VIT
Philippe d'Orléans fut, on le sait, un prince remarquable, grand politique, administrateur habile, prince bon et prévoyant, aimant le peuple, doué de toutes les qualités et n'ayant qu'un seul défaut. Cela lui a suffl pour gâter tout le reste, parce que la postérité ne distingue que la plus grosse chose.
Si le régent avait eu tous les vices ; s'il avait été fourbe, sot, méchant , lâche et avide, et qu'il eût possédé une seule qualité, la postérité eût oublié les vices pour se souvenir de son unique vertu. Elle eût dit: € C'était un grand politique, ou un grand homme de guerre ; )» ou autre chose.
Le régent aimait le plaisir. Qui oserait le blâmer ? Ce n'est pas vous, j'espère ?
Madame de Parabère fut Tune des étoiles de ce ciel de galanterie qui a laissé son nom à toutes les grâces amoureuses. C'est à elle que je dus une série d'in* fortunes comme nul Baiser n'en éprouva jamais. Un soir qu'en compagnie de ses roués, le régent était allé courir les ruelles, M, de Noce me ramassa sur la joue fardée d'une aventurière qui tenait un tripot dans la rue du Vieux-Colombier.
Comme il sortait la tète échauffée par le vin et par la perte, il monta sans s'en douter dans le carrosse du régent et arriva au Palais-Royal.
Les gens du duc le conduisirent par une porte dérobée jusqu'aux appartements.
Là seulement, ils s'aperçurent de leur méprise. Ils laissèrent M. de Noce sur un sofa et retournèrent chercher le régent.
M. de Noce ronflait. Le régent avait aussi cette funeste habitude, si bien qu'une femme qui entra sur la pointe du pied me vola au comte, croyant me prendre au duc. Voyant son erreur, elle s'esquiva pleine d'effroi. M. de Noce ne s'était pas éveillé.
La dame n'était autre que la marquise de Parabère.
A cette époque, il n'était bruit dans la ville que de l'assassinat commis par le comte de Born. Les uns le disaient coupable, les autres soutenaient qu'il était innotent ; bref, on se passionnait. L'âge, la naissance illustre de Taccusé qui était allié aux plus grands noms de France, d'Allemagne et de Suède, les circonstances du crime, tout était de nature à exciter la curiosité du public.
Le comte de Horn avait été amoureux de la marquise de Parabère. On prétendait que, parjalousie, le régent le ferait condamner ; rien n'était plus absurde.
Le Comte de Horn devait passer à la question le lendemain, et madame de Parabère venait supplier le régent d'empêcher qu'un gentilhomme de si bonne maison ne fût torturé comme le dernier manant.
Avant tout , la marquise était femme et elle comprenait que la sévérité du châtiment rendrait très-vraisemblable la calomnie dont elle accusait Dubois.
Aussi, elle venait humblement représenter au régent toutes ces considérations. Malheureusement,
Philippe d'Orléans ne rentra pas celte nuit-là au Palais-Royal.
La question devait être appliquée au patient le lendemain. Madame de Parabère pleura toute la nuit,
A force de pleurer, les femmes finissent par aimer; la marquise se persuada que l'infortuné gentilhomme allait mourir pour Tamour d'elle. Les bruits absurdes qu'un instant auparavant elle avait voulu rapporter au régent, avec les accents d'une âme indignée, avaient pris une consistance réelle dans son esprit. Elle alla même jusqu'à accuser son sérénissime amant de la plus infâme cruauté*
Le lendemain, ne pouvant parler au duc, elle prit un parti héroïque. Elle bourra ses poches d'or et se fit conduire à la chambre des tortures.
n y avait, dans la rue du Séjour, un marchand de futaine, molleton et autres menues étoffes, nommé Gonthier.
C'était un homme doux et inoffensif. Toujours prêt à rendre service, et ne s'occupant jamais des affaires des autres, à moins de circonstances extraordinaires. Aussi était-il fort aimé dans son quartier.
Un jour qu'il était sorti pour porter quelques échantillons à Tune de ses pratiques, il rentra chez lui la figure bouleversée. A son approche, sa femme se leva avec inquiétude ; se lever de sa chaise était pour la
HÉMOIRES d'un baiser 39
bonne femme une grande affaire, et il fallait que le cas lui parût exorbitant.
Elle s'approcha avec inquiétude de son mari.
— Bonté divine I s'écria- 1- elle , qu'est-il donc arrivé ?
Gonthier, réveillé de sa frayeur par la voix aimée de sa compagne, se remit peu à peu.
— Voyons 1 ajouta sa femme, fais-moi le plaisir de me dire pourquoi cette épouvante?
Gonthier pâlit.
— Je ne puis, je ne dois rien dire ; il y va do ma vie, de la tienne, de notre bonheur, de notre fortune I...
Elisabeth Prunier, femme Gonthier, était la tète du ménage. Douée d'une supériorité incontestable sur son mari, elle le menait comme elle l'entendait, sans cependant se douter de l'ascendant qu'elle avait sur lui*
Le jour où la femme a été émancipée, elle est devenue supérieure à l'homme.
Entre toutes les femmes, les bourgeoises de Paris ont pour coutume de dominer leurs maris.
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Par douceur et aussi par calcul, elles ont eu le boa esprit de toujours laisser à leurs époux une apparence d'autorité; mais il est à remarquer que les maris ne font jamais rien sans consulter leur moitié.
La bourgeoise parisienne émet son opinion avec calme et humilité ; elle a Tair de n^y attacher aucune importance ; mais elle y revient avec tant de tact et d'adresse, que le chef de la communauté finit par la subir, lorsqu'il ne Ta pas acceptée de bonne grâce.
Si, par aventure, un mari stupide veut pour une fois rester debout dans sa volonté, il est cruellement puni.
— Faites ce que vous voudrez, dit la femme, mais souvenez-vous que, si la chose tourne mal, il ne faudra vous en prendre qu'à vous.
La chose tourne mal, parce que toutes les choses de la vie, même les bonnes, finissent par mal tourner. Alors, que de reproches et de récriminations 1 Durant sa vie entière, le bourgeois est condamnéà entendre le même cri de rancune.
Chaque fois qu'une question de la moindre importance est soulevée dans le ménage^ la femme murmure d'un air contrit :
— Mon opinion?... Que vous importe?... Êtesvous accoutumé à suivre mes avis?... Vous n^en faites qu'à votre tête ; vous vous en repentez après, mais il est trop tard!...
Ce reproche a été fait tant et tant de fois, que le mari finit par être persuadé que sa femme est une lumière.
— Elle a bien des défauts, sans doute, dit le brave homme, mais elle a un jugement prompt et droit qui ne faillit jamais. Dans plus d'une afiaire, elle m'a dit d'avance ce qui est arrivé plus tard.
Outre la force morale, qui est plus grande chez la femme que chez Thomme, la plus belle moitié du genre humain, lorsqu'elle n'est pas folle de son corps ou de son esprit, a plus de résolution, plus de ténacité, plus d'esprit de conduite que Tautre — la moins belle.
D'ailleurs, la femme n'a pas les mauvaises habitudes de l'homme : elle ne fume pas et ne hante ni les tripots, ni les estaminets, ni les mauvais lieux ; elle bavarde, mais en petit comité. — L'homme aime à parler ; il pérore dans les endroits publics et ne laisse pas que de se compromettre beaucoup.
43 HÉMOIRKS d'uN BAISER
La femme n^est pas plus économe que l'homme, mais elle cède moins au désir de paroistre.
Les hommes simples reconnaissent toutes les qualités de la femme, mais ils n'osent les prôner ou même les avouer; chez eux, la vanité est plus forte que la conscience.
Les femmes connaissent ce côté faible du caractère de leurs époux et savent s'en servir à tout besoin.
La vanité n'est une faiblesse chez l'homme que parce que la femme en sait proCter : sans cela, ce serait une vertu.
Elisabeth Gonthier était une bourgeoise parisienne dans la simple acception du mot.
Son père, Nicolas Prunier, son aïeul Antoine, son bisaïeul Claude, avaient été foulonniers. Leur foulon était établi en un clos, dit le Clos-Prunier, sis en la Ville-de-rÉvêque, qui, comme on sait, se trouvait hors des murs. Propriétaires d^une maison dans la rue du Séjour, laquelle leur servait d'entrepôt pour débiter leurs fntaine, escot^ droguet, molleton et autres menues étoffes foulées, fort en usage alors, ils se trouvaient munis du droit de cité et du
titre de bourgeois depuis le temps d'Henri IV. Nicolas Prunier prétendait même que cet honneur leur avait été conféré à l'entrée du Béarnais en sa bonne ville de Paris, pour ce que son aïeul Claude avait, pendant le siège, fait présent au roi Henri d'un surtout de futaine double, lequel lui avait été de grande commodité pendant les nuits froides où ce grand capitaine allait inspecter ses vigies et senlinelles.
Gonthier avait été apprenti chez maître Nicolas Prunier et avait épousé la fille de son patron. Sa femme avait donc à ses yeux un double prestige, celui de la race et celui de l'esprit. Un instant le brave homme avait pensé qu^il vaudrait peut-être mieux ne point parler à la bonne Elisabeth de l'incident qui l'avait si fort troublé , mais cette idée monstrueuse s'était bien vite évanouie de son esprit.
— Je n'ai jamais eu de secret pour elle depuis trente-deux ans, je ne peux pas commencer maintenant. — Puis, avait-il ajouté, elle me donnera peutêtre un bon conseil.
— Quoi I demanda tranquillement Elisabeth, il y va de notre fortune, de notre vie, et tu viens me
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chanter que tu ne peux, que tu ne dois rien dire?... Voilà qui est plaisant !•••
— Situ savais!.,.
— Justement, je veux savoir.
— Eh bien, répondit Gonthier après être allé fermer la porte, flgure-loi quelque chose d*inouï. Tu sais que j'étais sorti pour aller montrer des échantillons à maître Ducourtieux, le greffier du Châtelet.
— Bon ! je sais cela.
— Tu vas voir I... J'arrive, mais il paraît que j'avais mal choisi mon moment. Maître Ducourtieux était en la chambre secrète où, à ce qu'il m'a dit, on donnait la question extraordinaire à un cousin de M. de Soubise et de madame de Guéménée , enfin à un gentilhomme de grande naissance; j'ai oublié son nom.
— M. de Horn ?
— C'est cela même !... Comment sais-tu?...
— Continue.
— J'allais me retirer, lorsque maître Ducourtieux lui-même apparut; sans doute on laissait le patient se reposer.
» — Ah I c'est vous, mdtre Gonthier, me dit-
il ; venez çà, et montrez- moi vite votre marchandise, dont j'ai le plus grand besoin. Le'Châtelet est un endroit très- froid, je vous le dis sans amourpropre, et ces diables de gens n'en finissent pas : il leur faut tous les sacrements avant qu'un aveu leur sorte des dents. Quelquefois même, le guignon s'en mêle. Hier, un de ces gaillards-là nous a tenus deux heures et sept minutes avec les grands coins. Comme M. le lieutenant civil s'étonnaii de son mutisme, il s'avisa de le considérer de près : on avait oublié de lui retirer de la bouche la poire d'angoisse qu'on lui avait mise dans son cachot pour l'empêcher de crier, et le drôle ne nous avait pas avertis.
» Figure-toi, ajouta ce bon Gonthier, que maître Ducourtieux, qui est fort plaisant, riait beaucoup en me racontant celte aventure ; je voulais, par politesse, rire aussi, mais, je ne sais pourquoi, ça ne me disait pas ; nous autres, gens du commerce, nous n'entendons rien à toutes ces finesses, n'est-ce pas ?
— Achèveras- tu enfin?...
— Voici que j'arrive I... Il faut bien que je t'explique!... Bref, maître Ducourtieux, ayant choisi du molleton pour des hauts-de-chausses, allait me quit-
46 MéBIOIRES d'uN BaISEA
ter, lorsqu'il lui vint une idée. Tu sais combien il est plein de bonté pour moi.
» — Maître, me dit-il, vous plairait-il de voir un peu la figure d'un homme à qui Ton met des brodequins neufs?
Tûllais le remercier de sa politesse ; tu sais, moi, je n*aime pas beaucoup ces récréations-là, mais il ne m'en laissa pas le temps.
» — Tenez, ajouta-t-il, passez; mon prévôt vous reconduira quand vous aurez assez du spectacle.
DÂhl ma pauvre Lisbeth, on ne m'y reprendra plus. Je le vois encore : un beau jeune homme blond, pâle comme la mort, garrotté sur une claie, les jambes emprisonnées dans une odieuse machine qui lui faisait craquer les os... Je n'ai pu résister et je me suis sauvé, suivi du prévôt qui me criait :
» — Allons donc, grand enfant, oii ne vous mangera pas I
» Mais je n'écoutais rien, je fuyais avec efiProi dans le couloir qui conduit à la poterne du bord de l'eau. C'est dans ce moment que la chose est arrivée.
— Mais quelle chose ? Tu me fais mourir.
— Bon ! Lisbetb, prends patience, tu n'es pas an bout. Comme je me hâtais de sortie de ce repaire...
— L'endroit où s'exerce la justice du roi n'est point un repaire, fit sévèrement madame Gontbier.
— Tu as raison, reprit le brave foulonnier, je voulais dire : de ce pertuis...
— Bien I
— Je vois tout à coup une ombre blanche sortir d'un coin sombre. Avant que j'eusse le temps dédire: c Ouf!.. D Tombre m'attirait entre ses bras et déposait sur ma joue droite en murmurant le mot Cou^ rage! un Baiser qui me brûle encore. Voilà!..
-^ Pour une pauvre femme qui se sera trompée» il n'y pas de quoi être dans les alarmes.
— Ah I vous autres, les femmes, voilà bien comment vous êtes ; vous ne croyez qu'aux dangers qui vous touchent.
— Quels dangers?
— Mais ce n'est pas tout.
— Alors, parle.
— En sortant, le prévôt m*a pris à part.
» — Maître Gonthier, m'a-t-il dit, tenez-vous à la vie?
48 MÉMOIRES d'uN BAISBR
» ~ Monsieur le prévôt, lui ai-je répondu, j'y tiens d^autant plus qu*ayant eu le bonheur, grâce à mon travail et à rintelligence de ma femme Elisabeth Prunier — • car je ne t'oublie jamais — d'amasser quelques biens, je ne serais pas fâché d'en jouir quelque peu.
» — Eh bien, maître, suivez mon conseil : eussiezvous les jambes prises et les membres écrasés dans la chambre de la question, n'avouez jamais que vous avez reçu un Baiser ni de qui vous l'avez reçu. Le nom de cette dame sortant de votre bouche...
» — Monsieur le prévôt, ai-je dit, je jure par saint Martin, mon patron, que je n'ai pas reçu de Baiser et que je ne connais point le nom de la personne qui se trouvait sur notre chemin.
» C'était répondre congruement?
— Je le pense, mais il n'en est pas moins vrai que j'ai menti : j'avais reconnu la dame. „
— Ahl
— Oui, mais ne me demande pas son nom, Elisabeth ; je ne pourrais te le dire ;%depuis trente ans que nous sommes mariés, c'est la seule chose que je t'aurai cachée ; ce nom, vois-tu, pour ma part de paradis, je ne le dirais pas.
MiiMOIRES d'un baiser 49
— C'est celui de madame de Parabëre, dit lisbeth. Gonthier devint pâle comme un mort,
— Comment le sais-tu ? s'écria-t-il.
— Je ne le sais pas, je m'en doute.
— Miséricorde! nous sommes perdus!.,.
— M. le prévôt et toi, vous êtes deux niais, et je ne pense pas qu'on puisse avoir si peu d'instinct.
— Mademoiselle, fit Gonthier, n'insultez pas le prévôt, Je vous prie I
— Eh 1 c'est à toi que je parie, maître sot 1 . . . avec tes frayeurs, je te trouve plaisant. Couche-toi, n'en dis mais et dors en repos.
— C'est bon, fit Gonthier, je vais me mettre au lit, en remerciant Dieu d'en être quitte pour la peur et ea le priant de m'éclairer en cette conjoncture, où M. le prévôt et toi êtes d'un avis si diflTérent.
— M. le prévôt a jugé comme un homme ; moi, je juge comme une femme... La marquise, comme le bruit en court, aurait une inclination pour M. de Horn; sa présence au Châtelet le prouve. Elle y est allée dans l'espoir de voir ou de sauver le jeune comte, que M. le régent veut perdre à tout prix. Il est jaloux, Philippe, comme ceux qui ne savent pas aimer. Dans l'obscu-
ftO MÉMOIRES d'un BÂI8ER
rite, elle t'a pris pour lui, t'a baisé sur la joue avec passion. Pourquoi irait-elle se vanter d'une équipée pour laquelle elle doit désirer un silence absolu ?
— C'est vrai.
— A ce point que, si nous n'étions à notre aise, dans cinq ou six mois, j'irais lui demander sa pratique, c Madame la marquise, lui dirais-je, je suis la femme d'un brave marchand que vous embrassâtes dans l'un des couloirs du Cbâtelet, le jour où l'on donna la torture à un beau jeune homme qui était bien innocent, ce cher ange 1. ..s La marquise deviendrait un peu pâle, et donnerait des ordres à son intendant pour qu'il vint ici se fournir, parce qu'au demeurant il est plus facile d'acheter quelques étoffes que de tuer le marchand qui les vend.
— C'est vrai, dit Gonthier, rassuré par tant de bon sens.
Et il s'endormit en rêvant que maître Ducourtieux était un aimable greffier, et que le prévôt n'était qu'un bas officier, complètement dépourvu de la moindre intelligence.
Elisabeth Prunier s'endormit à son tour, en pensant à madame de Parabère , qui , gouvernant la
HÉMOIRES d'un BAISER 51
France, aurait pu aimer le plus beau des officiers aux gardes, et qui allait justement s'éprendre d'un homme en train d'être roué, et elle ne tarissait pas, la bonne femme, sur ce qu'elle prenait pour un étrange caprice de grande dame.
Elisabeth Gonthier, née Prunier, raisonnait comme une bourgeoise qu'elle était; son ébahissement était absurde. Si, comme moi, elle avait connu les grandes dames, elle n'aurait pas eu une si fausse idée. Pour elle, le caprice le plus enviable était un officier aux * gardes; pour madame de Parabère, un officier aux gardes était le fameux pâté d'anguille du curé de Cbampigny : une bonne chose, sans doute, mais dont il ne faut pas abuser.
Le lendemain, rAngélus sonnait à Saint-Eustache, lorsque maître Gonthier ouvrit les yeux.
D'abord, il crut que ce qui lui était arrivé la veille n'était qu'un rêve ; mais, peu à peu, la lumière se fit en son esprit, et ses souvenirs devinrent distincts. Il contempla un instant sa femme, qui dormait d'un sommeil calme et profond.
— Elle dort, dit-il avec un petit air de mépris;
elle dort sans penser que je ne suis pas exempt de toute inquiétude; elle m'a un peu rassuré hier, et elle croit que cela suffit.
Il se leva, s'habilla assez lestement et se mit à la
fenêtre. Les croisées de la chambre à coucher do
Gonthier donnaient sur laPlastrière.
Le foulonnier avait un rêve : il voulait agrandir sa cour pour pouvoir y laver ses laines. Cent fois il avait proposé à son voisin une assez bonne somme pour un lopin de terre qui touchait à son mur ; le voisin avait refusé.
Le brave bourgeois regardait chaque matin remplacement si convoité, poussait un soupir et refermait sa fenêtre.
Ce jour-là, soit que ses pensées suivissent un autre cours, soit qu'il eût fait son deuil du terrain ou qu'il le convoitât plus ardemment, il resta immobile, la tête au vent.
L'air un peu froid finit par pénétrer dans la chambre et réveilla Elisabeth.
— Boni cria-t-elle, monsieur réchauffé, allezvous passer la journée le nez au vent, ou, comme madame Loth, êtes- vous changé en statue de sel?... Rentrez ça ! ou la pluie va vous fondre.
Gonthier se retourna et alla souhaiter le bonjour a sa moitié.
— £h bien, fit celle-ci, es-tu remis de ta frayeur?
— Oui, répondit le maître foulonnier; et cependant, ajouta-t-il en portant la main à son front, ce Baiser me brûle.
— Voyez-vous ça ! Voilà un joli masque, sur mon âme! dit aigrement Lisbeth. Lavez votre museau, et le feu dispardtra.
Pendant une heure, la bonne bourgeoise se livra à des plaisanteries bouffonnes sur la bonne fortune de son mari.
Cependant le pauvre homme se taisait. A peine démèlait-il, au milieu du bruit incertain qui se faisait dans son cerveau, les sarcasmes de sa femme. Comme pourtant on se lasse de tout, il mit sa veste et allait passer son habit, dans l'intention de sortir.
— Où vas-tu ? lui demanda sa femme, qui avait pénétré son dessein.
— Brrr!... répondit Gonthier; je vais me faire barbifîer chez mon compère Le Dhuy.
— Voilà une singulière idée.
— Comment, une idée singulière? où prenez -vous une idée singulière, mademoiselle ma femme ? Voici
trente-cinq ans passés que j'ai cette idée-là tous les dimanches, ce me semble.
— Les dimanches où tu sors.
— Et ceux où je ne sors pas.
— Une habitude, soit, mais tu avoueras que c'est bien inutile.
-^ Inutile ! la propreté?
— Mon Dieu, on n'est pas malpropre pour quelques poils plus ou moins longs.
— Soit ; mais il faut se confonner à l'usage,
— Quel usage?
— Mais celui de se faire barbifier.
— Tu te moques.
— Moi I par exemple ! je me moque ?... Comment! tu me demandes où je vais, je te le dis. Tu me demandes pourquoi, je te le dis; que te faut-il de plus? En vérité, ce matin, tu es d'une humeur à faire damner saint Antoine lui-même.
— C'est vrai, mon ami, pardonne-moi, dit Lisbeth d'un air doux; tu sais, on a des jours ainsi, tout vous ennuie ou vous contrarie. Tu m'as dit que tu allais te faire barbifier chez ton compère, rien de plus naturel; je t'en empêche, je ne sais pourquoi. Que veux-tu I...
j*ai dans l'idée que cette barbe nous portera malheur; c'est absurde, mais c'est plus fort que moi. Pardonnemoi, je t'en prie.
Et elle éclata en sanglots.
Gontbier, surpris d'abord par ce déluge inattendu, se précipita près du lit, prit les mains de sa femme entre les siennes, les porta à ses lèvres et lui dit :
— Lisbeth, mon cœur, ne pleure pas ainsi ! Que diable me viens-tu dire de le pardonner? te pardonner quoi ? Voilà trente-deux ans que nous sommes mariés, tu ne m'as jamais fait la moindre peine. Ne pleure pas, ma Lisbeth ; je n'irai pas me faire barbiûer, non, je n'irai pas. D'ailleurs, pourquoi irais-je? Tout à l'heure je te disais qu'il le fallait; mais, si cela ne te plaît pas, pourquoi le faudrait-il? J'insistais; souvent, comme cela, on dit des choses et puis on a tort ; je vais rester, ne pleure plus, je t'en prie, ne pleure plus !
— C'est plus fort que moi, s*écriait madame Gontbier, je ne puis m'en empêcher.
— Empêche-t'en, ma miel Ahl situ savais comme cela m'est égal, d'être barbifié ou non!
Il se Gt un silence. Madame la foulonnière séchait ses larmes. Son mari reprit :
H1ÎM0IRES d'un baiser 57
— Égal I tout ce qu'il y a de plus égal ! Certainement, si je m'obstinais, ce n'était pas pour moi, non, vraiment. C'était à cause de mon voisin Le Dhuy, qui va se dire : a Tiens! mon compère Gonthier ne vient pas aujourd'hui. » Il pensera que je suis malade.
— Qu'eslHje que ça te fait?
— A moi? Ahl Dieu I rien du tout, tu ne me connais pas ; seulement» je pense qu'il est désobligeant que les gens vous croient malade pendant que vous vous portez bien.
— Pourquoi ?
— Mais parce que...
— Parce que quoi?
— Ah ! diable ! à la Pin, tu me rendras fou. Je n'y vais pas, je n'irai pas, je n'irai jamais, es-tu contente? cria Gonthier, qui commençait à perdre patience.
— Que je suis malheureuse! cria à son tour Elisabeth ; voilà qu'il dit que je le rends fou, maintenant. Seigneur, mon Dieu, ayez pitié de moi! après trentedeux ans de mariage^ je le prie en grâce de ne point sortir pour une fois, et voilà que je le rends fou ! Ah! miséricorde ! c'est plutôt ton aventure d'hier au soir quite rend foui
Gonthier n'était pas fou, loin de là. Mais ce n'était pas non plus un esprit fort. L'exclamation de sa femme répondait si bien à ses propres pensées, qu'il ressentit un véritable effroi ; il alla s'asseoir près de la fenêtre, sa tète dans sa main, et tomba dans un véritable état de prostration.
La femme se leva à son tour, s'habilla, tourna et retourna dans la maison, donna congé au jeune ap« prenti et i une grosse fille nommée la Rougeaude qui lui servait de domestique^ puis elle remonta à sa «hambre. Son mari n'avait pas bougé.
— Vous plairait-il de manger un peu avant le midi ? lui demanda-t-elle.
Gonthier ne répondit pas.
— Mon ami, reprit-elle, ètes-vous donc indis* posé?...
— Non, fit le bonhomme, non, Dieu merci! Je songe aux événements dont la vie est mêlée, et je pense que le malheur arrive bien vite. Car enfin c'est un grand malheur, lorsqu'on a vécu en paix pendant aussi longtemps que nous l'avons fait, et qu'on en arrive à se brouiller pour si peu I
— Nous brouiller?... Ah 1 que nenni, mon cher
maître !... dit Elisabeth avec un doux sourire ; vous n'y pensez pas ; bonne Vierge, j'en serais bien désespérée, et la preuve, monsieur le boudeur, c'est que je vous préparais à l'instant même des pieds de mou* ton au persil comme vous les aimez. Est-ce là être brouillés, dites-moi?...
— Non, sans doute ; mais se quereller pour si peu de chose, en vérité, cela est bien triste.
— Voyons! finissons-en une bonne fois!... Nous sommes fâchés pour rien, c'est vrai, mais c'est justement parce que la chose n'en valait pas la peine que tu n'avais pas plus raison que moi de te fâcher.
— C'est juste, répondit Gonthier, qui ne comprit pas la capHosité de ce raisonnement; et maintenant^ déjeunons un peu.
Elisabeth s'empressa de mettre la table. La nappe était blanche, les seniettes exhalaient une bonne odeur de lessive, les verres étaient nets, les couverts polis; le pain était tendre et le vin d'Anjou pétillait au fond du broc ; les fameux pieds de mouton nageaient dans une sauce jaune panachée de persil vert, dont la vapeur fort appétissante embaumait l'espace.
