‹ Mémoires d'un bibliophileChapitre 4 sur 19 · DISPOSITIONS EXTERIEURES. CLASSEMENT · texte numérisé non relu

DISPOSITIONS EXTERIEURES. CLASSEMENT

tï L'on îi'êtahlU plus de livres aujourdliuî^ disait un jour, en soupiraot^ un des libraires les plus instruits et les plus anciens de la capitale: voilà te que j'appelle des livres ! continuai t-jl en promenant un œil de Irioinplie sur les majestueux in-foUo qui trônaient dans ses galeries^ mais cela? » Et il laissait tomber, en même temps, un regard dédaigneux sur un rayon de superbes m-ac(cït^o magnifiquement reliés parles pltis grands maîtres; « mais cela.., ? a Et il ne trouvait pas d'expression pour marquer sou mépris, Vin-oclavOt danslequel les gens du monde voient un beau progrès de Fm-doM.se, semblait à notre bibliographe (car c'était un bibliographe de mérite) constituer une véritable dégradation^ et je ne sais pas s'il ne eraignaii point, au

fond, que les mœurs publiques n'en fussent sérieusement menacées. Cet in-folio, si particulièrement révéré du savant libraire, se compose, ainsi que vous le savez. Madame, de la grande feuille d'impression, en son entier, formant, avec un seul pli, deux feuillets (quatre pages); de même que Vin-quarto est cette grande feuille formant, au moyen d'un second pli, quatre feuillets, comme Vin-octavo en a huit, formés de la même manière; enfin, en modifiant dans quelques dispositions les plis de la feuille, viennent Vin-douze, Vindix-huit, et Jusqu'à Vin-trente-deux. C'est Vin-octavo qui, aujourd'hui, a la vogue, et en vérité, je ne sais pas trop pourquoi, car lorsqu'on fait tant que de renoncer à la parfaite commodité de Vin-douze je serais bien tenté, moi aussi, d'accorder toutes mes préférences aux formes si imposantes de Vin-folio et de Vin-quarlo: le grand est grand.

Ces goûts divers peuvent, du reste, très-bien se Justifier les uns comme les autres, ou plutôt se combiner parfaitement bien ensemble. Une bibliothèque n'offre jamais un aspect plus agréable que lorsqu'elle se compose de formats variés. Les in-folio, les in-quarto, sur les rayons inférieurs; plus haut les in-octavo, puis les in-douze, ainsi de suite : il n'est pas jusqu'au joli in-dix-huit qui ne puisse figurer avantageusement dans une grande réunion de livres. Vin-trentedeux seul. Je l'avoue, me semble un peu mesquin, sans compter que l'œil n'est que très-médiocrement

flatté par cette petite forme carrée qui n'avait jamais été celle d'un livre jusqu'à ces derniers temps. Mais la mode, vous le savez. Madame, exerce son influence sur toute chose. La librairie moderne a repoussé presque entièrement des bibliothèques privées les in-folio et les in-quarlo. C'est, comme je l'ai déjà dit, l'moctavo qui domine; Vin-douze, auquel j'ai grand regret, semble rester cantonné dans les vieux livres, de sorte qu'une bibliothèque formée uniquement de livres nouveaux, ou de réimpressions, courrait risque de présenter exclusivement un grand nombre d'm-octavo, quelques in-dix-huit et beaucoup ^'in-trentedeux. L'agréable transition de Y in-douze y manquerait tout à fait si M. Charpentier, qui a rendu tant d'autres services à la hbrairie, n nous avait ramené à peu près les dimensions de Yin-douze dans le format anglais qu'il a si heureusement popularisé.

Quoi qu'il en soit, ce qui manque en formes plus ou moins solennelles, en dispositions plus ou moins ar- 'tistiques aux livres qu'on imprime aujourd'hui, est, à quelques égards, un peu compensé non pas malheureusement par la qualité supérieure des papiers, mais par leur éclatante blancheur, par le bon goût de quelques dispositions intérieures , enfin par l'efTet général résultant du point de perfection atteint par l'imprimerie. Si la plupart des imprimeurs, qu'on presse quelquefois très-mal à propos, étaient libres, au contraire, d'apporter à leur travail la sage lenteur

de quelques-uns des plus habiles^ si les libraires-éditeurs joignaieut plus généralement à tous les ayantages qu'ils ont sur le plus grand nombre de ceux qui les ont précédés^ cette patience à toute épreuire^ celte recherche de soins qui distinguaient particulièrement les éditeurs du temps passée assurément les réimpressions ordinaires seraient de beaucoup supérieures aux éditions les plus recherchées d'autrefois.

