LES LIVRES D'ECOLIER
Le Cbalard, octobre 4S53«
A quinze ans je cueillis une fraîche églantine. Et ma main l'enferma sous la page latine :
Plus tard en feuilletant mes livres d'écolier. Blonds amis que jamais on ne peut oublier, J'y trouvai Téglantine ; et fleur et poésie Ravivèrent mon cœur à leur douce ambroisie.
Ces jolis vers. Madame, d'un poëte dont la patrie m'est^ par plus d'un motif, particulièrement sympathique, et dont la personne comme le talent sont fort aimés de Ton des miens; ces vers dp M. Brizeux, cités par un des premiers critiques de ce temps-ci* auquel m'attachent également des amitiés de famille^ vinrent frapper vivement un jour ma pensée d'amateur, et raviver, d'une manière inattendue, mes plus doux
* M. Guvillier-Fleury.
souvenirs de collège. En effet. Madame, vous avez sûrement senti, mieux que personne, la douceur et rharmonie de ces vers charmants; mais vous n^avez pas pu, en les lisant, voir, comme moi, revivre tout à coup devant vous, et ce modeste petit Phèdre de Yimprimerie privilégiée de Rouen, que j'étais impatient jadis de comprendre bien vite, et ces Commentaires de César f je ne dirai pas reliés, mais recouverts d'un grossier parchemin, où me remuèrent, pour la première fois, les souvenirs si émouvants de notre vieille Gaule; et mon Eulrope, et mon Justin, et mon Horace de Jean Bond, et jusqu'à ces bons petits hvres de latinité moderne, les Colloques cAoests de l'aimable Érasme^YAppendix de diis du père Jouvency; enfin, avant tous ces livres aimés, bien avant, bien loin avant, le Virgile aujourd'hui en lambeaux, mais toujours en ma possession, revêtu d'une vieille basane brune; ce premier Virgile qui fit naître en moi la plus grande adoration littéraire de ma vie, et qui m'avait été donné par un brave homme un peu mon parent, lequel, en le cherchant dans le fond d'une vieille armoire, marmottait entre ses dents :
Tityre, tu patulœ recubans sub tegraine fagi,
le seul vers latin, assurément, que sa mémoire eût retenu de ses études classiques. Non, Madame, vous n'avez pas éprouvé, vous ne pouviez pas éprouver ce moment d'une jouissance ineffable que m'ont procuré
les vers de M. Brizeui, mais vous ne tous étonnerez point, sans doute, que cela puisse donner lieu à une des lettres bibliographico-littéraires que je suis en possession de vous adresser.
Une dissertation bibliographique à propos de livres d'écolier ! certes, il y a là de quoi faire tressaillir d'indignation les mânes ailiers de nos ilartin, de nos Debure, de tous ces libraires de la Tieille roche, dont l'un, mécontent de la tendance du siècle à tout amoindrir, à tout diminuer f faisait, un jour, contre tout ce ^qui n'était pas le colossal in-folio, la singulière sortie dont je TOUS ai parlé dans une de mes premières lettres. Mon Dieu, je suis tout prêt d'applaudir pour mon cotnpte à sa délicieuse boutade ; peu s'en faut que je ne professe pour les in-folio, peutêtre un peu trop négligés aujourd'hui, l'admiration du digne bibliopole. Mais aussi ce n'est pas de la bibliographie proprement dite que je me dispose à faire ici : je veux me complaire un peu dans les émotions si douces que j'éprouve toujours à la vue de mes vieux petits livres d'écolier, ces blonds amis dont l'image s'est présentée plus d'une fois à mon esprit dans le cours de ces lettres, auxquels j'aurais bien donné peut-être, fois ou autre, quelque marque de souvenir, mais dont je n'aurais peut-être pas osé parler in extenso (car la bibliographie a aussi sa pudeur), si je n'y avais été encouragé par les vers (Jue vous venez de lire plus haut.
Et cependant, s'il est un ordre de livres pu l'œuvre seule soit tout, et où la forme extérieure ne soit rien, un ordre de livres dont le culte sépare nettement le bibliophile du bibliomane, ce sont, assurément, les livres classiques. Là point de reliure de luxe, point de dorures, point d'impression soignée; pas même cette heureuse faute qui, suivant l'épigramme que j'ai déjà citée autrefois, aidait un jour à faire' distinguer la bonne édition de la mauvaise. Les fautes y sont en trop grand nombre pour servir de marques distinclives. Non, tout ici est du ressort de l'esprit, rien n'est donné à la matière, aucune concession n'est fî^ite au plaisir des sens.
