‹ Mémoires d'un bibliophileChapitre 2 sur 19 · DE QUELQUES CONDITIONS D'UNE BIBLIOTHEQUE D'AMATEUR · texte numérisé non relu

DE QUELQUES CONDITIONS D'UNE BIBLIOTHEQUE D'AMATEUR

Rien ne prouve mieux, Madame, qu'il s'agit ici, non pas d'un livre plus ou moins didactique, mais d'une simple causerie, que l'abandon avec lequel j'ai laissé tomber dans ma première lettre, comme je l'eusse fait de mots universellement connus, ces noms à demibarbares d'Elzévir, de Blaeu, etc. C'est que je savais parfaitement que des lectures variées, des conversations d'hommes instruits vous avaient appris, depuis longtemps, ce que c'était que ces mots-là, et que vous ne les prendriez pas pour des termes de chimie. J'aurais pu faire également (et je ne m'en gênerai point par la suite) des citations anglaises, italiennes, et même... latines. Ce dernier mot, je le dis tout bas parce que c'est un secret que j'ai surpris, un secret que

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vous cachiez avec soin, surtout aux dames de votre société, quoique fort capables d'apprécier tous les genres de mérite. Ainsi, sans m'inquiéter, en aucune façon, des expressionsjplus ou moins techniques dont je suis parfois obligé de me servir, notamment dans quelques déductions élémentaires que je crois convenables ici à certains égards, je vais entrer piano pede en pleine voie bibliographique. Seulement, je prendrai garde de trop céder au penchant qu^a tout homme qui écrit sur un sujet quMl affectionne particulièrement à s'étendre outre mesure, et je m'efforcerai de ne pas oublier ce que je désire aussi que personne n'ouWie, savoir que je ne fais de la bibliographie ni pour les bibliographes de profession, ni même pour les bibliophiles 4'une certaine force, mais pour quelqu'un qui en sait à peu près autant que moi, pour des lecteurs disposés à l'indulgence parce qu'ils en savent un peu moins, et surtout pour mon plaisir.

Commençant donc, ainsi que le veut un axiome vulgaire, par le commencement, mais sans remonter aux temps où l'on p'avait de livres qu'en formant des manuscrits, ce qui rentre dans la science bibUographique par un côté trop ardu ; commençant, dis-je, par le véritable commencement, je remarquerai que l'imprimerie, inventée vers le milieu du xv« siècle par Gulenberg, Fust et Schœffer, suivant les uns, ou seulement perfectionnée par ces trois grands artistes, suivant ceux qui veulent que l'invention première

appartienne à Laurent Coster, a fait depuis, d'immenses progrès^ tant en France qu'à Tétranger^ sous les Aides, les Elzévirs, les Estiennes, les Barbou jusqu^à Ibarra, aux Bodoni et à nos Didot. Vous comprenez. Madame^ que je ne rappelle ici que quelques noms formant jalons dans la marche progressive de Timprimerie, ou plutôt, suivant mon objet particulier, une partie de ceux qui reviennent le plus souvent dans la langue des bibliophiles, ceux qui sont restés rattachés à un plus grand nombre d'éditions ou à des éditions plus renommées; ce qui ne m'empêchera peut-être pas, dans le courant de ces lettres, de vous recommander, parfois, telle édition d'un imprimeur ou d'un libraire moins connu, comme supérieure à celles des imprimeurs-libraires dont je viens d'enregistrer les noms. En bibliographie, plus peut-être qu'en toute autre chose, les règles générales ont leurs exceptions.

Mais j'ai dû d'autant plus procéder comme je l'ai fait. Madame, et débuter par jeter ici ces vieux noms, ces noms si révérés parmi nous, que c'est surtout à l'ancienne librairie que s'applique plus généralement un des grands faible de l'amateur des livres, celui de faire des collections. Ici je suis obligé en conscience (et cela pourra bien, hélas! m'arriver encore d'autres fois) d'abandonner aux attaques des profanes de bon sens certaines tendances un peu exagérées des membres de notre ordre. Par exemple, il est parfaitement

