‹ Mémoires d'un baiserChapitre 2 sur 3 · PUBLIC LIBRARY · texte numérisé non relu

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I A8TOR, LENOX- AND 1 TILDEN FOU N DATIONS 1 ^ 1932 L

V toW

Je suis né de parents pauvres, mais amoureux.

Je vis le jour dans la forêt de Fontainebleau, il y a à peu près deux cents ans. Oui, il y a bien cela, au moins.

Gemme ne disent plus les romanciers, c'était par une belle matinée de printemps. Le soleil dardait ses rayons d'or sur les arbres et semblait boire amoureusement la rosée qu'une belle nuit venait de déposer sur les feuilles vertes.

Les oiseaux chantaient sans savoir pourquoi.

Les frelons grognaient sans savoir de quoL

Oh! le beau soleil, les belles feuilles, les beaux oiseaux I

Mon père, Jean le Perdu, un beau gars de dix-huit ans,passait avec inquiétude sa tête à travers un buisson. Ses yeux cherchaient craintivement dans l'espace. Le moindre bruit le faisait tressaillir. N'apercevant rien, il sortit de sa cachette et secoua les feuilles et les branches qui, accrochées à sa chevelure blonde, le faisaient ressembler à un Sylvain égaré.

Je suis obligé d'avouer à ma grande mortification que mon père venait de tendre des pièges aux lapins du roi et qu'il était fort en peine de savoir s'il n'avait pas ^té aperçu par les gardes.

Rassuré par un examen attentif, il alla s'asseoir sur

l'herbe à cinq cents pas du buisson. Là, il prifodns son sac un gros morceau de pain noir auquel ses deiits blanches livrèrent un combat dont le succès ne fut paB un instant douteux.

Comme il achevait son repas frugal, une voix douce, mais pleine de sauvagerie, se fit entendre au détour du sentier voisin. C'était ma mère qui chantait le Capitaine galant, une vieille chanson du temps du roi H^ri.

Qaand la belle fat an boiS; Elle vit le capitaine; Vers elle il marcha toat droit.

Quand la belle fat au bois, Il lai dit : « Belle inhumainei

Belle inhamaine, Je veux vivre sons tes lois. »

Mon père dit à la jeune fille :

— ^ Bonjour, Marcelle.

Ma mère répondit de sa plus douce voix r

— Bonjour à vous, Jean.

— Ne vous reposez-vous point, Marcelle?

' — Si bien, Jean, répondit ma mère en déposant sur

le gazon une corbeille remplie d'herbes de toute

^rte.

' Et elle s'assit à son tour.

L'histoire de mes parents était bien simple.

Mon père était un enfar^t trouvé, et, à cause de <îela, on l'appelait Jean le Perdu.

Il ne connaissait et n'aimait que trois choses au monde :

4 MÉMOIRES d'un BAISEB

La chasse, parce que le destin l'avait fait naître braconnier ; Ma mère, parce qu'il avait dix-huit ans; La liberté, parce qu'il était homme.

Marcelle, ma mère, était une pauvre enfant sans parents, qu'une affreuse vieille avait recueillie sous prétexte de charité. En réalité, elle se servait de ses jeunes jambes et de ses jeunes bras pour récolter dans la forêt des simples qu'elle vendait aux apothicaires de la ville.

Ma mère chassait les mauves et les violettes comme mon père chassait les lièvres et les lapins.

La vie est une éternelle chasse.

Chacun chasse à quelque chose : qui à l'argent, qui à l'amour, qui aux honneurs, qui à la renommée, qui aux illusions, et vous, madame, en lisant mes Mémoires, ne chassez-vous pas à la distraction pour chasser l'ennui?

En dehors de la loi commune, presque séparés du reste des mortels, mon père et ma mère s'étaient rencontrés dans la forêt. Leur âge et la similitude do leur position les avaient rapprochés, et sans s'en dou-

ter, ils s'étaient pris à s'aimer de tout leur cœur. Comment auraient-ils su qu'ils s'aimaient? Ils ne connaissaient pas même le nom de Tamour. Ils s'aimaient sans savoir pourquoi, comme les oiseaux chantent.