Mais lorsque je uevendique le droit d'aimer, de célébrer ces chers compagnons de mon enfance et de ma première jeunesse, cela veut-il^dire que, changeant de manière de sentir en changeant 4^ point de vue, je sois peu éloigné de donner une sorte de préférence aux magasins de la maison Nyon sur l^s plus beaux produits de la typographie et de la reliure? Ma foi. Dieu m'en garde ! de même que j'ai fait, ailleurs, toutes mes réserves en faveur des plus modestes éditions, de même j'entends les faire, et plus expressément encore, en faveur des chefs-d'œuvre bibliographiques. Seulement je répète ici cp que j'aj dit alors: j'aime tous les livres sans exception, quel qu'ait été rimprimeur, quelle que soit la couverture; je vois, avant tout^ l'ouvrage liii-même; avant tout je vois
Tauteur. Certes, ce n'est pas la têle bien frisée, bien poudrée de Sedaine que je salue; il aurait continué de se servir du marteau en même temps que de la plume qu'il n'en serait pas moins pour moi l'auteur de VÉpître à mon habit, du Philosophe sans le savoir, et de tant d'autres belles productions; mais je suis charmé qu'il ait pu échanger sa veste de maçon contre le costume de membre de l'Académie française, et, franchement, je l'aime mieux comme cela.
Oui, sans doute, j'aime mieux les beaux livres, j'aime mieux mes auteurs chéris revêtus de toutes les splendeurs de l'art que sous l'humble forme consacrée aux premières études; mais cette humilité, cette imperfection de forme qui me choquerait plus que personne, appliquée à tout autre livre, se relève dans les livres d'écoUer de tout le charme qui s'attache à une première impression. Il y a longtemps, Madame, que j'éprouve le besoin de vous dire ce que j'ai constamment remarqué de l'action qu'exerce toujours, jusque dans l'avenir le plus éloigné, une première impression sur le goût de ceux même qui sont le mieux appelés, par un sentiment vrai des choses littéraires, à juger sainement des ouvrages de Tesprit. C'est là ce qui ressort le plus directement de toutes ces questions de premières lectures^ de livres d'enfant; ce sera donc nécessairement aussi la pensée dominante de tout ce que je puis avoir à vous dire sur ce singulier point de bibliographie ; Les Livres d'Écolier.
Mais avant d'entrer dans cet examen il est nécessaire d^établir d'abord que, du moins en ce qui me concerne, je suis disposé à étendre bien au delà des livres classiques le cercle de ce que j'ai appelé du nom générique de Livres d'Écolier, Assurément il convient d'y comprendre aussi et les ouvrages destinés à l'instruction plus ou moins variée des jeunes gens studieux, et ceux qui ont pour but spécial de développer graduellement leur intelligence ou leurs sentiments moraux, et enfin les livres même de pur agrément dont on leur permet, parfois, la lecture ; en un mot tous ces livres recherchés par la jeunesse des collèges, souvent avec plus d'ardeur que de choix. Cela bien convenu, je viens à ce que j'avais l'intention d'en déduire touchant l'effet prolongé des premières impressions.
Vous sentez très-bien qu'il ne peut être question ici de transformer en une thèse de philosophie quelques aperçus littéraires, et de peser le degré d'influence bonne ou mauvaise des impressions de l'enfance dans toutes les affaires de la vie. Non, il s'agit seulement^ comme je l'ai déjà dit, de reconnaître leur action certaine sur les appréciations critiques parmi lesquelles l'esprit peut avoir à prendre parti dans l'avenir. Dans cette conviction je semblerai dire une chose bien banale en maintenant qu'il importe, au delà de tout, de ne mettre dans les mains des jeunes écoliers que des livres d'un goût entièrement irré-
prochable. C'est bien là du reste ce qu'on pensait autrefois, lorsqtfoq ne cherchait à leur apprendre les premiers éléments des langues anciennes qu'en les leur faisant épeler, pour ainsi dire^ dans les plus beaux livres de l'antiquité. Hais plus tard Ton a paru se préoccuper, avant tout, du soin de ne pas trop devancer Tintelligence de chaque âge, et J.