bien vu, assurément, de faire des collections d^historiens, des collections de moralistes, de poètes tragiques, comiques, erotiques même. Outre que souvent les uns se complètent par les autres, outre qu'il est permis d'aimer à étendre, à varier ses possessions, toute comparaison appartient, de droit, à la littérature, et il convient que la bibliothèque d'un ami des lettres fournisse de nombreux moyens de comparaison. Mais faire une collection de tous les ouvrages disparates, et en différentes langues, connues ou non du collecteur, publiés par le même typographe, au hasard d'y rencontrer au premier rang, comme dans les publications des Elzévirs, Chapelain, Brébeuf, Cotin, et autres ejusdem farinœ, c'est ce que, par un esprit de confraternité, ou peut-être par un humble retour sur moi-même, j'ai appelé un faible, mais ce que vous avez sûrement bien envie vous. Madame, d'appeler autrement. Au reste, comme la même maladie n'a pas toujours le même degré d'intensité, l'un se contente de rassembler les quatre-vingts volumes qui sont Tœuvre authentique des £/zévirs; mais un autre vient y joindre tous les ouvrages qui, sans porter leur nom, sont sortis de leurs presses; un troisième, un quatrième veulent aussi les livres imprimés avec les caractères elzéviriens , publiés par des parents, par des voisins de ces célèbres imprimeurs. Enfln, il en est qui ne seraient point complètement satisfaits s'ils ne possédaient pas jusqu'aux fav^ Elzévirs; et c'est ainsi

— loque^ de proche en proche, la collection se monte aujourd'hui à plus de quinze cents volumes : sommesnous assez fous !

Cette ardeur des collections, du moins en ce qu touche la forme, les caractères, la disposition générale et le nom, s'attache plus particulièrement aux Elzévirs. En effet. Ton ne croit pas valoir beaucoup mieux qu'un autre parce qu'on possède dans sa bibliothèque un grand nombre de Paskervilles, un grand nombre de Blaeus, ou parce qu'on a la collection entière des Barbous, c'est-à-dire des ouvrages latins donnés par cet imprimeur dans le format in-12 avec une reliure uniforme, ou la collection entière des Variorum, c'està-dire des ouvrages publiés in-8<^, cum notis variorum, avec les notes des différents commentateurs; les Elzévirs, les Elzévirs I voilà ce qui fait le fond et le grand q prix des anciennes bibliothèques; les Elzévirs I c'est

là le mot sacramentel, le véritable mot de passe des amateurs, et c'est aussi celui qui leur est habituelle ment jeté dans le monde^ avec l'ironie si plaisamment caractéristique des ignorants, par ceux qui veulent faire semblant de rire des jouissances qu'ils ne sont pas en état de partager.

Dieu me garde, Madame, de vouloir vous exposer, en détail, les dates, les fleurons, les devises qui ser^ vent à distinguer les bons Elzévirs des Elzévirs moins parfaits: c'est une étude qui n'est pas médiocrement conipliquée, une étude toute spéciale, et, si le cœur

vous en dit, vous trouverez à la fin an Manuel du libraire et de V amateur de M. Brunet, des notices faites comme tout ce que fait notre premier bibliographe sur les éditions des Elzévirs, d'Abraham Wolfgank, etc. M. Bérard, connu depuis dans le monde politique, et amateur fort distingué, a publié aussi d'excellentes recherches sur les Elzévirs; enfin, on trouve en tête des Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, de Charles Nodier, une théorie des éditions Elzéviriennes, morceau qui commence très-heureusement un livre dont je vous parlerai peut-être encore plus d'une fois.

Je me bornerai donc à vous dire ici, Madame, qu'on reconnaît les bons Elzévirs, ainsi que beaucoup d'autres bonnes choses, au premier aspect. Ge n'est pas, en effet, une correction tout à fait hors ligne qui distingue ces éditions, c'est, avant tout, comme je l'ai déjà remarqué, là beauté des caractères et du tirage; pour peu qu'on ait d'usage à cet égard, dès qu'on est frappé à première vue de la^ belle exécution d'un 1 7 ' Elzévir, l'on n'a qu'à recourir à son Brunet, l'on ^ ' reconnaît que l'on tient la bonne date. Les Barbous, ont aussi leur bonne date et leur date moins bonne, ainsi de tous les autres. Quand je dis, au surplus, que les éditions des Elzévirs ne se distinguent pas précisément par une plus grande correction, je n'entends pas les comparer aux éditions ordinaires. Celles des Elzévirs, celles des Barbou^ les Variorum, etc., pré-