Cet amour pur aurait duré bien longtemps, peutêtre toujours, — Dieu est grand! — Par malheur, le sort voulut que ma mère se trouvât dans la forêt un jour que deux caporaux du régiment de Navarre y chantaient, après ripaille, la chanson du Capitaine galant»

— Marcelle, dit mon père, pourquoi chantes-tu toujours la même chanson?

— Dame! répondit ma mère un peu humiliée, je n'en sais pas d'autre.

— On en fait.

— Je ne saurais ; et toi ?

— Moi, si.

— Pour voir un peu, Jean?...

Mon père ne se fit pas prier : il se mit à chanter, sur Tair du Capitaine galant^ une manière de chanson qui ne laissait pas d'être intéressante. C'était un drame naïf et simple comme un pâtre peut en maginer.

• Un braconnier surpris par des gardes était traîné en prison. Le roi passait, fort mécontent de n'avoir rien tué à la chasse :

— Fais-moi tirer un chevreuil avant la nuit et je te fais grâce, disait-il au prisonnier.

Le jeune homme guidait le roi et faisait lever devant lui chevreuils et daguets à plaisir. Le roi ravi lui faisait grâce et lui donnait un bel habit bleu de veneur, une veste écarlate toute galonnée d'argent.

Comme le Bourgeois gentilhomme, Jean le Perdu faisait de la prose sans s'en douter; mais, pour des vers, il n'y fallait pas compter.

Ma mère, qui ne savait pas feindre, dit :

— J*aime mieux la chanson du Capitaine galant.

— Pourquoi? fit mon père, blessé dans son amourpropre d'auteur.

— A cause du Baiser qu'elle ne veut pas lui rendre.

— Pourquoi ne veut-elle pas lui rendre son Baiser, à ce capitaine?

— Je l'ignore, moi.

— Si je te donnais un Baiser, à toi, Marcelle, me le rendrais-tu ?

8 MÉMOIRES d'uH BÂISBB

— Je crois que oui.

n se fit un long silence, et le brait de deux cœurs battant avec force troubla le calme de la forêt. Tout à coup mon père prit les mains de ma mère et les serra avec une ardeur sauvage.

— Tu me fais mal, Jean! s'écria la ieune fille» ta me tords les doigts.

— Viens, dit Jean à voix basse, viens.

— Non.

— Si.

— Non.

— Viens, que je te touche de mes lèvres, viens, je t'en supplie I...

Les yeux de Marcelle se fermèrent à demi. Un rayon de soleil, slrradiant à travers les arbres, vint illuminer son visage hâ1é,^qui parut resplendissant.

Les fleurs du printemps exhalaient leurs parfum les plus pénétrants, Therbe frissonnait, les oiseaux gazouillaient avec frénésie, la nature entière chantait la Marseillaise de Tamour, et...

Et il est des gens dans le monde assez sots pour se figurer qu'il suffit de remuer les lèvres sur la joue ou sur le front de quelqu'un pour lui donner un Baiser.

Vraiment, on n'est pas plus simple ; il faut vivre dans notre siècle d'impureté, de corruption, de progrès et de perfection pour trouver tant de naïveté.

Avant de poursuivre le récit de mes aventures, il est de toute nécessité que j'explique ici ce que c'est qu'un Baiser, un vrai Baiser.

Le nombre des Baisers qui circulent dans le monde

est plus restreint qu'on ne le pense. S'il y en a mille,

fO BIÉBIOIRES d'un BAISER

c'est tout au plus. J'en parle sciemment, je les ai tous connus dans ma longue carrière ; nous nous sommes rencontrés sur bien des visages.

— Quoi! direz-vous, mille Baisers pour tant de milliards de créatures humaines qui s'aiment et se mordent depuis plus de cinq mille ans, c'est bien peu : tout le monde n'a pas dû en avoir sa part I

Oui, madame, mille à peu près, si je n'exagère. Je vois que vous souriez en vous rappelant qu'à vous eule vous en avez donné dix fois plus. Je ne vais pas à rencontre de cette vérité, que vos lèvres de roses rendent évidente. Seulement, ce que vous ignorez sans doute, car vous avez aimé de bonne foi, c'est que, dans les vingt mille Baisers que vous avez donnés, il y en avait tout au plus trois de vrais... — En voulez-yous quatre? Les autres. . . ma foi,.les autres, c'était du remplissage.