Gonthier humait Tarome de son plat favori.
— Tu vois, monsieur Gonthier, que, malgré tes colères, on te soigne bien ; j'ai renvoyé la Rougeaude à Vanvres, chez sa tante, pour avoir le plaisir de te servir moi-même.
— Ah ! quand tu veux, dit Gonthier, la bouche pleine, tu n'as pas ta pareille.
— Est'Ceque je ne veux pas toujours?... Allons! encore un peu de pieds I...
— Non, merci I
— Tu ne les trouves pas bons ?...
— Si vraiment I
— Alors ?
— Je n'ai plus faim.
— Toi qui dévores le matin I...
— C'est vrai ; mais, aujourd'hui, je ne suis pas dispos ; j'ai si peu l'habitude, le dimanche, de me mettre à table sans être barbifîé, que...
— Encore 1...
— Que veux-tu! sans doute, encore ! car enfin ce n'est pas pour remettre notre querelle sur le tapis, mais tu ne m'as pas dit pourquoi tu ne voulais pas
que j'allasse chez mon compère Le Dhuy, me faire barbifier.
— Oh ! Tentêtél... le vilain mulet 1... Voyez s'il en finirai... Vas-y, chez ton compère Le Dhuy... Un joli compère, en vérité, que ce barbier bavard!... Va lui conter tes affaires, je ne m^y oppose pas ; tout le quartier les connaîtra. Que m'importe?... Va, je ne te retiens plus. Monsieur veut faire le dameret ; ne vous gênez point, monsieur le têtu!... Allez vous faire racler le museau, c'est moi oui vous en prie, allez donci vous n'êtes pas parti ?... Qui vous retient?
— C'est moi qui me retiens, s'écria majestueusement Gonthier en se levant ; j'ai pour coutume, je pense, de faire à ma guise et non autrement. Charbonnier est maître chez lui, je suppose?...
— Mais tu n'es point charbonnier, fit Lisbeth avec un plissement de lèvres malicieux et fin.
— Je ne suis point charbonnier et je m'en réjouis; car, sans mépriser aucun métier, je suis de ceux qui aiment la propreté, entendez-vous, ma mie I...
Et Gonthier foudroya sa femme d'un regard plein d'autorité ; puis, réfléchissant à la phrase de Lisbeth, il ajouta, courroucé :
— Prétendriez-vous par hasard que je ne sois point charbonnier parce que je ne suis pas le mdtre ici?... Vous vous tromperiez fort, ma mie, si vous croyiez cela,
— Moi, croire une aussi sotte chose?... murmura Lisbeth. Je ne suis pas si niaise. Vous èles bien le maître j...
— Je le pense.
— Vous vouliez sortir pour vous faire barbifier et cancaner avec votre compère?... Vous sortirez, vous /ous ferez couper et vous cancanerez I...
-- Je ne sortirai pas* •— Vous sortirez.
— Je te dis que non.
— Je te dis que si,
— Peste soit de la vilaine mule !...
Gonthier, après avoir ainsi apostrophé sa femme, ôta son habit, revint s'asseoir à la table, renoua sa ' serviette autour de son cou et se mit à chantonner un couplet d'une chanson alors fort à la mode :
MÉMOIRES d'un BAISBPi C)
Il est bon pourvoyeur de filles, Bon laquais, et bon précepteur, Bon détrousseur de souquenilles, Bon exempt, mouchard et menteur ; Il sait faire maintes culbutes, Il sait chanter des airs grivois s Ce cardinal est bien du bois,
Du bois
Du bois
Du bois Dont on fait, dont on fait hs flûtes I...
— A la bonne heure!... dit Lisbeth; vous voilà plus gai, vous injuriez M. le cardinal ; c'est bon signe.
— Je suis gai quand il me plaît.
— Je le veux bien.
— Vous ne le voudriez pas, cela m'importerait peu.
— Je le pense.
— Pensez ce que vous voudrez.
Et Gonthier se mit à boire et à manger comme boivent et mangent les gens furieux.
— Mon ami, fit Lisbeth, vous plairait-il que je fisse réchaufier ces pieds de mouton?...
— Si cela me plaisait, je vous le dirais.
— Mon ami, reprit madame Gonthier, ne vous semble-t il pas que vous buvez plus fue votre nécessaire?...
— Il me semble qu'ayant troqué avec Estienne Le Fayol, de Saint-André de Terre-Gaste en Anjou, six aunes et quatre crues de droguât à double corde, plus douze aunes et demie de futaine rouge, item six aunes huit crues de molleton sans lisière, contre un muid de vin blanc de sa récolte, j'ai bien le droit de boire le vin, puisque j*ai donné ma marchandise. De même qu'Estienne Le Fayol, de Saint- André de Terre- Gaste en Anjou, a le droit de porter, en surtout, hautde-chausses, veste ou sarrau et comme il l'entendra, le droguet et la futaine que je lui ai cédés, puisqu'il a fidèlement livré le muid de vin de deux cent quatrevingt-huit pintes sans déchet ni avaries, ainsi qu'il s'y était engagé. VoiU ce qu'il me semble, mademoiselle, voilà ce qu'il me semble!...
Mademoiselle Gonthier, comme on disait encore à cette époque en parlant des femmes bourgeoises,
BIÉMOIRES d'un BAISER 6n
connaissait son mari; elle savait qu'il était trop simple pour faire deux choses à la fois ; elle préféra le faire parler plutôt que de le laisser boire. Elle le taquina pendant une heure pour prouver qu'il serait aussi absurde à lui de boire le muid, qu'àEstienneLe Fayol, le vigneron de Saint-André de Terre-Gaste en Anjou, de se revêtir d'un seul coup des vingt-six aunes d'étoffe qui lui avaient été livrées.
Gonthier soutenait que, si telle était sa volonté, le vigneron pouvait se surcharger de toutes les étoffes du monde, moyennant qu'il les eût payées, aucune loi ni édit n'ayant été promulgués pour empêcher les vignerons de se couvriç comme ils l'entendraient, et que la coutume de l'Anjou était muette à cet endroit.
De son côté, madame Gonthier soutenait qu'il y avait maints édits empêchant les bourgeois et hommes des métiers de boire outre mesure, et que la coutume de Paris voulait qu'on bâtonnât les ivrognes.
— Alors, dit le foulonnier, je suis un ivrogne, n'est-ce pas?
— Je ne dis point cela I
— Vous le pensez?
es MÉMOIRES d'un BAISER
— S'il n'est pas de lois pour vous empêcher de botre, il ne saurait y en avoir pour m'emp6cher de penser.
Au grand étonnement d'Elisabeth, son mari ne lui répondit pas. Sa figure courroucée venait de prendre un air lumineux. Une idée triomphante paraissait dans ses yeux, et un petit rire malin prouvait la joie qu'éprouvait ce brave homme, si peu habitué à sentir les idées naître dans son cerveau.
n descendit dans son magasin et en rapporta une pierre bleuâtre, oblongue, avec laquelle ses apprentis aiguisaient les pointes des aiguilles d'emballage. II la déposa sur la table, prit uft escabeau qu'il approcha d'une grande armoire de chêne, dans laquelle il se mit à fureter avec frénésie.
— Que cherchez- vous ainsi? lui demanda sa femme.
Il ne répondit pas.
1 chercha, chercha et rechercha si bien, que deux heures se passèrent à cette occupation, qui paraissait ne devoir pas aboutir au but désiré. Le foulonnier ne trouvait pas.
VISmOIRES d'un baiser 67
Cependant, quatre heures sonnaient k Saint-Eustache, Gonthier cherchait toujours.
Tout à coup ses yeux rayonnèrent de joie, sa bouche frissonna de plaisir.
— Enfin I... s'écria-t-il^ ce n'est pas malheureux !•••
11 descendit de Tescabeau en brandissant triomphalement un vieux rasoir dont la lame usée et le manche de corne terni prouvaient les longs services.
— n était sous ma main et je ne le voyais pas I murmurait-il entre ses dents ; c'est toujours ainsi ; lorsqu'on cherche une chose, on ne la trouve pas. Si au contraire on n'en a nul besoin, elle vous saute aux yeux.
Et, avec une grâce pleine de dignité, il se mit à affûter son vieux rasoir.
Elisabeth Prunier avait pâli. Sa défaite était complète, entière. Son mari allait se raser et ne point sortir. Depuis trente ans passés, c'était la première fois que Gonthier triomphait d'une façon aussi absolue dans son ménage. Elisabeth eut un geste déses« péré.
— Qu'allez-vou8 faire? s*écria-t-elle.
— Me raser, donc ! fit son mari d'un air supérieur qui remua le poignard dans la plaie. Vous n'avez pas voulu que j'allasse me faire barbifier : je n'y suis pas allé ; vous ne vouliez pas que je sortisse: je ne suis pas sorti ; mais vous n'avez pas la prétention de m'empêclier de me faire le poil moi-même, je pense?
— Si, dit Elisabeth avec autorité, j'ai cette prétention.
Le visage du foulonnier prit toutes les nuances les plus accentuées de la stupéfaction, puis il passa par toutes les phases de la colère.
— Voilà qui est trop fort, trop fort ! dit le bonhomme d'une voix étranglée par la fureur. Comment!... depuis ce matin, dès Taube, je subis toutes tes fantaisies, vilaine, et tu n'es pas contente!... voilà plus de onze heures de temps que tu me tracasses et me fais donner au diable, et tu n'es pas satisfaite?... Ne sais-tu pas, mademoiselle Gonthier, que l'animal le plus doux finit par se révolter?... Je ne suis pas un animal et je ne suis pas doux ; je me révolte à la fin contre ta tyrannie !...
— Ma tyrannie !...
MEMOIRES d'un baiser C9
— Ton despotisme.
— Mon despotisme !
— Oui, je veux me raser et je me raserai, malgré toi, malgré tout, malgré le diable, m'entends-tu?...
— Tu ne te raseras pas.
— Je me raserai.
— Non 1
— Sil
— Tiens! regarde si je ne me rase pas!... tiens, liens!...
Et Gonthier se savonnait frénétiquement.
— TiensI je me savonne 1... Attends, attends!... Tu vas voir... Tiens 1... Je ne me raserai pas?... Tu vas voir !
Il brandissait son vieux rasoir.
— Tiens 1 vois-tu si je ne me rase pas?
Il se mit à se racler.
Sa femme s'élança sur lui.
— Je ne veux pas 1 fit-elle.
Son mouvement brusque avait fait dévier le bras du marchand : une longue ligne de sang apparut rouge au milieu de la mousse blanche qui couvrait son visage.
Alors sa fureur ne connut plus de bornes.
La vue de son sang avait rendu furieux cet homme, le plus doux de la terre. Depuis le matin, il entassait sa patience ; tout à coup, il éclata : il était trop 1 bourré. I
— Péronnelle ! . . . vaurienne ! . . • carogne I . . . s'écriat-il ; vois-tu ce que tu m'as fait ?
— Un grand malheur, par ma foi I répondit Elisabeth ; la blessure est-elle donc mortelle pour me traiter comme une déboutée ?
— Tais-toi, tais-toi! hurla lefoulonnier en levant le bras armé du fameux rasoir.
— Miséricorde I fit Elisabeth en tombant à genoux, il veut m'assassiner I
— Que dis-tu, vilaine masque ? fit Gonthier exaspéré, en saisissant sa femme par sa coifie.
— Au secoursl... au guet!... à l'assassin I... cria Elisabeth.
— Te tairas-tu, vaurienne? te tairas-tu?
— On me tue!... on me tue !... Au secoursl
— Tiens! voilà pour Rapprendre à hurler, fit Gonthier en allongeant le bras sur sa femme; tiens voilà pour toi!...
Elisabeth Prunier tomba baignée dans son sang : elle avait la gorge coupée.
Comment cela se fit-il?
Je n'en sais rien. Ce fut prompt comme Téclair. J'étais sur la joue du meurtrier, c'est-à-dire à la meilleure place pour suivre les péripéties de cette scène lugubre. Je ne vis rien.
J*y ai pensé bien souvent depuis, car elle eut une bien cruelle influence sur ma destinée; jamais je n'ai pu me rendre compte exactemenf: du geste ni de la pensée de Tassassin.
Était-ce une maladresse? Je ne le crois pas. Étaitce un meurtre volontaire? Je n'oserais Taffirmer. Ce qui est certain, c'est que Gonthier avait tué sa femme.
Debout, pâle, consterné, le cœur et l'esprit pleins d'épouvante, le foulonnier jetait un regard d'effroi sur sa victime, mais son corps semblait paralysé. \^
La nuit venait.
J'avais l'âme pleine d'inquiétude.
— Hélas 1 me disais-je, quel n'est pas mon triste sort, et faut-il qu'une fatale méprise m'ait placé sur la joue de ce maudit bourgeos ! Hier, je me réjouis-
72 MliMOIRES d'uN DAISEB
sais de Terreur qui m'empêchait de tomber sur la figure d'un torturé, et voilà que je vais, selon toute probabilité, être placé sur le visage d'un cadavre. Sans nul doute, ce niais va recouvrer sa raison. Alors, l'imbécile embrassera sa femme à tours de lèvres. Me voilà en belle posture ; si je dois demeurer sur les joues de la pauvre Lisbeth, demain on me portera en terre, et adieu les amours, les joies, les fêles, les joues veloutées, les lèvres rouges, les voyages, les aventures, la vie enfin!...
Mon avis est que, dans le danger, il faut, lorsqu'on ne peut l'éviter, aller au-devant du péril.
L'incertitude me tuait. Je résolus d'y mettre un terme.
Je fis des bonds désespérés pour quitter la joue du foulonuier. Hélas 1 vains efibrtsl ma triste destinée m'avait cloué là : j'y devais demeurer.
Pourtant, mes tentatives d'évasion avaient produit sur la joue du bonhomme un léger chatouillement qui le rappela à la raison. Il se toucha la tète, le front, les yeux, comme un homme qui s'éveille après un mauvais rêve.
Apercevant le cadavre, il mit les genoux à terre,
prit sa femme par la tète et la secoua doucement, puis plus fort, en la regardant avec anxiété ; mais la tète était glacée, et elle retomba lourdement sur les genoux du malheureux homme, qui avait fini par s'asseoir sur le parquet inondé de sang. Il saisit les mains de la pauvre morte, qui retombèrent comme avait fait la tète.
Alors le misérable éclata en sanglots, les larmes inondèrent son visage, la sueur coula sur son front.
11 voulut écarter le voile liquide qui couvrait son regard ; il porta à ses yeux ses mains ensanglantées, qui laissèrent sur sa face une horrible empreinte.
— Lisbeth, mon cher cœuri s'écria-t-il en secouant la morte ; ma bichette, dis-moi que je ne t'ai pas tuée... Non, cela n'est pas possible!... Moi, te tuer ?... Ah 1... Tu sais combien je t'aime ; mais je ne voudrais même pas te faire une égratignure, non, certainement, j'en serais marri toute ma vie ; à plus forte raison... C'est absurde... Parle-moi, ma mie!... Tu sais que je n'ai pas été maître de moi ; mais je ne suis pas méchant, mon cher trésor, je ne le suis pas; toi-même, tu pourrais le dire mieux que personne... Lorsque ton père, qui est défunt, •— Dieu ait son
âme I — B^oppo^ait à notre mariage, tu disais : « Je le veux ; il n'est pas beau, c'est vrai, mais il est bon. s Tu disais cela, tu ne peux le nier... Moi, je m'en souviens comme si c'était hier... Je f aimais tantl... Je te vois encore avec ta cornette blanche ; il y a bien longtemps, mais tu es toujours belle, et, moi, je suis toujours bon... On ne change pas quand on s'aime, et... Tu ne me réponds pas, Lisbeth?... Ma chère femme, au nom du bon Dieu, réponds-moi!... Tu vois que je meurs d'effroi; tu sais bien que c'est toi qui toujours me consoles et me donnes du cœur... Lisbeth, je te promets que je ne me raserai plus jamais, jamais!... On se gaudira de moi, mais que m'importe?... Mon compère Le Dhiiy dira ce qu'il voudra, je m'en moque d'avance ; tu Tas dit, c'est un bavard, n'est-ce pas? Mais, pour Dieu, réponds-moi, Lisbeth,réponds-moi I...
Gonthier avait fait un effort pour soulever sa femme. Ne songeant plus, dans son trouble, à la charge qu*il soutenait, il ouvrit les bras, et le cadavre retomba avec un bruit sinistre.
— Seigneur, mon Dieul... s'écria l'infortuné; elle est morte, morte!... J'ai fait là une belle affaire!...
Pris de vertige, il s'élança dans la pièce voisine, dont les fenêtres s'ouvraient sur la rue du Séjour; il cria à l'aide.
Les voisins étaient devant leurs portes, en train de deviser sur les affaires du temps, comme il convenait à de bons Parisiens timides et frondeurs à la fois.
Le foulonnier était connu et fort aimé dans son quartier.
Chacun s'empressa de voler à son secours.
— Qu'y a-t-il?... demanda le barbier Le Dhuy, qui arrivait le premier en tète de la foule, et qui re-
cula eflTrayé en voyant le visage effaré et couvert de sang de son compère.
— Voilà ce qu'il y a, fit Gonthier en montrant le cadavre de sa femme : je viens de tuer mon épouse adorée.
— Grand Dieu I Pourquoi? demanda Le Dhuy.
— Parce qu'elle voulait m'empêcher de me barbifier.
Un cri d'horreur s'échappa de la foule.
On entoura la morte.
Les voisines tâchèrent de lui porter secours, mais tout fut inutile.
Le médecin et le guet, qui n'arrivent jamais quand ils sont nécessaires, vinrent à leur tour. Gonthier fut arrêté et conduit au Châtelet, où on l'enferma dans un cachot sans lui dire une parole.
Je ne dépeindrai pas les souffrances de ce pauvre homme. J'y pris, je l'avoue, une mince part ; mon sort m'inquiétait extrêmement.
Pour me faire pardonner mon égoïsme, je dois dire que le foulonnier était tombé dans un état d'anéantissement complet, et que ce qui se passait autour de sa personne semblait lui être tout à fait étranger.
Au bout de trois jours, M. le lieutenant criminel le vint interroger^ Il ne répondit qu'une chose à toutes les questions qui lui furent posées :
— Elle ne voulait pas me laisser faire la barbe.
Pour la forme seulement, on le mit à la question ; il Gt sa réponse accoutumée.
— Depuis vingt- cinq ans que j'exerce, dit M. le lieutenant criminel , je n'ai jamais vu un assassin aussi endurci que ce monstre de cruauté.
Gonthier le regarda d'un air doux et répondit :
— Monsieur le lieutenant criminel est bien honnête.
Sans plus délibérer, il fut condamné à être roué vif en place de Grève.
Le même soir, comme l'infortuné pleurait silencieusement sur la paille, maître Ducourtieux, le greffier, entra dans notre cachot.
— Maître Gonthier, lui dit-il, votre crime est bien abominable, que dis-je? bien exécrable I exécrable est le mot, je ne saurais en employer un autre; mais je vous connais depuis longtemps : pendant plus de cinquante ans, vous avez été un honnête homme dont je
78 HÉMOIRES d'uN BAISER
n'ai eu qu'à me louer, je voudrais faire quelque chose pour vous.
— Pourquoi, dit Gonthier, voulait-elle m'empôcher de me raser?
— Pour cela, je l'ignore, et je ne saurais l'approuver; cependant ce n'était pas une raison pour... vous m'entendez bien... Enfin, n'importe! vous êtes condamné à être roué^ ce n'est pas agréable, non certainement. A cause de l'intérêt que je vous porte, je veux vous épargner ce mauvais pas.
Gonthier ne fit pas le moindre mouvement de joie; moi, j'avais tressailli de bonheur.
— Çà, maître, fit le bon greffier, ne m'entendezvous point?
— Si, répondit le condamné.
— A la bonne heure! J'ai voulu, vous difr-je, vous affranchir de cette dure épreuve ; vous m'en serez reconnaissant si vous voulez. J'ai vu mourir trop de gens pour compter sur la gratitude des hommes; d'ailleurs, la vôtre ne me servirait absolument à rien. Tenez! voici une corde, une bonne corde de chanvre neuf; quand je vais être parti, vous l'attacherez à ce barreau, vous monterez sur cet escabeau, et, si vous voulez re-
garder dans Tautre monde, vous n'aurez qu'à passer votre tête dans ce nœud coulant et à vous laisser aller, vous m'entendez bien? Demain, quand on vous viendra chercher, les gens du bourreau trouveront la besogne faite ; voilà tout ce que je puis pour vous^ Je suis fâché de ne pouvoir faire mieux, et maintenant, mon pauvre homme. Dieu vous garde et vous pardonne 1
Mon dernier espoir s'évanouissait : j'étais perdu à tout jamais.
A mon grand étonnement, je vis Gonthier se lever et je Tentendis, d'un air calme et digne, dire à maître Ducourtieux :
— Dieu me pardonnera, monsieur le greffier, parce qu'il sait comment les choses se sont passées; j'ai
tué, mais je suis innocent. J'ai une grâce à obtenir de vous, une prière à vous adresser : j'allais vous mander. Dans le corridor de mon logis de la rue du Séjour, sous la cinquième dalle, facile à reconnaître à une croix gravée au couteau, se trouve une cruche en grès contenant deux cents doubles louis d'or : c'était mou épargne. Je n'eus jamais confiance en M. Law, moi, je ne sais pourquoi. Je vous donne cette somme.. •
80 MÉMOIRES d'uN BÀISBB
Le greffier se récria.
— A la charge par vous de me faire enterrer près de ma pauvre Lisbetb, dans le cimetière voisin du Clos-Prunier en la Ville-rÉvêque. Monsieur de Paris vous abandonnera mon corps moyennant finances ; me [romettez-vous de me rendre cet éminent et triste service ?
Le greffier fit un signe de tète.
— Merci l Soyez béni pour votre bonté, monsieur le greffier. Vous n'obligez pas un ingrat, je vous aimais bien, et, la veille du malhcu.eux jour, je parlais de vous à ma pauvre femme.
Jl se mit à pleurer.
Maître Ducourtieux, sentant l'émotion qui le gagnait, partit précipitamment en criant :
— Adieu !
La porte se referma sur mon dernier espoir.
— Allons I fit Gonthier en attachant la corde au barreau aussi tranquillement que s'il eût exécuté lordonnance d'un médecin, le moment est venu.
Il monta sur Tescabeau et regarda si la corde était soUdement attachée.
— Pauvre chère âme, fit-il, elle avait bien raison
MliMOIRRS d'un DAISGR 81
de dire que cette barbe maudite me porterait malheur!...
Et il se lança dans Téternité en murmurant :
-^ Seigneur, mon Dieu ! ayez pitié de moi I
Je ne Yoas conterai ni ma douleur en me sentant sur un cadavre glacé, ni mes inquiétudes horribles lorsque, le lendemain, je me sentis cloué dans un cercueil, n*ayant plus Tespoir de jamais revoir le ciel.
Je m'écriai :
' - Mdtre souverain de toutes choses, que je ne connais point, mais qui m'as créé avec une âme et un esprit capables de sentir et de comprendre, m'abandonneras-tu dans cette déplorable situation? Ne m'as tu mis au monde que pour me réduire à un sort aussi fâcheux? Qu'ai-je fait pour mériter un si grand châtiment ? J'ai été un Baiser indiscret, lascif , ef^
MÉ&IOIRES d'un BÀISEA 83
froDté, traître, menteur, compromettant, c'est vrai ; mais ce n'était point ma faute, je suivais les impulsions de ceux à qui le hasard m'avait conflé. D'ailleurs, n'ai-je pas été également un Baiser saint, honnête, paternel, filial, sincère ? J'ai fait le mal, mais j'ai fait aussi le bien. Mâdtre souverain de toutes choses, laisseras- tu ta créature gémir sans espoir dans les entrailles de la terre, et ta pitié no viendrat^lle pas jusqu'à la plus infime de tes œuvres?...
Hélas I souvent je fis cette prière, elle resta vaino pendant bien des années.
Le bon greffier avait, comme je l'ai su plus tard, tenu religieusement la promesse qu'il avait faite au malheureux Gonthier, et je gisais dans le cimetière de la Ville-l'Évèque, dans l'élat le plus misérable que l'on puisse imaginer.
-^ Ah I pensais-je, les hommes sont bien heucenx de pouvoir se donner la mort quand cela leur pldt
Cependant, il n'est pas de position, si afi'reuse qu'elle soit, qu'on ne finisse par trouver supportable. Débarrassé des hôtes immondes qui m'avaient persécuté pendant les premiers temps, j'avais fini par
84 HÉMOIBES d'uN BÀI8BB
m'accoutumer i un état de somnolence sans charme, mais au moins endurable. Si mes calculs ne sont pas faux, j'ai dû passer plus de quarante ans sous terre, ce qui fait que je n'ai éprouvé plus tard qu'une compassion mitigée pour le malheureux puisatier Dufayel.
Vers les dernières années de ma captivité, j'eus quelques récréations auxquelles j'étais loin de m'attendre.
Des nouvelles de la terre parvenaient jusqu'à moi d'une façon fort singulière.
Certes , j'éprouvais un bonheur indicible chaque fois que cela arrivait ; mais cette joie passagère me faisait, lorsqu'elle s'était envolée, ressentir plus cruellement Tamertume de ma position.
Voici comment les choses arrivèrent.
Un matin, j'entendis un grand bruit de pioches et de pelles. Un instant j'eus le fol espoir de revoir le ciel bleu. Malheureusement, les hommes que j'entendais au-dessui de moi n'étaient point des sauveurs : c'éta'ent simplement des jardiniei's.
Ils plantaient.
Sur la place du cimetière abandonné, des maisons s'élevaient, et, par suite de la loi des contrastas, un
cabaret, avec salle de bal, venait s'établir et chanter à l'endroit même où Ton pleurait trente ans auparavant;
L'industriel, afin d'attirer plus vite une clientèle à son cabaret, y installait tout ce qui pouvait charmer la vue.
Un jardin divisé en bosquets et en tonnelles avait été planté à grands frais.
Si bien qu'une année ne s'était pas écoulée, que le crâne de Gonthier et moi , son immuable pensionnaire, nous ét'ons enveloppés dans les racines d'une clématite et d'un chèvrefeuille qui s'enlaçaient avec une amitié que, sur terre, on aurait calomniée.
C'était une b'en petite consolation pour moi que les amours souterraines de ces deux arbustes, mais enfin ça valait mieux que rien. Ces nouveaux venus m'avaient donné un espoir bien léger, mais qui me soutenî»it un peu.