-J. Rousseau, un des premiers, s'est fort égayé sur les aitigylières méprises que pouvait faire un enfant trop jeune dans ses efforts pour bien comprendre la fable du Rmard et du Corbeau. Gardez-vous bien, s'écrie-l-on, de donner aux enfants des idées fausses en leur faisant lire des choses qu'ils ne sont pas encore en état d'entendre parfaitement! C'est là, selon moi, une erreur des plus graves. Quelques idées fausses se rectifient aisément un peu plus tôt ou un peu plus tard, mais un goût faussé l'est quelquefois à jamais. Tout bien comprendre! mais il faudrait donc qu'un jeune homme ne lût la belle fable du Chêne et du Roseau qu'après ses études philosophiques, et, en attendant, il se serait formé le goût dans les historiettes de Berquin, dans les fables de Pierre Blanchard, peut-être même dans les morceaux qu'aurait faits tout exprès pour lui son professeur, en prenant bien soin de ne pas dépasser ce qu'il croirait les bornes de sa jeune {ptelligence, comme il renferme les tbèmes qu'il lui domie dans les règles du Rudiment. Oh ! qu'on pourrait faire de mal à }'abri de quelques grauf^s nomsl Oui, sans
doute^ il tie faut mettre sous les yeux des enfants que ce qu'ils sont en état de comprendre dans un cet-laiû degré, surtout que ce qui ne doit pas étendre leurs idées au delà d'une certaine sphère; mais, ces limites une fois gardées, mettez hardiment dans leurs mains les grands modèles, car, soyez-en sûr> celte alliance arec les grands modèles est pour toute la vie. Oui, j'en confiens avec vous: TécoUer a lu toutes les fables de La Fontaine avec délice, et ne les a pourtant pas entièrement comprises. Jlais le coup est porté, l'impression est faite. 11 passe, il va à d'autres lectures, et lorsque ses études terminées, il en reprend, seul, tout le cours, il revient à son La Fontaine, il y revient sans cesse : oh ! il ie comprend bien alors tout entier! S'il a pu hésiter autrefois, comme Emile, sur les dimensions du fromage qui était au bec du corbeau (détails qui, j'en demande pardon à J.-l. Rousseau, n'ont jamais arrêté l'imagination d'aucun écolier), il sait bien aujourd'hui à quoi s'en tenir sur ce point important. Mais la grâce, la vérité, l'expression naïve ont fait leur chemin; il a senti La Fontaine presque à sa naissance, et il le sent aujourd'hui, n'en doutez pas, comme on peut seulement le sentir à la suite d'une première impression.
Oh ! cent fois heureux celui qui, dans son enfance, n'a porté ses premiers regards que sur de beaux et bons livres ! La direction des instituteurs y a mis ses soins^ pour ce qui concerne les études classiques;
mais reste la yie du monde^ restent les chances du hasard, et il serait trop à plaindre Tenfant que sa fâcheuse destinée aurait voué à de mauvaises lectures dans tous les sens. Cette impression-là ne s'effacerait jamais entièrement^ et le moins qui pût arriver serait qu'il gardât quelque préférence littéraire pour tel livre que des études subséquentes lui prouveraient plus tard ne pas mériter un suffrage éclaii^ comme on apprend avec autant de désappointement ^ue de douleur qu'on a pu accorder une amitié de collège à tel condisciple qui se montre^ par la suite^ peu digne d'une honorable affection.
Je pourrais^ Madame^ vous citer aisément des exemples bien sensibles, des exemples tout personnels des divers genres d'influence que peuvent avoir ces premières impressions sur les préférences littéraires bien ou mal placées dans le reste de la vie. Seulement après vous avoir tant et si souvent parlé des livres que j'ai encore, j'aurais besoin, pour cela, de vous parler, au moins une fois, de ceux que j'ai eus dans d'autres temps. Hélas! de même que nos amis les plus chers sont ceux que nous perdons souvent les premiers, de même il se trouverait parmi les livres que j'ai possédés ou pu posséder, encore écolier, tel volume qui contribuerait aujourd'hui, pour sa part, aux jouissances, aux consolations du bibliophile vieilli. Ce sera donc. Madame, infandum renovare dolorem; malheureusement aussi cela m'obligera de vous citer, chemin
faisant, des noms, des lieux qui offriront bien peu d'intérêt à nos amis de Paris. Mais j'écris spécialement cette lettre pour un journal littéraire de ma province fait pof quelques hommes d'esprit au profit d'un honnête homme blessé dans un grand intérêt. J'ai appris, en lisant leurs ingénieuses productions, combien ces noms inconnus au loin, ces petites circonstances locales vont dfoit au cœur de mes concitoyens. Je vais donc suivre, sans plus de résistance, les douces inspirations du mien, comptant, du moins, de votre part, à tout événement, sur cette indulgente bonté qui ne m'a jamais fait défaut.
