‹ Mémoires d'un bibliophileChapitre 19 sur 19 · ANCIENS LIBRAIRES DE PARIS.— ÉTALAGISTES · texte numérisé non relu

ANCIENS LIBRAIRES DE PARIS.— ÉTALAGISTES

Madame ; Je Tai dit ou indiqué dès ma première lettre : Touvrage dont nous nous occupons ici, entre autres défauts et entre autres avantages, a ce défaut qui lient à sa nature même de ne point offrir avec une précision bien rigoureuse, un début, une suite, une conclusion; et il a cet avantage très-grand quelquefois, pour l'auteur comme pour le lecteur, qu'on peut y mettre fin quand on lé veuf. Certes, il ne tiendrait qu'à moi de vous adresser encore seize lettres sur le même sujet, qui né vaudraient ni guère plus ni guère moins que les seize que vous venez de lire. Enfin, il faut un terme à tout, même quand ce terme n'est pas com-

mondé par une impérieuse logique. Je ne suis jamais sorti de votre salon^ Madame ^ qu'en me faisant une grande violence'^ et il a toujours fallu finir par en sortir : ainsi permettez que nous ne prolongions pas cet entretien davantage^ quelque douceur que je pusse trouver à le continuer.

Cependant ; même en faisant l'abandon de toule prétention à une stricte méthode^ après avoir poussé mes élucubrations bibliographiques jusqu'aux livres d'écolier, pris dans tous les sens (et ce n'est pas là ce qui m'-a le nioins doucement impressionné), je croi* rais terminer un peu trop brusquement cette suite de lettres, si je le faisais sans avoir touché à un point qui tient de fort près à la matière, qui s'identifie, eq quelque sorte avec elle, je veuic dire les libraires, notamment les Ubraires de Paris, Aucun bibliophile, en effet, ne sera jamais tenté de confondre entièrement les libraires avec les commerçants les plus honorables de même degré. Et je ne parle pas seulement ici des imprimeurs-libraires qui peuvent être à la fois de grai^ds artistes et des savants éminents. Je ne parle pas, non plus, du libraireéditeur/ qui n'est, parfois, qu'un homme de lettres déguisé en spéculateur mais le libraire proprement dit, le libraire détaillant, celui qui ne s'est pas donné d'autre mission que d'acheter et de revendre des livres, n'a pu choisir ce genre de pégoc^ sans avoir plus ou moins d'instincts littéraires, et ne peut

p<i8 y persister avec résolution , quelquefois à traycrs des chances bien diverses, sans avoir droit à une part quelconque de la considération qui s'attache au culte des lettres et des arts.

Malgré cet hommage rendu à tous les libraires en général, je sais bien qu'il y a souvent, et à plusieurs égards, fort à distinguer entre eux. Aussi puisque, après avoir déjà cité là et là quelques noms honorables qui se*liaient directement au sujet spécial que je traitais alors, j'entre aujourd'hui dans une voie de demi-classement, je ferai comme je l'ai fait quand il s'est agi, en quelque sorte, de classer des écrivains trop rapprochés de notre époque, je ne nommerai guère que des libraires qui n'existent plus.

Du reste, Madame, cette grande distinction entre un libraire et un libraire, je puis la faire plus aisément que de toute autre façon par la simple citation d'un fait où intervinrent deux libraires aujourd'hui morts, et un troisième mort tout au moins à la librairie.

Un de nos premiers imprimeurs-libraires dont j'ai déjà parlé ailleurs, mais que je ne nommerai pas ici, parce que son nom amènerait forcément celui du tiers que je ne crois pas devoir nommer, avait annoncé par prospectus et même commencé de publier une nouvelle édition d'un de nos anciens écrivains les plus lus, et de quelques autres qui, par la nature des choses, formaient collection avec le premier. Les

souscriptions arrivant avec un peu de lenteur, Téditeur, qui avait droit à plus d'empressement, justement impatienté, céda toute Tentreprise à un spéculateur en librairie, qui, dans ce moment, jouissait d'une certaine vogue, et chez lequel le servum pecus des souscripteurs afflua tout aussitôt. J'avais suivi cette publication dans ^a nouvelle officine, et mes volumes m'arrivaient assez régulièrement; lorsqu'un petit avis attaché à une livraison vint m'annoncer que le libraire substitué se proposait de diminuer l'édition d'un demi-volume, et cela au moyen de la suppression pure et simple de quelques opuscules qu'il lui avait plu de juger peu importants, de sorte que, outre l'absurdité morale de cette suppression, il allait y avoir aussi l'absurdité matérielle du demi-tome conservé formant la plus ridicule plaquette entre les autres volunies, tous d'une remarquable grosseur.

Cet homme m'avait paru assez intelligent et même ne pas manquer d'esprit. J'accours chez lui, bien persuadé qu'avec deux ou trois raisonnements de métier je le ferai renoncier sans peine à son étrange projet. Il m'écoute avec assez de bonne grâce , et comme quelqu'un qui a une habitude couranle de^ manières du monde usuel. Mon discours fini : « Monsieur, ditil , de son ton le plus doux, je comprends que je dois vous contrarier beaucoup; vous êtes amateur, je crois, et la suppression que je projette sera odieusement laide sur des rayons ; mais je m'en vais vous dire :

— recela diminuera énormément mes frais; je sois même convaincu quMl y aura pas mal de souscripteurs qui seront aussi bien aises d'avoir un demi-volume de moins à payer, d Je fis un geste d'horreur : a Mais^ Monsieur^ m'écriai-je, pouvez- vous bien vous préoccuper de pareils souscripteurs^ el^ quant à la mesquine économie que vous y trouverez, qu'est-ce que c^est, comparé à l'honneur bien compris de Totre maison ? Certes^ votre prédécesseur aurait cru déshonorer la sienne par une semblable mutilation. — Mon prédécesseur. Monsieur ! Oh, je [tnen vais vous dire : mon prédécesseur est un libraire, lui, un trèsancien, un très-respectable libraire; ces gen$4à ont leurs idées. Moi, je ne suis pas un libraire proprement dit, voyez-vous; je suis un marchand de livres. Mon seul et unique objet, c'est de gagner beaucoup d'argent, et la preuve que je conduis bien mon affaire, c'est que je n'en gagne pas mal ; voilà tout. »