Je n'étais resté que bien peu de temps chez mes premiers parents. A peine si je me souvenais de la forêt de Fontainebleau, où Marcelle et Jean m'avaient donné le jour. J'avais été^ souvent, il est vrai, dans de« jardins , dans des parcs, à travers la campagne ;
M iiiiMoiaRS d'un baiser
malheureusement, je ne suis pas observateur, et mon ignorance de toutes les sciences est comp'ète. C'est à peine si je connaissais l'horticulture et la botanique par leur nom. Le jardinage même m'était étranger. Si bien qu'il m'était impossible de me rendre compte de ma situation.
La clématite et le chèvrefeuille ont-ils* des racines bien longues ? les plante-t-on profondément ? Telles étaient les questions que je m'adressais nuit et jour, sans pouvoir les résoudre.
Les mortels sont bien heureux s'ils ignorent des choses qu'il leur importe de savoir : ils n'ont qu'à ouvrir des livres spéciaux et aussitôt ils sont renseignés.
11 est vrai qu'ils sont obligés de faire les livres, ce qui est aussi une bien triste extrémité.
De longs jours s'écoulèrent.
Les racines poussaient toujours et finissaient par^ m'incommoder. Je croyais avoir épuisé la source des douleurs. Je me trouvais dans une si triste conjoncture, qu'il ne me paraissait pas possible de devenir plus malheureux. De nouveaux chagrins m'étaient cependant réservés.
HiMOIRES d'un baiser 87
La clématite paraissait avoir du sentiment pour le chèvrefeuille ; elle Taimait, — du moins, je le suppose, — mais avec cette tranquillité des fleurs pâles. Au contraire, le chèvrefeuille, aux reflets pourpres, aimait passionnément. Au tremblement du pied, on devinait que Torage était dans la tète, la tempête dans le cœur. Ses racines faisaient des efibrts frénétiques pour étreindre ceux de sa froide bien-aimée.
L'amour est aveugle.
Dans ses amoureux désirs, le chèvrefeuille ne s'inquiétait guère du crâne du malheureux Oonthier, gull écrasait entre ses lianes crispées.
Parfois j^entendais d'horribles craquements et je déplorais ma triste destinée.
Certes, vivre sur le crâne enterré d'un bourgeois supplicié n'est pas un sort bien enviable. Cependant, mieux valait encore cela.quele néant.
— Si le chèvrefeuille, me disais-je, pulvérise cette boite osseuse, que vais-je devenir? Ne tenant plus à rien, je mourrai bien certainement. Si du moins j'avais le bonheur de croire à la métempsycose, je me ferais de beaux raisonnements : je me yerrais revivre dans une fleur bleue ou je deviendrais
88 MÉMOIRES D*(3II BÂTSEU
insecte. Je sortirais de terre et je passerais, par le bec, dans rame d'un rossignol. Un Baiser qui chanterait, ne serait-ce pas délicieux?...
Malheureusement, comme tous les ignorants, je ne croyais à rien. Aucune religion n'avait éclairé mon esprit, et, dans mon infortune, je n'avais ni la foi ni Tespérance pour me consoler. Je me vengeais de mon athéisme en insultant une Providence à laquelle je ne croyais pas.
Cependant, le créateur avait décrété, malgré mou ingratitude, que l'heure de ma délivrance ne tarderait pas à venir : mes injures n'étaient pas arrivées à la hauteur de ses dédains.
Un lundi
Ici, le lecteur va dire :
— Voici un Baiser qui, n'est qu'un imposteur. Quoi I il est sous terre depuis cinquante ans, et il veut me persuader qu'il a pu se rappeler, après un demi-siècle, le nom du jour où il fut délivré ?...
Bon lecteur, ne vous hâtez pas de juger si vite et surtout si mal. Permettez-moi de vous dire que, bien qu'à trois pieds sous terre, je connaissais les
MÉMOIRES d'un BAlSBIt 89
jours par leurs noms et même les heures. C'était bien simple : quand on avait bousculé le terrain dans lequel je vivais et qu'on avait planté le chèvrefeuille qui m'avait causé tant de tourments, je n^avais pas tardé à me rendre compte de la cause de ce remueménage. Au bruit qui se faisait sur ma tète, à la musique que j^entendais, aux trépignements, aux cris de joie qui revenaient une fois par semaine, j'avais bien vite compris que Tasile du repos, fermé pendant de longues années, s'était transformé en une guinguette où l'on venait, le dimanche, s'aimer, danser, chanter, rire et boire. Compter les jours n'était pas chose difficile pour moi, parce que, la nuit, la terre devenait froide. La musique se faisait entendre à des intervalles réguliers, c'est-à-dire tous les huit jours. Le dimanche étant le jour consacré, j'avais conclu.
J*ai expliqué ceci en précisant les détails, afin de ne plus être dans la nécessité de donner des explications sous péril d'être accusé d'imposture pendant le cours de ce récit extraordinaire.
Donc, un lundi, j'entendis dès l'auroe de grands coups au-dessus de moi.
Mon cœur battait.
L'anxiété la plus vive s'était emparée de moi.
J'allais revoir le jour.
Je m'abandonnais aune joie folle, je chantais, jene me sentais pas d'aise. Ma poitrine de Baiser se dilatait.
Je renaissais.
Tout à coup, en entendant les coups de pioche, ie tressaillis d'effroi. Une horrible pensée venait de traverser mon esprit.
Qu'allais-je devenir si le terrassier maladroit donnait en plein son coup de pioche ou de pelle sur le crâne du brave foulonnier ? Ou je resterais sur l'une des parties, ou je tomberais dans le néant.^
Dans le premier cas, quel était le mortel qui me viendrait recueillir, de ses lèvres, sur ce lambeau de crâne ? A la rigueur, un fou pouvait se passer cette fantaisie. L*espoir était vague, mais c'était un espoir.
Dans le second cas, ne tenant plus à rien, je serais refoulé dans la terre et, cette fois, à tout jamais.
Pendant que je faisais ces tristes réflexions, une immense lueur m'apparut ; je revoyais le ciel.
Je cevoyais le jour avec son éclat sublime, sa rcs« plendissante lumière.
— Dieu sublime! m'écriai-je avec reconnaissance , votre bonté et votre puissance sont infinies !
Ceci, entre nous, était une sottise ; car il est bien certain que le souverain des mondes se souvenait fort peu de moi et que le hasard seul, qui est la puissance la plus régulière, me retirait naturellement de Tendroit où il m'avait placé.
Mais c'est une coutume générale. Toutes les fois qu'il nous arrive un bonheur, grand ou petit, nous ne manquons jamais de crier : a Seigneur, votre puissance est infinie ! » Quand nous sommes malheureux, nous disons : a Mon Dieu, s'il est vrai que votre puissance soit infinie, mettez un terme âmes douleurs. » Ce qui n'est pas la même chose.
J'allais saluer le soleil, le ciel bleu, les arbres, les fleurs, les oiseaux, les montagnes, les ruisseaux au doux murmure, bien que je ne visse ni ruisseaux, ni montagnes, ni oiseaux, ni fleurs, ni ciel bleu, puisque j'étais dans un jardin bouleversé et entouré de murs; mais il me fallait, en ce cas, obéir à la coutume gêné-
raie qui veut que, toutes les fois qu'un individu recouvre la liberté, il fasse, en langage fleuri, les salutations dont je viens de parler.
Ne riez pas et ne m'appelez pas moraliste douteux, je n'exagère rien.
Sur mille hommes sortant de la prison pour dettes de Clichy, c'est-à-dire après une captivité relativement douce, il y en a neuf cent quatre-vingt-dixneuf qui saluent les vastes horizons, le soleil, le ciel bleu, les arbres, les fleurs, les oiseaux, les montagnes, les ruisseaux.
Le soleil est absent*
Le ciel bleu est gris.
Les arbres sont les tilleuls rabougris de ITiôtel de Custine, le seul hôtel de Paris dont la façade soit sur le derrière, — une bizarrerie du maître.
Les fleurs sont trois basilics et deux résédas ornant la fenêtre d'un cordonnier.
Les montagnes sont les buttes Montmartre.
Les oiseaux, des serins.
Les ruisseaux, ceux de la rue.
Les vastes horizons sont les Batignolles.
C'est égal, nos neuf cent quatre-vingt-dix-neul
MÉMOIRES d'un BJLISER 93
captifs pour rire saluent tout cela. A la vérité, le millième échappé ne salue rien ; — mais ne croyez pas à Texception, — c*est un malhonnête.
Ce qui m'empêcha d*agir comme le vulgaire, ce fut la voix rauque du terrassier.
— Bon I dit-il à son compagnon , encore un crâne 1... Tout Paris est donc là?...
— Faut croire, répondit Vautre.
Le premier terrassier me prit avec plus de dégoût que de précaution, me jeta sur un tas d'ossements et continua sa besogne.
H y avait environ trois quarts d'heure que j*étais là, lorsque le second fossoyeur poussa un cri d étonnement : il venait de découvrir un cercueil en pierre grise, fait seulement de deux morceaux. Un long monolithe avait été patiemment creusé en forme de bière. Un second monolithe long et bombé, taillé en écailles rondes, servait de couvercle.
Les terrassiers, dans l'espoir de trouver quelque trésor, renversèrent ce couvercle et poussèrent un cri de joie. Le cercueil contenait les restes ou plutôt les habits d'un évêque. Crosse, mitre, bague, étole,
94 MEMOIRES d'u» DÀISEB
chape, tout y était, excepté le corps, que le temps avait détruit.
— Bonne aubaine !... s'écria le premier terrassier, nous aurons un bon pourboire de monseigneur Tarchevêque.
— Si, en attendant, (lit le second, nous prenions la bague et autres menus galons?
— Où les vendre?
— C'est vrai. D'ailleurs, ce n'est pas là notre bien.
— Sans doute.
— Dis donc ?
— Hein ?
— C'est drôle tout de même, que les habits soient si bien conservés et qu'il ne reste du corps que ce peu de poussière.
— Ils l'auront sans doute embaumé avant de l'en* terrer.
— Possible! Dis donc?
— Quoi ?
— Si nous mettions un autre corps ?
— Pourquoi faire?
— Ça vaudrait mieux.
— Comment ça?
— Ta verras que Tabbé de Saint- Anastase, qui est un grand clerc, va trouver dans ces lettres le nom de l'évêque ; si la famille de Tévêque existe encore, elle ne sera pas fâchée d^avoir quelques restes... Ça nous fera un autre pourboire de ce côté-là.
— C'est vrai, tout de même ; mais comment entrer un squelette dans ces habits vermoulus?...
— C'est juste. Après tout, une tête suffirait.
Ce disant, le terrassier s'empara de la boîte osseuse qui avait été la tète de Gonthier, et il la plaça dans la mitre de l'évêque.
— Tiens!... fît-il, on dirait que la coiffure a été faite exprès; ça va comme un gant. Allons prévenir le bon abbé de Saint- Anastase ; sans quoi, maître Huchard nous devancerait et prendrait la part du lion.
Les deux hommes s'éloignèrent.
— Mon Dieu, me disais-je, ne me suis-je pas trop vite réjoui? Me voici au grand jour, mais tout aussi à plaindre que lorsque j'étais sous terre. Que va-t-il arriver? Le saint abbé va venir, et, après avoir bien examiné ces riches ornements, son premier soin sera de faire inhumer, en grande pompe, les restes de
celui qui fut son supérieur, et je n'aurai revu le jour que pour le regretter plus amèrement.
Bien peu de temps s* était écoulé depuis le départ des deux hommes, lorsque je les ^is revenir accompagnant plusieurs religieux et un grand concours de peuple.
— Voilà, monseigneur, dit le terrassier; avaîs-je exagéré lorsque je vous avais dit que jamais on n'avait vu chose pareille?.,.
Celui que Tartisan avait appelé monseigneur, et que je sus plus tard être Tabbé de Saint-Anastase, prêta peu d'attention aux détails extérieurs. Il s'approcha de rinscription latine qui s'étalait sur le couvercle de la tombe, il fit gratter la terre qui remplis-
' ta
sait les lettres gravées dans la pierre, et, api^s un examen rapide, il dit, en s'adressant aux religieux de différents ordres qui l'entouraient :
— Dieu soit béni, mes frères 1 nous avons devant nous les restes du bienheureux saint Calixte, évèque. Voici un grand événement pour la chrétienté.
Les religieux s'inclinèrent et dirent des actions de grâces. Le peuple s'agenouilla, et les femmes pleurèrent.
— Mes enfants, s'écria l'abbé en s^adressant au peuple, si je n'écoutais que mon désir, je vous prierais de porter ces saintes reliques en notre abbaye, sise non loin d'ici, par devers la porte de la Conféreace ; mais à Dieu ne plaise que l'orgueil m'emporte jusqu'à manquer à mes devoirs. C'est au chapitre de Notre*Dame, et non ailleurs, qu'il convient de déposer ces vénérables et saintes dépouilles. Heureux ceux d'eutre vous qui se chargeront du soin de porter ce cercueil trois fois saint ! Le poids de ces pierres diminuera le fardeau de leurs péchés !
Mille bras s'empressèrent,' et je fus enlevé et porté en triomphe.
Chemin faisant, je voyais la foule électrisée par la sainteté de sa mission et par les paroles de Tabbé. .. La route était longue ; plus d'un bras fatigué retrouva sa force au souvenir de cette parole : a Le poids de ces pierres diminuera le fardeau de vos péchés. »
Je ruminai longtemps cette phrase : elle était admirable, mais elle ne voulait rien dire.
Dans le cours de ma longue existence, j'ai bien souvent entendu des éclats d'éloquence qui sont restés
98 BfÉMOIBKS d'uN BAISER
comme des chefs-d'œuvre du genre, et qu'on cite i tout venant. La plupart ne signifient pas beaucoup plus que la phrase de Tabbé, et ne sont pas d un meilleur français.
Je ne raconterai pas ici en détail la joie du clergé ni le bruit que le saint évëque fit dans ce monde. De tout temps, on a vu de ces momeries qui ne prouvent rien, ni pour ni contre la religion. Qu'il me suffise de dire que le crâne de l'infortuné marchand de futaine fut, plus de quarante ans après son inhumation, exposé à la vénération des fidèles comme une relique sainte : la tète du bienheureux saint ( Calixte.
Une chapelle de Notre-Dame de Paris avait été consacrée à Texhibition. Le chapitre avait eu rinteu" tion d'exposer le cercueil tel que les terrassiers prétendaient l'avoir trouvé ; mais Dieu, qui se joue des desseins des hommes, en avait décidé autrement.
Pendant qu'on préparait la chapelle, Taction de Tair avait fait tomber en poussière les vêtements sacerdotaux du bienheureux saint Calixte ; il ne restait plus que la tète, c'est-à-dire rien, puisque le. crâne était celui du marchand.
Hli&IOIRES d'un baiser 99
Le clergfi de Notre-Dame fut fort ému de cet événement, d'ailleurs bien simple.
L'exposition des reliques avait été ordonnée en chaire.
Les médisants avaient souri à l'annonce de la découverte, les sceptiques avaient ri.
Ne rien exposer, c'était donner raison aux mauvaises langues ; exposer d'autres reliques, comme l'avait proposé le chanoine Sibué, était une action indigne.
Dans cette conjoncture, monseigneur l'archevêque décida que le crâne serait exposé sur un coussin de velours noir.
Le lendemain, je me prélassais au milieu de la cathédrale, fier et glorieux de ma nouvelle situation. Je me laissai un instant étourdir par l'odeur de l'encens ; mais, avec l'aide do Dieu, cette bouffée do vanité ne dura pas longtemps.
Les fidèles accouraient en foule se prosterner de* vaut moi, ou, pour parler plus justement, devant le crâne du pauvre Gonthier, passé désormais à Tétat de relique.
Si je voulais raconter les demandes adressées au bienheureux saint Calixte, des volumes ne me suffiraient pas. Rien de plus insensé, de plus puéril, de plus mesquin, de plus platement égoïste que ces prières ! Du haut du ciel, saint Calixte dut s'estimer très-heureux de ne pas avoir à écouter les turpitudes qui s'adressaient à des reliques d'occasion et non à lui.
Aussitôt sapriëre achevée, chaque fidèle se levait et venait baiser la prétendue tète du saint. Mais, soit que les croyances ne fussent pas bien ardentes, soit que les fidèles éprouvassent une certaine répugnance à baiser une tète de mort, les lèvres effleuraient à peine le crâne du marchand. L'heure de ma délivrance que j'avais crue imminente tardait à sonner.
Au moment où je commençais à désespérer pour ce jour-là, une jeune femme blonde, mise avec toute rélégance des dames de qualité , vint s'agenouiller sur l'estrade.
Mon cœur avait tressailli. Une voix intérieure me disait que désormais j'allais vivre sur ce doux visage de dévote.
— Bienheureux saint Calixte, dit tout bas la dame, vous qui avez Tinefifable bonheur de contempler Dieu, jetez un regard de miséricorde sur une pécheresse dont les forces sont à bout. Donnez-lui le courage d'accomplir tous ses devoirs et de chasser de son âme rimage d'un séducteur que le mauvais ange y a voulu graver. Faites cela, bienheureux saint Calixte, et par mes soins une statue d'argent sera placée sur votre glorieux tombeau.
109 MÉMOIRES d'uN BAISEB
— PeubI pensai-je, c'est un marché... Si saint Calixte reoteodaitl
Heureusement, saint Calixte n'entendait pas.
La dévote s'approcha, et, sans hésitation, appuya sa bouche sur le crâne jaune du foulonnier.
Je fis un effort désespéré et j'atteignis ses lèvres.
J'étais sauvé.
Calme et tranquille, la dévote s'éloigna i pas comptés ; elle salua avec décence lorsqu'elle passa devant le milieu de la nef, en face du maître -autel, et gagna lentement la porte latérale qui conduit an bord de l'eau.
Arrivée sur le quai^ elle regarda le ciel avec inquiétude.
Le jour tombait.
Elle pressa le pas, marchant avec cette roideur rapide des Parisiennes qui se sentent suivies.
Peu à peu elle se rassura et marcha avec tranquillité.
— Mon Dieu ! fit-elle avec une joie mêlée de regrets, le bienheureux saint Calixte a exaucé ma prière ; il n'est pas là. Je serai désormais à l'abri de ses obsessions.
Elle poussa un gros soupir et tourna légèrement la tête.
— Quand on pense qu'il y a des gens qui ne croient pas à la puissance des saints I se disait-elle ; pour moi, je ne saurais la nier.
Et elle retourna encore la tète.
-—Allons, murmura-t-elle tristement, saint Calixte est un grand saint I
Gomme elle achevait de glorifier saint Calixte, un homme caché derrière le mur de Tabreuvoir Pépin s'élança à sa rencontre.
r/était un gentilhomme de haute taille et de belle mine, la moustache en croc et la rapière au côté, portant son tricorne furieusement penché sur l'oreille droite.
—0 sublime déesse! s'écria-t-il, est-ce bien vous que considèrent mes yeux émerveillés? Je commençais à désespérer; depuis deux heures, mon cœur est en sentinelle.
— Monsieur 1 au nom du ciel! fit la dévote avec effroi, voulez- vous donc me perdre?
— A Dieu ne plaise , superbe merveille ! Vous perdre, moi qui donnerais mon sang pour vous!
m MÉMOIRES d'un BAISER
^- Je le crois, monsieur ; mais par pitié!...
— Sur mon âme, mon adorée, ne vous ai-je pas donné assez de preuves de mon respect et de mon dévouement? Suis je condamné atout jamais à cette inclémence qui me désespère ? N'aurez-vous pas un mot de pitié pour votre serviteur?
— Encore une fois, monsieur, vous me perdez!
— Pour le coup, voilà qui est- trop fort, s'écria le gentilhomme; je vous perds, moi? et comment, s*il vous plaît? Que craîgnez-vousî Le conseiller Molinard, votre époux, a-t-il donc divorcé avec la goutte ? est-il devenu ingambe au point de venir à votre rencontre ? Craignez-vous les œillades des gens du commun qui nous regardent et nous prennent, j*en jurerais Dieu, pour le mari et la femme, tant nous avons Tair de nous disputer? Cornebleu! belle dame, n'attendriez-vous pas plutôt quelque galantin, et ma présence ne vous gênerait-elle que pour cela?
— Monsieur le chevalier, pouvez-vous soupçonner?..
— Je soupçonne tout, chère madame Molinard, interrompit le gentilhomme avec une vanité convaincue, où du moins je rai^ronne ; car enfin voilà six semaines, sans reproches, que je fais le pied de grue.
MÉMOIRES d'un BAISER m
Gela n'est pas naturel, vous en tomberez d'accord avec moi. Tantôt j'ai vos plus doux sourires et vos plus doux regards, tantôt vous me boudez et faites semblant db ne me point apercevoir. D'où je conclus que votre cœur balance entre votre serviteur et quelque dameret... Parla mort du diable I si je le Croyais...
— Oh 1 je vous jure !
— Comment vous croire?
— Je vous proteste !
— Cédez à mes vœux !
— Mais c'est impossible !
— Pourquoi ? Ne m'avez- vous point donné à entendre que ma flamme ne vous trouvait pas insensible?
— J'en conviens.
— Alors?
— Tenez, monsieur le chevalier, je ne sais plus que vous dire; oui, je vous aime, je n'aime que vous au monde. Votre image me poursuit et m'obsède. Ce soir, j'étais allée supplier saint Calixte, évêque, de me donner la force de vous oublier, et, en sortant de baiser ses saintes reliques, je vous cherchais des yeux
i06 MriBlOIRES d'un BAISER
et me dépitais fort de ne vous point rencontrer sur mon passage comme vous avez coutume d'y être. Voyez si je vous aime I
— Vous ne me le prouvez guère. •
— Seigneur Jésus I que puis-je faire de plus Dites, je le ferai.
— A la bonne heure, chère âme, voilà qui est parler! Ainsi, vous me permettez de vous faire visite demain dans l'après-dinée?
— Y songez-vous ! c'est impossible ; que dirait mon mari?
— Mais, chère âme, il ne me verra point ; votre jardin n'a-t-il pas une porte basse qui donne sur la ruelle de la Croix ?
— Si vraiment.
— Ne pourrais-je entrer par là demain ?
— Le soir?
— Le soir, oui, à huit heures.
— A huit heures.
— Vous m'aimez 7
— Ah ! je le jure.
— Un gage d'amour I... et je pars heureux l... un Baiser!
MÉMOIRES d'un BàISIÎB 107
— Jamais 1 fit la dévote en se reculant.
Mais le chevalier allongea ses grands bras et me prit sur les lèvres palpitantes de la femme du conseiller, qui s'échappa comme une gazelle effarouchée.
Le chevalier la suivit des yeux un instant et rentra dans son logis, situé rue du Demi-Saint.
A peine entré dans sa chambre, il se considéra devant un miroir de Venise accroché au mur.
— Six semaines d'attente I... fit le chevalier; corne du diable ! ga n'aura pas été sans peine.
Un sourire fit grimacer sa bouche, et, à mon tour, je pus me regarder dans le miroir.
Mon séjour sous terre m'avait vieilli de cent ans. J'étais méconnaissable, tant j'étais pâle et défait.
Je tressaillis de douleur en me voyant. Mon tressaillement fit froid dans le dos du vainqueur de madame Molinard ; il murmura en frissonnant :
— Penh! ces dévotes!... on a beau dire, ça sent toujours un peu le renfermé.
Le chevalier de Yignerol, mon nouveau maître, était officier an régiment de Navarre. C'était un brave gentilhomme; il n'avait jamais fait la guerre et c'était dommage, car il s'y serait distingué, ne craignant ni Dieu ni diable.
Fort infatué de sa personne, comme tous les militaires (de ce temps-là), il passait sa vie à cirer ses moustaches, àlustrer ses cheveux. Après le jeu, l'amour était sa principale occupation. Logé à rhôtellerie du Heaume d^ argent^ en compagnie de huit ou dix officiers de son régiment et de quelques vieux capitaines d'aventure que la paix avait ruinés, il menait sans
MÉMOIRES d'un BAISER i09
souci la vie fainéante des garnisons, c'est-à-dire que, quand il ne faisait rien, il ne pensait guère.
La chambre du bon chevalier me parut une merveille ; je trouvai tout charmant, tout coquet, et pourtant tout était d'une simplicité plus que modeste. Un lit, un bahut, deux chaises et un vieux fauteuil. Quelques gravures représentant les fêtes de Versailles, le célèbre passage du Rhin et la prise de Namur, couvraient les murs gris, en compagnie de quelques armes de guerre soigneusement entretenues. C'était plus que simple, mais ma captivité sous terre m'avait refait une jeunesse. Je me sentais heureux dans ce réduit, qui, cinquante ans auparavant, m'eut semblé un bouge digne à peine d'un soudard mal élevé.
Le chevalier s'était assis dans le vieux fa'iteuil et commençait à sommeiller, lorsque l'horloge deSaint- Germain-l'Auxerrois lui annonça Theure du souper. Il refrisa sa moustache, relustra ses cheveux et descendit à la salle commune, où déjà étaient installés six gentilshommes de noblesse plus ou moins éprouvée.
Le souper était solide et les appétits étaient sérieux; on parla peu; de temps à autre, ces sept bouches pleines grimaçaient un sourire à l'adresse de Thôtesse
110 M^MOIBES d'un baiser
OU de sa bonne, lesquelles pamssaiejit recevoir ces marques d'amitié en femmes qui y étaient habituées.
— Jouerons-nous ce soir, chevalier? demanda l'un des convives à mon maître.
— La basse tte et le pharaon n'ont plus d'attraits pour moi, répondit le chevalier.
— Ni pour moi,
— Ni pour moi.
— Ni pour moi.
— Ni pour moi.
— Ni pour moi, répondirent les convives, les uns après les autres.
— Mieux vaut un bon lit après souper.
— C'est mon avis.
-^ Et le mien.
— Boni pensai*je, voici des braves qui aiment le repos. Mon digne maître va aller se coucher; demain, il me déposera sur les joues charmantes de madame la conseillère , il me reprendra après-demain , me rapportera le jour d'après, et ainsi de suite. Voilà 9ia tranquillité assurée pour au moins ... un mois. Le destin me devait bien ce bonheur.
Vers neuf heures et demie, tout le monde étant
bien repu se retira, sauf un vieux capitaine, nommé Gavarin, qui resta à ronfler sur sa chaise. Cependant, rhôtesse et sa bonne débarrassaient la table de la menue vaisselle qui Tencombrait et des reliefs du repas, lesquels, par leur exiguïté, témoignaient de Tappétit des convives.
La table était vide, Thôtesse pliait les serviettes de toile bise, la bonne balayait, le capitaine ronflait. La voix de mon maître se fit entendre.