Mon père, obligé pour l'éducation première de ses enfants d'aller habiter la ville voisine, avait quitté, momentanément du moins, un vieux petit manoir de ma famille, situé sur les bords de Vlsle à trois ou quatre lieues des sources de notre jolie rivière. Ceux qui vont de Saint- Yrieix à Châlus, sinon pour examiner le rocher sur lequel Richard Cœur-de-Lion fut tué en 1 1 99, au moins pour tenir les foires de la Sainte Georges et de la Saint-Michel, remarquent toujours les ruines de ma tourelle, démolie en 4793 par ordre des hommes du temps. Depuis qu^on avait cessé de rhabiter, je n'allais guère là sans me faire conduire aux étages supérieurs, où je trouvais beaucoup de plaisir à regarder couler l'eau de l'Isle des fenêtres les plus élevées. Un jour j'avisai dans un coin, de la pièce où j'étais, un vieux bahut, renforcé d'un cuir
parsemé de clous de cuivre, et que je reconnus, en rouvrant, contenir d'anciens papiers vraisemblablement sans intérêt. Avec une curiosité qui se portait déjà un peu sur tout (j'avais dix à onze ans), je commençais d'en parcourir quelques-uns, lorsque j'aperçus parmi eux une vieille brochure in-4o, recouverte en partie d'un papier à grands ramages telles que l'étaient, en leur temps, les pièces dramatiques qu'on trouvait vers le milieu du xvn« siècle, chez Antoine de Sommaville ou chez Toussaint Quinet. C'était, en effet, une œuvre dramatique. Madame!... Madame, c'était le CidI Avec quelle émotion ne ferais-je pas aujourd'hui une pareille rencontre surtout si le titre m'offrait la date de 1636, époque de la première représentation du chef-d'œuvre de Corneille ! J*étais bien loin, sans doute, alors de songer à la date de cet exemplaire du Cid. Je n'étais pas moins éloigné, vous le pensez bien, de faire quelque attention à ce singulier rapprochement qui semble arrangé aujourd'hui pour viser à l'effet: le Cidy la fleur de la chevalerie, trouvé dans un vieux castel. Seulement je remarquai avec douleur qu'une assez grande partie de la fin avait été déchirée. Je l'emportai néanmoins. Bientôt je me mis à lire ces scènes si grandement pensées, si vivement dialoguées, ces scènes de guerre, ces scènes d'amour. L'amour n'était pas alors beaucoup plus clair poiïr moi que le fromage du corbeau ne pouvait l'être pour Emile. Mais les enfants aiment les batailles : je Usais
donc avec transport^ et dans un langage qiii me semblait si nouveau^ les admirables descriptions guerrières qui tiie tombaient, pour la première fois, sous les yeux. Enfin j^arrivai au terme de ce qui restait de la pièce, et de même que le combat du Cid contre les Maures cesse, vers la fin du quatrième acte.
Faute de combattants,
de mêiiïe toutes mes joies cessèrent faute des pages du cinquième acte. Mais il me resta de cette première lecture (que mon père, vous le pensez bien, me mit en mesure de complétersansretardjunsentimentaussi vif que le comportait mon âge de la haute poésie dramatique, un sentiment qui, en se développant de plus en plus, est devenu, quelque entraîné que je sois toujours par la ravissante perfection de Racine, une sorte de demipréférence pour le style admiratif, à ce point que rempli d'indulgence pour les pièces comiques en général, dont la mission est de peindre les mœurs familières, je ne puis pas m'accoulumer à la seule pensée d'une tragédie du second ordre, et que j'ai eu, toute ma vie, une répulsion instinctive pour les drames purs, châtiés, harmonieux, mais désespérément faibles de Campislron.
Toutes les bonnes fortunes du même genre semblaient réservées aux petites excursions que j'avais occasion dé faire hors de la ville, et cela se conçoit. Lorsque j'étais auprès de mes parents, tout le temps
qui n'était pas pris par les études régulières^ je le donnais naturellement à des récréations de divers genres avec de jeunes camarades, tandis qu'à la campagne le manque d'occupations fixes et Tabsence de mes compagnons habituels appelaient d'autres distractions. A quelque temps de la grande découverte du Cid, j'allai passer les vacances chez une tante dont la mémoire me sera toujours chère, dans celte antique abbaye du Chalard qu'elle a depuis rendue raa propriété, dont vous avez vu la description ainsi que la gravure dans le Magasin pittoresque d'août 1845, et d'où je date la lettre que je vous écris aujourd'hui. Mon oncle était le moins littéraire des hommes, mais il n'avait pas d'enfants, la gestion de ses biens l'occupait très-peu, et pour se distraire il lisait et relisait sans cesse trois vieux volumes placés sur une tablette au-dessus du foyer delà pièce où il se tenait ordinairement. Excepté ic Cîd je n'avais guère jeté les yeux, jusque-là, que sur mes petils livresde classe, et j'avais presque aussi peu remarqué les trois vieux compagnons de mon \ieux oncle que les ustensiles déménage qui les avoisinaient sur la même tablette. Mais, comme disent ceux qui racontent leurs premières amours, mon heure était sonnée. Dans un moment d'oisiveté je me mis à feuilleter la bibliothèque de mon oncle. C'était une des éditions originales de Boileau, en lettres italiques; c'était les Aventures de Télémaque; et entin, car il faut tout dire ici, c'était VHistoire
d^Hypolite, comte de Duglas. J'envisageai là^ tout de suite, un plaisir à ma portée. J'avais pu remarquer, en effet, malgré mon inexpérience, qu'il s'agissait (surtout dans deux volumes) de choses racontées, ce dont les enfants sont si avides; je sentis, en même temps, que ce serait une lecture faite en toute liberté, prise et laissée à mes heures, et sans cette tâche réglée par le maître, qui attiédit toujours un peu même les choses qui, sans cela, oflfriraient le plus d'agrément. Le Boileau comme le Cid avait perdu quelques feuillets, par bonheur dans le Traité du sublime; Hypolite, non plus, n'était pas tout à fait intact, mais on y trouvait bien entière Vile de la Félicité, un des plus jolis contes de M™« 3'Aulnoy, passée maîtresse dans ce genre de créations; enfin le Télémaque, peut-être par la raison que je dirai tout à l'heure, conservé avec plus de soin n'avait heureusement perdu aucune de ses belles pages : tel était l'état général de là collection.