Je m'étais senti gagner insensiblement par une assez vive impatience, et j'aurais peut-être bien fini par défendre avec trop peu de mesure les bonnes doctrines et mes droits de souscripteur, mais jamais, assurément, je ne serais allé jusqu'à me servir de cette expression : marchand de livres, expression que les libraires les moms fanatiques de leur état ont toujours considérée comme la plus mortelle injure. Lorsque je vis une pareille qualification, non pas seulement acceptée, mais très-volontairément adoptée

par un libraire dont le nom retentissait dans toutes les annonces du temps^ je me sauvai^ tout honteux d'avoir dépensé là aussi mal à propos un grand quart d'heure d'éloquence bibliographique^ et bien décidé à comprendre mon exemplaire dans un prochain échange, sauf à y subir la destinée qui attend tout brocanteur de livres comme tout brocanteur de chevaux* Le même jour, et à la même heure , j'eus occasion d'observer l'autre terme du rapprochement que j'ai voulu établir ici* J'étais, dans ce moment, à la recherche d'un ouvrage de l'abbé de Vertot, moins connu et aussi moins commun que ses autres livres, le Traité historique de la mouvance de la Bretagne. En quittant le singulier libraire dont je viens de parler, je passai chez Merlin, celui-là libraire de la vieille roche, et un des hommes de son état le plus honnête et le plus obligeant que j'aie connu, a La Mouvance de la Bretagne, me répondit-il, j'ai très-certainement ce volumelà, le tout est de mettre la main dessus. » Cela dit, le bon Merlin, déjà vieux, prend une grande échelle, et toujours causant de l'abbé de Vertot, et il en causait trèi^bien, pendant que j'étais tout préoccupé de la crainte que les longues basques de son habit gris blanc ne lui embarrassassent les jambes , il monte jusqu'au plafond de son magasin, se met à chercher mon livre, puis redescend et me met dans les mains un vieil in-12 en très-bon état. — «Combien faut-il que je paye ce volume-là, monsieur Merlin?

— Mafoi^ mon cher monsieur^ il y quelque trente ans qu'il élail làbaut. Je lis sur la marque du temps qu'il m'a coûté cinquante sous, yous ne trouverez pas^ sans doute, qu'il y ait excès à me le payer trois francs y c'est-à-dire dix sous pour Ta voir logé^ nourri et entretenu pendant tant d'années?— Pour çanon^ mon cher monsieur Merlin^ mais je yous préviens qu'en procédant ainsi y tous ne ferez pas votre fortune : voilà par quels moyens un libraire fait sa fortune aujourd'hui ; x> et je lui racontai in extenso y à son grand scandale^ ce qui venait de m'arriver avec son confrère, il n'y avait que peu d'instants.

Cet excellent Merlin ! c'était là un de mes libraires de cœur, et cette petite anecdote lui ÙAi commencer assez naturellement la série de ceux que je pratiquais le plus, car si je me suis affranchi de toute pensée d'ordre méthodique lorsqu'il s'est agi das livres euxmêmes^ si je me suis moins occupé des livres qui devaient passer avant tous les autres que de ceux qui avaient mes préférences, à plus forte raison lorsqu'il s'agit des libraires, je n'irai point rechercher quelles sont les conditions spéciales qui constituent le libraire le plus accompli, et quels sont les hommes de cet état qui les ont le mieux possédées; je me bornerai à indiquer ici ceux que j'ai connus remplissant à un plus haut degré les convenances générales des amateurs^ entrant avec le plus d'obligeance dans leurs vues, et au besoin, dans leurs faiblesses, enfîn ceux dont il nVa

toujours paru qu'on visitait le plus Yolonliers le magasin.

Et je nommerai d'abord ces deux ou trois Debure^ représentants de la vieille bourgeoisie de Paris comme de la librairie la plus savante ; famille qui a produit un de nos premiers bibliographes^ et dont le nom se lie à tout ce que les lettres françaises ont de plus élevé.

Les Panckoucke^ qu'on retrouve également^et à différentes époques^ dans le monde^ dans la littérature et dans la haute Ubrairie, dans la librairie vraiment lettrée.

MM. Pierre et Firmin Didot, à la fois littérateurs de mérite, imprimeurs éminents, libraires dont les rapports étaient rempUs de bienveillance y et chez lesquels tant de titres réunis étaient encore relevés par cette modestie^ apanage de tous les genres de supériorité.

Holini j éditeur de beaux et bons livres italiens^ continuateur des collections de Prault , si originalement plein de sa spécialité qu'une prononciation italienne^ laissant un peu à désirer dans la bouche d'un chaland ^ le mettait mal à l'aise, et qu'il reculait d'effroi si quelqu'un, mal au courant des choses de la librairie^ venait à lui demander un livre français.

Auguste Delalain y digne successeur des Barbou , imbu de tout ce qu'on pouvait désirer de sages et pures doctrines dans un libraire appelé à éditer pour les jeunes esprits.

Barrois, l'aîné, qui consacra une longue vie à étudier sans relâche toutes les parties de son état, et libraire passionné pour cette étude au point d'en faire son plus cher intérêt.

Son neveu, Théophile Barrois, fort expert dans la librairie des langues étrangères, mais que rien n'avait pu déterminer à se renfermer exclusivement dans une carrière où lout lui assurait un bel avenir.

