartenir sans de graves inconvénients. Si le roi refuse d'accepter, c'est le roi qui a tort, et pourquoi ? C'est que des représentants du peuple connoissent ses besoins et sont censés agir essentiellement dans ses intérêts: c'est que des projets de loi sont le résultat des plus savantes discussions auxquelles le roi ne peut répondre que par deux mots qui ne prouvent rien : Je refuse: c'est que ces refus, quand ils deviennent fréquents,sont bien vite imputés à mauvaise volonté, qu'ils arrivent infailliblement à provoquer la défiance, la haine du pouvoir royal, la déconsidération, le mépris de la personne sacrée du roi '. L'événement a constaté ces effets déplorables.
J'ai dit qu'une assemblée pouvoit n'être pas libre, et que la constituante nel'étoit plus dans les derniers temps de sa session. Elle aura donc ôté la liberté au roi pour perdre la sienne? Oui, et voilà ce qui arrive quand les limites de chacun des pouvoirs ne sont pas respectées. Il n'y a plus alors de droits, il ne reste que la force qui réside toujours dans la multitude, et qui, en dernière analyse, y aboutit. Voyez en effet le pouvoir descendre du roi à l'assemblée, de l'assemblée au peuple ; de la classe du peuple éclairée et
1. Le temps va bientôt venir où le peuple appellera le roi et la reine M. el M^e Veto ; en d'autres termes, ceux qui s'opposent à ce qu'il soit heureux.
{Noie de l'auteur.)
qui pourroit encore gouverner, à la populace qui n'a que des passions violentes et des idées grossières. Le tiers-état avoit vu l'aristocratie dans la classe privilégiée; le peuple la trouvera dans la classe de la bourgeoisie. Celui qui possède sera un aristocrate pour celui qui n'a rien, et les attaques à la propriété seront aussi naturelles, que l'avoient été les combats de celle-ci contre les privilèges.
Depuis longtemps, l'assembléeétoit dominéepar la société des Jacobins. Prononcer le nom de cette secte fameuse, c'est rappeler les erreurs, les fureurs, les crimes de la Révolution. Ramas d'ambitieux, de têtes ardentes, foyer d'enthousiasme et de patriotisme en délire, c'étoit dans son club que la démagogie forgeoit ses chaînes pour asservir toute la France. C'étoit elle qui préparoit et enlevoit les décrets à une assemblée qui n'exprimoit plus les vœux de la France, mais les siens. Elle compfoit parmi ses chefs des hommes perdus de dettes et de mœurs, des hommes qui deviendront depuis des coquins obscurs, ou des scélérats fameux : l'hypocrite Robespierre, le farouche Danton, l'affreux Couthon, Bai^rhe que la peur rendra féroce, et le tigre Marat qui avoit une soif inextinguible du sang humain. Voilà les dieux infernaux devant lesquels il faudra un jour que la France se prosterne, sans pouvoir les apaiser par des sacrifices!
Il ne faut pas s'étonner de l'ascendant que prenoitdès loi's lasociété jacobine. Elle étoitfortementorganisée pour le mal. Ses ramifications s'étendoient dans les départements. Les villes , les villages même avoienl leur société , qui correspondoit avec la société mère de Paris : celle-ci empoisonnoit ses journaux périodiques de faits propres à égarer, à échauffer les esprits, et Dieu sait avec quelle avidité cette manne envoyée de la capitale, étoit dévorée par les affiliés de province!
L'Assemblée nationale, ne pouvant plus gouverner l'opi-
nion, dut se retirer deVant elle. Elle convoqua ses successeurs ; et comme si elle devoit linir comme elle avoit commencé, par des fautes, elle déclara ses membres inéligibles à l'assemblée future. Ainsi l'ouvrier déserta son ouvrage,et la constitution naissante fut livréeàdes hommes nouveaux, qui alloient secouer fortement l'édifice, et s'écraser sous ses ruines.