Après avoir naturellement dévoré le conte, et parcouru les quatre premiers chants du Lutrin (les premières éditions, vous le savez, n'avaient que cela) je m'occupai de lire les Aventures de Télémaque. Cette lecture ne tarda pas à m'absorber tout entier. Je me passionnai pour le héros, je me passionnai pour la déesse qui lui sert de guide; enfin, comme on le fait d'ordinaire quand on commence et quand on finit la m
vie, je me passionnai pour tous les personnages vertueux de l'ouvrage. Ici je m'éloignerai encore de
ir
Topinion de certains critiques. Quelques rigoristes ne Toudraient pas qu'on mit le Télimaque dans des mains trop jeunes. A la vérité, l'avocat qui plaide pour Eucharis dans le cœur de la jeunesse n'était pas né encore dans le mien, mais tpujotit^â est-il que je restai ferme dans le parti de 3Ientory et que je lui sus trèsbon gré d'avoir, en temps utile, jeté son élève la tête la prertlière dans la mer.
Ce livre m'offrit donc, dès le premier moment, une jouissance aussi vive que nouvelle; mais bientôt une clrconsfance, qui semblait faite tout exprès pour un bibliophile futur, vint ajouter encore à cette jouissance, et opérer pour moi, tout jeune que j'étais, quelque chose de cette personnification magique de l'auteur dans le livre, dont je vous entretenais dernièrement. L'homme excellent qui avait épousé ma tante était originaire du Périgord. Sa fatnille habitait le voisinage de M«»* de P , nièce de l'illustre ï^énelon, et
c'était elle qui, ayant reçu ce voluhie de Son oncle lui-même, en avait fait présent au mien. Je n'ose pas dire ici tout ce que me fit éprouver, à douze ané, la connaissance de cette particularité. Mcm oncle qui vit combien j'attachais de prit à ce voluttie m'éti fit généreusement l'abandon. Dès ce mometit il ne me quitta plus guère. Rentré dans ma famille, il m'accompagnait, souvent mêipe pendant mes heures de classe, chez les Récollets de Saint-Yrieix, cliargés alors de la préceptorale; hélas! c'est ici l'heilre de la catastrophe!
— 3ii T-
VeuSj sans doute, un nioment de distraction. Quelqu'un de mes condisciples m^en^prunta mon trésor, sans m'en rien dire^ et ne me I0 rendit jamstîs. J'eus beau faire retentir^ pendant plusieurs jours^ tous les échos de notre salle d'étude de mes douloureuses réclamations, mon Télémaque était perdu ppur moi, el il ne m'en restait plus que cette profonde, cette première impression, une de celles qui sont demeurées le plus entières, et qui m'ont le plus particulièment conduit au petit examen dont je m'occupe dans ce moment.
Cette impression, ai-je dit^ Madame, pas plps que celle 5u Cid, ne s'est jamais effacée, w s'effacera jamais de poon esprit. Boileau, Télémaque, le roman même de M"**» d'AuJnoy sont restés au nombre de mes prédilections d'une manière bien autrement particulière que si je ne les avais lus, pour la première fois, qu'à yingt ans. S'il y a donc, en cela, de quoi faire quelque honneur à mon jugement littéraire il ne faut point le mettre uniquement sur le compte d'un goût naturel. Je vais, en preuve de cela, vous confesser une contre-partie de ce qu'il peut y avoir d'un peu honorable dans ces premières appréciations, l^eureux que je suis de n'avoir pas à rougir autant que j'aurais pu avoir à le faire, et de cette demi-afTection que M™« d'Aulnoy est venue me surprendre, entre Boileau elFénelorty et ^e quelques autres faiblesses littéraires que de premières lectures m'ont laissées.