Le digne Colnet, Tun des plus spirituels rédacteurs de la Gazette de France, et Fauteur du joli poëme de Y Art de dîner en ville. — « Comment faites-vous. Monsieur Colnet, lui disait, un jour, un juste appréciateur de son talent, qui voulait Tamener à servir de sa plume une autre opinion que la sienne, comment faites-vous pour exister avec d'aussi faibles profits et une aussi modeste rétribution ? — Eh ! vous voyez comment je m'y prends, monsieur Etienne (il mangeait sur le coin d'un bureau), je dîne avec deux œufs durs. »

M. Renouard, qu'un goût tout spécial, une sorte de vocation avait amené à se faire libraire, biblio-* graphe remarquable à beaucoup d'égards, mais un peu sujet à de faux systèmes, traitant trop cavalièrement telle partie de la science et telle autre avec un souci exagéré; en tout, homme d'une instruction rare: ses Annales de l'imprimerie des Aides jouissent d'un juste renom.

L'énergique Dentu, alors propriétaire du Drapeau

blanc, fort habile dans son état^ très-arrété dans ses opinions politiques, avec lequel certaine conformilé de vues touchant une circonstance particulière me donnèrent un commencement de relations que le goût des livres ne manqua pas d'étendre et de développer.

Lefèvre, de la rue de TÉperon, libraire d'une forte intelligence; ayant toutes les qualités de son ancien patron Deterville, qui en avait beaucoup, mais plus bardique lui, concevant mieux d'ailleurs une grande entreprise, néanmoins sans tenir assez compte quelquefois de l'imprévu.

Audin, venu à Paris un peu tard , qui considérait surtout la librairie comme un point d'appui pour se livrer à ses goûts littéraires, et qui a laissé, en effet, plusieurs productions historiques dignes du succès qu'elles ont obtenu.

Et toi, infortuné Crozet, Gilbert de la librairie, aimable jeune homme, qui encore presque enfant, sus te montrer, comme libraire delà Bibliothèque du roi, le digne remplaçant des Debure, jamais les bibliophiles ne regretteront assez ton inépuisable obligeance, tes connaissances variées, tout ce qu'ils ont perdu en te perdant! Crozet adoptait moralement le livre qui traversait son magasin; il le suivait jusque dans le cabinet d'élite où ses bonnes relations l'avaient aidé à le placer. Lorsqu'il y avait lieu à une nouvelle reliure^ il s'en inquiétait plus ou moins. Je l'entends encore me reprocher très-sérieusement d'à-

voir fait relier en veau de choix quelque chose qui lui avait paru avoir des droits légitimes au cuir de Russie; je le vois, me suivant jusque sur le seuil de sa porte, pour me recommander, ainsi que je Tai dit ailleurs, -de ne pas souiller du sacrilège d'une reliure moderne un vieux livre qu'il venait de me vendre et dont la reliure primitive méritait, en effet, d'être conservée. Digne jeune homme! jignore ce qu'était Crozet dans sa vie dlntérieur, il avait peut-être, comme tout le monde, quelques-uns des défauts qui tiennent à Thumanité, mais il est impossible que tous ceux qui Font connu sur le même terrain que moi ne disent pas qu'en tant que propagateur des choses particulièrement affectées aux bibliophiles, c'était un sujet d'un heureux avenir, un de ces libraires qui font époque dans la mémoire des amateurs.

Je pourrais, assurément, sans trop m'éloigner de mes souvenirs et de mes rapports personnels, étendre, et faire remonter à de plus anciennes dates, cette énumération des Hbraires d'un savoir, d'une valeur, artistique ou autre, plus ou moins remarquables; mais si les meilleurs livres ne conservent pas aussi longtemps qu'ils devraient le faire la place qu'ils ont pu occuper dans la mémoire des lecteurs, il en est, à plus fortB raison, ainsi des libraires les plus méritants, et je craindrais de trop céder à mes vieilles prédilections en vous entretenant de noms aujourd'hui moins généralement connus. Cependant je dois.

pour être juste, comprendre encore parmi les libraires d'une instruction peu commune ou d'une expérience qui la complétait^ quelques-uns de ces hommes plus particulièrement voués à la librairie ancienne^ et qui, souvent presque étrangers à ce qu'on pourrait appeler la librairie militante, habituellement renfermés dans leurs magasins, n'en étaient pour cela, ni moins utiles ni moins sympathiques aux amateurs, et n'en honoraient pas moins leur belle profession.

Ainsi, outre quelques-uns dont j'ai déjà eu occasion de parler ailleurs, comme M. Brunet père, etc., il y avait :

Martin, de la rue Saint -André -des- Arts, un des noms les plus justement estimés dans cet état, et dont la mémoire sur les meilleures éditions des vieux livres était rarement en défaut.

Rochel, beau-frère de M. Merlin, marchant tout à fait dans les mêmes voies.

Labitte, homme instruit, homme de douces relations et qui appréciait tous les ordres de Uvres en véritable connaisseur.

Lamy, appelé plus d'une fois à signer des éditions fort remarquables données par des savants renommés.

Delespi nasse, un peu trop fanatique de ses livres, fanatisme aussi contraire à ses intérêts qu'à celui de ses clients.

Lecl^rc, de la petite rue du Rempart, qui, moins instruit que Delespinasse, avait pourtant le même dé-

faut, si un bibliophile a le droit d'appeler cela un défaut. Il considérait les livres de son noagasin comme un amateur considère les livres de sa bibliothèque : un exemplaire de choix lui faisait palpiter le cœur, et lorsqu'il en avait rencontré un de ce genre, il ne tenait aucun compte de ce qu'il lui avait coûté; il en* tendait le tarifer d'après le cas, ordinairement exagéré, qu'il en faisait personnellement. Je me souviens avec un peu de rancune d'avoir travaillé plusieurs jours à lui arracher le Virgile de Masvicius que j'ai encore, et qu'il finit par me vendre, en effet, beaucoup plus qu'il ne valait : je me trouvai le plus fou des deux.