Il en est ainsi^ Madame^ d'un point qui a bien aussi son importance : je veux dire la reliure. Nous avons aujourd'hui un bien plus grand nombre de bons relieurs qu'on n'en comptait avant nous, et Fart luimême est porté beaucoup plus loin; mais l'extension immense qu'a prise le goût des livres, en produisant une foule de mauvais ou de médiocres relieurs, et une grande quantité de fâcheux systèmes de reliure qu'on ne connaissait pas jadis, oblige parfois les bons artistes eux-mêmes de faire trop vite, et, soit par suite de celte grande hâte, soit par tout autre motif, l'on trouve trop souvent dans les œuvres d'un talent remarquable des imperfections de détail qui ne devraient appartenir qu'à la médiocrité.

Songez, Madame, à toutes les conditions indispensables pour constituer une reliure parfaite, car il ne s'agit pas seulement ici de la satisfaction des yeux ; c'est là un piège grossier qui ne prend que celui qui est tout à fait étranger à la véritable connaissance des livres : il faut d'abord que les feuilles soient pUées de

manière à ce que les jusiificalions {Yon appelle ainsi la partie imprimée de la page) se répondent aussi exactement que possible; il faut que le travail du pliage^ surtout la couture qui le suit, soient confiés à des ouvriers attentifs qui évitent avec soin les transpositions, ainsi que tout autre accident; et, faut-il le dire? ces ouvriers sont de jeunes ouvrières dont il est souvent bien difficile de commander Tattention; enfin, après d'autres détails également essentiels, arrivent le choix et Tbabile emploi des peaux, des maroquins, des cuirs de Russie, des veaux de toute couleur; puis les dorures sur tranches et ailleurs, puis les dentelles, les ornements à froid, etc., etc. Quand nos bons relieurs donnent à ces divers points le soin particulier qu'ils exigent, les clients n'ont nullement à se plaindre de leur lenteur, la perfection de l'ouvrage qui sort de leurs mains devient une explication suffisante du temps qu'ils y ont employé.

Mais si toutes les réimpressions, en même temps qu'elles ont plus d'éclat, étaient aussi parfaites d'ailleurs que les vieilles éditions; si les reliures modernes, en même temps qu'elles sont plus élégantes que les anciennes, offraient autant de perfection à d'autres égards, quel prétexte auraient les amateurs pour justifier la préférence qu'ils donnent, en général, aux vieux livres ? Us n'oseraient jamais dire qu'ils les préfèrent uniquement parce qu'ils sont vieux, et le goût de ceux qui les recherchent se renfermerait

dans un cercle beaucoup plus rétréci. L'on peut^ au contraire^ confesser hardiment qu'on aime à la fois, et par différents motifs, les Tieux livres et les nouTelles éditions. Je remarquerai même^ ainsi que je Tai fait pour la yariété des formats^ que l'aspect d'une bibliothèque saisit beaucoup plus agréablement la vue par le mélange des vieux livres et des livres nouveaux (pourvu, toutefois, que les premiers soient d'une irréprochable conservation) que ne le ferait une réunion de livres entièrement neufs^ trop semblable à un magasin de librairie. Certes, une reliure de Derome ou de Padeloup et de plus anciens qu'eux forme eu même temps un agréable accord et un agréable contraste avec une reliure de Simier ou de Thouvenin. Je ne cite que des morts. Ces beaux vélins blancs (fussent-ils quelque peu fumés) des vieilles reliures de Hollande font merveilleusement à côté des maroquins ou des cuirs de Russie les mieux traités.Enfln, quelque austère que puisse être, en ellemême, la composition d'une bibliothèque d'amateur, il est indispensable que l'élément extérieur réunisse les différentes conditions exigées dans tout ce qui est plus ou moins destiné à frappeî les yeux; et, sans contredit, la première de toutes est une heureuse variété.