Je ne sais pas si ce fut le même littérateur qui s'était épris^ comme moi^ de mon Télémaque, mais enfla un de mes condisciples porta un jour en classe» en le cachant soigneusement au bon père Accurse^ un de ces petits volumes de Florian, imprimés chez Didot. de i 784 à 1 792, jolie collection que sont loin de dédaigner, comme je Taidéjà remarqué en son lieu, les bibliophiles les plus sévères dans le choix des auteurs. C'était un volume de son théâtre, qui portait alors le titre de Théâ-. tre Italien, et la lecture m'en fut permise. Je ne fus pas d'abord bien émerveillé de ses^rte5ums,de ses Argentines :ie ne suis pas fort heureusement né au plaisant, et je n'oserais guère vous dire tout ce que je pense de l'ardeur avec laquelle la plupart des amateurs courent après ce qu'on nomme les facéties. Je ne fus pas, dis-je^ fort émerveillé de cette lecture. Cependant la spirituelle naïveté de l'expression, la douceur des sentiments et jusqu'à la beauté des caractères de Didot, jusqu'au nom si euphonique de Florian me restèrent assez dans la tête pour que j'en parlasse un peu autour de moi. « Oh! le chevalier de Florian! » s'écria un de mes parents un peu moins jeune que moi, garçon instruit et qui avait beaucoup de lecture, « le chevalier de Florian ! Mais c'est Estelle, c'est Galatée qu'il faut lire; » et le voilà qui entonne de tous ses poumons:
Adieu, charmantes bergères;
Nous quittons ces beaux climats....
puis:
Ah ! s^il est dans votre village Un berger sensible et charmant,
et puis lesHirondelleSy et puis toute la bergerie, moins les loups, comme Ta très-bien dit M. de Thiard. J'étais enchanté : je venais d'entrevoir le véritable Floriau, d'entendre des choses tout à fait en harmonie avec ce joli nom. Dès le premier argent dont il me fut donné de disposer, je fis demander les œuvres bien complètes de ma nouvelle connaissance. Il y eut bien, d'abord, un petit mécompte matériel : l'on me rapporta, pour la modeste somme que j'avais pu donner, au lieu des charmants in-i8 de Didot, une odieuse contrefaçon in-i2 où l'on avait eu l'effronterie de mettre le nom du grand typographe, car déjà nous étions à l'aurore de toutes les libertés. Mais cette petite déconvenue, qui m'aurait désespéré un peu plus tard, passa presque inaperçue. Je courus lire d'abord Estelle, puis Galatée, ensuite Gonzalve de Cordoue, mon ravissement allait croissant. Il faut toi>t dire : l'avocat qui avait manqué à la cause d'fucAam commençait à plaider un peu en faveur d'Estelle, mais tant est qu'en conservant toutes mes préférences à nos grands écrivains, à mes auteurs chéris, je jouissais sans trop de scrupule de cette passagère, mais gracieuse infidéUté.., cela s'est vu plus d'une fois.
Eh bien ! Madame, il a fallu faire depuis de vérita*
blés éludes littéraires; j'ai lu, j'ai relu La Harpe; j'en ai lu bien d'autres : là j'ai appris que les oui^rages de Florian, moins ses Fahle$ qui n'avaient pas encore paru, ne jouissent en littérature que d'une estime très-secondaire: j'ai vu des écriyains, fort médiocres, ne vouloir lui tenir aucun compte ni de la pureté continue de son style ni de l'aimable moralité de ses fictions; j'ai eu beau voir tout cela; j'ai eu beau trouver, non pas toujours. Dieu m'en garde ! mais souvent, que dans la discussion de salon comme dans les disser^ talions écrites, l'on pouvait bien avoir quelque raison contre les belles défenses auxquelles je ne m'épargnais pas; ce pauvre Florian, même dans ses productions les plus faibles, n'en est pas moins resté au nombre de mes amis. J'ai réuni avec de très-grands efforts la délicieuse collection de Didot; j'ai même encore, je crois, quelque part, je \ousle dis tout bas, l'abominable contrefaçon in-i2, en mémoire du plaisir que, la première, elle m'a donné; enfin, en 1834, je fis tout ce qui dépendait de moi, par mes relations avec Thonnèle Briand, pour rendre son édition in-S^^la meilleure que faire ^e pouvait.
Maintenant, Madame, que serait-il arrivé si mon oncle, au lieu d'avoir sur le manteau de sa cheminée, quelques-uns de ces ouvrages populaires dans la famille, ainsi que l'a si heureusement remarqué M. Sainte-Beuve, avait été qn jolicœqr, en pos^ssion seulemept d'Estelle et compagnie^ et que ifiou ^
Florian eût été tout à fait ma première lecture? Mon Dieu, je ne crois pas que j^eusse, pour cela, dix ans plus tard, préféré iVuma Pompilius à Télémaquey mais il y eût eu, à coup sûr, un danger quelconque, et je suis persuadé qu'en matière de goût j'eusse talu encore moins que je ne Tai fait.