Le père du jeune Çrozet, fort loin sans doute de son fils, mais auquel il avait eu le mérite de faire donner ce-qui lui manquait en instruction, et qui du reste était des plus heureux en bonnes rencontres. Notre honorable confrère, M. Jérôme Bignon, le considérait comme son meilleur fournisseur à'Elzévirs.

Enfin le vieux Passart, dont les discours et les formes excentriques étaient en possession d'amuser ses clients, et dont la mémoire inépuisable en anecdotes de tout genre, était fort dangereuse pour ceux de ses confrères qui avaient peu ou prou figuré dans la Révolution.

Ce dernier mot, Madame, me rappelle un libraire que ses excellentes opinions poUtiques avaient rendu un véritable type sous certains rapports; c'était Thon-

nête Petit, des galeries de bois du Palais-Royal. Petit fut, pendant longues années, le libraire enfant gâté du faubourg Saint-Germain. Jamais, sous la République et sous l'Empire, il ne se refusa la satisfaction de donner aux partisans de Tancien régime le titre dont ils avaient été dépouillés par le nouveau ; jamais il ne fil présenter à une douairière attardée dans ses revenus le mémoire de ses fournitures sans qu'elle le lui eût fait demander, et cela bien en dehors, je vous assure, d'aucune prévision de Tavenir. Petit pensait tout simplement qu'un galant homme, un bon royaliste ne devait pas agir autrement. Aussi mil huit cent quatorze lui causa-t-il une joie délirante. Il allait, embrassant, au hasard, tous ceux qui entraient chez lui, ne supposant pas qu'ils pussent avoir d'autres opinions que les siennes. A partir de ce moment il lui sembla ne manquer de rien. Il vécut entièrement au milieu des idées qui avaient rempli sa vie; et son magasin devînt bientôt, et resta pendant assez longtemps , une sorte de demi-salon de réception où se réunissaient, surtout à certaines heures, d'ardents royalistes, parmi lesquels on remarquait particulièremept l'auteur de Mon Agonie de trente-huit heures ^ Jourgniac de Saint-Méard.

Au surplus. Madame, Petit n'était pas, tant s^en faut, le seul libraire qui eût marqué par son dévouement à la cause des Bourbons. A côté de ceux dont les anciens sentiments révolutionnaires exerçaient là

verve mordanle du vieux Passart, et que je ne nommerai pas^ il en fut d'autres qui luttèrent courageusement pour les principes monarchiques^ ou tout au moins pour les principes d'ordre et d'humanité ; quelques-uns même payèrent de leur tête la loyauté de leurs opinions, et les hommes sans lettres comme les hommes lettrés déplorèrent le sort des malheureux Levigneur et Froullé qui périrent sur Téchafaud^ uniquement pour avoir publié avec un sentiment plus ou moins présumable d'improbation^ les votes de toute nature des conventionnels dans le procès du roi.

J'ai parlé de la librairie militante : j'ai voulu indiquer par là non pas une librairie spécialement affectée aux ouvrages de polémique^ mais ces jeunes débutants du corps des libraires^ qui^ notamment sous la Restauration où un grand mouvement fut imprimé aux publications de tout genre^ ne pouvant se résigner^ comme le faisaient leurs anciens^ à mettre plusieurs années pour former un fonds destiné à s'épuiser avec la même lenteur^ et voulant arriver à la fortune d'un seul bond^ se mettaient à éditer^ éditer^ avec une ardeur incessante jusqu'à ce que la fortune eût, en effet, secondé leurs efforts, ou jusqu'à ce qu'ils eussent vu leurs aspirations, sinon entièrement déçues, du moins restreintes à des limites bien en deçà de leur première pensée. Prenez garde. Madame, que nous sommes ici fort loin de ces vilains spéculateurs

n^ayant que Targent seul en vue, comme (*lui dont les cyniques aveux ont marqué les commencements de cetle lettre; parmi ces jeunes hommes présumant, parfois, un peu trop de leurs forces, il y en avait de fort méritants, et plusieurs d'assez lettrés pour pouvoir apprécier avec justesse le mérite littéraire d'une grande publication, comme un acteur d'élite, incapable de créer une œuvre dramatique d'un ordre élevé, sait, pourtant, juger avec un discernement sûr des chances de réussite qu'elle peut présenter. Ils faisaient de la librairie avec autant de goût que d'intelligence, travaillaient avec autant de plaisir que d'activité, n'ayant, en un mot, à se reprocher que cette ambition un peu hors de mesure, mais fermant quelquefois la bouche aux censeurs par un succès inespéré.

Je dois nommer, avant tous, le célèbre Ladvocat, je dis célèbre, car je ne suis pas sûr que tel étudiant d'alors ne considérât bien comme un des premiers titres de Casimir de Lavigne à une grande renommée, l'avantage d'avoir son buste au milieu du magasin de ce libraire. Ladvocat, du reste, n'était pas, lui-même, sans droit à d'autres sympathies que les sympathies de la jeunesse à demi-lettrée, c'est-à-dire celle qui fait le plus de bruit de sa littérature. C'était un homme d'une portée commerciale peu commune, qui avait un sentiment extraordinaire des goûts du public, et qui professait pour les écrivains de sa clientèle cette

affectueuse déférence qu'ils ne sont pas toujours sûrs de trouver, au même degré, dans leurs meilleurs éditeurs. Hais son éloge sous tous ces rapports a été fait par une plume qui a dû réjouir ses mânes bien autrement que ne pourraient le faire tous les efforts de la mienne ^ et quant aux petits faibles qu'on remarquait en lui, faibles moins ridicules que risibles par leur singulière bonne foi, je me ferais un scrupule bibliographique de les rappeler ici avec trop de rigueur.