— Cornes du diable ! Picarde, ma mie, avez-vous donc oublié mon verre d'hypocras?
Je ne détestais pas cette liqueur, mélange de miel, de vin et d'aromates. Cependant, en entendant le chevalier demander à boire, j'eus un moment d'inquiétude ; j'étais placé aux avant-scènes pour bien voir qu'il n'avait pas soif.
Hélas I mes pressentiments me trompent rarement : la Picarde n'avait pas encore posé le verre d'hypocras qu'elle tenait à la main, que M. le chevalier de Vignerol , oubliant la belle conseillère , avait pris le menton de la vilaine et me déposait sur sa joue.
J'ignore ce qui allait se passer, lorsqu'un brwt se
il2 HéMOIABS d'un BAISER
fit dans l'escalier. C'était un des hôtes qui frappait le mur du pommeau de son épée en criant :
— Par la morbleu I Picarde, coquine que vous êtes, m*avez-vous encore oublie et ne vous plait-il pas que je me désaltère ce soir ?
La Picarde s'échappa en courant, m'emportant avec elle.
— Que la peste soit du bélitrel hurla mon ancien maître fort dépité.
Cinq minutes n'étaient point écoulées, que la Picarde revenait avec un second verre d'hypocras pour le voisin.
— Oh 1 oh ! ma mie, il est donc écrit que je serai toujours le dernier ? dit le voisin.
— Faites excuse, fit la Picarde sans se déconcerter, ce soir, vous n'êtes que le second, monsieur de Loubignac.
— Alors, réparation d'honneur, ma toute belle ; c'est moi à mon tour qui vous dis : Faites excuse.
M. de Loubignac prit la grosse taille de la Picarde, Tattira, à lui et me cueillit sur sa joue gauche.
Avant que j'.eusse pu m'étonner de c*»s brusques changements de domicile et y réfléchir, des voix de
MÉMOIRES d'uM BAISER i\%
tonnerre se firent entendre ensemble, à Tétage supérieur.
— Comebœuf *
— Têtebleul ^
— Malepeste:
— Picarde éhontéel
— Est-ce pour aujourd'hui?.-.
— Ou pour demain î : -T-Ou après?
— Ou pas?
— Triple traîtresse!
— Yilaine masque !
— Petite ribaudel
— Voilà, messieurs! ne vous impatientez pas, je suis à vous, répondit la Picarde.
Et elle partit avec la rapidité de la flèche acérée du sauvage cruel, comme on disait alors.
— Par la peste! s'écria monsieur de Loubignac.
— Qu'y a-t-il, je vous prie ? dit l'hôtesse, qui, attirée par le bruit, venait, pour la forme, s'instruire de la cause du tapage.
— Il y a, belle hôtesse, dit M. de Loubignac en l'embrassant, que ces ivrognes ont soif.
114 MÉMOIBES d'un DAISEU
Comme on voit, le Gascon ne me garda pas longtemps.
— Je vais voir cela. Votre servante, monsieur de
Loubignac.
Et, d'un pas agile, elle grimpa au second.
— Qu'y a-t-il, capitaine ? (Jit-elle en s'adressant au pensionnaire qui occupait la première chambre du carré. .
— Mais, parbleu! répondit le pensionnaire, la Picarde est toujours la même.
— Taisez-vous, vilain grognon, dit l'hôtesse, ou vous n'aurez pas le Baiser du soir.
Se levant sur la pointe du pied^ elle avança la joue, et je me retrouvai logé de nouveau dans une moustache.
La Picarde arriva; mais, cette fois, elle s'était munie d'un plateau et portait les quatre verres demandés, . Il se passa alors une chose assez curieuse, qui ici ne sera peut-être pas très-plaisante, parce qu'il faut plus de temps pour la raconter qu'il n'en fallut pour son exécution.
Le pensionnaire numéro 1 me rendit à la Picarde, celle-ci me donna au numéro 2, qui me passa à Thô >
MÉMOIRES d'un BAISER IIB
tcsse, qui me porta au numéro 3, qui me restitua à la Picarde, qui me fit passer au numéro 4, qui me remit fidèlement à ITiôtesse. Sur le moment, cette manœuvre militaire eut lieu de me surprendre ; après mûre réflexion, je me pris à penser que son merveilleux ensemble pouvait bien être dû à une extrême habitude.
Les deux femmes descendirent; la Picarde se retira après avoir souhaité une bonne nuit à sa maîtresse. — Celle-ci allait compter sa dépense en faisant des coches sur une taille de bois, lorsque le capitaine Gavarin s'éveilla, tendit les bras, se détira et dit :
— Et maintenant, Madeleine, que vous avez baisé toute la maison, vous plairait-il d'aller nous coucher?
Me voyez-vous devenir la propriété du capitaine Gavarin? Comme cela était réjouissant ! Néanmoins je fis contre fortune bon cœur. Je me résignai à mon sort, sans trop fatiguer le destin de mes doléances.
Une réflexion soutenait mon courage. Je me disais que, tôt ou tard, je sortirais de cette maison, les braves pensionnaires de Madeleine se lasseraient certainement de Tembrasser, elle et sa bonne. Sans nul doute, des officiers devaient être volages ; un de ces fils de Mars ne manquerait pas de m'emporter un jour ou l'autre.
Malheureusement, la manœuvre dont j'ai parlé
s'exécutait tous les soirs avec la même ponctualité, la même précision ; c^était une vraie charge en douze temps, exécutée par des vétérans de Tamour.
En fin de compte, je revenais chaque nuit à l'inévitable Gavarin.
Enfin, après six mois, ma délivrance arriva d*une façon assez cocasse pour être décrite.
Le chevalier de Vignerol jouait une partie de dés avec le capitaine Gavarîa.
Vignerol gagnait.
Le capitaine perdait.
Vignerol raillait.
Gavarin n'était pas endurant. Les rapières virent .le solâl , le guet vit les rapières et les combattants virent la prison.
Madeleine vint visiter son vieil amant et Tembrassa à travers la grille.
Le lieutenant criminel demanda i Vhôtesse des renseignements sur ses deux pensionnaires.
Madeleine répondit que le chevalier de Vignerol ^tait un gentilhomme accompli et que Gavarin n'était qu'un vaurien échappé de Tunis, volant les gens,
118 MÉMOIRES d'un DilSER
battant les femmes et disant, grand mal de Louis le Bien- Aimé.
Le chevalier de Vîgnerol fut envoyé à Aire, sur la Lys, où se trouvait un [détachement de Navarre. Lo brave Gavarin alla méditer à la Bastille sur les inconvénients d'un caractère emporté.
Madeleine se débarrassa de moi avant d'être arrivée chez elle.
Pendant longtemps, je fus condamné à des lèvres vulgaires , puis le hasard voulut bien me faire voyager.
L'Angleterre , la Prusse , TAutriche , la Russie eurent l'avantage de me posséder. Je ne revins dans ma chère patrie qu'après m'ètre fort ennuyé dans un harem de Constantinople et m'ètre plus d'une fois . enrhumé du cerveau sur les gondoles de Venise la Belle.
^ Quand je revis la France, mon étonnement fut grand. Je trouvai tout le monde déguisé en berger. M. de Florian avait tourné la tète à Marie-Antoinette. Hélas! le drapeau rouge allait remplacer la houlettQ aux rubans bleus. La cour jouissait de son reste«
Je fus assez heureux pour ne pas voir la Révolution. Nul doute que mon caractère aristocratique ne m'eût attiré de graves désagréments.
Heureusement pour moi, M. de Bourgléon, jeune officier de marine, me garda avec une fidélité digne d'être notée et me conduisitdans les mers lointaineSi où il suivit le brave chef d'escadre La Pérouse.
En Tann^^e 1785, Je m'embarquais à Brest, i bard de r Astrolabe.
De Paris à Brest, je n'avais pas eu trop d'inquiétudes : j'étais sur les lèvres d un jeune ofQcier de marine. Malgré ses serments, je pensais bien ne pas y rester longtemps.
— Sur mon âme , avait dit M« de Bourgléon à mademoiselle Blanche de Clamont-Raseville , je garderai ce Baiser, dernier et unique gage de votre amour, jusqu'à ce que je puisse vous le rendre, si Dieu me fait la grâce de survivre aux dangers que je vais courir, Si je ne dois plus revoir la
MÉMOIRES d'un BÂI8BR IM
France, ni vous, si je meurs, je l'emporterai dans la tombe!...
Autrefois, en entendant prononcer un serment pareil, je me serais certainement trouvé le plus malheureux Baiser du monde. Mais j'avais acquis une grande expérience, une connaissance approfondie du cœur humain. Le souvenir des serments formidables du vicomte de Panasol m'étaient restés dans la mémoire.
Je me rappelais comment et avec quelle l(^gèreté il s'était débarrassé de moi, à deux lieues du camp de Denain. Je ne doutais pas que M. de Bourgléon n'en "fît autant avant d'être arrivé à Brest.
Mon espérance fut trompée. M. le chevalier me garda, et je commençai, bien contre mon gré, le mémorable et funeste voyage qui devait donner au nom de La Pérouse un si triî^te retentissement.
Je pourrais, tout aussi bien qu'un autre, vous raconter mes aventures de mer, les Soirées à bord^ les Veillées à bord^ les Haines à bord^ ou le Capitaine noir^ et intituler mon premier chapitre : Sur le tillac. Cela a un certain cachet, qui était fort goûté il y a trente ans, mais qui, aujourd'hui, est un peu passé de mode.
lit HriMOIRES d'un baiser
n ne tiendrait qu'à moi de parler naufrages et tempêtes, combats et radeaux, tonnerre et trombes. Entre nous, je n'ai jamais trouvé cela fort gai.
Je pourrais, à la vérité, décrire lès lieux où nous passâmes, les peuples que nous vîmes ; mais tout cela est si rebattu, que je n'en ai pas le courage.
L'escadre visita la Tartarie, le Japon, la Nouvelle- HoUande. Je n'éprouvais aucune curiosité à l'aspect de ces vilains pays, et je ne pris aucun plaisir à les .parcourir.
D'abord, je hais les voyages; rien ne me semble plus niais. Aller au loin chercher ce que l'on a près de soi , me parait la dernière expression de la sot- ;tise.
. Il est des gens qui se rengorgent, en disant
— J'ai vu la Suisse.
Ensuite?
Us ont vu la Suisse I C'est fort bien, la Suisse, les
glaciers, les avalanches, les précipices. Ils ont fait
des ascensions. Sont-ils plus avancés ?
^ Donc, je m'ennuyais mortellement, n'aspirant
qu'après l'heure du retour. Mon maître était dans la
^ même disposition d'esprit que moi. Il passait tout le
MéMOIRCS d'un baiser 123
temps que lui laissait son service à penser à Versailles, c'est-à-dire à son amour. Le nom de Blanche revenait sans cesse sur ses lèvres, comme Tamour revenait dans son cœur. Pensif, M. de Bourgléon se promenait sur le pont pendant que le froid retenait les antres officiers dans les cabines. Il s'offrait souvent pour faire le quart d'un camarade souffrant. Pendant ses solitudes, il couvrait de tendres baisers le portrait de mademoiselle Blanche de Clamont- Raseville. Ah! comme il Taimaitl C'était charmant. C'était charmant pour lui, mais pas pour moi ; cette manie de baiser sans cesse son morceau d'ivoire .me rendait fort malheureux, parce que je passais la 'moitié de ma vie, tantôt sur les lèvres du jeune offî- •cier, tantôt dans sa poche, sur le portrait bien-aimé. Parfois il embrassait l'image chérie eh se promenant :près du mur, et je tremblais qu'il ne me laissât choir dans la mer, avec le doux souvenir que lui avait donné la belle patricienne.
Je m'étais sorti de bien des mauvais pas, de bien des mauvais lieux, je m'étais échappé du harém, du couvent, j'avais été enterré, puis exposé sur un prâne , j'avais failli être broyé, j'avais été cent fois
iU MÉMOIRES d'un BAISER
perdu ou sur le point de Têtre; je m'étais tiré de tout, mais je comprenais parfaitement que, si je tombais dans la mer, c'en était fait de moi.
Les philosophes avaient parlé. Je ne croyais pas aux fées sous-marines des conteurs, je savais que les génies des eaux étaient de création terrestre. J'étais fort tourmenté. Heureusement, mon maître tenait à moi plus qu'à sa vie. Il me serrait précieusement sur ' son cœur. Souvent même le tictac continuel de ce viscère ne laissa pas de m'incommoder : il me semblait que je couchais sur une montre.
Pendant trois ans, je voyageai ainsi. Ce n'était pas bien amusant, mais je ne m'ennuyais pas trop. J'avais traversé toutes les joies de la vie, j'avais usé de tous les bonheurs, je connaissais toutes les sensations qu'un Baiser peut éprouver, toutes les émotions qui peuvent s'emparer d'un cœur sensible : j'étais ua Baiser blasé.
J'éprouvais, je do s le dire, un certain orgueil à rester fidèle au chevalier et à Timage de Blanche. C'était par force que j'accomplissais ce miracle, je n'aurais pas du m'en glorifier ; mais le cœur des Baisers est ainsi fait. Quand la servitude nous plaît,
nous prenons nos chaînes pour des guirlandes do fleurs*
Par une matinée brumeuse, VAstrolahe toucha plusieurs fois. LaPérouse, fort inquiet, (Itietcrla sonde, nous étions sur des récifs : une terre apparaissait à nos yeux.
Depuis trois ans que durait notre excursion, il ne restait de Téquipage que des hommes \igoureux et aguerris contre tous les dangers. Pas un front ne se troublait, pas un sourcil re se fronçait, un silence profond régnait abord. Un mousse qui lavait l'arrièrepont chantait vive Henri IV ; cette voix insouciante troublait seule le calme des mers.
La Pérouse s'approcha du chevalier. Son visage était empreint d'une tristesse vague : on devinait qu'un pressentiment douloureux s'était emparé de lui. Il s'approcha donc de mon maître et lui dit :
— Monsieur de Bourgléon, où sommes -nous, je vous prie ?
Le chevalier se découvrit et répondit avec cette brièveté qui est la marque certaine d'une bonne discipline ;
— Nous sommes, monsieur, par 11® 4* latitude sud ; 1640 32' longitude est.
— Je le croyais comme vous, chevalier; cependant, nous devons nous tromper. J'ai la carte de Quiros, et cet illustre navigateur n'a mentionné aucune terre en ces parages.
— Les îles que nous voyons, monsieur, ne seraientelles point produites par des madrépores comme celles que nous eûmes l'occasion d'observer l'an dernier près de Tohulu f
— Je ne crois pas, fit le chef d'escadre en braquant sa lorgnette sur deux îles qu'on commençait à apercevoir distinctement; voyez ces rochers, ils sont gigantesques; jamais les polypiers n'atteignent ces développements.
— C'est vrai.
— Prenez la chaloupe et douze hommes, et allez à la découverte. Cette mission sera dangereuse, car vous aurez à lutter contre des écueils et peut-être contre des hommes. Je vous la donne, monsieur de Bourgléon, parce que vous êtes celui de mes officiers pour lequel j'ai le plus d'estime.
— Depuis notre départ, monsieur, répondît le che-
HÉMOIRES D^UN BAISER 127
valier, vous m'avez donné mille preuves de votre bonté pour moi, je vous suis reconnaissant, et j'agirai en honnête homme pour la mériter.
U partit.
L'équipage suivit avec inquiétude le loyal officier et ses compagnons. Les périls étaient nombreux. Une côte hérissée de récifs à fleur d^eau et les rochers qui la bordaient rendaient l'île presqu'inaccessible.
M. de Bourgléon, la tète nue, le front calme, tenait le gouvernail en main; son œil perçant lui faisait découvrir et éviter les dangers. Un silence complet régnait dans la chaloupe. On pressentait un immense danger. Ces hommes aguerris à toutes les douleurs de la plus fatale des expéditions se prenaient à avoir peur, bien qu'ils eussent vu mille périls plus apparents.
— Quelle idée, dit tout bas à son voisin un matelot breton, quelle sacrée idée a eue là le commandant, de nous embarquer treize sur ce méchant sabot; treize, voilà un fichu compte!
— Pourquoi? fit le voisin.
— Tiens, reprit le Breton, il y en a un de nous qui crèvera dans Tannée. Tout un chacun sait ça.
— C'te bêtise I Faut pas être sorcier pour deviner
ça ; je signerais biea ua papier pour ne mourir qa*à la fia de Taunée» moi,
— Silence I s'écria M. de Bourgléon;scie à bâbord, ou nous sommes perdus.
La manœuvre, exécutée avec vigueur, mit la cbaloupe en son chemin ; mais elle échappait à Gharybde pour tomber en Scylla. L'agglomération des rochers formait des courants irrésistibles et des tourbillons redoutables.
La voix de La Pérouse se fit entendre dans le loin* tain.
— Amenez ! amenez, Monsieur de Bourgléon !
Cet ordre fut entendu, mais il était trop tard. Entraînée par un courant rapide, la chaloupe alla heurter contre un récif; la force du coup la fit rêve* nir au large , mais elle était brisée : elle enfonçait peu à peu. Tout à coup, l'équipage de VAstrolahe put la voir tournoyer avec une rapidité fantastique et disparaître dans les flots.
J'assistais à ce triste spectacle avec plus de calme que je n'aurais osé l'espérer. Les vagues ramenaient les hommes à la surface de l'eau. Les uns faisaient 4'héroïques efforts pour braver le danger; d'autres
MEMOIRES D^UN BÂISEH 429
s'abandonnaient avec résignation à la volonté du sort, hélas ! Emportés tous par les vagues en fureur, les misérables allaient heurter contre les récifs, qui renvoyaient en lambeaux horribles à voir ces épaves sanglantes.
Un seul homme survivait au milieu de ce formidable désastre.
Cet homme était mon maître , le chevalier de
Bourgléon,
Pâle et plein d'effroi devant l'horrible drame qui se déroulait sous ses yeux, il en suivait les péripéties d'un œil hagard. Cramponné aux saillies d'un rocher, il était parvenu à Tescalader et à s'asseoir. Quand le dernier vestige restant des hommes et de la barque eut été englouti, il s'agenouilla.
— Mon Dieu ! dit-il en regardant le ciel, nepouviezvous me faire mourir sans me donner Tamère douleur de voir périr les compagnons confiés à ma garde ?
Une vague plus forte que les autres vint se briser sur le rocher, et Tair fut- obscurci par mille gerbes liquides qui inondèrent le brave marin.
Meurtri, b.esôé, perdant son sang, le chevalier eut le courage de tenter un nouvel effort : il parvint
130 HÉMOIRES D'uN BAISEB
à se hisser au sommet d'un rocher. Là, debout, Tœil frémissant, il interrogea les horizons : l'escadre avait disparu.
— Allons, fit M. de Bourgléon, je suis perdu; c'est fait de moi. J'ai lutté tant que j'ai pu : c'était le de* voir; je vais mourir : c'est la loi.
Cherchant d'ans sa poche mouillée, il prit récrin de velours, regarda le portrait pendant quelques instants ; puis, comme il sentait que ses forces allaient l'abandonner, il le remit sur son cœur, boutonna avec soin son uniforme et se laissa tomber sur le roc.
M. de Bourgléon était doué d'un courage indomptable. C'était un esprit régulier et positif en toutes choses. Avant de se livrer à la poésie de la dernière heure, il voulut préparer sa tombe. Il se traîna dans une cavité peu profonde, il rampa et se laissa glisser. Un fragment de pierre lui servit à reposer sa tète.
— Allons, allons ! fit le chevalier, on pourrait être plus mal pour mourir... Quand l'Astrolabe reviendra me chercher, il sera trop lard... Qui sait s'ils reviendront?... Peut-être ne reverront-ils pas la France I...
Un nuage rouge passa sur les yeux du pauvre marin, qui se sentit défaillir.
-r- Blanche, ma bien-aîinée,murmura-t-il, je t*aime et n'ai aimé que toi. Ton amour me faisait aimer la vie ; ton souvenir et ton image m'aident à supportei la mort. Adieu!..,
Ma terreur fut profonde.
— Cette fois, me dis-je, c'est bien fini ; il était écrit sur le livre de la fatalité que je mourrais sur un cadavre. Un miracle s'est fait une fois en ma faveur, il est probable qu'il ne se renouvellera plus. Quand j'étais sous terre, sur le crâne du malheureux Gonthier,ge n'avais pas perdu tout espoir; mais que deviendrai- je dans cette solitude ? Demain ou aprèsdemain, les oiseaux de proie viendront dévorer le cadavre de cet infortuné marin, qui aurait bien dû être moins fidèle pendant sa vie.
Celte horrible mort me consternait. Je sentais déjà les serres et les becs des voraces pénétrer dans ma chair, et un frisson glacial parcourut tout mon être.
Pour m'excuserdema lâcheté, dont je rougissais, je me faisais les raisonnements les plus absurdes, je me disais les choses les plus niaises du monde.
— Un Baiser comme moi, m'écriai-je, comme si quelqu'un eût pu m'entendre . et m'approuver, un
Baiser ne craint pas la mort. — En maintes circonstances, j'ai témoigné â*un grand courage ; mais il est bien dur de mourir loin de sa patrie, loin de ceux qui vous ont aimé. Ce genre de mort est horrible et terrifierait les plus braves. — La destinée est plus que cruelle à mon égard. — Quoi ! avoir été si longtemps une cause de bonheur pour l'humanité, avoir charmé des rois, des princes, des ducs, des marquis, des comtes, des barons, des bourgeois, des soldats, des manants, des gueux, des voleurs, des assassins, des lâches, des filles de joie et des grandes dames, et mourir là sur un rocher, dévoré par quelques orfraies immondes I
Plus tard, quand l'empereur mourut à Saint-Hélène, dévoré par l'Angleterre, personne ne versa plus de larmes que moi sur cette grande infortune.
La nuit vint. Je m'endormis.
Le sommeil est un des plus doux bienfaits de la Providence.
Le lendemain, je fus éveillé avec l'aube par u'^e commotion inattendue; mon maître, le chevalier de Bourgléon, était debout.
L'air de la nuit avait congelé son sang et fermé ses
blessures, soa visage avait retrouvé sa sérénité, son œil d'aigle interrogeait Thorizon. Après un long examen, un accablement profond se peignit sur son visage.
-— J'aurais mieux fait de mourir hier, pensa-t-il ; c'est reculer pour mal sauter.
Ce fut alors que je pus apprécier la noblesse d'un grand cœur.
Malgré l'horrible situation dans laquelle se trouvait le chevalier, il ne songea pas un seul instant à lui. Je m'attendais à l'entendre s'écrier: « Mourir si jeune, loin de ma patrie, — sans gloire pour moi, — sans utilité pour la France, — sans dévouement pour le roi, — mourir ignoré ! p
Le brave marin ne prononça et ne pensa rien de semblable. Il regarda le gouffre tourbillonnant à ses pieds et il se dit:
— Il faut en finir.
11 prit récrin Je velours, l'ouvrit et contempla la douce et noble figure de mademoiselle de Clamont- Raseville, et il murmura :
— Adieu, Blanche î consolez ma mère !...
Dans ma longue carrière de Baiser, j'ai assisté à
bien des douleurs. J'avoue que je n'ai jamais été plus touché que par les simples mots de ce beau gentilhomme mourant en pensant à sa mère et en conserva]) t une foi inaltérable dans Tamour de la femme qu'il aimait.
a Consolez ma mèreî... » N'était-ce pas là un sublime hommage rendu à la vertu, au cœur, à la loyauté de cette jeune fille, dont il n'avait eu aucune nouvelle depuis trois ans?
Après avoir soigneusement placé le portrait «ur son cœur, il prit l'élan nécessaire pour s'élancer dans le gouffre ; mais ses jambes ployées ne se dressèrent pas et il poussa un cri d'étonnement. Il venait d'apercevoir un rocher pointu qui sortait son pic d'un pied au-dessus de l'eau. Le chevalier chercha dans sa mémoire. Il était sûr de n'avoir pas aperçu lo récif un instant auparavant.
Le doute d'ailleurs ne lui était plus permis; depuis lés quelques minutes qu'il l'envisageait, le rocher était sorti de l'eau d'un demi-pied au moins.
Au bout d'une heure, il se dressait pareil à un géant sortant du bain.
— La mer baisse, fit le chevalier, et la côte est à
un mille d'ici. Est-ce la délivrance que Dieu me prépare, ou la destinée veut-elle enjoliver ma mort de petits détails douloureux et romanesques? Ne feraisje pas mieux de périr ici que d'aller là-bas, mourir de faim ou dévoré par des bètes féroces ou des hommes fauves ?
Je dois dire que le chevalier n'hésita pas un instant ; . il était de trop bonne maison pour ne pas savoir qu'un gentilhomme se doit à lui-même de lutter contre la mort.
Tous les hommes luttent contre la mort, mais les hommes bien élevés luttent plus longtemps que les autres, parce qu'ils ne la craignent point.
Le chevalier descendit de sa place et s'avança hardiment sur les rochers voisins, que la mer, en se retirant, venait de laisser à sec.
A mesure qu'il s'avançait, les rocs devenaient plus escarpés, mais son courage semblait augmenter. Pendant trois heures, il rampa comme un serpent et grimpa comme un singe ; enfin, les vêtements déchi' rés et les mains ensanglantées, il toucha le rivage.
— Bords heureux, rivages bénis, je vous salue l Et vous,. nymphes protectrices qui régnez sur ces
136 MÉMOIRES d'ON BAISER
bords, soyez favorables à un infortuné qui ne tient à la vie que pour revoir son amante désolée.
Un honame qui, aujourd'hui, parlerait ainsi, serait fort ridicule ; mais ce pathos était de mode alors, et il faut convenir qu'il n'était pas beaucoup plus absurde que le nôtre.
Le chevalier marcha quelque temps. L'île dans laquelle nous étions pouvait avoir deux lieues de longueur.
Elle était triste et déserte; quelques rimas, des chênes nains et de hautes herbes formaient ses richesses végétales, véritables pauvretés I
Mon maître dévora quelques fruits secs du rima, lava ses blessures, et se désaltéra à une source limpide dont les eaux formaient un ruisseau qui parcourait la moitié de l'île. Cela fait, il prit son épée aux dents et alla à la découverte ; mais le soir arriva sans qu'il eût trouvé autre chose que ce qui avait d'abord frappé sa vue.
Je Tai dit, le chevalier de Bourgléon n'était pas homme à se décourager facilement. D'ailleurs, les personnes qui vivent sous l'empire d'un amour pur savent vaincre tous les obstacles de la vie^ Elles ont la
foi, qui est une vertu divine; l'espérance, qui est une vertu humaine. Les théologiens n'entendent pas les choses ainsi, ils ont tort.