Figurez- vous bien, monsieur, et vous aussi, madame, que Dieu n'a pas prodigué les bonnes choses. Sans être avare, il fait les honneurs de la création comme ferait un seigneur bien élevé, mais voilà tout.

Il a dit à l'homme : « 11 n'y aura pour toi cju'un

MÉMOIRES d'un BAISER H

amour, qu'une femme, qu'une jeunesse ; » comme il avait dit à la nature : « Tu n'auras qu'un soleil. >

Les Baisers sont les étoiles de Tamour.

Quoi qu'en disent les sots, le nombre des étoiles est limité.

Il est une étoile qu^on nomme l'étoile de Vénus, il est un Baiser qu'on appelle le Baiser de Judas. .

Comme l'étoile de Vénus au ciel, le Baiser de Judas sur terre apparaît souvent, mais c'est toujours le même Baiser, comme c'est toujours la même étoile.

Le Baiser d'amour se transmet, et votre fils embrassera sa fiancée comme vous aurez embrassé sa mère.

Malheur sur vous et sur votre postérité, A votre Baiser conjugal n'a pas été pur!

Ne vous êtes-vous pas étonné souvent en voyant une jeune fille bien née s'habiller comme une lorette et agir comme une femme de chambre ? Demandez donc à son père, je vous prie, où il avait promené ses lèvres avant de les imprimer sur celles de sa femme, quand sa mère vint la lui conduire par la main dans la chambre nuptiale ?

Le Baiser d'adieu , le Baiser d'ennui » sont frcres.

Le Baiser de paix serait le premier de tous les Baisers, si le Baiser d'amour n'existait pas. Pourtant, Tamour, c'est la guerre.

La vraie vérité, c'est que les Baisers naissent comme les hommes; il leur faut un père et une mère pour les créer.

Plus heureux que les hommes, les Baisers ne naissent point d'un mariage de convenance; aussi ne sont-ils ni maigres, ni pâles, ni rachitiques, ni scrofuleux, ni épileptiques.

Un Baiser ne saurait naître ailleurs que sur des lèvres chastes et amoureuses, sur des lèvres vierges entre toutes, n'ayant jamais donné de ces faux Baisers qui courent le monde et qu'on cote à la valeur d'un louis ou d'un dédain.

Un jeune homme comme mon père rencontre un jour une jeune vierge comme la pauvre Marcelle, ma mère, et un Baiser naît pour l'humanité. Ce n'est pas un mirac.e, c'est un sourire des anges, tout le monde en profite.

Ce jour-là, il n'y a rien de changé sur terre, il n'y a qu'un Baiser de plus; mais il semble qu'une nouvelle source de bonheur vienne de jaillir, et Thumanité se réjouit.

L'humanité se réjouit, l'air est plus pur, le ciel plus bleu, les femmes sont plus belles, parce que ce 8aiser à peine né sera donné, rend a , pris, repris, volé, restitué pendant des siècles ; les bons Baisers vivent longtemps. J'ai été, sur la joue d'une jeune fille, le compagnon d'un vieux Baiser qui était resté deux heures sur les épaules delà belle Cléopâtre. Pauvre vieil invahde du sentiment, il se l pouvait mal toutes les fois qu'on parlait de serpents devant lui.

J'en ai connu un autre... Mais à quoi bon vous conter cela? Maintenant que vous savez ce qu'il faut pour qu'un Baiser naisse, revenons, je vous prie, à mes parents, qui attendent sur l'herbe en grand émoi.

Ifa mère, Marcelle, avait senti un sublime tressaillement. Ses lèvres roses étaient devenues rouges ; les yeux à demi fermés, elle laissait tomber en arrière sa tète troublée, que mon père soutenait dans ses bras.

Je venais de nadtre au monde.

11 se fit un grand silence; mon père s'enivrait' en regardant la jeune fille.

-^ Marcelle, dit-il, je suis las de vivre loin de toi

et de te voir la servante de cette vieille avaricieuse qui n'est point ta mère.

— Elle m'a recueillie et a partagé son pain avec

moi ; il ne faut pas être oublieuse du bien qu^on a reçu, répondit ma mère.