Je me plais à nommer après lui, Desoer, d'un mérite moins bruyant, mais autrement solide que le sien, et dont le nom était déjà estimé en Belgique. Son Voltaire compacte fut, en 1817, l'événement bibliographique du moment. Après avoir fait cette spéculation un peu sur le mouvement de Tépoque, spéculation, du reste, qui, sous la direction de HM. Âuger, Beuchot et autres, produisit une édition beaucoup plus correcte que la plupart de celles qu'on vante pour le luxe de leur exécution, après ce Voltaire, dis-je, Desoer donna, dans le même système, mais avec plus d'élégance et d'éclat, une Bible, un Montaigne, un Boileau, un Régnier, un Rabelais; puis^ g'élevant de plus en plus, il publia bientôt, en belles et bonnes éditions, le Rotrou de notre cher confrère feu M. VioUel-le-Duc, le Molière de M. Auger, le Bayle de M. Beuchot: enfin la mort vint le surprendre au

^ M. Jules Janin.

milieu d'importants travaux : pourquoi faut-il que la fin de ce digne jeune homme, si plein d'avenir, n'ait pas pu être adoucie par la perspective des alliances de famille où ceux qu'il laissait sur la terre devaient trouver plus tard tous les genres de distinction comme tous les genres de consolation !

Et cet excellent, cet intéressant Fume, dont je ne fus pas à portée de suivre de près la marche, si honorablement progressive, comme j'avais aimé, apprécié, encouragé de mon mieux ses commencements. Il me donna, la dernière année de sa vie, une marque de souvenir bien affectueuse, par Fenvoi qu'il me fit, avant toute exhibition publique, d'un exemplaire de sa belle traduction du chef-d'œuvre de Cervantes.

Mais comme plusieurs de ces libraires qui marquèrent sous la Restauration parleur intelligente activité vivent encore, pour le bien des lettres, je ne citerai plus parmi eux que l'éditeur de la Collection des prosateurs français f A. Belin, qui habita longtemps l'hôtel de Cluny.

C'était là une excellente nature de tout point. Combien il était doux et facile aux amateurs ! il se décida, sur leurs seuls encouragements, à risquer une édition complète des OEuvresde l'abbé Barthélémy, la seule qui ait été publiée, et surtout à augmenter l'atlas ordinaire du Voyage d'Anacharsis de vingt-huit planches reproduisant les médailles et autres morceaux d'antiquité dont la description se trouve dans les

œuvres diverses de Tauteur. Une notule^ un simple renvoi étaient- ils omis quelque part? A la première réclamation d'un client^ Belin s'empressait de donner un carton. Ce fut pour complaire à mon ami, H. de Felelz, qu'il fit faire un faux titre à l'Esprit des lois, portant l'épigraphe, à la vérité fort importante, vu la tradition : Prolem sine maire creaiam, qu'on avait négligé de mettre en son lieu. J'ai encore quelque envie de rire en me rappelant une circonstance dans laquelle je me trouvai valoir un peu moins que lui: pourquoi ne ferais-je pas ici cette petite confession?

L'on travaillait à cet énorme, mais si précieux volume de La Bruyère, La Rochefoucauld et Yauve" nargues. J'appelai l'attention de Belin sur la première partie des Mémoires de La Rochefoucauld, ajoutée, en 4817, par M. Renouard à l'édition qu'il avait donnée en 1804, et je l'engageai à obtenir du premier éditeur, moyennant un sacrifice quelconque, la faculté de compléter son La Rochefoucauld par ce morceau connu alors depuis peu. Cette pensée à peine exprimée, il court chez M. Renouard, et lui adresse sa demande, ainsi que ses offres, avec ces formes pleines de déférence qui marquent assez généralement les rapports des jeunes libraires avec les libraires plus anciens, plus éclairés ou plus accrédités qu'eux. — « Ah ! ah ! Monsieur, lui répond, en se redressant, l'imposant confrère, qu'avaient un peu contrarié ces publications compactes, ah ! ah ! je suis enchanté que vous

rencontriez un grain de sable qui arrête quelque peu votre course généreuse dans le champ de la librairie à bon marché. Je n'ai rien chez moi que je veuille mettre à votre disposition, et vous pouvez vous dispenser, à Tavenir, de toute démarche ayant le même objet que celle-ci. » Le pauvre Belin, tout interdit de cette apostrophe, croit avoir commis une sorte d'incongruité, s'excuse de son mieux, et rentre chez lui bien penaud.

Dès le lendemain il vint, tout honteux, me raconter sa déconvenue. « Comment, lui dis-je, monsieur Belin, vous ji'avez pas fait sentir à M. Renouard, tout en gardant la mesure dont on ne doit pas s'écarter envers son doyen, combien vous étiez choqué de l'injuste dureté de cet accueil ? Eh bien ! il faut rendre coup pour coup : je crois que cette partie des Mémoires de La Rochefoucauld est bien, en effet, de lui ; je le crois, moi, parce que j'ai la foi un peu large, parce que je ne demande pas mieux que de croire ; mais, au fond, il n'y a guère, dans tout ceci, à proprement parler, d'autre garantie que celle de M. Renouard lui-même. Il prétend couver, à lui seul, ce prétendu trésor; morbleu! contestez en l'authenticité. La notice sur La Rochefoucauld n'est pas encore livrée, voyez celui qui s'en occupe, soumettez-lui la chose, et je suis convaincu que, moitié pour affranchir votre édition du reproche d'être incomplète, moitié par conscience littéraire, car, encore un coup, il n'y a là rien de

certain^ il entrera dans nos vues à cet égard. » Le digne homme, encore tout meurtri des coups de boutoir de son vieux confrère, ne se décida qu'après quelque hésitalion à ce que je rengageais à faire dans son intérêt; et je ne sais pas même si le ménagement vint de lui ou de l'homme de lettres chargé delà notice, mais elle ne contint, en définitive, que l'expression assez timide d'un doute, atténuée encore par quelques mois d'éloge pour la publication de H. Renouard.