Le théologal qui a vécu sait cela : il maudit la femme ou l'annihile, parce qu'elle fait naître Tespérance et fait perdre la foi.
n est vrai qu'il dit :
— Ne confondez pas l'amour du cœur avec l'amour de l'âme, l'espérance avec l'espoir.
Mais il sait bien que l'homme ne pense au Créateur que lorsque son cœur souffre ou espère.
Or, le chevalier avait entassé des feuilles sèches dans le creux d'un roc où il s'était abrité. Il avait baisé sa précieuse relique an se disant qu'il n'était pas seul, et il s'endormit du sommeil du juste après une journée traversée par mille dangers et les fatigues les plus grandes.
Le jour avait depuis plus d'une heure éclairé notre solitude, quand mon maître s'éveilla le lendemain.
Un repos salutaire avait ravivé ses forces ; ses longs cheveux, délivrés de la poudre, tombaient sur ses épaules ; il était vraiment beau.
138 MÉMOIRES D^UIf BAIBBR
n chercha des yeux l'endroit le plus élevé de TUe : il espérait encore que V Astrolabe , chassé par des vents contraires, reviendrait le chercher : son espoir fut déçu.
Comme il descendait de son observatoire de pierre, il entendit un bruit qui le fit tressaillir : une horrible imprécation venait de s'éteindre dans une plainte déchirante.
— Qu'est cela? fit le chevalier.
Et il s'approcha bravement d'une ouverture qui semblait avoir été créée par la main des hommes au milieu dès rochers.
A l'entrée gisait un moribond, presque un cadavre.
Mon maître se pencha vers le mourant et lui dit:
-^ Que puis-je pour vous ?
Apercevant un habit rouge roulé sous la tète du malheureux, il répéta sa question en anglais.
L'homme ouvrit les yeux, et, après avoir paru chercher dans sa mémoire les m''.ts dont il devait se servir pour exprimer sa pensée, il répondit :
— J'ai soif I
Le chevalier alla tremper son mouchoir à la source et revint le tordre sur les lèvres de l'Anglais, qui murmurait :
— Encore ! encore !
— Étes-vous blessé? demanda raon.madtre.
— Je ne sais, balbutia Thomme; j'ai faim!
Le chevalier repartit et revint quelques instants après, apportant de patits œufs et des coquillages qu'il ouvrit avec un poignard que l'Anglais avait près de lui.
— Voici un triste festin, monsieur, dit-il ; mais, si vous connaissez cette île, vous devez voir que j'ai fait de mon mieux.
L'Anglais mangeait avec une joie impossible à décrire.
— Encore! encore! s'écriait-il.
-r- Dans un instant, dit mon maître ; si vous man- . giez trop à la fois, cela pourrait vous incommoder. Reposez-vous, je vais chercher d'autres provisions. A bientôt!...
— Vous reviendrez ? fit l'inconnu avec un geste suppliant.
140 HÉMOIBBS d'uN BlISRR
— Sur ma foi de gentilhonune et de marin, je vous lejaie, moiiârorl
— Je suis marin et gentilhomme, moi aussi ; je TOUS crois. Sovezbéni !••.
Mon maître tint sa promesse ; une heure après, il rejoignait celui qui allait être désormais son compagnon d'infortane.
La joie de retrouver un de ses semblables, les aliments qu'il avait absorbés après en avoir été privé longtemps, avaient rendu à l'Anglais assez de force pour s'exprimer.
Aux questions que M adressa mon maître, il ré* pondit :
— Je me nomme sir Georges Kerable, baronnet ; je suis arié aux Temple et aux Steward, et officier de marine. Mon auguste maître, le roi d'Angleterre, m'avait confié le commandement du brick le Sceptre^ qui est venu se briser sur ces côtes après avoir été ballotté par les tempêtes. Les hommes de mon équipage ont pris les embarcations; quelques-uns, je l'espère, auront pu se soustraire à la mort ; j'ai vu périr les autres sous mes yeux et couler mon brick, que je n^avais pas voulu abandonner. Les flots m'ont Jeté
MÉMOIRES d'un BAISER Ul
dans cette île, où j'avais perdu l'espoir de revoir une créature humaine. Pour comble de malheur, affaibli par le naufrage, je me laissai choir sur ces rochers et me blessai assez grièvement pour n'avoir que la force de gagner cette grotte dont j'ai fait ma demeure, et sans votre généreuse assistance, je serais mort do faim. Ne vous bercez pas d'illusions éphémères, nous ne reverrons plus nos patries. Nul vaisseau n'approchera jamais de ces rives lointaines, et si, par aventure, il en arrivait un, il ne saurait nous secourir sur ces bords inaccessibles. Pour moi, je vous avoue que la douleur que j'éprouverais en revenant dans mon pays sans mes compagnons, me fait supporter plus facilement mes malheurs.
— Sir Georges, dit mon maître, je suis le chevalier de Bonrgléon, gentilhomme français. J'étais attaché en qualité de lieutenant à Texpédition que Sa Majesté le roi Louis XVI a confiée à M. de La Pérouse il y a trois ans et demi. Mes malheurs sont à peu de chose près les malheurs que vous avez éprouvés; je me 'réjouis d'avoir été l'instrument dont la Providence s'est servie pour conserver la vie d'un homme tel que vous.
Les deux gentilshommes se serrèrent la main avec une sincère cordialité. Sir Georges ne connaissait pas les ressources de Tile ; mais, plus heureux que mon maître, il avait sauvé du naufrage quelques objets de première nécessité amoncelés sur le rivage.
La vie, qui eût été horrible pour un seul dans cette lie funeste, devint douce et presque aimable pour ces deux gentilshommes que le malheur avait réunis.
Pendant quinze jours, mon maître soigna sir Georges avec un dévouement fraternel ; deux ou trois fois dans la journée, il lavait et pansait ses blessures, qui se cicatrisèrent avec une merveilleuse rapidité. Le chevalier ne quittait son compagnon que pour chercher à pourvoir aux besoins communs.
^ L'île, sans être fertile, ne laissait pas que de posséder de grandes ressources. Le rima des Philippines, connu plus tard sous le nom d'arbre à pain, y abondait. Ses fruits séchés formaient, avec des œufs de tortue et des oiseaux faciles à prendre , des repas sortables pour des marins habitués à la sobriété.
Le seizième jour, sir .^Georges put se lever et faire quelques tours dans Vile, Avant de sortir de la grotte,
MÉMOIRES d'un BAISER' ^S3
il prit la main de mon maître, la serra et dit avec effusion :
— Je ne veux pas fa're un pas au dehors, chevalier, sans vous dire ma reconnaissance. Je n'ai que faire de vous remercier, vous prendriez cela pour une insulte, je ne vous remercie pas. Mais je jure sur le souvenir de ma mère, sur la patrie absente, sur ma foi de gentilhomme et mon honneur de soldat, les quatre choses les plus sacrées qu'un honnête homme puisse révérer sur terre, je jure, dis-je, de ne jamais armer ma main contre vous, qui êtes devenu mon frère, et cela quand bien môme nos maîtres seraient en guerre, quand môme une armée française foulerait de ses pas vainqueurs le sol glorieux de l'Angleterre. Je jure que, tant que le destin nous fera demeurer dans cette île, je serai votre serviteur. Je jure enfin de consacrer à votre bonheur
et à celui des vôtres la vie que vous m'avez conservée.
— Sir Georges, répondit mon madtre, vous exagérez beaucoup ce que j'ai eu le bonheur de faire pour vous. A ma place, vous eussiez agi de môme; ne me sachez aucun gré de mes soins ; j'étais heureux de
144 BIÉMOIRES d'uN BÀISBB
me dévouer pour un homme de votre condition et de votre mérite ; votre amitié sera plus précieuse pour moi que votre reconnaissance.
Dans une ville d'Europe, toutes ces amicales poU* tesses n'eussent peut-être pas été de l'argent comptant; mais, dans une ile où deux hommes pouvaient vivre et mourir sans que l'univers songeât à s'en inquiéter, ces déclarations étaient franches et sincères de part et d'autre*
Trois mois se passèrent. Les beaux jours étaient revenus, Tété florissait ; la mer était calme et bleue comme le ciel qui se mirait dans ses eaux limpides. Aucun nuage n'était venu pendant ce temps traverser l'amitié que les deux marins s'étaient vouée.
Dès le rétablissement complet de sir Georges, les naufragés s'étaient ingéniés à chercher des améliora-^ tiens à leur bien-être. Ils s'étaient construit une habitation vaste et commode, dans laquelle ils entassaient des provisions pour le retour de la bise, tant ils avaient peu d'espoir d'être délivrés de leur prison flottante.
Cependant, bien que les deux gentilshommes eussent pris l'habitude d'être toujours ensemble, il y
avait un moment dans la journée où ils se séparaient pendant deux heures, sans se demander où ils allaient ainsi, chacun de son côté.
Une seule fois le chevalier avait dit, en montrant récrin de velours :
— Je viens de prier la vierge que j'aime.
Sir Georges avait répondu en souriant :
— Moi, je viens de répétée quelques versets de la Bible; il faut bien avoir une religion dans le cœur.
Depuis, aucune question n'avait été échangée sui ces absences, qui se renouvelaient chaque jour à la même heure.
Un matin, sir Georges apparut dans une splendeur inaccoutumée : son unique habit rouge plus propre, ses cheveux plus soignés; sa longue barbe rousse avait été peignée avec des épines et lustrée avec de Thuile de coco. Il avait son épée au côté et son poignard de marine. Son tricorne, qu'il ne portait jamais, ornait son chef, et, bien qu'il n'eût plus aux pieds que des lambeaux de cuir retenus par des ficelles, il était admirablement ganté.
Mon maitre le félicita en souriant sur sa belle tenue.
U6 MÉMOIRES d'un BAISEjR
— Votre chapeau vous sied à merveille, mon cher Georges, dit-il, et je comprends que la crainte de Tuser vous fasse porter sur votre tête votre affreux foulard rouge. Mais dites-moi, de grâce, pai^ quel coup du destin vos gants ont pu braver les tempêtes et pourquoi vous les avez mis aujourd'hui?
Sir Georges répondit d'un ton grave, en entraînant mon maître vers la côte :
— Mes gants, mon cher chevalier, étaient dans mon habit, voilà tout le mystère. Je les ai mis aujourd'hui, parce que, si j'avais le manteau d'hermine des membres du Peerage^ je m'en parerais; c'est un grand jour pour moi; mon âme rayonne comme si j'abordais devant la Tour de Londres. Suivez-moi , vous partagerez mon bonheur, car votre esprit et votre cœur sont aussi grands que votre courage; vous comprendrez ma joie.
— Auriez-vous frété un navire pour nous en retourner en Europe?
— Non, chevalier, j*ai fait mieux que cela.
Mon maître regarda son compagnon avec inquiétude.
— Le malheur le rend fou, pensa-t-il.
Et il accéléra sa marche.
llé&fOIRES d'un baiser 147
L'Anglais continua :
— En vérité, j'ai fait mieux que cela. J'ai rendu illustre mon nom, déjà célèbre dans Thistoire de la vieille Angleterre. J'ai accompli mon devoir de marin et de soldat, en donnant une terre nouvelle à mon gracieux souverain. Voyez vous-même.
Ce disant, il montra à mon maître stupéfait un véritable monument.
C'était une pyramide de pierres, haute d'environ quinze pieds. A son sommet, se dressait un mât; de la même hauteur, au haut duquel était hissé le fameux foulard rouge.
— Lisej, fit sir Georges en montrant une pierre plus unie que les autres, enchâssée au milieu de la pyramide, et sur laquelle s'étalait une inscription gravée en creux avec la pointe d'un poignard.
— Lisez, répéta-t-il.
Mon maître était pâle et agité. Un nuage sembla couvrir ses yeux, ses mains se glacèrent, et il se mit à trembler. Cependant il fit un effort et lut :
En Vannée 1788, vers le mois de novembre^ tnoi, sir Georges Kemble , baronnet, officier de la marine anglaise^ commandant du brick le Sceptre, fai dicoiH"
vert cette terre inconnue jvsqu'à présent des naviga^ teurs. Je lui ai donné le nom de llle des AmiSy et fen ai pris possession au nom de mon maître. Sa Majesté Britannique Georges IIl^^ du nom, en pré» sence de mon honorable compagnon d^in fortune ^ M, le chevalier de Bourgléon , officier de la marine fran-^ çaise.
Mon maître ne pouvait plus pâlir; son visage, par une réaction subite, devint pourpre. Sir Georges lui dit:
— Eh bien, chevalier, ne me félicitez-vous pas ? Qu'avez- vous? Seriez-vous souffi*ant ou êtes-vous ému de la persévérance que j'ai mise à e^^écuter ce travail, sans autre aide que celle de mes mains et de mon poignard, ou bien m'en voudriez- vous de vous avoir fait mystère de mon œuvre patriotique ? Pour Dieu, répondez-moi I . . .
M. de Bourgléon essaya, sans pouvoir y parvenir, de prononcer quelques mots. Sa main droite s'était portée sur la garde de son épée. Après maints efforts, il prit avec colère sir Georges par le bras, et lui dit d'une voix étranglée :
— Suivez moi, monsieur, suivez-moi !
MÉMOIRES r/UN BAISER UO
Le baronnet était Anglais ; dans les grandes circonstances, il conservait le calme le plus parfait. Il suivit mon maître, comprenant qu'un fait étrange et qu'il ignorait, venait de ternir à tout jamais cette amitié sincère née dans l'infortune.
Le chevalier marchait à grands pas; son front ruisselait de sueur. Arrivé à l'autre bout de File , il fit escalader au marin anglais un amas de rochers. Lorsqu'ils furent parvenus au sommet, il s'écria d'une voix haletante :
— Tenez, sir Georges, regardez à votre tour!,,.
Le flegme britannique n'eut pas beau jeu en cette circonstance ; sir Georges leva les bras au ciel, écarquilla ses yeux et rugit en voyant un monument presque semblable au sien, surmonté d'un mât au haut duquel était hissé le drapeau blanc. Sa fureur ne connut plus de bornes lorsqu'il lut l'inscription suivante , profondément gravée sur un rocher qui servait de base au modeste édifice :
Vers la fin de Vannée 1788, mot, Louis-FrançoiS" André Gansel, chevalier de Bourgléon^ lieutenant de vaisseau attaché à Vexpêdiiion confiée par mon soU'* verain au chef d'escadre Galaup de la Pérouse^ fax
fait naufrage sur cette terre inco^mue des navigateurs^ Je lui ai donnée sauf Vvpprobation royale^ le nom d'Ile Blanche, et jen ai pris possession au nora de mon auguste souverain Louis XVI'^^ du nom, par la grâce de Dieu roi de Franco ei de Navarre, en pré-' sence de sir Georges Kemhle^ officier de la marine an^ glaise et le meilleur des hommes.
— Ah ! fatalité, s'écria sir Georges, moi qui avais appelé cette terre Tile des Amis !
— Ne suis-je plus le vôtre? dit le chevalier.
— Vous, mon ami? hurla l'Anglais, vous?... Vous êtes un voleur!...
Un nuage sanglant passa devant les yeux de moa maître, qui dégaina en criant :
— Défendez- vous! défendez-vous I nous ne sommes que deux sur cette terre que vous voulez me prendre, c'est un de trop.
Sir Georges avait mis Tépée à la main, mais uno réflexion venait de lui rendre son sang-froid.
— Chevalier de Bourgléon, dit-il en jetant son épëe à terre, j'ai juré de mourir pour vous et de ne îamais être votre ennemi.
— Défendez-vous I hurlait mcn maître. Traître," serez-vous lâche ? Défeadez-vousl Un gentilhomino n'est pas lâche.
— Chevalier, vous m'insultez après m'avoîr volé ; continuez votre œuvre, assassinez-moi I...
Et sir Georges, calme comme le Destin, le front tranquille, la lèvre souriante, découvrit sa poitrine.
Mon maître s'élança sur lui, mais son épée échappa de ses mains, il chancela et tomba évanoui.
Quand il revint à lui, il était couché sur son lit de feuillage ; sir Georges, qui l'avait porté dans la grotte, veillait auprès de lui, La nuit était arrivée.
Alors, au milieu de l'obscurité, il se passa entre ces deux hommes perdus sur un infime point de terre une scène étrange.
— Où suis-je? dit mon maître en s'éveillant.
— Ici, répondit sir Georges.
— Où?
— Dans la grotte.
— Qui m'y a conduit?
— Moi.
— Comment ?
— Sur mon dos.
152 BfÉMOIRES d'UN BAISER
— Allez- vous-en !
— Auriez- vous la prétention de me voler aussi ma demeure, comme vous voulez me voler cette île ?
— Non, cette demeure est à vous, je vais sortir. El, d'un pas incertain, mon maître se dirigea vers
l'issue et alla s'asseoir sur un rocher voisin.
— Chevalier, dit sir Georges, soyons logiques, je vous prie : si vous admettez que cette demeure est la mienne parce que je la possédais avant vous, pourquoi cherchez-vous à m'enlever l'honneur d'avoir découvert cette île, où j'étais forcément avant vousj puisque je l'habitais quand vous y êtes venu?
— Sir Georges, je suis gentilhomme et non procureur, je n'entends rien aux choses de la chicane, je vois les choses selon la raison et la loyauté ; vous avez peut-être pénétré avant moi dans cette île, mais mon illustre chef le commandant La Pérouse et moi l'avions découverte avant vous. Sur son ordre exprès , j'étais venu pour m'emparer de cette terre au nom de mon souverain. Ma barque a été brisée, j'ai passé Ja nuit sur les rochers ; pendant ce temps, la tempête vous jetait également dans Tile, où sans moi vous seriez mort. Je regrette d'avoir à en
appeler à votre conscience de chrétien, plutôt qu'à votre honneur de soldat.;
— Chevalier de Bourgléon, reprit sir Georges, vous m'avez insuUé et je ne vous ai pas tué, parce que j'avais fait serment, quoi qu'il pût advenir, de ne jamais Ie\rer la main sur vous ; ma conscience de chrétien est donc en paix. Mon honneur de soldat, ne l'invoquez pas! c'est à cause des devoirs qu'il m'impose que nous sommés en lutte. Âh I la misérable terre I nie odieuse 1 je n'en donnerais pas un penny, non vraiment, chevalier, je n'en donnerais pas cela, si c'était pour moi. Je vousjure même que j'ai par devers le comté de Sussex un domaine patrimonial qui vaut un million de fois ces misérables huit milles de terre sauvage. Sur mon âme, je vous en donnerais de grand cœur la moitié. Mais, je vous 1q dis, cette ile appartient au roi Georges et je n'ai paç le droit d'en disposer en faveur du roi Louis, votre maître, que je respecte.
— Je vous crois, fit mon maître, que la sincérité de l'Anglais commençait à gagner, je vous crois parce que j'éprouve moi-même les sentiments que vous exprimez. Cependant, que faire en cette conjoncture ?
154 MÉMOIRES d'UN BâISBR
— Bien.
— Me résigner ? Jamais I
— Alors, que faire ?
— Écoutez, sir Georges, un serment vous lie. Vous avez juré de ne jamais lever la main sur moi. Respecter la foi jurée est vertu noble ; cherchons donc une autre combinaison.
— Je suis peu ingénieux.
— Vous le deviendrez. Ainsi, que penseriez- vous d'un jeu quelconque où le perdant se ferait sauter la cervelle avec ce qui reste de poudre dans votre poire de corne ?
— Je penserais qu'une telle partie ne me serait pas permise, puisque Tenjeu appartiendrait à mon maître et non à moi.
— Alors, que faire ?
— Rien, attendre.
— Quoi?
— De deux choses Tune : ou la Providence enverra un navire sur ces rives lointaines, et, dans ce cas, nous reverrons nos patries. Nous pourrons alors saisir les conseils d'amirauté de nos prétentions. Ceci fait, nous nous effacerons ; les deux puissances aviseront
entre elles. Oa nous sommes destinés à mourir ici de misère, oubliés de l'univers entier.
— Cela ne sera pas long, sir Georges, nos vêlements seront bientôt usés, les rimas s^épuiseront, sans compter l'hiver et les maladies ; nous ne languirons pas ici.
— C'est mon opinion. Cependant, Dieu est grand et il y a ici beaucoup de racines. La mer a jeté bien des épaves qui nous pourront servir.
— A quoi, j e vous prie ?
— Mais à vivre confortablement.
— Vous voulez rire I
— Mon Dieu, non. L'homme s^abitue à tout.
Voulez- vous répondre à une question?
— Faites.
— Supposez qu'à ma place vous ayez ici mademoiselle Blanche de Clamont-Raseville, dont vous m'avez tant parlé et en Thonneur de laquelle vous avez baptisé cette terre du nom à'ile Blanche^ dites-moi si vous ne vous estimeriez pas le mortel le plus heureux du monde entier ?
— C'est vrai; j'ai souvent fait ce rêve insensé.
— Si vous aviez de ce bonheur un espoir: lointain^
m Mé&ioinBs d'un baiseb
au lieu de discuter, vous courriez sur la plage. Là, heureux et haletant, vous ramasseriez jusqu'à la plus petite planche, jusqu'au plus petit clou ; l'épave la plus humble vous semblerait un trésor. Avec un peu de fer, voyez-vous, l'homme amoureux fait ce qu'il veut. Il bâtit des palais, il force la terre à le nourrir et il se défend contre la nature entière. Il dompte les animaux féroces du désert et il tue les hommes, qui sont les animaux féroces des cités.
— Vous avez donc bien aimé, sir Georges, pour parler ainsi?
— Je n'ai eu qu'un seul amour, l'amour de la patrie. Cet amour-là, chevalier, vaut tous les autres : ce que vous feriez pour une femme, je le ferais pour mon pays. L'Angleterre, c'est ma maîtresse, à çioi; elle ne me trompera pas. Elle me sera fidèle parce que je ne vis que pour sa gloire et sa grandeur; à ma mort, elle pleurera sinon sur le plus glorieux, du moins sur le plus fidèle de ses amants.
Mon maître resta pensif. La supériorité de sir Georges l'humiliait. Cependant il ne laissait pas que de l'admirer. Au bout d'un instant de réflexion, il répondit :
BIÉMOIRES D^UN BAISER 457
— Vous avez raison, mon ami. Attendons, Dieu décidera.
L'Anglais garda le silence; il prit la main du cbe« iralier et la serra cordialement.
Quelques semâmes s'écoulèreut pendant lesquelles sir Georges et le chevalier de Bourgléon passèrent leur temps à chercher sur le rivage les débris du navire anglais.
Sir Georges avait autorisé le chevalier à prendre ce qui lui conviendrait.
Mon maître avait répondu que, suivant les coutumes de tous les pays, et notamment celles de Bretagne et de Normandie, tout possesseur de terre avait le droit d'épave,
L'Anglais voulut éviter de revenir à la brûlante question de propriété : il se tut.
Depcis le malheureux jour où les inscriptions et les drapeaux nationaux avaient vu le ciel, le Français et l'Anglais s'étaient séparés. Ils restaient souvent des jours sans se voir, et des semaines sans se parler.
Mon maître s'était bâti une espèce de hutte près de son monument commémoratif, comme s'il eût voulu le protéger. L'Anglais en avait fait autant près du sien, et chacun gardait sa précieuse inscription comme un trésor inestimable.
Comme l'avait prévu sir Georges, les objets rendus par la mer avaient été fort utiles; les deux naufragés, instruits par la solitude, étaient devenus ingénieux à s'en servir. La chasse, la pèche, très-faciles sur cette terre vierge, étaient de précieuses ressources pour leur existence. Les vêtements allaient donner le plus grand sujet d'embarras.
Sir Georges était parvenu, je ne sais comment, à se fabriquer des habits en peau de singe. Son amour pour sa patrie lui avait fait exécuter ce tour de force. Un matin, l'Anglais avait jeté les yeux sur son mât et il avait pâli en ne voyant plus son foulard rouge s'a^ter au çré de la brise«
£60 BfâMOinES d'un BAISER
— • Oh 1 flt-il, le chevalier aurait-il osé porter la main sur le pavillon britannique?
Heureusement, il jeta un regard sur la mer et il vit son foulard, emporté par le vent, tomber à plus A'un mille de la côte.
— J'ai eu tort de soupçonner ce gentilhomme, murmura-t-il, je lui ferai des excuses.
Puis il se demanda comment il remplacerait son pavillon national. Certes, son inscription valait quelque chose, mais elle n'était que le complément du drapeau indispensable à une prise de possession.
L'Anglais n'hésita pas, il entra dans sa hutte et coupa son habit rouge en huit morceaux.
— En voici pour quarante-huit mois, pensa-t-il, le drapeau blanc du chevaUer sera usé d'ici là.
C'était bien, mais il fallait se vêtir. Ce fut alors qu'il imagina son vêlement en peau de singe.
Mon maître n'avait pas eu besoin de couper son habit. Son habit s'était coupé tout seul. Le brave marin était plus déguenillé que le sieur Chodruc- Duclos, que j'eus occasion de voir plus tard au Palais- Royal, à Paris.
Un jour qu'il entrait dans sahuttOiil ne fut pas
peu surpris de trouver sur le banc de bois qu'il avait construit devant la porte un vêtement complet en peau de singe. C'était une amabilité de sir Georges.
— Brave et digne homme!... dit le chevalier; quel malheur n'est pas le mien! je le hais et je voudrais le presser sur mon cœur.
Presser l'Anglais sur son cœur, c'était beaucoup. Mou maître se ravisa et pensa que des remerciments bien sentis seraient suffisants. Il prit son bâton et s'achemina vers la demeure de son ennemi.
Lorsqu'il arriva, l'Anglais vint au-devant de lui avec une politesse froide et lui souhaita millç bonheurs après s'être informé de sa santé.
— Je venais, monsieur, dit le chevalier, vous remercier bien sincèrement du don que vous m'avez bien voulu faire d'un costume semblable au vôtres
L'Anglais protesta qu'il n'avait jamais été plus heureux qu'en étant agréable à un marin auquel il portait la plus grande estime ; que, du reste, le chevalier pouvait accepter sans s'engager en rien, attendu que lui, sir Georges, avait l'intention de lui demander quelques pièges pour les oiseaux, dans la fabrication desquels le chevalier excellait.
i62 MÉ3I0inRS d'un BAISER
— Vous êtes un grand cœur, dit M. de Bourgléon. Vous trouvez le moyen de me rendre un grand service sans m'humilier.
. — Entre naufragés, il ne peut y avoir d'humiliation, dit sir Georges.
— Entre naufragés, non, mais entre ennemis. .•
— Oubliez vos prétentions et vous aurez en moi l'ami le plus fidèle et le plus dévoué.