— Ne lui as-tu pas payé vingt fois son vieux pain noir et dur? Marcelle, viens avec moi dans la forêt, je te ferai un lit de feuilles Tété, de mousse l'hiver ; la grotte au thym sera ta maison. Au lieu de chasser les lapins, je tuerai des chevreuils, et tu auras des robes comme Jeanne, la fille du garde.

— Non, répondit Marcelle; ce n'est pas que je méprise ce que tu m'offres; mais, vois-tu, Jean, j'ai toujours pensé qu'il ne faut pas prendre le bien du prochain , ça porte malheur.

— Qui donc prend le bien d'autrui ?

— Toi ; ne voles-tu pas le gibier du roi!

— Le roi n'est pas mon prochain, fit Jean avec un regard farouche. Le roi n'est qu'un homme comme moi, qui dit : aDieu m'a tout donné, les bois, les forêts, les rivières, le gibier, tout, tout. » Ce n'est pas vrai, ça ; vois- tu, Marcelle, c'est lui qui a tout pris et il a dit aux seigneurs qui l'entourent : a Quand on vous demandera à qui sont les palais, les forêts, les chemins, les ruisseaux, répondez :« C'est au roi.» Si vous faites cela, je vous donnerai votre part. » Et eux disent :

18 MÉMOIRES D UN BATSKB

aCeciestauroi, » et, chaque jour, il viennent et Ini

ellent ses promesses. ■ Nous avons fait ce que . vouliez, donnez-nous encore quelque chose. » D donne toujours, toujours, et eux ne sont jamais ents ; c'est là sa punition, au roi. Coraprends-tu ? Eh bien, à moi, il ne me donne rien, je prends. rends, parce que Dieu a fait la terre pour tous ses nts, nobles ou vilains. C'est le berger d'Apret qui m'a dit cela, il n'a jamais menti.

- Il a menti! il a menti! s'écria ma mère, il a ti, je le sais bien, moi. L'autre jour.àléglise, le

a lu le livre de Pieu, où il est écrit : o Rendez à r ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui esta 1 ; :S et M. le chapelain a bien eipliqué que César, ;it le roi, et qu'il fallait payer la taille. -Puhl... fitJean, le roi ne se nomme pas César, il pelle Louis.

- Je ne sais pas te dire, moi ; mais, si tu avais et U. le chapelain t'aurait bien fait comprendre.

- Je vois, reprit Jean avec tristesse, que ta ne ! pas vivre avec moi.

- Si, mais viens plutôt à la ville ; tu es fort, tu ailleras, le taillandier te prendra pour apprenti.

MÉMOIRES d'un BAISER id

Tiens I si tu savais comme je tremble pour toi I A chaque heure du jour, j'ai peur qu'on ne te surprenne, et souvent, la nuit, je ne dors pas.

— Me prendre, moi ? fit Jean en riant. Je les en défie bien. Je connais la forêt mieux que toute la vénerie du roi et les gardes ensemble. Ne crains rien jamais, ajouta Jean.

— Alors, adieu.

— Marcelle, rends-moi mon Baiser?

— Non.

— Je le veux !...

Comme j'étais resté sur les lèvres de ma mère, je pus considérer à loisir Fauteur de mes jours.

C'était un étrange garçon ; ses désirs le brûlaient ; ses yeux étaient remplis d*une ivresse sauvage; ses mouvements, quoique brusques et saccadés, avaient toutes les grâces de la force.

La résistance de Marcelle Texaspérait. C^était d'une voix étranglée et presque menaçante qu'il avait dit : a Je le veux 1 d

Ma mère restait calme devant cette colère, qu'elle connaissait sans doute, qu'elle aimait peut-être; les

20 MÉMOITIES d'uN BAISER

femmes sont ainsi : elles aiment la force parce qu'elles sont la faiblesse.

La colère sauvage de mon père allait atteindre son paroxysme. Soudain, son visage prit une teinte inquiète. Il tendit le cou, prêta l'oreille.

— Quelqu'un!... fit-il en se levant brusquement.

— Sauve-toi, Jean! dit ma mère effrayée; c'est le capitaine des chasses.

— Me sauver?... fit mon père. Point ne le ferai ; je ne crains ni le capitaine ni personne.