Je ne pousserai pas plus loin. Madame, cette énu* mération de ceux des livres de ma première jeunesse qui m'ont laissé des souvenirs plus ou moins marqués* Je voudrais, pourtant, vous parler encore d'un Jean- Baptiste Rousseau, édition de Soleure, dont me fit présent, m'indiquant du doigt VOde à la Fortune, le dernier doyen du chapitre de Saint-Yrieix^ membre aussi aimable que savant d'une famille à laquelle la mienne, à travers tant de vicissitudes, publiques et autres, est restée, non pas seulement d'individu à individu, mais de maison à maison, étroitement liée d'amitié depuis plus d'un siècle. Je voudrais vous parler aussi d'un petit La Fontaine de Didot, 4784, volume classique, et volume d'élite, devenu rare, celui-là, parce que ceux qui Tout eu l'ont conservé précieusement; et de ce délicieux Paul et Virginie in-18, première édition de 1789, que les admirables éditions de luxe qui ont suivi n'ont pu faire entièrement oublier; et d'un Virgile français, traduction des quatre professeurs, autre exemple de tout ce que j'ai dit à ce sujet, c'est-à-dire restée ma traduction préférée quoiqu'on en ait publié de bien meilleures depuis.
Eafln^ Madame^ j'en ai dit plus qu'il n'était besoin de le faire pour être bien compris de tous; tout ce que je pourrais dire encore ne ramènerait pas à ma doctrine de l'effet des premières impressions ceux qui n'y seront pas entrés de prime-abord. Mais vous le sayez^ il s'agit rarement pour moi de chercher à vaincre les résistances : dès que j'ai parlé des livres que j'aime, et à ceux qui aiment les livres^ mon objet se trouve entièrement rempli.
Au reste^ bien avant que mon attention eût été appelée sur les livres d'écolier par la circonstance dont j'ai fait mention en commençant^ je m'étais arrêté plus d'une fois sur ces réminiscences de collège, sur ce rapprocliement des premières études avec les ouvrages qui servent d'instrument ou de récompense au travail. Toujours, lorsqu'il m'est arrivé de rencontrer un livre donné en prix à quelque élève devenu plus tard une célébrité, je n'ai pas manqué de le recueillir. C'est ainsi que j'ai YÉnéide traduite en vers par Segrais, trop bel in-4o pour le mérite du livre, accessit de version remporté par Pont de Vesle, Fauteur du Fat puni. C'est ainsi que j'ai un JuvéncUy simple classique, mais portant la signature de l'infortuné Jacques Cazotte, signature que son sot successeur, peut-être un enfant comme lui, a tenté d'effacer. Enfin , je n'ai pas ^même dédaigné un assez joli exemplaire du poème de la Religion, donné en prix à un élève inconnu, mais avec un certificat signé
Riballierl Mânes de Voltaire me pardonnerez-vous ! i
Mais tous ces petits livres d'enfant, toutes ces lectures de la première jeunesse, toutes ces choses d'amateur dont quelques-unes touchent à la futilité me ramènent (par un côté que je dirai) à Tun des plus grands professeurs dont le nom ait japtiais rempli les chaires publiques, à im souvenir encore récent et mêlé pour moi de regrets, d'admiralion et de douleur, enfin au si justement célèbre Eugène Burnouf.
Ce nom-là n'est pas nouveau [)Our \£>us, Madame : qui n'a pas entendu parler, même en dehors des travaux scientifiques, de Téminent orientaliste qu'une de nos plus grandes illustrations littéraires a si bien caractérisé par ces mois connus: Un philologue de génie que l'Europe envie à la France? Je n'irai pas, d'une plume que son manque d'autorité rendrait presque sacrilège, louer ici le savant que ses pairs ont si dignement loué sur sa tombe prématurée. Je ne vous le citerai pas, non plus, comme membre de la société, où personne n'ignore qu'il était compté au nombre des plus aimables causeurs. Je m'abstiendrai surtout. Madame, de vous dire ce qu'étaient ses vertus de * famille. Gardons-nous, hélas, de pénétrer dans ce sanctuaire de douleur qu'il rendait si heureux, et où, comme chacun sait, tout était si beau, si bon, si digne ^
de lui. Non, il ne nous appartient de vanter, dans ^
ces modestes pages, que des qualités plus modestes. Mais voulez-vous connaître c|uelque chose de peut-