— Jamais.
— Soit !..• restons comme nous sommes -^ Si vous le voulez bien.
— Vous avez été sur le point d'être débarrassé de moi.
•— Comment cela?
— J^ai la manie d'aller pêcher dans cette petite anse voisine de mon pavillon. Hier^ pendant que je cherchais à dépouiller Âmphitrite, un énorme bloc de rocher s'est détaché et a roulé à deux pas de moi avec un bruit aSreux ; la côte en a tremblé, et moi aussi.
— L'Angleterre eût perdu l'un de ses plus braves marins.
— Vous me comblez;
— Pareil accident m'ar.riva il y a huit jours à peu près. J'ctais comme vous à pécher dans cette petite baie qui est dominée par le drapeau français.
— Le roi Louis XVI eût perdu en vous le meilleur de ses officiers, fit sir Georges en s'inclinant,
— Vous me comblez, monsieur, répondit mo n maître ; mais, en France, les bons officiers ne sont pas rares.
Sir Georges répondit en s'inclînant de nouveau :
— Je le sais, monsieur; en cela comme en bien d'autres choses, la France ressemble tout à fait à TAngleterre.
— Ou TAngleterre ressemble à la France.
— C'est comme vous Tentendrez.
Les deux marins se séparèrent et ne se parlèrent plus pendant près d'un mois. Un événement facile à prévoir devait les rapprocher.
Sir Georges, si prévoyant d'ordinaire, avait mal calculé lorsqu'il avait compté que ses huit lambeaux de drap rouge dureraient quatre ans au moins. Les étendards se font en étoffe légère ; le vent les agite sans les déchirer. L'Anglais avait pensé à tort qu'un fort tissu résisterait mieux au caprice de la
J64 MÉMOIRES d'uN BAISER
brise. Pareils au chêne de la fable, les débris de l'habit rouge résistèrent; ils furent rompus. Sir Georges perdit ses deux derniers morceaux dans le même journée.
Sa tristesse fut profonde. Il voyait au loin le drapeau blanc flotter dans l'espace; son amour- propre était horriblement froissé. Cet homme prit alors un parti héroïque ; il alla trouver son ennemi.
^ Monsieur le chevalier, dit-il en pénétrant dans la hutte, je viens vous donner une grande preuve d'estime; mon sort est entre vos mains; vous pouvez me rendre un grand service.
— Je vous suis tout acquis, monsieur, répondit le chevalier avec un urbanité exquise; en quoi puis-je vous être agréable ?
— Le vent vient d'emporter mon dernier drapeau et je n'ai rien qui soit rouge pour pouvoir le remplacer.
Les yeux de mon maître étincelèrent.
— En vérité, monsieur, reprit-il, vous mo voyez désespéré de ne pouvoir vous être utile en cette occurrence; mais, en fouillant ma demeure du haut jus-
ques en bas, vous n'y trouverez rien de rouge que je vous puisse prêter ou donner.
— Si, dit l'Anglais, la doublure, les parements de votre habit et votre culotte.
— Ma culotte n'existe plus ; j'ai usé les derniers morceaux pour pêcher les grenouilles de la mare qui est auprès du grand rima.
— Soit ; mais vous avez votre habit.
— Il est vrai ; mais vous conviendrez que je ne puis le couper pour un tel usage.
— N'ai-je pas partagé mes vêtements avec vous?
— De la peau de singe , bon ; mais mon habit d'uniforme, vous n'y pensez pas !
— Sans moi^ vous ne Tauriez plus.
— C'est vrai ; mais au moins il n'aurait pas servi à faire un pavillon anglais.
— Nos nations ne sont pas ennemies.
— Elles sont rivales, ce qui est encore pis.
— J'avais trop compté sur votre générosité.
— C'est vrai.
— Adieu» monsieur le chevalier,
— Bonjour, sir Georges.
L'Anglais partit. Son calme était parfait; mais, lors-
166 MéMOIRES D*l]N BAISER
qu^il fat seul, il s'assit sur un tertre et pleura comme un enfant.
Un bruit de pas le fit tressaillir. Il tourna la tète et aperçut mon maître qui venait à lui portant son habit, qu'il agitait dans l'air.
— Tenez , sir Georges , s'écria-t-il de loîn, voici de quoi faire votre drapeau ; aussi bien, je ne veux pas que, dans notre duel, vous soyez désarmé.
L'Anglais se précipita sur l'habit et dit au chevalier :
— Si je n'étais pas Anglais, je voudrais être Français.
— Je le crois bien ! répondit M. de Bourgléon en s'éloîgnant; vous n'êtes pas difficile.
Le destin vint éprouver à son tour le drapeau du chevalier ; la sublime loque partit dans une bourrasque.
Mon maître se livra à une grande douleur, qui fnt atténuée bien vite, le même orage ayant emporté le drapeau. rouge.
— C'en est fait, dit sir Georges, nous n'avons plus de pavillons.
Mon maître, lui, resta pensif; mais tout à coup un éclair sillonna son regard.
— En vérité, s'écria-t-il, Dieu est pour moi ! Il me reste de quoi faire un drapeau blanc, et sir Georges n'aura rien pour faire un drapeau rouge.
La nuit venait. Mon maître se coucha le cœur heureux.
Au matin, il se leva, alla soigneusement laver son unique chemise, la tailla en quatre morceaux et en hissa un au haut de son mât en chantant Viï'e Henri IV î
— Sir Georges, pensa-t-il, va être très-désappointé, n ne s'attend guère à cela.
Il eût été peut-être de bon goût de ne pas se montrer ce jour-là; mais tout Français qui remporte Tombre d'une victoire tient à jouir de Tétonnement de son ennemi.
Le chevalier de Bourgléon se revêtit de sa peau de singe, prit son épée et dirigea sa promenade vers le môle ou TAnglais avait établi sa demeure.
Une déception bien grande attendait le compagnon de LaPérouse. La première chose qui frappa sa vue fat un splendide drapeau rouge flottant capricieusement sur le mât qui dominait la pyramide de sir Georges.
168 MÉMOinES d'un BAISER
— Un drapeau rouge! fit mon maître; voilà qui est fort.
Il rencontra son ennemi ; la rage an cœur, le sourire sur les lèvres, il le félicita.
— Mes compliments, sir Georges, dit- il; votre étendard est magniGqùe.
— Le vôtre est de toute beauté, répondit sir Georges.
L'Anglais était un peu pâle, mon maître s'en aperçut.
— Soufifrez-vous, monsieur? demanda-t-il.
-* Moi ? répondit sir Georges. Je ne fus jamais mieux portant.
Des jours, des semaines, se passèrent ainsi. Tous les matins, les deux ennemis se rencontraient, se saluaient de la même façon, et regagnaient leur demeure.
Cependant sir Georges dépérissait à vue d'oeil, et mon maître, sans qu'il voulût se l'avouer, s'en inquiétait beaucoup.
Pourtant M. de Bourgléon en arrivait à son dernier lambeau de chemise, et le pavillon de sir Georges paraissait plus rouge et plus beau que jamais.
— 11 faut en finir, se dit mon maître; demain, dès
Taube, je couperai la corde du pavillon. J'aurais dû faire cela plus lot; la peste soit des scrupules!
Je n'ai pas ici à défendre mon maître, et j'en suis beureux, mais quel est Thomme qui n'a pas en sa vie une faute à se reprocher?
Comme.il se Tétait promis, le chevalier vint à la pointe du jour pour couper la corde qui retenait le pavillon rouge, après s'être assuré que son ennemi dormait dans sa case.
Sa suprise fut grande; à la place du beau drapeau écarlate, il vit se balancer dans Tair un linge d'un roux jaunâtre, horrible à voir.
— Oh 1 oh ! se dit-il, qu'est cela? Que le ciel soit béni! je n'aurai pas à commettre une mauvaise
action. Cette loque ne mérite pas mon mépris I
n partit et ricana en passant devant la case de son
ancien ami*
A midi, il revint pour jouir de l'humiliation de
l'Anglais; mais, par un prodige bizarre, il vit le
morne lambeau jaune du matin transformé en un
magnifique drapeau du plus beau rouge.
— Il y a un mystère là-dessous, pensa mon maître; j'observerai.
170 HÉMOIRES d'uN BAISER
Son observation ne fut ni longue ni difficile.
Le lendemain, il revint et vit le vieux drapeau de la veille.
Il 8e glissa derrière un massif d'arbres et attendit patiemment.
— Sir Georges est vraiment un homme complet, pensait mon maître; il a un pavillon de jour et un pavillon de nuit. C'est de l'économie bien entendue ! La nuit, le brouillard, l'air de la mer^ la pluie, terniraient bien vite la couleur de son bel étendard ; il fait bien de le ménager , de longtemps il ne s'en pourra procurer un autre.
Vers onze heures, mon maître entendit du bruit ; il passa sa tète dans le feuillage et vit sir Georges.
L'Anglais arrivait lentement, appuyé sur un bâton. Il était d'une maigreur extrême ; ses yeux brillants semblaient vouloir s'échapper de leurs cavités. Son teint était livide et ses bras tremblaient comme ceux d'un vieillard.
— Oh 1 fit le chevalier, qui frissonna à la vue de son ennemi défaillant; oh! c'est un cadavre qui se promène! Vingt jours suffisent-ils pour mettra un homme en cet état?
MÉM01BES b'uN BAISER 171
Le marin anglais s'approchait avec effort; il gravit à grand'peine les rochers , se reposa vingt fois avant d'arriver à leur sommet.
Mon maître sortit de sa cachette et le suivit en rampant comme un serpent, et ne s'arrêta qu'à une faible distance du monument. Il se blottit derrière un roc et attendit.
Après avoir pris quelque repos, sir Georges descendit son pavillon. Il le détacha et le considéra longtemps avec tristesse. Puis, l'œil souriant, il ôta son habit de peau de singe et défit avec précaution des bandes de lioge qui entouraient son bras gauche ; la dernière ligature enlevée, le sang s'échappa par gouttes maigres des veines ouvertes et épuisées de l'Anglais. Sir Georges avait placé son pavillon sur le rocher et faisait couler son sang sur ce vieux linge avec une attention sereine.
Quand le lambeau fut bien imbibé et qu'il eut repris sa couleur vive, sir Georges remit ses bandages, rehissa son pavillon et redescendit lentement son rocher. Mon maître avait disparu.
Le marin anglais alla s'asseoir sur un tertre : il était épuisé de fatigue.
— Je tiendrai encore trois jours, murraura-t-il, et ce sera fini si Dieu ne fait oas un miracle en Thonneur de la vieille Angleterre.
Une formidable détonation se fît entendre et ébranla jusqu'aux profondeurs de Tîle.
— Un vaisseau! un vaisseau I... Dieu m*a entendu, s'écria sir Georges en se levant avec une grande vigueur.
Mais, soudain, ses forces le trahirent etlemalheu* reux retomba en pleurant.
— Misère et sang ! criait-il, le chevalier arrivera avant moi I
Et il faisait, sans pouvoir y parvenir, de vains efforts pour se remettre sur ses jambes. En se retournant, il aperçut mon maître qui lui tendait les bras.
— Que voulez-vous?... cria l'Anglais; n*avez-vous pas entendu le canon?... Un vaisseau est sur la plage, courez. Moi, je ne puis plus marcher. Allez, profitez de mon malbeur; présentez-vous au commandant du navire, faites- vous reconnaître, emparez- vous de mon lie et laissez-moi mourir de douleur.
— Sir Georges, répondit mon maître avec douceur,
MÉBIOIRES d'un BAISER 173
le bruit que vous venez d'entendre n'est pas celui du canon. Avec la poudre que vous m'aviez donnée jadis, j'ai pratiqué une raine et j'ai fait sauter le monument que j'avais si laborieusement édifié en commémoration de ma découverte. Le drapeau blanc n'existe plus : cette lie est ^ vous. Seul représentant du^ roi' de France sur cette terre lointaine, je vous la donne en son nom.
— Comment ?... pourquoi?... balbutia sir Georges stupéfait.
—J'étais caché dans vos rochers lorsque vous avez teint votre drapeau. Je n'ai plus la force d'être l'ennemi d'un soldat tel que vous; votre main?...
Mon maître soigna l'Anglais et se fît son serviteur jusqu'à ce qu'il eût repris ses forces.
— Chevalier, dit un jour sir Georges, j'ai changé le nom de l'Ile : désormais, en l'honneur de mademoiselle
de Clamont-Raseville, elle se nommera l'Ile Blanche I
io.
M. de BourgléoQ et sir Georges restèrent environ six ans dans l'île Blanche. Jamais, pendant ce temps, le moindre nuage ne vint obscurcir leur amitié.
Le chevalier avait le beau rôle, ou du moins il le pensait, et l'idée de sa supériorité le consolait de son prétendu sacrifice.
Sir Georges, de son côté, avait la conscience d'avoir accompli son devoir jusqu'au bout, ce qui lui rendait la reconnaissance facile.
Jamais un mot faisant allusion aux événements passés n'avait été prononcé.
Un jour que les deux naufra^^és se promenaient
sur la plage, en devisant sur leur infortune, sir Georges s'arrêta soudain. Ses yeux semblaient sortir de leur orbite, ses dents claquaient, il tremblait de tout ses membres.
— Qu'avez-vous, cher ami ? s'écria mon maître ; seriez- vous indisposé ?
— Ne voyez- vous rien?... fit sir Georges d'une voix étranglée.
— Où?
— Là-bas, au nord-est I
— Non.
L'Anglais se mit à counr comme un fou, en criant :
— Une voile ! une voile ! c'est une voile I...
Le chevalier regarda et se mit à courir à son tour vers le rivage.
— Une voile ! criait toujours sir Georges.
— Une voile I répéta avec enthousiame son compagnon.
Les regards des deux marins étaient concentrés sur un petit point qui apparaissait au loin comme un pigeon blanc.
M. de Bourgléon tomba à genoux.
— Blanche, ma bien-aimée, s'écria-U, vos prières ont été.jusqu'àD.îeu.
— Chevalier, dit l'Anglais, maintenant que vous avez remercié Dieu, aidons-le. Allez à la case, prenez le mât et le pavillon, pour les placer ici, afin que ce navire nous.aperçoive...
Mon maître était parti avant que l'Anglais eût fini d'achever sa pensée. Il revint au bout de quelques minutes. Les deux amis se mirent alors à faire des signaux désespérés pour atliiier l'attention du bâtiment en mer. Ils agitaient le pavillon^ ils criaient, ils élevaient les mains en lair.
— S'ils ne nous voient pas avant la nuit , nous sommes perdus, dit mon maître.
— Ne nous fatiguons pas inutilement, chevalier, ils ne peuvent pas plus nous voir que nous ne les voyons nous-mêmes. Il est impossible qu^ls puissent distinguer nos signaux.
— Comment dites-vous cela , sir Georges, je vous prie?
— Ne m'avez-vous pas çn tendu?
— Si ; mais je ne vous comprends pas. N'avez* vous pas dit qu'ils ne pouvaient pas plus nous
distinguer que nous ne les distinguons nousmêmes.
— C'est cela.
— Quoil vous, un marin anglais, vous ne voyez pas mieux que cela?
— Non, vraiment,
— Eh bien, je vous dis, moi, que je distingue parfaitement un trois-mâts hollandais de deux cent cinquante tonneaux, armé en guerre.
— Oh 1 fit sir Georges, vous plaisantez dans un pareil moment !
— Dieu m'en garde, mon ami, répondit gravement mon maître; soyez assuré de ce que j'avance.
— A quoi voyez-vous, je vous prie , que ceci est un navire hollandais ?
— Sa coque est ronde.
— Quoil vous voyez sa coque?
— Non, mais Tavant n'est pas incliné. Je vous ai dit son tonnage à la hauteur du mât; je vous dis que c'est un navire marchand armé en guerre, parce qu'il a, au sommet du grand mât, la flamme échiquetée des premières villes qui se séparèrent de la Hanse en 1630, Rotterdam et Amsterdam.
I7S MÉMOIRES d'uN BAISER
— Chevalier, dit sir Georges en rougissant, vons êtes le meilleur marin que je connaisse.
Le navire grandissait à vue d*œil, mais la nuit arrivait avec rapidité.
— Un seul espoir nous reste, dit sir Georges : allumons un grand feu
Les deux infortunés gentilshommes passèrent une nuit horrible, dont les angoisses ne peuvent être retracées.
Au lever du jour, ils aperçurent le navire à deux milles du rivage. Us s'embrassèrent en pleurant de joie et firent les signaux les plus expressifs qu'ils purent imaginer. Une chaloupe se détacha du navire. Six hommes armés arrivèrent à portée de voix. Parmi les six hommes se trouvait un matelot français, à qui M. de Bourgléon expliqua la situation.
— Je vais prendre les ordres du commandant, dit le matelot, ne vous impatientez point.
— Si vous êtes chrétien, dit M. de Bourgléon, ne nous abandonnez pas.
— - As pas peur !... répondit le marin.
Une heure après, la chaloupe ramenait les deux
HÉMOIRES d'un BAISER 179
naufragés à bord du Vainqueur^ navire hollandais, capitaine van der Broek.
A peine les termes de la reconnaissance la plus vraie et les remerciments les plus chauds fUrent-ils exprimés, que le chevalier dit au capitaine van der Broek :
— Voulez-vous consigner, monsieur, sur votre livre de bord, que cette île a été cédée par moi au très-honorable sir Georges Eemble, qui en a pris possession au nom du roi d'Angleterre?
^- Il y a à cela une petite difficulté^ répondit le bon Hollandais : c'est que cette île est française ; elle a été découverteparLaPérouse,quiy a perdu son meilleur lieutenant, ainsi que cela est consigné dans un rapport parvenu en France, il y a quatre ans.
— Je suis le chevalier de Bourgléon, dit mon maître.
Le capitaine le serra dans ses bras, et lui fit part des inquiétudes qu'on avait sur le sort de La Pérouse.
Comblés de soins et de prévenances, les deux naufragés se séparèrent, après onze mois de traversée, sur le quai de Rotterdam.
180 MÉMOIBES d'uN BÀISEB
Les adieux furent froids. Sir Georges ne pardonnait pas à La Pérouse de lui avoir volé son île.
Mon maître apprit avec douleur les événements accomplis en France pendant son absence. Il partit avec les plus sombres pressentiments dans le cœur.
A Cologne, il rencontra deux gentilshommes français qu'il crut reconnaître pour les avoir vus à Versailles.
— Messieurs, leur dit-il, un mot, je vous prie ! -—Dix, si vous voulez, lui répondit avec civilité,
le plus âgé des deux gentilshommes ; nous sommes vos serviteurs.
— Je désirerais savoir ce qu'est devenu, au milieu de la tourmente révolutionnaire, la famille Clamont- Raseville ?
— C'est facile, monsieur : le jeune duc est dans la Vendée. Le vieux duc et sa fille, mademoiselle Blanche, outété guillotinés.
Mon maître tomba roide; avant que son corps touchât la terre, il était mort.
Les deux gentilshommes le relevèrent et le firent transporter dans une maison voisine. En cherchant
dans ses poches pour constater son identité, on trouva récrin de velours où j'étais enfermé.
— Sur ma foi! s'écria le vieux gentilhomme, ceci est le portrait de mademoiselle de Clamont-Raseville ; cet infortuné doit être le chevalier de Bourgléon.
— Quel malheur qu'il soit mortl dit l'autre, il nous aurait donné des nouvelles de ce pauvre La Pérouse.
Le vieux gentilhomme m'emporta à Coblence avec le médaillon.
La petite fille d'un voisin, le major Hermann Kaiser, nommée Mariha, ouvrit un jour Técrin; voyant la figure de la pauvre guillotinée, elle s'écria :
— Ah! la belle madame !•••
Et elle se mit à baiser la miniature.
— Ma foi, pensai-je, cet, enfant a cinq ans, j*ai du temps devant moi pour me reposer de mes fatigues.
Je jugeai bien, comme on pourra le voir par ce qui suit.
La baronne Marguerite de Bédoan-Saint-Elme était Tertueuse entre toutes les femmes. Élevée par madame la chanoinesse de Ghelmes, sa tante, elle avait eu, jusqu'à son mariage, une vie pure et unie comme une glace sur laquelle aucun souffle mauvais n'a secoué sa buée.
Sa jeunesse s'était écoulée au château d^ Lahnstein, sur les bords du Rhin allemand, à deux lieues de Coblence.
Tandis que son père, le marquis de Chelmes, allait, de Mayence à Cologne et de Cologne à Mayence, chercher des nouvelles de France chez ses amis exilés
MÉ&IOIRES d'un baiser 183
comme lui, et faire semblant de conspirer avec euX| Marguerite restait auprès de sa bonne tante.
La chanoinesse, quoique pleine de foi dans la justice de la cause des Bourbons, la croyait perdue. Elle attribuait la révolution française à une colère divine; elle en parlait comme les croyants parlent du déluge.
— La méchanceté des hommes était si grande, que le Dieu clément avait été poussé au châtiment. Quand les malheureux Français, ajoutait-elle, auront décapité tous les gens de condition, ils s'égorgeront entre eux et il ne restera plus personne dans ce malheureux pays.
Bonaparte avait autorisé la plupart des nobles à rentrer en France; mais le marquis de Chelmes et quelques entêtés de sa caste ne voulurent point profiter de cette faveur. Ils continuèrent à conspirer au coin de Tâlre en affectant de parler du gentilhomme corse avec un- souverain mépris.
La chanoinesse, au contraire, professait pour le premier consul une craintive vénération. La bonne vieille fille noble s'était persuadé que le héros d'Arcole était Tinstrument de Dieu.
— Certainement, disait-elle, le Dieu puissant et mi-
séricordieux a commué sa vengeance contre Thumanité en une vengeance plus douce. Il n'a pas voulu qu'un peuple s'exterminât lui-même, que des frères se dévorassent entre eux. Il a envoyé ce fils de Baal pour les conduire à des guerres impossibles et les faire exterminer jusqu'au dernier. Les femmes seules resteront pour pleurer sur leurs enfants et sur leur patrie stérile et mourante.
Quand, par aventure, chose assez commune, du reste, Tune des cent voix de la Renommée apportait jusqu'aux vieux donjon de Lahnstein la nouvelle d'une récente victoire, loin d'être ébranlée dans sa conviction, la chanoinesse disait :
— Les desseins de Dieu sont impénétrables. Souvent il élève Torgueil du pécheur pour le plonger plus tard dans l'abîme, d'une plus majestueuse façon.
En dehors de ses vues politiques fort bornées, mais très-excusables d'ailleurs, la chanoinesse était unô sainte et digne femme. Tolérante et charitable, elle avait conservé toutes les grandes traditions de la noblesse noble. Entrée en religion librement, car elle n'était pas chanoinesse née, elle n'avait pas voulu être cloîtrée, ne se sentant pas, disait-elle, assez de
MÉMOIRES d'un BÂIS6R 185
vertu pour être une béguine austère, et ayant assez de piété pour être une chanoines?e supportable.
Elle avait été éperdument adorée par le chevalier d'Héricy, qu'elle aimait tendrement. Ce gentilhomme était mort sur un champ de bataille, vers la fin de la guerre de sept ans. Son souvenir illuminait encore le cœur de madame de Chelmes et le rendait aimable et bon.
Il est rare qu'une femme qui a été bien aimée et dont Tamour a bien fini, devienne mauvaise à l'âge où Ton vit du passé.
La chanoines'se avait soixante -sept ans et n'en paraissait guère que cinquante. Lorsque sa belle-sœur était morte, elle s'était chargée de sa nièce Marguerite, au grand contentement du marquis son frère, qui était trop égoïste pour faire un père convenable.
Par un effet d'optique assez commun, la chanoi- Besse n'avait pas vu sa nièce grandir. Cependant la jeune fille s'était développée et était devenue femme. Pans la belle demoiselle qui le sein arrondi et pal pitant, courait après les libellules des rives de la Lahn ou ramassait les fleurs bleues de la vallée d'Ems, la bonne chanoinesse ne voyait qu'une bambine se li-
vrant aux jeux de son âge. Elle ne l'appelait jamais que cma mignonne, » et Marguerite avait passé vingt ans que la bonne dame disait encore à sa femme de chambre :
— Rosa, voyez un peu si Tenfant a faim*
Cette myopie de Thabitude sauva Marguerite. Sa tante ne songea jamais à faire son éducation dans le sens réglementaire du mot.
N*ayant aucune de ces qualités de convention qui rendent les femmes ternes et monotones» la jeune fille livrée aux instincts de sa nature, qui était parfaite, devint une femme remarquable et gracieuse.
Quand l'heure de la délivrance sonna pour les exilés de Tentêtement, c'est-à-dire à Tavénement de roi Louis XVIII, Marguerite avait vingt-deux ans.
A peine avait-elle été présentée à la cour, que M. le duc de Berry la maria au baron de Bédoan-Saint- Elme, qui avait été son serviteur dans Texil.
Le baron, d'origine belge, était un homme de quarante ans, frais, compassé et d'un esprit médiocre.
Il avait épousé mademoiselle de Chelmes, comme il en eût épousé une autre, sans amour ni répulsion.
L'admirable nature de Marguerite ne parvint pas à le toucher ; sa beauté le rendait bien un peu fier, mais c'était tout.
La baronne allait passer son existence de femme comme elle avait traversé Tenfance et Tadolcscence, sans secousses, sans mouvement, sans joies, sans désirs. Elle rêvait encore; mais, comme autrefois, ses rêves n'avaient pas de formes déterminées. Elle avait peu lu. Son esprit positif, son jugement droit l'eussent d'ailleurs préservée d'une passion platonique pour un héros de comédie. Sa nature calme et pure éloignait de son esprit les mauvais désirs des longues nuits.
Devenue mère, elle se prit à adorer son enfant d'un amour sauvage et exclusif.
Aux yeux des gens de la cour, la baronne passait pour une femme simple d'esprit et parfaitement heureuse.
Cependant, l'heure de la passion sonna pour elle, comme pour tout le monde ; elle retentit profondément dans cette nature robuste et entière.
Un jour qu'elle se promenait sur la terrasse des Feuillants, elle entendit tout près d'elle pousser un cri d'étonnement et d'admiration ; elle se retourna et
vit un jeune homme qui la regardait avec une fixité attendrie. Les traits du timide audacieux lui passèreut dans Tesprit comme les notes oubliées d*un vieil air d'autrefois. Au moment où elle s'éloignait, le jeune homme, dominant sa timidité, s'approcha * d'elle et lui dit en allemand :
— - Mademoiselle Marguerite, c'est moi, Wilhelm Kaiser, le Dis du major Hermann Kaiser, de Coblence. Bien souvent je vous ai promenée sur la Lahn, dans le bateau du bon Kaufmann, le passeur de Capellen.