sentent généralement des textes corrects; mais Robert Estienne^ savant distingué en même temps qu'habile imprimeur, est, parmi les anciens, le seul de son état qui ait fait d'une correction rigoureuse le mérite fondamental de ses éditions. C'est aussi le premier qui, avant tout, désirant ne propager aucune erreur, et sans craindre de révéler celles qui avaient pu échapper à ses protes, a donné des errata, c'est-à-dire une liste des fautes d'impression contenues dans les livres qu'il publiait. Mais cet hommage rendu à la loyauté du savant Robert Estienne ne sera pour vous. Madame, d'aucun intérêt usuel. Les Estiennes, surtout celui-ci, n'ont guère travaillé que pour les grandes bibliothèques; leurs publications sont, en général, d'énormes in-folio qu'il vous serait impossible de faire mouvoir, et que vous auriez, d'ailleurs, une trop grande crainte de voir surprendre dans votre cabinet de toilette par quelqu'une des belles dames à qui vous cachez que voua savez le latin.

Ainsi donc, Madame, des collections plus ou moins étendues, plus ou moins complètes, des éditions plus ou moins belles, plus ou moins recherchées; un grand choix d'ouvrages en un seul volume, ce qu'en termes du métier on appelle des wnt7cs; quelques volumes dits particulièrement uniques au moyen d'adjonctions spéciales ou d'autres singularités; des manuscrits en petit nombre, mais se recommandant par les grandes qualités du genre; surtout autant de raretés qu'on le

peut, n'ayant souvent, hélas! que ce seul mérite; voilà ce qui fait principalement Tobjet de nos soucis, de nos recherches, de nos affections. Si vous ajoutez à tout cela des gravures soignées, qui, dans quelques circonstances, et lorsqu'elles ont été prises au sérieux, fournissent des renseignements remplis d'intérêt sur les costumes, sur le goût, presque sur les mœurs du temps; de belles marges ! autre mot de passe dont on tient grand compte, spécialement quand il s'agit de vieux livres; enfin, tant comme complément nécessaire que comme moyen de conservation, de belles et bonnes reliures, des reliures avouées par le bon goût ; vous aurez presque tout l'ensemble d'une bibliothèque d'amateur.

Seulement, je ne saurais assez vous le répéter. Madame, je parle, je cause livres, je jouis des joies de toute ma vie, mais ce n'est point ici la science proprement dite, c'est ailleurs qu'il faut la chercher. Si, donc mon bavardage bibliographique ne vous suffit pas, ou plutôt s'il vous fait venir le goût de la chose, placez au premier rang de vos livres, pour les feuilleter sans cesse et les refeuilleler en toute occasion : la Bibliographie instructive de Debure, le Dictionnaire des Anonymes du savant Barbier, les différentes publications sur la matière de notre excellent ami, l'excellent maître de mes fils^ feu Gabriel Peignot, celles de MM. Beuchot, Guérard et autres; enfin, comme le bréviaire obUgé du biWiophile, l'ouvrage déjà cité ici

et qui continuera de Têtre à toutes les pages, le Manuel du libraire et de l'amateur de livres de M. Brunet. Je dirai plus : quand même vous ne voudriez pas faire une étude approfondie de la bibliographie, ou précisément parce que vous ne voudriez pas approfondir celte étude, ce livre doit être le vôtre de tous les moments. Il est en forme de dictionnaire, et, sans aucun effort, sans aucune peine. Ton peut se fixer, en quelques minutes, sur l'édition la plus parfaite, sur toutes les circonstances d'exécution et sur les prix variés d'un livre plus ou moins avantageusement connu. Il n'est pas besoin de n'être qu'une femme aimable et spirituelle pour se contenter de ces résultats.

Il me reste encore, malgré tout. Madame, et même en voulant me renfermer dans les limites d'une conversation bibliographico-littéraire, il me reste encore à effleurer quelques sujets qui se rattachent de très-près aux principaux éléments d'une bibliothèque d'élite. Je reviendrai aussi avec un peu plus de détail sur certains points purement matériels; car, tout en repoussant de ma plus vive conviction le culte excessif de la forme extérieure des livres, je suis obligé de reconnaître que la bibliographie, à quelques égards, la tient en très-grande et très-j uste considération.

Agréez, etc.

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