être plus rare encore que d'être un sayant, un père de famille^ un membre de société même comme Burnouf î Voulez-vous savoir tout ce que celte belle âme recelait de sincère naïveté^ de douce bienveiUance^ d'inépuisable bonté? ÂUez parler de lui aux habitants de Châtillon et de Fontenay-aux-Roses^ à ses voisins de toutes les classes^ à Tbomme instruit^ à son concierge^ à son bottier^ à tout ce qui a vu passer Burnouf. Là vous trouverez un renom qui^ en vérité, tient du phénomène par sa spontanéité, par sa nature, par son universalité. Il fallait le voir entrer dans ces omnibus qui desservent la banlieue. Tandis que l'homme plus ou moins lettré, qui savait ce qu'était ce survenant, lui adressait un salut de silencieuse déférence, le vigneron qui regagnait son champ, la jeune fille qui venait de vendre ses violettes, les commères du canton qui revenaient aussi du marché; tous l'accueillaient avec une expansion plus ou moins bruyante, à laquelle il répondait, lui, par les plus aimables sourires^ par les mots les plus bienveîUanfs. Ces bonnes gens étaient loin de soupçonner, sous ces formes si unies, un des ^princes de la science; ils le prenaient, tout au plus, pour quelque emjJoyé du cadastre, car Jamais Wmagination populaire n'aurait pu associer tant de simplicité à tant de grandeur, et cette méprise était encore plus frappante que si elle eût porté sur un prince du mondé voyageant incognito. Hais cela semble donné à celte ttrrc molle e dileltosa de'Fon-
tenay-aux-Roses; elle trouve aussi le même charme de simplicité noble et bienveillante dans un autre savant du premier ordre, dans notre cher et illustre
baron Tb *, celui-là, par bonheur, est encore
plein de vie : aussi je ne risque contre sa modestie que deux petites initiales; mais combien de cœurs Fauront reconnu I
Cet admirable mortel, cette perfection idéale, Eugène Burnouf avait un peu d'amitié pour moi. Un jour je le rencontrai comme je venais de trouver Y Art de se connaître soi-même de Jacques Abbadie, avec la signature de Camille Desmoulins. Cela donna lieu, entre nous, à Tun de ces entretiens comme sa douce et spirituelle initiative savait les faire naître. Le rapprochement d'un de nos meilleurs livres de morale avec rénergumène des tréteaux du Palais-Rojal le confondait. Ce volume était évidemment un livre de la jeunesse de Camille, et un livre aimé de lui. On y lisait tous ses noms de baptême: Camilli Benedicli Desmxmlins qu'on ne trouvé plus guère maintenant que dans le Dictionnaire de Chaudon, car l'histoire, la biographie et lui-même les ont absorbés, depuis, dans ce nom unique de Camille devenu si odieusement et si honorablement célèbre. Burnouf se de-
" * La mort, hélas! si imprévue malgré son grand âge, de l'excellem baron thénard ne m*a que trop tôt et trop malheureuse. ment permis de le nommer sans la demi-précaution que j'avais prise de son vivant.
mandait quelle part d'influence avaient pu avoir de semblables lectures sur Timagination fougueuse et pleine de disparates dultribun. Serait-ce là ce qui avait modifié avec quelque bonheur Temportement naturel de rhomrae qui compromettait, un jour, cent mille têtes parla véhémence de ses discours ou de ses écrits, et qui, le lendemain, risquait la sienne pour les sauver? Cette idée avait tellement préoccupé Eugène Burnouf que je garde bien précieusement une longue lettre de lui où il me pressait de traiter ce sujet ex professa dans une de mes dissertations bibliographiques. Comme la plupart des hommes supérieurs, il ne trouvait rien de trop ardu pour personne. Quoi qu'il en soit, cela ne pouvait pas entrer dans notre plan. Mais j'ai dû comprendre dans la même question, réduite aux choses de goiit, un livre d'écolier qui ne dépare point cette sorte de bibliothèque bleue de la littérature, et qui, en me reportant à un souvenir qui me sera éternellement cher, m'a conduit à terminer cette lettre par un fait relatif aux deux natures les plus dissemblables peut-être qui se soient jamais rencontrées sur la terre, Eugène Burnouf et Camille Desmoulins. Agréez, etc.
Je ne vois pas pourquoi je ne reproduirais point ici le post'Scriplum de cette lettre imprimée à Saint- Yrieix pour la première fois. Justice est toiyours bonne à rjendre en tout et pour tout.
P. S. J'éprouve, Madame, une sorte de salisfaction toute patriotique à vous adresser une lettre qui, matériellement comme moralement, est une véritable production du cru. Vous remarquerez sûremenldans la partie matérielle que de même qu'un jeune provincial, qui arrive à Paris pour la première fois, s'il donne quelque prise sur son accent reprend souvent tous ses avantages dans la langue écrite, de même si les presses de M. Noyer n'offrent pas, au premier abord, tout l'éiclat de celles qui tiennent le premier rang dans l'art de la typographie, leurs produits présentent, du moins, une correction irréprochable : ce n'est pas là, sans doute, vous en conviendrez, le moindre mérite d'un imprimeur, soit qu'il imprima à Paris, soit qu'il imprime à Londres, soit qu'il imprime à Saint-Yrieix.