Un beau seigneur brodé arrivait au petit galop, monté sur un beau cheval aux formes admirables, quoique un peu fortes; les panaches blancs de son feutre jouaient dans Fair et se mêlaient aux rubans couleur de feu qui ornaient ses épaules; de loin, on aurait dit des pigeons amoureux retenus par des lacs d'amour. Ce gentilhomme avait le visage épanoui et souriait aux gambades d'un magnifique lévrier d'Ecosse, qui le précédait sur la route.

— Il n'a pas l'air méchant, dit ma mère en tremblant.

22 MÉMOIRES d'uN BÀTSER

Les femmes, lorsqu'elles ont peur, cherchent toujours à rassurer les autres.

Tout à coup une pâleur mortelle couvrit son visage et ses yeux se remplirent de larmes.

— Ah ! s'écria-t-elle, je te l'avais bien dit, sauvetoi!...

Jean, pareil à une statue, restait immobile, ouvrant de grands yeux terrifiés.

— Corbleu ! morbleu I têtebleu ! criait le beau gentilhomme, qui n'était plus qu'à vingt pas des jeunes gens; la peste soit du pendard, voleur et mauvais drôle ! — Tau I tau ! Phanor, mon beau, apporte I...

Le lévrier Phanor était la cause bien innocente de la frayeur de mes parents et de la colère du capitaine. En faisant son métier de chien, il avait trouvé un lapin râlant dans un collet et il s'en était emparé. Du bout de sa gueule essoufflée, il le secouait bruyamment, orné du naïf piège qui avait été l'instrument de son supplice.

— Mille millions de diables verts I continua le cavalier, nous allons voir.

D'un coup d'éperon, il fit bondir son cheval, qui partit comme un trait, et s'arrêta dressé sur les jambes

IMÉMOiRKS D*UiN BAISER 23

de derrière près de Marcelle épouvantée. Jeaû avait disparu.

— Holà 1 mendiante, gare-toi ! cria le cavalier.

— Ah ! monseigneur, monseigneur, dit la jeune fille en tombant à genoux au beau milieu du sentier, tuez-moi, mais ayez pitié de lui.

Le gentilhomme, quelque peu radouci, mit pied à terre.

— Ça, petite masque, dit-il, tu aimes donc bien ton frère, pour risquer de te faire écraser pour lui?

— Ce n'est pas mon frère, monseigneur, ne vous déplaise, répondit Marcelle.

— Il me déplaît fort, vilaine!... Si ce n'est ton frère, c'est ton amoureux.

— Ah I non, monseigneur.

— Bon! si ce n'est ni l'un ni l'autre, laisse-moi passer, ou, par la mordieu !...

— Monseigneur, reprit la jeune fille en retombant à genoux, c'est mon frère, mon amoureux, tout ce qu'il plaira a Votre Seigneurie, mais ne lui faites pas de

mal.

— Au diable!... quel mal veux-tu que jelui fasse?,.. je le ferai rouer de coups et pourrir en prison, voilà

tout, ton Tircis crasseux et voleur, entends-tu bien, " mademoiselle la Rosière !...

Ma mère fondait en larmes. Le capitaine reprit en souriant :

— Bon ! voici cette nymphe des bois changée en fontaine; allons, relève-toi, péronnelle I Pour cette fois, je pardonne^ mais prenez garde !...

— Merci, monseigneur, dit Marcelle en regardant pour la première fois le capitaine; puisse le ciel vous rendre heureux!..,

— Je vais Ty aider, mignonne, fit le gentilhomme, qui, jusque-là, n'avait prêté aucune attention au doux visage de ma mère; par la sambleu, tu me dois bien celai...

Et, avant que la jeune fille se fût rendu compte de son action, il la baisa sur les deux joues, remonta sur son cheval blanc et partit en riant comme un fou de rébahissement de la pauvre petite.

— Mon Dieu, fit ma mère lorsqu'elle fut seule, il me semble qu'il me manque quelque chose.

C'était vrai. Lorsque, le soir venu, Jean arriva réclamant le Baiser qu'il avait déposé sur sa joue, elle lui répondit en rougissant :

— Hélas ! je ne l'ai plus ; le seigneur au cheval blanc me Ta dérobé ce matin.