Je n'ai point entendu faire le mien, Madame, en vous racontant le conseil que je donnai, dans cette occasion, à H. Belin; il y entrait, sans doute, plus de colère d'amateur contrarié que de conscience, mais si je fus tenté, même en la faisant, de me reprocher cette espièglerie bibliographique, j'eus bientôt moyen de me remettre bien avec moi-même lorsque je lus dans la notice placée par M.. Gaétan de La Rochefoucauld en tête de l'édition de Ponthieu, que la famille ne reconnaissait pas cette première partie des Mémoires. Cela ne m'a point empêché, au surplus, d'acheter chez M. Renouard un fort bel exemplaire in-i2 de son excellente édition, et cette première partie étant devenue, depuis, extrêmement rare, en considération de cette rareté, j'en ai, suivant mes us et coutumes, recherché avec suite et fini par rencontrer le tirage in-t8.

J'ai dit que je terminerais ici cette énumération des jeunes libraires-éditeurs, j'aurais dû dire des libraires

en général. Je ne la pousserai pas, en effet, plus loin; mais je ne veux pas quitter la plume sans vous avoir entretenue quelques instants d^un accessoire du corps de la librairie qui a bien son mérite à plusieurs égards. Ainsi, peu soucieux des dédains affectés de ceux dont tout Tesprit consiste à rabaisser outre mesure tout ce qui ne leur impose point par une taille de géant, Je vais vous parler des étalagistes.

Mais avant de vous parler des étalagistes, peut-être est-il besoin que je vous dise un mot des étalages mêmes, auxquels je n'ai touché, jusqu'ici, que par occasion. Ce sont, comme vous le savez, de grandes, de médiocres ou de petites quantités de livres qu'on étale soit contre certains murs laissés à la disposition des bouquinistes, soit contre des cloisons provisoires, soit enfin et surtout dans des échoppes placées sur les rebords des ponts et des quais. Assigner les mille origines de ces livres de toutes sortes, de tous formats et de toute valeur, c'est ce que nul ne saurait faire. L*on ne pourrait, tout au plus, en indiquer que quelques-unes. C'était autrefois, selon toute apparence, le simple rebut de ventes après décès ou d'autres ventes accidentelles; c'étaient aussi, suivant Boiieau, et encore aujourd'hui, hélas I quelquefois, des livres nouveaux qui n'avaient pas trouvé un débit suffisant chez les libraires, ou qui tombés promptement dans le discrédit public allaient

Parer demi-rongés, etc.

dans les temps qui suivirent 1793^ les livres enlevés aux maisons des émigrés^ aux bibliothèques des cbâteaux^ surtout à celles des couvents, et enfin le trop plein des dépôts qu'avait fait faire le gouyernement de l'époque, en attendant qu'il leur fût donné une destination définitive, vinrent porter dans les étalages étonnés une splendeur inconnue jusqu'alors. En effet, lorsque, à côté du bouquin, hôte ordinaire de l'échoppe. Ton apercevait des livres d'une conservation inusitée, de belles reliures, des dorures sur tranches, etc., Ton conservait peu de doute sur l'origine de ces livres, même quand les armoiries, quelquefois odieusement grattées, d'une grande maison, ou de quelque monastère, ne venaient pas donner toute certitude à cet égard. Ce triste temps eût donc été un bien bon temps pour les amateurs si on leur eût laissé les moyens de songer à augmenter leurs bibliothèques, ou plutôt si ce n'eussent pas été là, souvent, les débris de leurs propres collections. Hais jamais un acquéreur quelconque ne manque dans aucun temps aux objets dont la possession peut exciter le moindre désir. Après les amateurs spoliés il se trouva d'autres amateurs pour acquérir les livres de leurs bibliothèques, et ces ornements inaccoutumés des échoppes disparurent peu à peu pour ne laisser après eux que ce que nous avons vu depuis. Comme les bibliophiles de nouvelle création étaient trop habiles pour abandonner leurs châteaux, et courir les chances d'une

confiscation, les étalages ne s'alimentèrent plus guère que des lots mis en adjudication à la suite des grandes ventes, de ce que Tadroit bouquiniste tirait des mains de rhomme plus ou moins lettré tombé dans le besoin, et enfin de ce que venait lui ofl'rir Tétudiant de mauvais aloi, lui revendant à une énorme perle le livre que son père avait quelquefois payé fort cher. Quoi qtf il en soit, et tels qu'ils sont de nos jours, les étalages offrent encore aux chercheurs un champ qui n'est pas entièrement frappé de stérilité, un champ plein de jouissances imprévues; car, de même que rhomme riche qui visite nos grandes librairies n'éprouve, dans les acquisitions considérables qu'il peut y faire, que la froide satisfaction du grand seigneur égorgeant dans son parc l'innombrable gibier qu'on rassemble autour de lui ; de même l'amateur qui, après de longues recherches, rencontre, au fond d'une humble échoppe, le livre qui, dans ce moment, occupait plus particuUèrement sa pensée, goûte l'indicible plaisir du chasseur passionné qui rentre, le soir, au milieu des siens, ayant dans sa gibecière le hèvre après lequel il a couru tout le jour.

Ainsi, Madame, qu'il me soit permis de reporter un souvenir bienveillant sur mes coopérateurs dans cette chasse, les étalagistes. Mais ici principalement je ne dois parler, en général, que de ceux qui ne sont plus, d'abord parce qu'il m'en coulerait trop de distinguer entre des hommes qui ont un égal besoin du

la faveur publique, ensuite parce que, moins la position est élevée, plus il est dif Qcile de marquer les rangs, et, enfin, parce que les étalagistes n'ayant pas toujours pris cet étal par un choix bien libre, je pourrais blesser, en les nommant, ceux qui s'y sont vus amenés par des malheurs de fortune mérités ou non mérités.