La baronne Marguerite lui tendit la main et lui dit:
— Bonjour, Wilhelm ; je vous avais reconnu!...
Les traits du jeune Âllematid s'illumiQèrent de joie. .
— Ah! dit-il avec un calme qui décelait la sérénité du bonheur, je savais bien que vous me reconnaîtriez.
Il fixait ses yeux bleus et profonds sur Marguerite. La jeune femme sentait ce doux regard la pénétrer et réchaufier son cœur comme un rayon de soleil.
— Qu'êtes -vous venu faire à Paris, Wilhelm? demanda-t-elle pour rompre un silence qui l'embarrassait. Asseyez-vous là, près de moi, et contez-moi tout cela.
i'jo ïifeMOiRBS d'un Baiser
Wilhclm s'assit et répondit avec une naïve sincérité:
-r- Mon oncle, le baron Frederick, est mort il y a deux ans, me laissant sa fortune enlièrc ; j'ai perdu mon père il y a six mois. Voilà trois mois que j'ai quitté TAllemague, et je suis venu à Pari^ pour vous voir.
— Moi?
— Vous.
— Pourquoi ?
— Parce que je n'ai plus que vous à aimer en ce monde.
— Ne dites pas cela, Wilhelm, Ot Marguerite avec un sourire contraint, vous me rendriez presque fière.
— Cela est ainsi, répondit le jeune Allemand,
— Vous ne me parlez pas de votre sœur Martha?
— Martha est plus morte que les autres, car je ne la reverrai pas dans le ciel. Après la mort de mon père, elle m'a quitté pour suivre un homme de rien. Elle m'a donné un Baiser pendant mon sommeil et elle est partie. Je ne la re verrai plus ni sur terre ni là-haut, elle est tout à fait morte.
Il se fit un silence.
— A mon tour, reprit la baronne, je vai^ vous conter mon histoire. A peine étais-je arrivée en France, que M. le duc de Berry, qui veut du bien à mon père, m'a mariée au baron de Bédoan-Saint-EIme, son écuyer. Le ciel a béni cette union. Je suis mère. Voyez-vous là, au bas de la terrasse, cet enfant que porte cette jeune fille allemande? C*est mon fils, c*est mon bonheur.
Wilhelm avait pâli en écoutant Marguerite ; cepen* dant il reprit d*une voix assurée :
*— Madame,, je savais tout cela.
La baronne de Bédoan parut étonnée , un peu fâchée même.
— Saviez-vous déjà cela, alors que vous étiez encore en Allemagne ? demanda-t-elle.
— Lb vicomte de Randel m'avait tout appris, ré« pondit Kaiser.
— Tant mieux, mon cher Wilhelm, reprit triste • ment la baronne en tendant la main au jeune homme, tant mieux I car, si vous êtes venu quand même, c'est que vous ne m'aimez plus.
— Je vous aime plus que jamais, dit Wilhelm, et mon amour fait ma vie. Mon vieux père vivant, je
in MÉMOIRES d'un BAISER
serais mort loin de vous, je ne pouvais rabandonner, vous m'eussiez méprisé. Quand j'ai été libre, je suis parti. Voilà trois mois que je vous vois presqae chaque jour. Je suis heureux ; je ne vous aurais jamais parlé, je n'avais pas besoin de cela.
— Là-bas, dans ma chère Allemagne, reprit la baronne, je vous aimais, Wilhelm ; mais je ne l'ai compris que plus tard. J'ai compris aussi que vous m'aimiez, quoique vous ne me l'eussiez jamais dit. Depuis, j'ai pleuré sur cet amour, près duquel j'avais passé sans m'en apercevoir; puis, peu à peu, sans s'effacer de mon cœur, il y avait pris la modeste place d'un doux souvenir. Je ne sais pas mentir. £n vous revoyant, j'ai douté d'abord ; mais, depuis que vous m'avez parlé, j'ai senti mon cœur écoutant les battements du vôtre. Je lis en moi, et je sens que je vous aime plus encore qu'autrefois. Je m'en attriste, puisque cet amour nous force de nous séparer.
— Je ne vous quitterai jamais, moi, je me le suis juré. J'ai besoin, pour vivre, de vous voir, de savoir l'endroit où vous dormez.
Marguerite fit un mouvement d'effroi en voyant cette calme résolution.
HéHoiREs d'un Baiser 193
Wilhelm continua :
— Ne craignez rien, ne vous offensez pas. Ne me connaissez-vous point ? Je vous dis que je vous aime ; mais je jure devant Dieu, qui m'entend, que jamais je n'ai eu le moindre espoir, et que jamais la pensée ne m'est venue que vous puissiez manquer à vos devoirs d'épouse et de mère. Si un seul instant j'avais pu espérer cela, je ne vous aimerais plus.
— Je vous crois, et le me fie à vous, dit Marguerite. Donnez-moi votre bras; j'aperçois mon mari qui vient au-devant de moi.
Le baron arrivait à pas comptés. A la vue de l'étranger, il ne parut point surpris ; il salua et attendit.
— Monsieur, dit la baronne, je vous présente le baron Wilhelm Kaiser, un ami d'enfance. Ce fut grâce au bon major Hermann, son père, qui commandait la citadelle de Coblence, que mon père, ma tant6 et moi, nous dûmes de ne pas éprouver trop cruellement les tourments de l'adversité au commencement de l'émigration.
— Monsieur, dit le baron, j'ai trop souvent entendu parler de votre père avec reconnaissance, par le mar-
194 MÉMOIRES d'uN BAISEE
quis de Chelmes, pour ne pas aimer à vous conndtre* Ma maison sera pour vous ce que celle de votre père a été pour ma famille. Vous me rendrez heureux en me mettant à même d'acquitter les dettes contractées en exil. J'ai quelque crédit à la cour; veuillez faire état de moi, je vous en prie.
Wilhelm répondit :
— 11 n'y a pas de dettes pour les grands cœurs ; ils prennent ou ils donnent, suivant la conjoncture, sans autre souci que celui d'obliger celui qui leur donne ou celui qui leur prend. Cependant» je vous remercie; je n'attendais pas moins de vous.
Wilhelm profita de l'invitation, et devint, à partir de ce jour, le commensal de la maison.
Le baron, fort lancé dans la politique, vivait peu chez lui. Wilhelm et Marguerite passaient ensemble de longues heures. Ils parlaient peu. Les souvenirs de leur enfance faisaient les frais de la conversation. « Vous rappelez- vous ceci? Vous souvenez-vous de cela? » Les mêmes questions revenaient dix fois en une semaine, sans que ni l'un ni l'autre le remarquât.
Il se passait un phénomène assez singulier : c'était Marguerite, qui était Française, qui pleurait sur l'Ai-
leinagne; comme Mignon, elle regrettait sa patrie. La patrie d'une femme est l'endroit où elle a coupé des fleurs pour la première fois.
Wilhelm, au contraire, semblait revenu d'un long exil ; il regardait la Seine, et méprisait le Rhin.
n n'était pas Français, il n'était plus Allemand. Lui qui, jadis, invoquait avec fierté l'ombre de ses aïeux, il venait, ce fils des Titans du Rhin, d'écrire à un procureur de vendre le toit paternel. La maison où son père était mort ! humble et digne demeure appuyée au vieux mur du burg démantelé du haut duquel ses ancêtres avaient fait tonner la foudre et bravé les empereurs.
La patrie d'un homme est la chambre où dort la première femme qu'il aime.
La cbambre où dort la femme qu'on aime I
Patne immense et redoutable, pleine de fleurs et de précipices, de rayonnements et de tempêtes I
C'est Talcôve qui est la capitale de ce beau pays d'adoption des cœurs jeunes et forts; capitale avec son palais de soie, son trône de plume, de batiste et de denelles. Le moindre meuble, la moindre chaise est une province qu'il faut conquérir pied à pied, œil pour œil, dent contre sourire. Nul ne sait ce qu'il lui faudra déployer de ruse, d'audace, de finesse, de génie même, avant d'être en pays conquis, avant de pouvoir dire :
— Je suis ici chez moi, ici je suis le maître.
C'est que la souveraine de la terre du bonheur ne partage pas facilement sa puissance. Dans chacun de ses sujets, tremblant ou audacieux, elle voit un aventurier avide de domination», cherchant à s'em* parer du pouvoir.
Elle a raison.
H faut lui pardonner : elle a tort si souvent.
Toutes les femmes sont des reines, toutes les reines sont des femmes; ce qui explique pourquoi elles se trompent si souvent et pourquoi elles méconnaissent presque toujours ceux de leurs sujets qui méritent de partager leur cœur.
En ma qualité de Baiser^ je n'ai que du bien à dire des femmes ; cependant, je suis obligé de constater un fait malheureusement indiscutable, savoir :
Quatre hommes sont admis à baiser la main d'une femme, grande dame ou courtisane ; elle est aimée d'un seul parmi les quatre.
Le premier lui baise la main avec audace.
Le second, avec politesse.
Le troisième, avec indifiérence.
Le quatrième, en tremblant.
Quand on lui annonce le premier, elle dil :
198 MÉMOIRES d'UN BÀISEIl
— Faites entrer.
Pour le second :
— Faites attendre dans mon boudoir.
Pour le troisième :
— Faites entrer dans le salon.
Pour le quatrième :
— Priez d'attendre dans Tantichambre.
Le boudoir, c'est la frontière.
Les salons sont les colonies.
L^antichambre, c'est Cayenne.
Pauvre femme! comme elle sera punie, je n'ose pas la blâmer.
Celui qui lui a baisé la main avec audace la méprisera.
Elle ennuiera le second.
Elle amusera le troisième.
Lorsque, pleine de honte, de remords, d'humiliations, de désillusions, elle voudra chercher l'amour que le quatrième avait dans le cœur, l'amour qui pourrait la faire vivre, lui faire croire à l'avenir, oubher le passé, elle aura beau fouiller les chairs et la pensée, ses ongles roses se briseront : le malheureux n'aura plus de cœur.
Voyons, madame, vous, oui, vous qui lisez mes Mémoires, soyez franche I
N'avez-vous jamais rencontré dans le monde, au Bois, au théâtre, à Téglise, à la campagne, un homme qui vous avait connue jeune fille ou jeune femme? Vous ne Taviez pas vu depuis longtemps ; du reste, il vous était complètement indifférent. Le hasard vous force de causer avec lui; eh bien, cet homme qui n'a pas encore quarante ans, ne vous a-Ml pas fait, après vous avoir parlé de votre père, de vos frères, de vos tantes ou de vos cousins, ne vous a-t-il pas fait une de ces trois demandes :
200 MÉMOIRES d'u» BAISER
— Vous souvenez-vous du petit voyage qne nous fimcs avccvotretanteBerthe? Vous alliez à Fontainebleau ; moi, j'allais àMontgeron, où je no m'arrêtai pas pour vous suivre, — vous n'avez probablement jamais su ce petit détail ? — Je vous vois encore ; que vous étiez ravissante! vous aviez une capote rose, mais d'un rose délicieux. Vous vous êtes un peu endormie do Brunoy à Cesson. Je pouvais vous regarder tout à mon aise sans être inconvenant. Je vous regarderais encore si votre tante Berthe n'était venue me tirer de mon extase en m'offrant une tablette de chocolat. Vous ne saurez jamais combien je vous ai aimée
Ou bien :
—Vous rappelez-vous qu*un soir, chez votre oncle le conseiller, on improvisa un bal? C'était la fête de votre cousine Adrienne ; je ne sais pourquoi on la lui souhaitait le jour de Sainte-Anne. Vous étiez là cinq jeunes filles. Nous, nous n'étions que quatre cavaliers, voire frère Charles et vos deux cousins Henri et Isidore. Votre frère faisait danser vos cousines. Vous n'aimiez pas Isidore, qui, du reste,était assez mal élevé;
entre nous, ça lui est resté. Toute la soirée, nous dansâmes ensemble. Je sentais votre cœur bondir, votre pouls palpiter, votre haleine me grisait, et, lorsqu'on valsant, vous renversiez votre tète, je sentais entre mon gant et ma manchette vos cheveux qui brûlaient mon bras. Tout a une fin! à minuit, il fallut partir; je vous vois encore au bras de votre mère. Que vous étiez charmante ! vous aviez une petite capote bleue, mais d'un bleu adorable, on aurait dit un ange blond dans un ciel bleu. Je vous suivis de loin, je vis les fenêtres de votre chambre s'éclairer. Bien souvent j'ai passé de longues heures à chercher votre ombre derrière vos rideaux. Vous ne vous doutiez pas qu'on vous adorait dans Tombre, comme disent les romans. Il est loin, ce temps-là I Vous ne saurez jamais combien je vous ai abnée.
Ou bien :
—Quoi! c'est vous? Tenez, il faut que je vous fasse une confession. Maintenant, ce ne sera plus une dé-* claration et vous êtes trop bonne pour y voir une injure.. Vous voyez en moi un grand coupable. Vous souvient-il de Montcalme, le petit château de madame
Hébert, la sœur du général Bellamy ? Vous rappelezvous qu'en compagnie de madame votre mère, vous vîntes y passer une semaine ? Hélas I vous cherchez dans votre souvenir et c'est à peine si une idée lointaine... Moi, je me souviens; ces huit jours m'ontcoùté quatre ans de chagrin; oh 1 ne riez pas, cela est ainsi. Quel intérêt aurais-je à vous mentir maintenant? Oui, pendant quatre ans, je vous ai aimée à en pleurer. Je vous aimais comme un fou. Un jour, je vous ai volé un mouchoir marqué à votre chiffre, je l'ai baisé des milliards de fois. Je l'ai toujours, je vous le rendrai. Oui, c'était à ce point. Je vous vois encore. Que vous étiez belle ! vous aviez une petite capote verte, mais d'un vert qui vous allait à ravir ; on aurait dit en vous voyant une marguerite dans^un pré. Vous pouvez me pardonner tant d'audace : vous ne saurez jamais combien je vous ai aimée.
— N'est-ce pas , madame, qu*on vous a dit cela et qu'une vague tristesse s'est emparée de vous et que vous avez murmuré avec amertume :
— Le bonheur était peut-être auprès de moi, et je suis passée sans le voir.
Et comme le détail de la capote rose, bleue ou verte vous a touchée I
Entre un Baiser et une jolie fem^le, il n'y a pas àse gêner, on peut se dire son fait. J'en suis fâché, mais vous, madame, comme toutes les femmes, vous ne vous laissez toucher que par des sottises.
Les hommes intelligents savent bien cela; aussi, ils ne vous diront jamais :
— Je vous aimais, croyez-moi. Lorsque je m'approchais de vous, mon cœur se serrait, j'avais envie de pleurer, et, après ce doux attendrissement, mon cœur devenait brûlant, le sang chassait les larmes de mes yeux, mes tempes battaient avec force, mes nerfs vibraient dans mes bras comme des lames d'acier. Je me tenais derrière vous, haletant et furieux comme un tigre qui va meurtrir sa victime pour la dévorer ensanglantée, et, si vous aviez tourné vos yeux vers moi, j'aurais embrassé vos genoux en pleurant comme un enfant ; voilà comment je vous aimais.
Non, ils ne disent pas cela, les gens intelligents; ils savent que vous crieriez comme une sotte :
— Ahl monsieur» taise2-V0UdL«. vous me faites peuri
204 MÉMOIRES d'uM BAISER
Ils disent:
— La preuve que je vous aimais, c'est que vous aviez une capote verte.
Et, le soir, quand vous causez avec la frange du rideau de votre lit, vous murmurez :
— Pauvre garçon ! c'est vrai qu'il m'aimait pourtant... S'être rappelé la couleur d'un chapeau pendant dix ans !... Je la vois encore, cette capote verte... Pauvre garçon !•.•
Sf j*aî abandonné Wilhelm pour bavarder, c'est que le brave baron du Nassau n'était pas à plaindre.
Parmi les femmes, Marguerite de Chelmes était une exception ; j*ai expliqué longuement comment la baronne avait été élevée, parce que, s'il n'y a pas de règle sans exception, il n'y a pas d'exception sans motif.
Le motif de Marguerite, c'était sa jeunesse écoulée dans la solitude. Elle avait poussé comme une fleur sans tutelle ; elle était peut-être moins coquette, mais elle était plus vraie et plus gracieuse.
206 Mé&IOIRES d'un BAISER
Elle avait retrouvé Wilhelm, elle Taimait et le lui avait dit avec sincérité.
Da premier coup, le Tudesque était entré dans la chambre à coucher. 11 est vrai qu^il n'aspirait pas à y régner, il n'aspirait à rien. Mais le hasard sert mieux les hommes que toutes leurs combinaisons. Le souverain absolu, le baron de Bédoan, négligeait son royaume ; Wilhelm en obtint la régence sans le moindre coup d'État.
Trois mois ne s'étaient pas écoulés, que la baronne ne pouvait passer une heure sans avoir près d'elle celui qu'elle appelait Tami de son enfance. Wilhelm était tout pour elle. Elle ne savait plus sortir san^lui, lire sans lui : lui seul savait exécuter les sonates de Haydn et les opéras de Haas et de HaendeL
Une fois, elle lui dit :
— Wilhelm, vous êtes ma vie!
11 répondit simplement :
— N'êtes-vous pas la mienne?
Un jour, Wilhelm rencontra le baron et il dut écouter une sortie violente de celui-ci contre les libéraux, Lorsqu'il arriva près de Marguerite, elle lui dit d'un ton de doux reproche :
MÉBIOIRES d'un DâISEA 20*7
— Wilhelm, voici près d'une heure que je vous attends.
Comme le brave Wilhelm, par une délicatesse charmante, ne voulait pas dire à la baronne le motif de son retard, elle s^emporta en reproches et l'appela ingrat. Kaiser lui dit tristement :
— Marguerite, voici vingt-cinq ans que je vous attends; ma vie entière se passera à vous attendre, et cependant je ne me plains pas.
— C'est vrai, répondit Marguerite.
Et elle cacha son doux visage pour ne pas faire voir qu'elle pleurait.
Wilhelm prit sa main dans la sienne : elle ne la retira pas. Ils restèrent longtemps ainsi sans dire une seule parole. Wilhelm paraissait calme, mais Touragan grondait en lui. Marguerite semblait agitée, mais sa force s'épuisait, sa volonté n'était plus , elle se fondait au souffle brûlant de l'amour.
— Mère, s'écria un petit enfant blond, qui entra comme une avalanche, voici une lettre de la comtesse de Razey.
— Contran, mon cher Gontran, s'écria madame de Bédoan, en s'emparant de son enfant, qu'elle serra
avec une profonde tendresse, te voilà! pauvre cher ange, tu viens de sauver ta mère ; oh ! viens !...
Et elle couvrit de baisers la chevelure soyeuse du gamin.
— Cher enfant, ajouta-t-elle, sans lui j'étais perdue.
Wilhelm embrassa à son tour Contran, qui lui dit:
— Et toi, ami Wilhelm, est-ce que je t'ai sauvé aussi?
— Peut-être oui, répondit Kaiser, peut-être non ; quoi qu'il en soit, je te bénis, mon beau séraphin !...
— Séraphin ? fit le baby. C'est un homme qui montre les marionnettes. Emmène-moi chez lui tout de suite.
— Wilhelm, dit la baronne, faites ce que cet enfant vous demande. La comtesse me prie d'accompagner mon mari au Château. A ce soir I...
Lorsque la baronne Marguerite parut dans les petits salons des Tuileries, le palais é*ait en émoi.
Dans la journée, un grand scandale avait eu lieu à la chambre des députés : dans un discours assez in* signiGant du reste, Manuel, que Béranger a rendu célèbre, avait jugé convenable d'adresser une gros* sièreté au pouvoir.
a Je n*ai point à contester les droits do la famille royale, s'était-il écrié; que ces droits existassent depuis plus ou moins de temps, il est certain que ces droits n'étaient plus reconnus en France, et qu'il
Sie MÉMOIRES d'un BAISER
existait contre cette famille, selon moi, une repu* gnanee...^
Les royalistes indignés avaient crié : c  Tordre ! » et s'étaient levés en masse pour protester.
Mais la sympathie des siens n'avait pu atténuer lo chagrin du roi. En vain tâchait-il d'affecter un air de gaieté, la tristesse était sur son front.
Lorsque la baronne entra, le roi la salua avec bienveillance ; il aimait la conversation des femmes.
— Eh bien, madame la baronne, dit Louis XVIII, m'abordez-vous avec répugnance ?
— Sire, répliqua Marguerite, je vous aborde ordinairement avec amour et respect, aujourd'hui avec douleur et indignation ; qui n'éprouverait ces deux sentiments, lorsqu'un impudent avocat ose insulter votre peuple?...
Un murmure d'approbation se flt entendre. Le visage du roi s'épanouit. Marguerite fut la lionne de la soirée.
De retour chez elle, elle trouva Wilhelm racontant à l'enfant, qui s'endormait, des contes de la vieille Allemagne.
Marguerite était heureuse ; le bonheur rend Tâmo
Mé5I0IRES d'un BÂISCR 211
I)Onne. Elle ne se fâcha point, lorsqu'en voulant se baisser pour regarder son enfant, les lèvres de Wilhelm rencontrèrent les siennes ; j'étais délivré I...
Wilhelm ne profita pas de sa victoire.
— Marguerite, dit-il, je vous remercie à genoux, vous venez de me payer toutes mes douleurs.
Restée seule, la baronne comprit combien elle avait été près de Tabime.
Elle s'approcha de son fils, qui dormait, et me déposa sur son front ; les mères coupables croient se purifier en souillant leurs enfants.
La nuit fut longue pour la baronne ; les remords empêchaient le sommeil d'approcher de sa couche. Elle se leva à tâtons et alla au berceau, croyant que ramour de la mère emporterait celui de la femme.
La mère écarta doucement les rideaux, mais la
femme poussa un cri d'eflroi. Elle voyait une len-
ille de feu brûler le front de son enfant. Se rappe*
lant une vieille légende des bords du Rhin, elle
s'écria :
— Mon Dieu ! n'est-ce point le Baiser que Wilhelm m'a donné , qui brûle le front de mon pauvre
petit ? La honte de la mère doit-elle retomber sur Tcnfant?
Le baron de Bédoan entra dans la chambre nuptiale, n venait féliciter sa femme de son snccès à la cour.
— Monsieur, fit Marguerite avec égarement, ne voyez-vous rien là?
— Où, chère baronne ?
— ' Là, là, sur le front de Oontran.
— Je n'aperçois rien.
-— Ne voyez -vous pas une pastille lumineuse brûler les chairs de mon pauvre enfant? C'est un Baiser maudit.
Le baron réfl<^chitun instant et répondit :
— Ma chère, votre pays d'Allemagne est le plus beau pays du monde, mais c'est bien le pays le plus sottement superstitieux que je sache. En France, nous ne croyons guère aux choses étranges, nous avons même le bon esprit de ne pas voir ce qui nous crève les yeux.
Le petit Bédoan n'avait pas seize ans, lorsqu'il m'offrit à la femme de chambre de sa mère, laquelle ne me garda pas. Je recommençais mes courses vagabondes sur des lèvres peu dignes d'intérêt. Après bien des allées et des venues, le hasard, sous la forme d'un mari, me plaga sur la joue d'une femme charmante.
Les maris me font toujours pleurer.
Les joues de madame Andersen étaient douces et veloutées comme une pèche. Son mari m'avait campé sur un admirable petit signe noir qui se trouvait placé au bas de la droite.
21& MÉUOIKES d'un BAISER
C'était un ménage modèle que le ménage Ander- 8on. Le mari était beau, jeune, distingué; la femme, joUe comme un amour, rieuse comme une pensionnaire et juste assez honnête pour être heureuse.
Unis depuis quatre ans, le mariage avait été pour eux un sourire que rien n'avait pu altérer ou, pour mieux dire, un sourire auquel personne n'avait encore osé toucher.
Malheureusement, madame Andersen voyait un monde dangereux. Son mari, peintre célèbre, avait pour amis les compositeurs et les auteurs en renom. Les artistes arrivés ont beau faire, ils sont distingués, spirituels, honnêtes, tout ce qu'on voudra , mais il leur reste toujours un vieux levain d'atelier ou de petit journal.
Pour eux, la tenue est de la pose. Un bourgeois est un Prud'homme. Lorsqu'ils vont dans le monde aristocratique, ils affectent une froideur britannique. Entre eux, quel que soit leur parti pris d'être sérieux, la glace est bien vite rompue. Les peintres font des mots, les gens de lettres des plaisanteries, lés musiciens racontent des histoires.
Au milieu de tout cela, les femmes rient.
BIliMOIRES d'un baiser 215
Une femme qui rit court à sa perte.
Si elle a de jolies dents, elle est perdue d'avance.
Madame Anderson avait des dents admirables.
Un jeune musicien, nommé Eugène Yauclin, s'en aperçut et l'invita à danser au fameux bal que donna un peintre enrichi, pour inaugurer son hôtel de Passy.
Eugène Vauclin était fort à la mode, cet hiver-là.
Son opéra comique, les Amoureux de Jeanne, avait eu un grand succès, bien qu'entre nous ce soit là d'assez piètre musique. Comme Tannée n'avait pas été bonne pour Tharmonie, les Amoureux de Jeanne avaient fait sensation.
Madame Anderson était élève d'Alfred Quidant et jouait comme personne les mélodies suaves du spirituel maître. Elle félicita Vauclin en femme qui sait ce qu'elle dit. Le compositeur parut fort touché, mais contre son ordinaire ses lèvres ne se déridèrent point. Ses grands yeux gris paraissaient tristes et de temps en temps il secouait sa crinière blonde comme un homme qui veut chasser une idée qui Tobsède.
— Vous êtes songeur, dit madame Anderson en souriant plus que jamais.
— C'est Vrai, madame, répondit Eugène Vauclin, de l'air d'un homme qui pense à autre chose.
Entre la pastourelle et le final, madame Anderson reprit:
— Pour Dieu, monsieur Vauclin, dites-moi à quoi vous songez ; cela doit être bien intéressant,
— En effet.
— Racontez-moi ça I...
— Je pense, reprit le jeune homme, à un procès dont j'ai lu ce matin le compte rendu dans le Droit, Un malheureux qui a été condamné à dix ans de travaux forcés.
— Il a donc commis un crime bien abominable?
— Je le croyais comme vous; depuis que je vous vois, je comprends cet homme et je le plains.
— Quel rapport y a-t-il, je vous prie-, entre moi et votre intéressant cri minel?
— Aucun, grâce à Dieu.
— Alors, pourquoi le plaignez-vous en me voyant?
— Pour tout.
Et comme le quadrille était fini, il reconduisit madame Anderson à sa place et la salua respectueusement.