Depuis ce temps, je n'ai jamais revu mes parents. Comment mon père prit-il le larcin du capitaine? Je rignore.

Le soir même, je fis mon entrée à la Cour, tout fier de me pavaner sur les lèvres d'un si beau gentilhomme. Hélas I je ne devais pas y demeurer longtemps, comme on le verra par la suite.

J'ai souvent béni le sort de m'avoir fait naître pendant le grand siècle.

Malheureusement, jeune, sans expérience ni esprit d'observation, je ne tirai pas grand fruit des merveilles qu'il me fut donné de voir.

La vie me sembla une si belle chose, que je me contentai de vivre.

Mazarin venait de mourir, et il avait bien fait, si j'en crois la joie que tout le monde éprouvait de sa mort.

Un croquant, M. Colbert, Ta vait remplacé ; Fouquet était en prison. Le roi avait dit : a L'État, c'est moi. »

Tout était pour le mieux dans le plus beau des royaumes.

Louis XrV était un roi intelligent ; il se fit le protecteur des arts, des sciences et des lettres.

Ce ne fut peut-être pas absolument pour les lettres, les sciences et les arts eux-mêmes, dont le roi-soleil se souciait fort peu au fond, qu'il les tint en si grand honneur. Le monarque avait compris que toutes les gloires de son siècle retomberaient sur lui. n escompta honnêtement Tadmiration de la postérité.

n eut raison.

Tout ce que firent Corneille vieilli , Bossuet, Fénelon , Bourdaloue , Fléchier , Massillon , la Bruyère, Molière, Racine, la Fontaine, Boileau, madame de Sévigné, Le Nôtre, Mansard, Le Brun, Lesueur, Girardon, Puget, Perrault et les savants de ce temps, est resté, et cela s'appelle le siècle de Louis XIV.

Ce que firent Marsin et Tallard en Allemagne, Villeroi à Ramillies, Vendôme à Oudenarde, Villars à Malplaquet, effaça la gloire achetée au prix de tant de sang, et cela s'appelle les désastres de la France.

La révocation de Tédit de Nantes et le Code noir s'appellent la honte.

Donc, bien en avait pris à Louis XIV d'avoir été un roi intelligent, car Molière, la Fontaine et la Bruyère lui ont fait pardonner bien des choses.

Mon éblouissement, lorsque je pénétrai à la Cour, fat immense. Mon maître ne me garda pas longtemps. Le soir même, il me déposait sur le gant d'une fille d'honneur, qui s'empressa de me donner à un jeune galant dont je n'ai jamais su le nom, tant je demeurai peu sur ses lèvres. En traversant une galerie, il me mit amoureusement sur l'épaule d'une marquise, qui me passa à un duc, qui me donna à un de ses amis qui partait pour la guerre. Heureusement pour moi, l'ami du duc ne tenait pas à emporter cette preuve de l'amitié d'un grand seigneur; il me rendit à la femme du duc : cela ne sortit pas de la famille.

Toutes ces pérégrinations avaient eu lieu dans une soirée et une nuit. On comprendra sans peine qu'il m'est impossible non-seulement de parler, mais même de me souvenir de toutes les lèvres qui s'emparèrent de moi.

HÉMOIRES d'un BAISER 29

11 y en avait de roses, de rouges, de ternes, de blafardes, de jeunes et de vieilles I Je fus donné des milliards de fois et vendu le double^

J'eus le bonheur de reposer sur la joue de madame Henriette, la plus séduisante princesse du monde, et la disgrâce d'être, le lendemain, collé aux lèvres d'un palefrenier.

Je dois cette justice aux femmes, que rarement elles m'avilirent.

Pour les hommes, c'est bien différent ; ils sortaient rarement de chez leur maîtresse sans embrasser la femme de chambre dans le vestibule.

Ma vie devenait d'une monotonie désespérante au milieu de cette Cour si pleine d'action.

Je passais ma soirée sur la joue d'une grande dame; son amant m'emportait, me déposait sur le museau de la soubrette, et j'achevais ma nuit dans un galetas ou sur la paille d'une écurie.

Tous les jours, c'était à recommencer.