J'ignore si ce furent des malheurs mérités qui firent descendre le premier bouquiniste dont le nom se présente à ma pensée, Achainlre, de la cliaire du professeur à un étalage qui avoisinait le Pont-des- Arts. Il passait pour aimer à boire, et le spirituel Lemaire m'a souvent fait rire de bon cœur en me racontant le moyen bachique qu'il employait pour l'empêcher d'abandonner trop souvent le travail qu'il lui avait confié dans sa grande Collection des classiques latins. Quoi qu'il en soit, Achaintre avait porté dans son nouvel état une partie des qualités de l'homme qui a traversé une tout autre atmosphère, qui a vaqué à un tout autre ordre de travaux. La conscience qu'il avait de sa valeur, jointe à la bonne foi singulière avec laquelle il acceptait la réputation d'aimer un peu trop le vin, lui donnait une assurance naturelle qui mettait à l'aise le chaland instruit, et sa manière de vendre, comme celle de faire valoir sa chose, contrastaient heureusement avec la manière de marchands plus huppés que lui. Au reste, il n'était I)as seulement un des meilleurs latinistes de Paris;

le pauvre bouquiniste était loin d'être entièrement étranger aux lettres françaises, et^ dans Texcellentc édition qu'il a donnée delà traduction de JuTénal par Dussaulx^ après une savante notice des meilleurs tex*^ tes, se trouve une vie du tradacleur aussi convenablement écrite que judicieusement pensée.

Mais vous comprenez. Madame, qu'on ne rencontre pas habituellement dans le conservateur de la plus belle échoppe du monde, un homme en état d'écrire très-purement le latin et trè&-passablement le français. J'ai pourtant connu, à l'entrée de la grande voie provisoire du Carrousel, en face du Musée, le vieux Deleau qui avait été, assurait-on, professeur de mathématiques, auquel on reprochait le grand défaut d'Acbaintre, mais en qui j'ai eu lieu de reconnaître plusieurs de ses bonnes qualités. Son étalage, au surpluâ, n'avait gardé aucune trace de son ancienne profession scientifique, el ce serait, en effet, une fort mauvaise spéculation pour un bouquiniste que de se renfermer dans une spécialité : cet état ne trouve ses véritables avantages que dans une variété sans limites^ dût-on lui appliquer le vers de Martial :

Sunt bona, sunt quœdam mediocria, sunt mala plura.

Si l'on devient parfois un pauvre étalagiste après avoir passé par le professorat, cela doitarriver encore plus fréquemment à des libraires auxquels ont manqué ou l'esprit de conduite, ou une intelligence suffisante

des choses de leur état, ou enfiu les ressources nécessaires pour parer à des malheurs imprévus. Ainsi les Dabin père, mère et fllle, longtemps libraires de Marie-Joseph Chénier^ par suite, disait Passart, d'une certaine conformité dans les sentiments politiques, furent plus lonfi^temps encore étalagistes sur un de nos quais. Tous les trois avaient ce qu'on appelle, en termes du métier, la main heureuse. Ils renouvelaient, ils variaient assez à propos leur étalage, et se tenaient généralement en bons rapports avec les habitués de leur échoppe. Enfin, par un triste retour des choses d'ici-bas, la plus grande partie des livres de Mademoiselle Dabin, abrités d'ordinaire chez un des concierges du Louvre, y furent trouvés en 1848 par les hommes de Témeute, qui, les prenant ou feignant de les prendre pour une propriété de la couronne, en jetèrent une partie dans la rivière, emportèrent les autres, et la pauvre fllle finit assez malheureusement ses jours peu de temps après, toujours surveillant une espèce d'étalage, mais un étalage de chansons et de petits almanacbs. On ne renonce pas aisément à rétatde toute sa vie, même quand il a cessé de suffire aux premiers besoins.

Qui n'a pas connu l'excellent Jérôme, qu'on a vu étaler pendant tant d'années à la pompe du Pont Notre- Dame? Ah 1 c'est que ce n'était là ni un bouquiniste^ ni même un libraire ordinaire. Jérôme possédait le cœur, je ne dirai pas de tous les jansénistes, mais de

tous ceux qui aiment la couleur du vieux Saint- Séverin. Il logeait tout près de Téglise. Avait-on besoin d'une édition recherchée des Provinciales? manquait-on des Mémoires de Fontaine; voulait-on le recueil bien complet des Quatre Gémisjsements? Ton courait aussitôt chez lui : ou bien il avait le livre, ou bien il savait où le trouver. Cette prédilection particulière reposait, d'ailleurs, sur plus d'un motif : Jérôme portait dans son commerce toute la rigueur de conscience des solitaires de Port-Royal. Si le chagrin d'avoir été obligé de quitter la pompe ne Ta pas tué, il peut très-bien vivre encore. Dans tous les cas, je n'hésite point à ^le mentionner ici : c'est une de ces notabiUtés en leur genre qui, mortes ou vivantes, n'ont rien à craindre du grand jour.

Encore un étalagiste digne d'une mention à part, le père Aubry, de la rue d'Anjou-Dauphine. Une clientèle considérable et des ressources plus que suffisantes auraient pu lui permettre d'aspirer à d'autres destinées, mais il conserva toujours avec amour son titre de bouquiniste, titre qui, après lui, a été perpétué par les siens, placés plus haut, dans un recueil périodique fort apprécié des amateurs.