BIÉMOIRES d'un BAISER 217
Le soir, M. Anderson dit à sa femme :
— As-tu assez dansé I demain, tu seras brisée.
— Mais non, répondit la femme : deux polkas, une valse, et, je crois, une contredanse avec Eugène Vauclin.
— Charmant garçon !... lit le mari.
— Oui, répondit madame Anderson, mais un peu bizarre.
Le lendemain, quand madame Anderson se leva, il était midi; ses yeux étaient bordés d'un cercle bleu, la peau de son visage était d'un blanc mat presque cireux. Elle resta longtemps à regarder le feu qui étincelait dans Tâtre. Elle prit les pincettes et changea les bûches de place, puis elle les remit comme elles étaient auparavant et les retourna encore.
Vers deux heures, son mari entra et lui baisa la main.
— Je vous avais bien dit, ma chère, que vous vous fatiguiez trop à danser, fit-il avec toute la satisfaction qu'un homme vulgaire ressent en faisant à une femme un reproche bien mérité. Voyez, vous êtes
MÉMOIBES d'un BAISER 219
p&Ie 'et souffrante ; en vérité, vous n'êtes pas raison*
nable.
Madame Andersen sourit doucement en jetant sur son mari un de ces regards dont les femmes se seryent pour demander la paix sans discussion.
— Reposez-vous, cbère amie, reprit le mari ; c'est le seul moyen de vous faire pardonner.
Il rebaisa la main de sa femme et remonta idlègrement à son atelier en cbantonnant.
Ce bon mari pensait que la douce admonestation qu'il venait d'adresser à sa femme donnerait à celled une haute idée de sa supériorité.
Quand la jolie madame Andersen eut bien tisonné son feu, elle se mit au piano. D*abord elle joua une rêveuse improvisation pleine de charme et de grâce, mais d'une effrayante monotonie ; des modulations savantes ramenaient sans cesse Tair :
où 8*en \z ma yie^ Quand ta n*es pas là f
qui est le morceau capital des Amoureux de Jeanne: La jeune femme s'arrêta, émue et effrayée de la
220 BIÉMOIRES d'uN BAISER
persistance que la mélodie d'Eugène Vauclin mettait àVincruster dans son esprit.
— C'est inouï, dit-elle, comme on a de la peine à chasser un re/ratn qui vous est entré dans la mémoire.
Pourchasser le re/ratn, elle se mit à jouer avec frénésie la jolie valse le Sourire^ que Quidani, son célèbre professeur , lui avait faite quelques jours auparavant. A la troisième reprise, elle s'arrêta.
— Ce n'est pas cela, murmura-t-elle.
Certes non, ce n'était pas cela; dès Tintroduction, elle avait quitté sa musique des yeux et jouait la ritournelle de la chanson du pêcheur Marc, qui« comme on sait, est à trois temps.
U nnitse Toile:
douce étui le !
Comme tes sœurs, Revieos dans l*ombre De la Dait sombre Éclairer nos eœars.
— Allons, fit la belle musicienne en se levant, les Amoureux de Jeanne me poursuivent... Heureusement, ils sont quatre, ce n'est pas dangereux.
MÉMOIRES d'un BAISEH £21
Comme e'ie sentait qu'il y avait plus do danger qu'elle ne voulait bien le dire, elle éprouva le besoin de jeter un blâme sur Tœuvre de Vauclin.
— Quelles pitoyables paroles I... dit-elle. Toujours la même rengaine : « La nuit se voile. » 'C'est absurde. « Reviens dans Tombre... de la nuit sombre. » Toujours le même pathos ridicule et usé. En vérité, je ne sais comment nous avons la patience d'entendre ces choses-là et le courage de les chanter.
Après cette sortie, madame Andersen revint prendre les pincettes et continua à fatiguer son feu.
- — Après tout, dit-elle au bout d'un quart d'heure de réflexion, ce n'est pas la faute du musicien, c'est celle du librettiste.
La journée parut bien longue à la femme du peintre. Au milieu de son ennui, il lui vint une idée qui lui sembla triomphante.
— Je vais, pensa-t-elle, envoyer chercher le journal des Tribunaux d'hier: je verrai l'histoire de l'homme condamne aux travaux forcés, ça m'amusera.
Mais il lui viat un scrupule : que penserait sa femme de chambre qu'elle allait charger de la commission? Jamais elle ne lisait ce journal. Quel prétexte donner pout xcuset cette fantaisie?
On ne peut se figurer le mal que les domestiques empêchent de faire.
Une femme oublie facilement le devoir, Thonneur, le respect du nom de son mari, le bonheur de Thomme auquel elle a juré solennellement d'être une compagne dévouée et fidèle, sa réputation, ses enfant?, sa mère; une femme oublie tout, et cela en cinq minutes. Elle a le pied sur le bord du précipice, une âpre volupté s'empare d'elle. Elle éprouve même une certaine fierté au moment où, résolue, elle va se laisser choir dans l'abîme. Cependant une chose la relient : elle no veut pas rougir devant sa femme de chambre.
224 MÉMOIRES d'uN DAISEB
Beaucoup de femmes bravent ropinion publique et craignent celle de raoticbambre.
Ne pas trembler devant sa femme de chambre est la dernière défaillance de la pudeur.
Que pensez vous des bons domestiques?
Moi, je prérère les mauvais.
Criez au paradoxe, si bon vous semble, je ne m^en étonnerai pas. C'est la loi commune.
Aussitôt qu'un Baiser bien pensant prend la peine de dire à la société au milieu de laquelle il vit :
— Vous vous trompez; depuis cinq mille ans, vous faites la même boulette^ il est temps d'aviser ;
La société se met à rire de toutes ses forces et elle répond :
— Cbarmant, ravissant, paradoxe pur, très-amusant!
A moins, cependant, que la société ne soit pas de bonne humeur, auquel cas elle s'écrie :
— En vérité, ce Baiser est fatigant; il se croit original parce qu'il prend l'envers de la chose reçue : c*est un faquin I '
MéMOinES d'un baiser 225
On voit par ce léger préambule que je sais d'avance à quoi je m'expose en disant :
Je préfère les mauvais domestiques aux bons.
Examinons d'abord le mal que peut faire un mauvais domestique.
Un mauvais domestique vous vole, bon; ensuite?
N'est-ce pas un bien grand malheur !
Cela vous apprend deux choses bien utiles : à compter votre argent d'abord, puis à le mettre sous clef.
A partir du jour où votre valet de chambre vous a filouté un ou deux louis, vous devenez administrateur et prudent.
La cuisinière fait danser Tanse du panier, c'est ennuyeux sans doute, mais cela apprend à madame votre épouse à devenir une bonne femme de ménage. Elle arrive à connaître le prix de toute chose , et réconomie devient sa vertu.
Vos domestiques sont curieux ? Eh bien, vous ser-
226 MÉiHOIRES d'UN BÂTSER
rez vos affaires et vous ne laissez pas traîner vos lettres.
Les lettres qui traînent, c'est toujours compromettant pour celui qui les a écrites, ou pour celui qui es reçoit.
Vos domestiques sont ivrognes ? C'est ennuyeux, j'en conviens sans effort ; mais il est si simple de les mettre à la porte.
Vos domestiques sont menteurs ? Qui vous force de causer avec eux ?
Vos domestiques sont luxurieux?
C'est un peu la loi de la nature.
Qu'est-ce que cela vous fait, après tout? Le cocher est marié ; les autres vont généralement faire lear nid sous un autre toit que le vôtre.
Il y a le côté des bonnes, c'est vrai ; mais il faut bien faire quelque chose pour l'armée.
L'armée, c'est le repos et la tranquillité du pays, c'est l'honneur de la patrie, c'est le m^ntien de
Tordre, la sécurité des citoyens, et vous regrelteriez quelques Picardes, Normandes, Alsaciennes, Auvergnates ou Morvandaises qu'elle consomme tous les ans I ce ne serait pas de l'injustice, mais bien do l'ingratitude.
Voilà donc tous les désagréments que peuvent fair éprouver les mauvais domestiques.
Je sais bien qu'on en a vu qui, parfois, assassinaient leurs maîtres, mais c'étaient des monomanes, ou dea génies incompris.
En résumé :
Quelques louis volés, Des sous grapillés.
Des lettres lues, Des vêtements frippés, Des bouteilles bues,
Des accrocs faits à la tunique de la morale, et c'es l out.
Mais les bons domestiques I Dieu vous en préserve I vous ne savez pas ce que c'est.
C'est la peste dans la maison, tout simplemenU
Si j'étais homme et marié — je ne le suis pas et je le regrette — le jour où ma femme me dirait, en parlant de sa camériste :
— Fanny est une fille très-sûre.
Je flanquerais sur l'heure mademoiselle Fanny i la porte.
Je ne prendrais au service de ma femme qu'une jolie vaurienne, intéressée, dépensière, coquette, jalouse, paresseuse, parce que je serais certain qu'elle
vendrait sa msdtresse pour un ruban bleu de quarante sous.
Je sais que cela va paraître odieux, mais je crois qu'il est bien peu de maris sur terre qui, à un moment donné, n'eussent été ravis d'avoir sous la main une soubrette qui leur livrât les secrets de leurs femmes pour le ruban en question.
Je ne crois pas aller trop loin en affirmant que ce
MÉMOIRES d'un BAISER S23
genre de transactions bien établi empêcherait do grands malheurs.
Or, ce qui fait le malheur des uns fait le bonheur des autres ; c'est ennuyeux.
Dans le monde comme il faut, on se pMt à dire qu'un homme qui questionne les domestiques est un être méprisable. Ce sont les femmes légères qui ont colporté cette plaisanterie.
n n'est pas une seule femme an monde aimant son mari, qui se ferait un scrupule de dire i sa femme de chambre :
— Fanny, demandez au cocher où il a conduit monsieur avant-hier soir, à onze heures et demie.
Pourquoi un homme serait-il méprisable en disant à la femme de chambre :
— Petite, fais-moi le plaisir de me dire — tu t'en trouveras bien — quelles sont les gens que reçoit ta maîtresse en mon absence?
Il est des hommes qui préfèrent être trompés et rester comme il faut ; d'autres aiment mieux n'être
pas comme il faut et n'être pas trompés : ceci est une affaire de goût.
C'est le bon valet de chambre qui dit à sa maîtresse qui lui demande à quelle beure rentre son maître :
— Monsieur n'aime pas à veiller tard ; il est bien rare que monsieur ne soit pas endormi à minuit, minuit et demi.
Monsieur passe les nuits au Cercle, où il joue la dot de sa femme
C'est la bonne femme de chambre qui dit :
— Monsieur a bien tort de soupçonner comme qsl madame; madame est si bonne et elle aime tant monsieur !
Pendant ce temps, il y a un comédien qui sort par l'escalier de service. .
Un comédien, ou un commis de nouveautés. *
Ou un autre.
La femme de chambre modèle fait des économies
BTISMOIRCS D*UN baiser S31
de son autorité privée. Elle fait chasser le domestique ({ui boit le vin de monsieur.
Elle fait renvoyer la cuisinière qui le fait boire.
Madame dit un jour :
-— Cette ûUe, c'est une perle !
Ce jour-lày la maison est perdue.
Quand Fanny est devenue une perle, elle tutoie vos enfants.
Un jour viendra où elle vous blâmera de marier votre fille contre son gré.
C'est la Perle qui commande le dîner et qui fait manger les restes au déjeuner.
Elle est féroce à l'endroit du déjeuner.
Il vous faut bon gré mal gré manger :
Du miroton pour finir le bœuf, Des émincés sauce piquante pour finir le gigot, De la rémoulade pour finir le poulet, De la blanquette pour finir le veau.
C'est la Perle qui insinue que le bœuf à la mode, pareil au veau, est préférable quand il est froid,
83t &1ÉM0IBES d'un DAISBR
Plus tard, vous mariez votre fille, il Tant toujours eu venir là ; la Perle pleure.
Voire fille accouche d'un garçon, la Perle pleure.
On baptise le bébé, la Perle pleure.
Le bambin parle et rappelle ma mie Nini^ la Perle pleure.
U Tait sa première communion, la Perle pleure.
n aune maîtresse, la Perle rit. ;
Quand la Perle a ri avec ses maîtres, ce n'est plus une domestique, — au contraire, -* c'est une amie ; il faut la servir à son tour, et jamais m&itresse ne fut plus acariâtre et plus exigeante.
Les maîtres s'aperçoivent de ses mille débuts, le bandeau tombe ; mais que faire ?
La Perle a vu naître la fille de la maison. Elle a élevé le petit-fils de la maison, c'est une amie plutôt qu'une servante.
Trente ans se passent.
La grand*mère meurt, La fille devient plus tolérante pour la Perle.
BIÉMOjr.ES d'un baiser » 233
Elle dit à sa bellemôre, qui trouvô que la Perle va trop loin :
— Que voulez-vous! cette fille a veillé lîia pauvre mère à son lit de mort. Ma chère regrettée Taimaît, n y a trente ans qu'elle estdansla maison; elle soigno mon père avec un dévouement sans bornes.
n arrive naturellement que le père, soigné par la Perle, devient sombre et inquiet.
Les hommes vieux ne trouvent jamais qu'on les aime assez.
Le père dit avec amertume :
— Ma fille ! ne me parlez pas de ma fille, elle aime mieux son mari que moi... Ma fille ! elle n'a des yeux
que pour ses enfants.
Un beau matin, le vieillard irrité se sépare de ses enfants et s*en va vivre à la campagne.
La Perle le suit. Elle ne veut pas abandonner le mari de sa pauvre maîtresse.
Toute la maison la remercie avec effusion et lui dit:
— Cette pauvre Perle se sacrifie.
La Perle ne se sacrilie pas , elle séquestre son maître Trois ou quatre ans après, à Toccasion du jour de lan, elle prépare une entrevue entre le vieillard et sa famille.
— Nous sommes réconciliés avec notre père , disent les enfants; nous devons ce bonheur à la pauvre Perle.
Le petit-fils fait son droit, la Perle lui donne en cachette trois cents francs en six fois.
— Ma mie Niai, dit l'étudiant, tu devrais avoir le prix Montyon.
Enfin le vieux meurt
Avant que ses héritiers soient prévenus, la Perle prend des bijoux, de l'argenterie, des actions.
Elle appelle ca < des bibelots pour se souvenir de monsieur, b
On ouvre le testament : la Perle y est pour soixante mille francs.
La famille trouve que c'est un peu beaucoup ; elle devient froide.
La Perle s'écrie en pleurant :
— Pauvre monsieur! il était trop bon, oui, il Tétait trop! Ah! ah lah! pauvre cher homme! Ah 1 ah I ah I mes chers enfants, ce n*est pas à moi cet argent. Je ne l'emporterai pas dans la terre ; c'est à vous ; après moi, case trouvera.
La famille revient à de meilleurs sentiments ; elle se remet à embrasser la Perle, qui passe à l'état du dorlotement ; c'est désormais une espérance dans l'avenir.
L'heure a sonné : la Perle meurt à son tour.
Comme elle Ta prédit, elle n'emporte pas son argent dans la terre, elle le laisse à un marchand de vin de la rue des Saint-Pères, qu'elle a mis au monde en collaboration d'un pompier ; ce qui explique pourquoi, il y a trente ans, elle avait été passer trois mois dans son pays.
— Sur qui compter, mon Dieu? demande la famille.
Je ne sais ; mais, à coup sûr, ce n'est pas sur les bons domestiques.
Voilà pourquoi et comment je préfère les mauvais.
Le drame que je retrace ici est des plus communs, mais il a une multitude de variantes. Je laisse à d'autres le soin de les raconter et je reviens à la belle madame Andersen.
XXXIÏ
Les soirées et les bals s^étaient succédé durant tout l'hiver.
Le peintre aimait sa femme, il éprouvait un grand plaisir à la produire dans le monde, où sa beauté et sa grâce lui valaient de grands succès.
Madame Ânderson était une nature honnête ; son premier accès de rêverie passé, elle mit tous ses soins à éviter Eugène Vauclin. A son grand étonnement, elle s'aperçut que le compositeur faisait de son côté les mêmes efforts pour ne la point rencontrer.
Par un sentiment naturel chez la femme, madame Anderson changea de tactique et alla bravement
238 MÉMOIRES d'uN BATSBB
au devant de Tennemi ; rennemi fuyait avec uno opiniâtreté qui aurait pu passer pour de la couardise.
L'hiver terminé, la femme du peintre se dit quil fallait en prendre son parti, que de six mois elle ne reverrait Vauclin, quHl n'y fallait plus penser. Elle se félicita avec une naïveté parfaite d'avoir su rester vertueuse en ne cédant pas aux idées vagabondes de son imagination.
Le printemps était revenu avec tous ses parfums, toutes ses fleurs : madame Anderson était partie pour Brunoy, où elle possédait un chalet. Un matin qu'elle se promenait dans la vallée, aspirant les douces sen^ teurs des buissons blancs, regardant verdoyer l'herbe des prés dont les myriades de brins lui semblaient autant de lettres d'invitation pour le grand bal de la tendresse, donné tous les ans par l'Amoar, elle entendit un bruit léger derrière elle. Elle se retourna.
— Vous ici, monsieur Vauclin ! s'écria-t-elle.
Vauclin la salua et lui apprit, sans la regarder, que, lui aussi, il habitait Brunoy.
Après avoir causé de la campagne, du ciel, des
ruisseaux, des oiseaux, des fleurs et d'autres choses,
madame Andèrson lui dit :
— Parlez-moi franchement, pourquoi m'évitezvous ?
— Je ne saurais vous le dire, répondit Yauclin avec un embarras fort bien joué.
— Pourquoi ?
— Vous vous fâcheriez.
— Non, vrai.
Madame Andèrson portait une robe de toile de Chine grise. Sa taille svelte était serrée par une ceinture de velours bleu dont les larges bouts tombaient sur le côté droit. Elle était coiffée d'un chapeau de paille grise, forme Henri IV, auquel deux choux de velours bleu coquettement placés donnaient 'un air vraiment galant. Gomme la chaleur était encore trop jeune pour inspirer une grande confiance, la belle promeneuse portait sur son bras un long manteau de cachemire bleu.
En parlant au musicien^ dont la taille était élevée, cette gracieuse petite personne levait sa belle tète B.m
cheveux noirs soyeux. Le soleil éclairait son visage et le rendait transparent. Ses yeux brillaient, sa bouche un peu grande souriait en laissant voir ses dents, qui avaient l'air d'un touffe de marguerites dans un champ de coquelicots.
Bien que sa robe fût montante, Vauclin voyait son sein bondir et palpiter sous le tissu fin qui le recouvrait.
Alors, ce sceptique qui se croyait très-fort se mit à trembler; son regard profond enveloppait la jeune femme, et ses yeux gardaient une fixité singulière.
— Voyons, voyons, parlez, je le veux! s'écria-t-elle, parlez, monsieur Vauclin, je le veux, ou nous nous brouillerons.
— Vous le voulez? dit le jeune homme. Mais...
— Oh ! pas de mais !
— Eh bien, reprit- il d'une voix concentrée, je vous évite, c'est vrai, je vous fuis, vous me faites peur.
— Moi?
— Oui, vous. Quand je vous vois, je pense malgré
mf:moires d'un baiser sh
moi à ce misérable qui a été condamné à dix ans de travaux forcés !•••
Madame Andersen baissa les yeux sous le regard magnétique du jeune homme ; quand elle les releva, Eugène Vauclin avait disparu.
Le soir, après diner, madame Anderson dit à son mari:
— Devine un peu qui j'ai rencontré en me promenant ce matin derrière le grand clos ?
— Comment veux- tu que je sache cela? dit le peintre.
— Quelqu'un que tu connais.
— Un artiste ?
— Oui.
— André Pitois, je parie?
— Non, Eugène Vauclin.
— Allons donc I
MÉMOIRES d'un BAISER 2U
— Oui, il passe la saison ici.
— Bah 1 vous êtes- vous parlé?
— Bonjour, bonsoir,
— L'as-tn invité à venir ?
— Ma foi, non I
— Pourquoi? C'est un charmant garçon 1
— Mon Dieu, reprit madame Andersen, pour toi^ je n'ai pas de secrets : je trouve M. Vauclin trèsbien, mais je ne Taime pas.
— Je l'espère bien I
— Que tu es sot I je veux dire que... qu'il... enfin, je ne l'aime past
— Parce que ?
— Eh bien, — tu ne rediras pas ce que je vais te dire?
— Plutôt mourir !
— M. Vauclin fait la cour à une de mes amies que je ne veux pas te nommer, parce que tu la connais.
— C'est madame Dubief 1
— Je ne sais.
— C'est elle, j'en suis sûr I
— Mais non.
314 MÉMOinES d'un BAISER
Ce non dans la bouche de madame Andcrson équr* vakit à douze oui.
— Ensuite ? fit le mari.
— Outre que cela m'est fort désagréable..;
— Pourquoi ?
— Mon Dieu, parce que, les femmes. C'est comme les capucins de cartes : quand Tune tombe, les autres la suivent ; celles qui se cramponnent à la vertu sont toujours un peu ébranlées..
— C'est de l'histoire, ça.
— Bon ! plaisante si tu veux.
— Mais du tout ; voyons la fin.
— Ça va te paraître drôle.
— Je l'espère.
— Mauvais cœur I
— Tu me fais joliment attendre la suite du feuilleton.
— - £h bien, ton Vauclin est un sot, si tu veux que je te le dise.
— Je ne demande pas mieux.
^ Voilà six mois qu'il est épris de la dame en question; eh bien, au lieu de lui dire qu'il l'aime ou
de la laisser en repos, il affecte de l'éviter, et, lorsque par aventure il la rencontre et ne peut, sans inconvenance, passer sans lui parler, il lui lance une phrase unique et indéchiffrable.
— Cette phrase ?
— C'est celle-ci : a Je vous fuis, madame, parce que, chaque fois que je vous vois, j'ai peur des galères i »
— Mais pas trop bète !
— Pour Dieu, qu'est-ce que cela veut dire î
— Tu ne comprends pas, mon cher anget
— Non.
— Viens m'embrasser.
— A une condition : tu m'expliqueras le rébus.
M. Andersen attira sa femme près de lui et murmura quelques mots à son oreille , puis il se mit à pire comme un fou.
Madame Andersen était devenue rouge comme une fraise.
Le lendemain, Eugène Vauclin rencontra madame Andersen au même endroit que la veille. Sans lui dire un seul mot, il prit sa main, qu'il baisa tendrement, malgré un léger effort tenté, puis ses lèvres
8*approchèrent du fameux signe où je vivais en paix, et je devins la propriété du jeune maestro.
— Vous n*avez donc plus peur des galères? lui dit madame Anderson, moitié riante, moitié fàcbée.
— Si, répondit Eugène VaucUn; mais je compte sur la clémence royale.
Trois jours aprës^ ritifldèlë ine déposait sur les lèvres d'une prittia donna de rOpéra-Gomique » laquelle me dohna à un due, qui me donna à tine dan-* seuse, qui m'offrit à un machiniste» qui m'emporta en Auvergne, son pays natal.
Ces dernièries années furent les plus cruelles de fùa, vie ; je devins uû bon gros Baiser auvergnat. Dieu sait si j'étais robuste et solide I J'avais fini par prendre mon parti en brave : je pensais finir en Auvergne. Là ou ailleurs, que m'importait? j'avais assez de la vie.
J'étais depuis un mois sur les joues d'une jeune
fille nommée Jeannette ; son prétenda, Narcisse Bargaillou, partait pour Tarmée. Il me prit et m'emporta à Paris.
J'aurais bien voulu revoir la belle capitale où j'avais tant brillé. Mais Bargaillou sortait peu. Quand, par aventure, il mettait le pied hors de la caserne, c'était pour a 1er, en compagnie du caporal Coïman, écouter les joueurs d'orgae de la place de la Bastille ou du quai Valmy. Ces deux braves venaient là apprendre des chansons en suivant l'air de l'orgue, un cahier à la main.
C'était un plaisir bien innocent.
Cependant, depuis quelques jours, mon âme était inquiète ; je sentais en moi une vague tristesse, je
pressentais un danger; mes pressentiments ne me
trompent jamais.
Le régiment de Bargaillou reçut l'ordre de partir pour l'Italie. La joie la plus grande éclata à cette nouvelle. Bargaillou ne fut pas le moins joyeux. Il n'aimait pas la guerre, la comprenait peu, et, à part lui, il trouvait bien douloureux d'aller se faire casser la tète quand on est soldat pour son sort et non de bonne volonté. Cependant, devant ses camarades^ il disait:
iiÉMOinEs d'un baiser 2&0
— Allons-y gaiement.
Est-ce ma tristesse qui s'empara de lui, on la sienne qui s'empara de moi? Je ne sais; mais, à mesure que nous approchions du champ de bataille, Bargaillou devenait morne. Peut-être, lui aussi, avait* il des pressentiments!...
Le caporal Coïman chantait ses plus belles romances : Petite fleur des bois ; Voiles d'azur; Doux séphir^ porte-lui mes vœux ; le Veni m'apporte tcn haleine; Donne tes baisers à la brise, la brise mé les donnera^ et bien d'autres des plus sentimentales ; rien ne déridait le pauvre Bargaillou.
Le caporal Coïman plaisantait agréablement.
— Hé ! dis donc, toi, là-bas, Bargaillou^ tu ne chantes pas, tu attends l'accompagnement ; ça va venir, mon vieux, ça va venir.
Au premier engagement, deux balles fracassèrent la poitrine et le ventre de Bargaillou, qui tomba en criant :
— Vive l'empereur I
Son oncle Thomas lui avait afflrmé qu*un mililairo ne pouvait mourir décemment sans pousser ce ci i triomphant.
250 MÉMOIRES D'uN BÀISEK
— Pauvre troubad 1 fit le caporal Coïman en voyant son soldat éventré ; c'est malheureux, il aimait la musique.
Le régiment passa.
Resté seul, le soldat se traîna vers un talus, afin de mourir sur Therbe et de ne pas encombrer le chemin, n tourna son regard désùlé vers la France.
— Pauvre Jeannette, murmura-t-il, je ne te verrai plus, adieu I Je rende ton baiser à la brise j la brise te le portera.
Ce fat le refrain de sa dernière chanson. Il ouvrit les lèvres, me lança dans l'espace et mourut.
J'attends dans Tair, depuis longtemps déjà, que la brise que le pauvre Auvergnat' a nommée son exécutrice testamentaire vienne me prendre , ou qu'un hasard heureux me place sur Taile du zéphyr. Mais, comme sœur Anne, je ne vois rien venir. Je reste captif dans Timmensité. Je m'y ennuie et j'ai écrit ces Mémoires afin de m'occuper un peu.