J'ai expliqué comment je descendais. Bien qu'il paraisse au premier abord plus facile de descendre que de monter, je puis affirmer que je m'élevais avec

30 HÉ&iomEs d'un baiser

autant de rapidité que j'en mettais à m'abaisser ; c'était d'une simplicité à humilier une lorette.

Le manant, palefrenier, valet ou cuisinier qui me possédait ne me gardait pas longtemps. Il m'offrait à la première fille venue trottinant dans le palais. Quelques minutes après, un serviteur d'un ordre plus élevé me prenait pour me transmettre à quelque friponnequi ne tardait pas à me céder à un gentilhomme qui m'emportait dans le grand monde, où je restais jusqu'à une heure du matin.

J'étais né, hélas I je le croyais alors, sous une bonne étoile.

Parmi les Baisers qui faisaient la joie de la Cour à cette époque, je fus le seul que le hasard ne conduisit pas à la guerre.

Les hommes, les Français surtout, vont se battre assez volontiers; mais on comprendra qu'un Baiser, qui n'a aucune gloire à acquérir en restant sur le champ de bataille, trouve la guerre une déplorable chose.

Pour moi, j'avoue en toute humilité que, toutes les fois que je me trouvais sur les lèvres d un gentilhomme partant pour l'armée, je me démenais comme

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un beau diable. Si bien que, quelle que fut la fidélité du galant, il éprouvait une telle démangeaison, qu^il était obligé de frotter ses lèvres n'importe où. Ordinairement, il choisissait d'autres lèvres, chose qui était assez naturelle, et j'y trouvais mon compte.

Une fois, je réchappai belle : un gentilhomme du Limousin, le vicomte dePanasol, avait eu la faiblesse de jurer sa parole d'honneur à sa bien-aimée qu'il n'embrasserait pas une autre femme qu'elle jusqu'à ce que la guerre fût terminée.

Le perfide m'amena à Denain ; heureusement, il oublia son serment à deux lieues du camp, avec une fille d'auberge.

Les Limousins sont casuistes : celui-ci prétendait qu'ayant juré qu'il n'embrasserait aucune femme , il lui était loisible de donner un Baiser à une fille.

Des officiers blessés me ramenèrent à la Cour.

La Cour était alors ce que Paris est aujourd'hui. Tout et tous allaient à elle.

Jusqu'à ce que le maître du monde se décide à semer dans les provinces des Baisers indigènes, on peut être sûr que la décentralisation n'aura pas lieu.

Louis XIV se faisait vieux, la Cour se faisait

triste ; on s'embrassait toujours, mais avec la plus grande circonspection. La guimpe de madame de Maintenon effrayait les Baisers , comme les loques suspendues à des bâtons dans les jardins effrayent les oiseaux.

C'était Tombre de la vertu.

J'eus, pour ma part, la disgrâce de passer à Saint-Cyr les six mois les plus tristes qu'on puisse imaginer. J'avais besoin de repos, et depuis longtemps j'aspirais à entrer dans une maison de retraite. Je fus bien puni de ce désir étrange. Les jeunes filles nobles qui vivaient à l'ombre des ailes de cette reine qu'on adorait sous le manteau, passaient leur vie à s'embrasser. Je fus fort surmené, sans que les pauvres enfants y trouvassent une grande consolation à leur servitude.

Le roi était malade. Comme la garde qui veille aux barrières du Louvre ne peut pas faire en même temps le service de Versailles et celui du Louvre, la mort arriva.

Le roi mort, on cria : « Vive la Régence ! »

La Régence fut par excellence le règne des Baisers; on s'embrassait partout. Un jeune chevau-léger

m'avait ramené de Saint- Cyr. Je courus un peu la ville, les ruelles ne voyaient que moi.

Des ruelles, j'allais dans les faubourgs ; des faubourgs, je revenais au Palais-Royal, en repassant par les ruelles.

J'avoue que je finissais par trouver la vie d'une tristesse accablante. L'ennui s'empara de moi. Dans ma douleur, je me comparais à ces malheureux chevaux auquels on crève les yeux, et qui sont condamnés à tout jamais à tourner une meule.

— Encore, m'écriais-je, si j'étais aveugle!

Le destin me punit bien cruellement de mon ingratitude envers lui, comme pourront le voir ceux qui liront le chapitre suivant.

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