Je terminerai, Madame, par un article qui n'eût pas été le dernier de ces divers préliminaires s'il eût été plus applicable aux bibliothèques d'un ordre privé;

mais bien qu'il ne doive pas rester étranger, tant s'en faut, à celle d'un vrai bibliophile, vous reconnaîtrez bientôt quil n'appartient véritablement qu'à des réunions de livres dont il est tout à fait impossible et dont il serait, d'ailleurs, tout à fait sans objet sérieux de traiter ici.

« Comment avez-vous classé vos livres, monsieur le marquis? » demandais-je un jour à feu M. d'Herbouville, possesseur d'une magnifique bibliothèque, et Tun des hommes de France le plus en état de la bien classer. « Ma foi , mon cher enfant, me répondit-il avec son sourire légèrement narquois, les plus beaux devant , les plus laids derrière. » Vous comprenez bien. Madame, que M. d'Herbouville ne me faisait pas cette réponse beaucoup plus sérieusement que je ne vous la rapporte ici; mais c'est qu'en effet les divers classements (car il s'en faut peu que chaque bibliographe n'ait le sien), les classements par ordre de matières, tels, à peu près, qu'on les trouve dans les bons catalogues : la théologie d'abord, ensuite la jurisprudence, puis les sciences et les arts, les belles-lettres, Fhistoire et enfin les innombrables subdivisions plus arbitraires encore que les points principaux; cet ordre de classement, dis-je, ne peut être rigoureusement employé que dans les grands établissements publics, où la confusion, d'ailleurs, se mettrait trop aisément sans cela. Mais dans une bibliothèque de quelques milliers

•lie volumes, où Ton n'est pas obligé^ où il ne serait pas possible d'admettre tous les ouvrages qui se rattachent à chaque division, où Ton n'admet assez généralement que des livres plus ou moins utiles ou plus ou moins aimés, là où toute une matière peut être représentée par cent volumes de formats divers; le moyen de placer tout cela les uns à côté des autres sans qu'une disparate choquante soit le moindre des inconvénients? Et cependant je suis loin d'entendre par là qu'il faille sacrifier toute espèce de classement à une froide régularité, à des rayons d'un alignement architectural. Je pourrais cependant, si je le voulais, Madame, vous citer, touchant ce genre de régularité, une autorité bien imposante : M. de Talleyrand, m'at-on assuré, ne voulait souffrir dans sa bibliothèque particulière que des lignes immenses d'in-octavo, tous rangés en bataille comme des grenadiers prussiens. Ce n'était certes pas là un reflet de l'esprit à la fois le plus étendu et le plus varié qui ait brillé de notre temps. Mais qui' sait s'il n'y avait pas dans cette prédilection marquée quelque chose de l'impression qu'avait pu recevoir dans sa jeunesse , en faveur du naissant ou plutôt du progressant in-octavo, celui qui avait consacré une galerie spéciale à tout le dix-huitième siècle? Quoi qu'il en soit de cet amour d'un format particulier, auquel, du reste, le grand diplomate n'était pa5 homme à sacrifier la moindre parcelle de raison, je me garderai bien de recommander

ce qui ne serait pas moins contraire aux lois de la saine logique qu'à celles du bon goût. Assurément il faut un ordre de classement quelconque. Il faut rapprocher du plus au moins les matières qui ont quelque rapport ensemble, les choses qui se suivent et se complètent naturellement, ou quelquefois, par une sorte de coquetterie, celles qui se trouvent en opposition violente. L'on ne doit pas craindre alors de s'affranchir, dans une certaine mesure, de la conformité des formate. Ou plutôt, de même que j'ai parlé d'un heureux mélange des anciennes et des nouvelles reliures, je remarquerai qu'on peut opérer très-heureusement aussi le rapprochement de quelques livres d'un format différent sans être Irop contraire. Mais tous ces mélanges. Madame, ne sauraient être soumis à une règle fixe. C'est quelque chose qui ne s'enseigne pas, quelque chose qu'on pratique tout à fait d'instinct, quelque chose enfin dont je n'ose guère prononcer le nom de peur qu'on n'y trouve un genre de prétention fort étranger à celles que peut avoir la biWiographie. Cependant il faut bien que je me fasse entendre... Eh bien ! Madame, c'est de la grâce qu'on peut mettre dans l'arrangement extérieur de ses livres. Le mot est lâché, ce ne sera probablement pas le seul que j'aurai à me faire pardonner par des lecteurs quelque peu austères, comme Irès-hasardépour le moins.

Agréez, etc.

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