Je ne sais pas si je dois compter au nombre des simples bouquinistes, le nommé Giraud, un des gaillards les plus spirituels que j'aie guère rencontrés à la tête d'une échoppe. Quoique son principal négoce, son négoce le plus actif reposât sur un long étalage

àe la rue du Carrousel^ il avait> attenant, une espèce de boutique souterraine où Ton trouvait, parfois^ de fort bons mis à part; il fréquentait assidûment les salles de vente^ et il ne s'y bornait point à suivre les petits lots mais achetait souvent^ surtout des unités, pour son propre compte el sans être chargé de commission. Sa présence ne passait point inaperçue; ceux qui le connaissaient cherchaient même à exciter sa verye plaisante, et je Tai \u^ un soir, causer une hilarité générale par une réponse, en apparence fort simple, mais faite avec ces tons qui ont un cachet d'originalité particulier. Le Ubraire chargé de la vente rengageait à pousser un Uvre insignifiant et d'un auteur vivant très-peu connu. — a Non , non^ dit Giraud, avec le plus grand sang-froid, lorsque j'euchéris sur un livre^ j'aime assez à me douter un peu de ce que c'est. » Il ne faudrait pas essayer de copier la manière dont il appuyait légèrement sur ces mots me douter un peu. Cela ne saurait se rendre. Aussi s'arrêtait-on volontiers devant son étalage, et ses mots plaisants élaient^ en quelque sorte, partie intégrante des acquisiti(»is qu'on y faisait

Quelques pas plus loin l'on vit pendant longtemps un double ménage d'excellentes gens : les RoUin , deux générations réunies, libraires de naissance, libraires d'instinct, ayant toujours à leur étalage l'édition et l'exemplaire qu'eût choisis le libraire le plus érudit. Le tout vendu facilement, loyalement. Avec

celle dignô famille je n'en suis pas resté aux simples souvenirs.

Vous remnrqucrcz, Madame, que contrairemenl -à ce qu'on eût peut-être attendu, je m'arrête assez longtemps à chaque étalagiste, tandis que j'ai passé fort rapidement sur les libraires les plus renommés. C'est qu'il suffisait, en effet,' de quelques mots pour désigner, pour caractériser, au besoin, un libraire déjà universellement connu, au lieu que se borner à prononcer le nom d'un pauvre bouquiniste, ce serait le laisser, pour la plupart des lecteurs, dans la profonde obscurité à laquelle il s'est voué. Après cela il faut tout dire : ces bons étalagistes de mon temps sont encore de leur personne, de leurs discours, de leur manière de traiter avec le client vivement présents à ma mémoire, j'ai presque dit à mon cœur; mais nous avons coulé de longues années ensemble sans nous connaître autrement que de vue et de bons rapports; j'abrège donc. Madame, une tournée où je serais obligé, désormais, de suppléef-, la plupart du temps , par des désignalions spéciales à des noms qui me sont restés le plus souvent tout à fait inconnus. Voilà, d'ailleurs, que nous arrivons à la conclusion de ces lettres; il convient d'y garder toutes les proportions voulues. La part des bouquinistes me semble désormais suffisamment faite ; et il ne faut pas, suivant la règle la plus ordinaire, "que Taccessôire dépasse le principal.

Il y a plusieurs années que, par un mouvement de

cœur quelque peu blâmable peut-être, mais qu'il ne

me fut pas donné de pouvoir comprimer, j'écrivais à

f un très-ancien et très-digne ami, qui après une Ion-

I gue séparation, m'avait annoncé avec bonheur son

■ arrivée prochaine à Paris :

a Ne nous faisons pas, d'avance, une fête tout à a fait sans mélange de nous revoir. J'ai grand'peur a que vous ne retrouviez pas, tout entier, l'homme a que vous avez aimé autrefois. Je vous paraîtrai proa bablement, et contre vos prévisions sans doute, « vieilli, morose, aigri. Vieilli, ce n'est la faute de a personne ; morose, c'est beaucoup la mienne ; aigri, c'est un peu celle de tout le monde, car dans a aucun temps, dans la vie privée comme dans la a vie publique, jamais, vous le savez, je n'ai recueilli a tout ce que j'avais semé. »

Ces lignes ne furent pas tombées de ma plume que je me les reprochai comme trop rigoureuses dans leur forme absolue. Outre de nombreuses exceptions • dont les plus douces, Madame, vous sont bien con-

nues, j'en dois faire ici une très-marquée en faveur des libraires et des étalagistes de Paris. Si , pendant une existence bibliographique de près de quarante années, j'ai semé beaucoup d'argent chez eux, j'y ai recueilli, d'abord matériellement, cette énorme quantité de livres qui font la consolation de mes derniers jours, mais j'y ai recueilli aussi, moralement, ce

qu'aucun libraire ne s'engage à donner, comme pardessus le marché, savoir des sentiments de bienveillance, des relations pleines de bonne grâce que ni le temps ni les événements, qui ont fait de moi un client beaucoup moins digne de ménagement que je ne rélais autrefois, n'ont altérés en aucune façon. Enfin, Madame, pour achever le contraste qui fait le fond de celte triste comparaison, je ne sais pas s'il ne m'est point arrivé quelquefois, en me retournant pour répondre au salut aussi affectueux que désintéressé d'un humble étalagiste, s'il ne m'est point arrivé, dis-je, de coudoyer telle vieille connaissance chez laquelle j'avais sem^dans d'autres temps, suivant mon I

expression figurée, plus d'un bon office, et en ne re- ^

tirant de cette rencontre imprévue qu'un avantage, fort appréciable sans doute lorsqu'on est surpris au i

milieu de ses faiblesses, l'avantage de n^être pas aperçu.

Mais je ne veux point. Madame, terminer des lettres qui m'ont donné tant de doux moments par une aussi pénible réflexion : je proteste donc contre ce que je viens d'écrire, je proteste contre moi-même, je proteste contre tout sentiment amer, et je me réfugie dans cet asile sacré de la rue Royale, où les cœurs ne sont animés que de mouvements nobles et généreux.

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