‹ Mémoires d'un bibliophileChapitre 1 sur 19 · PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

PRÉLIMINAIRES

Le C , décembre 1838.

Madame y Jean-Jacques Rousseau a dit quelque part que si jamais il était renfermé dans une prison d'État^ il prendrait ce moment pour peindre le bonheur d'être libre. Tout le monde sait, en elBPet, que les biens dont on sent le plus vivement le prix, et, par conséquent, dont on parle avec le plus de chaleur, sont ceux que Ton a perdus. Certes, lorsque, à la suite de quelque station dans une de ces librairies plus particulièrement formées d'éditions rares, ou après une longue exploration de la plupart des étalages de nos quais, je regagnais mon abri des Ternes, muni d'un nouvel Elzévir, d'un nouveau Blaeu, de bien moins que cela, je n'aurais pas songé à écrire des lettres

sur la bibliographie. Je songeais alors à jouir^ non à raconter mes jouissances ; j'avais, en même temps, le bonheur et le calme de la possession, que rien, dans Tavenir, ne me semblait devoir jamais troubler. Aujourd'hui, à cent lieues de Paris, ne pouvant plus recommencer, chaque malin, la monotone, mais délicieuse journée de Tamateurde livres, mon esprit est presque exclusivement occupé des douceurs de mon ancienne et charmante vie. Mes nuits mêmes ne sont pas toujours exemptes de ces retours. J'en rêve, dit-on proverbialement et par flgure : eh bien! moi, j'en rêve à la lettre. Combien de fois ne me suis-je pas vu, en songe, allant, comme jadis, par une belle soirée d'automne, du voisinage de la Cité au Pont-des-Arts, et du Ponl-des-Arts au bout de la grande rue provisoire du Garrousell Je vais fouillant dans toutes les échoppes, feuilletant, pour la cent et unième fois, les livres que j'ai déjà cent fois feuilletés. Je m'arrête plus longtemps qu'ailleurs devant tel étalage qui avait, à bon droit, mes plus grandes préférences. On m'indique du doigt un livre ofTerl, sans doute pour la première fois, aux chalands. Je ne vois que bien imparfaitement à travers les vapeurs du songe, mais sûrement c'est un trésor. Je retrouve avec bonheur toutes les figures de ces braves gens que j'ai si longtemps pratiqués. Je vois parmi eux, amené là aussi par suite d'anciennes et douces impressions, tel de nos grands libraires qui serait probablement bien choqué que.

même en rê\re, que, même par Teffet du plus tendre souvenir, j'eusse pu le supposer en si modeste compagnie. Je marche toujours, j'achète toujours, enfin je me vois montant dans Yomnibus du Roule, je m'y place de manière à pouvoir examiner, tant bien que mal, tout ce que je viens de recueillir; et... je m'éveille en sursaut, à la première chute d'un des nombreux volumes dont je me sentais si doucement chargé.

Cependant que sommes-nous, faillies humains, dans nos prévisions? J'avais toujours envisagé comme l'époque du véritable et tranquille bonheur celle à laquelle je me trouve arrivé, à la vérité un peu trop tôt et malgré moi. J'ai transporté toutes mes richesses bibliographiques sous le feuillage de mes vieux châtaigniers, fort étonnés, me disait plaisamment mon si spirituel ami, M. de Feletz, d'abriter tant de belles choses. Je vis entouré de mes proches, de mes plus vieilles relations,et dans un pays où La Fontaine a reconnu que les hommes d'esprit ne manquent pas. Je jouis même de mes hvres, à proprement parler, plus que je ne l'eusse fait jusqu'ici, puisque, en définitive, j'ai plus de temps à leur donner. Mais, hélas ! plus de bibUophiles, plus de libraires instruits, plus de gens qui parlent cette langue du petit nombre des élus ! Que je serais heureux d'avoir, au moins quelquefois, sous ma main, le plus ignorant de mes chers bouquinistes, le plus froid, je n'ose dire le plus rai-

sonnable^ de mes confrères; de pouvoir leur montrer en détail^ de pouvoir leur faire apprécier mes anciennes éditions, mes exemplaires de choix^ mes volumes couverts de notes marginales! il me semble les voir s'extasiant sur ces marges de la plus belle grandeur^ sur celte magnifique reliure en vieux maroquin du Levant, et je m'évertue à multiplier leurs surprises, car, ainsi que Ta très-bien dit Charles Nodier, après le plaisir de posséder des livres, il n'y en a guère de plus doux que celui d'en parler.

J'ai donc besoin de parler livres, Madame, et, à défaut d'interlocuteur qui les aime à notre manière et qui les connaisse par où nous les connaissons^ c'est vous que j'ai résolu de poursuivre de mes souvenirs; de mes souvenirs du passé, de mes impressions du présent, car le goût des livres est un sentiment que rien ne vient altérer ou suspendre, et qui tient constamment celui qu'il anime dans un état de mouvement moral. Ce sentiment craint aussi, par sa nature, tout assujettissement à une froide régularité. En effet, comment mettre, dans les plaisirs de l'esprit, une suite méthodique, et quel amateur voudrait jouir de ses livres dans l'ordre rigoureux de son catalogue? Je passerai donc très-librement, et presque au hasard, d'un sujet à un autre, sans me préoccuper, en aucune façon, du livre dont je vous aurai parlé la veille, et sans prévoir le moins du monde celui dont je pourrai avoir à vous parler le lendemain. Boileau a dit que

la plus grande difQculté d'un ouvrage est celle des transitions. Si jamais ma correspondance avec vous devient un ouvrage, Ton pensera peut-être que j'ai voulu me débarrasser d'avance de cette grande difficulté. Non, cela tient à la nature même des choses qui commande impérieusement la variété. C'est ici ime véritable conversation : je viens causer livres comme nous pourrions le faire dans la rue Royale, au coin de votre feu, illusion à la fois triste et douce dans l'isolement littéraire où les événements publics m'ont jeté. En un mot, je veux tout simplement faire avec vous le tour de ma bibliothèque, comme M. de Maistre a fait celui de sa chambre. Je sais bien qu'il y manquera toujours le talent aimable, l'inimitable talent qui a fait l'immense succès de l'autre voyage, mais votre indulgente amitié ne m'en demande pas tant. D'ailleurs, je n'ai pas besoin des mêmes ressources dans l'esprit pour donner un peu d'intérêt aux détails de mes explorations. J'ai à parcourir un pays bien autrement fécond en choses curieuses, et si mes observations restent, comme elles doivent le faire, bien loin au-dessous de celles de l'illustre voyageur, j'ai du moins la ferme confiance de faire dans ma course de meilleures rencontres que lui. Agréez, etc.

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