‹ Mémoires d'un bourgeois de Paris (volume 2)Chapitre 1 sur 41 · VI A MES LECTEURS · texte numérisé non relu

VI A MES LECTEURS

pu prendre sur moi d'entretenir au fond de mon âme une iiaine, un désir de vengeance, ni même une rancune. Je n'ai jamais, si j'excepte les outrages qui blessent Tlionneur, suivi le conseil de ce vers de Corneille traduit de Sénèque :

Qui pardonne aisenaent invite à l'ofTenser.

Quelques critiques m'ont reproché cet excès de Ijienveillance. Je prétends que la bienveillance et l'impartialité sont de notre temps. Pendant le dixhuitième siècle, lilasé, oisif, la satire était presque un besoin pour la société. Quand on n'a rien à faire, on ne trouve rien de mieux que de médire du prochain. Depuis une trentaine d'années, notre société se préoccu[)e, au contraire, d'intérêts matériels, et s'est faite laijorieuse. Elle montre plus de goût pour les faits que d'admiration pour les phrases; elle recherche la vérité.

Il y a plus : un écrivain qui ose, devant le pu- IjUc, défendre ses intérêts personnels blessés, et lui faire confidence de ses ressentiments, n'excite ni sympathie ni commisération. Les plus hautes intelligences sont d'ordinaire mal inspirées lorsqu'elles n'obéissent qu'à des instincts égoïstes. La défense d'un intérêt rmblic, la défense de l'huma-

A MES LECTEURS vu

nité, au contraire, en exaltant le cœur, élèvent aussi l'esprit.

Cette bienveillance dont on m'a fait reproclie, en termes indulgents à la vérité, était donc un parti pris à l'avance.

La seconde question que je m'adressai fut celleci ; Ai-je quelque chose à dire, à apprendre au public ? — Oui.

Les heureux hasards de ma vie m'avaient mis en situation de voir de près beaucoup de choses et beaucoup d'hommes de mon temps : choses et hommes singuliers ou remarquables. De nomljreuses relations assez intimes avec des personnages poUtiques ayant servi divers gouvernements m'assuraient de curieuses révélations et des renseignements précis sur plus d'un fait devenu historique. Des documents noml)reux, des papiers de famille de la branche aînée et de la branche cadette des Bourbons étaient, en outre, tombés entre mes mains. Je ne })ouvais songer à me faire historien ; le talent et l'autorité me manquaient. J'ai donc encadré ces matériaux si précieux pour l'histoire dans des récits familiers, rapides, mais où du moins je n'ai jamais exagéré ni amoindri la vérité.

Peut-être ces Mémoires seront-ils un jour utiles

VIII A MES LKCTKLK>

à ceux qui écriroDl IJustoire de la première moitié du dis-neuvième siècle, et seront-ils consultés pai eux. C'est le seul honneur auquel puisse prétendre et qu'ait ambitionné ma plume sans expérience et inhaljile.

Quelle que soit la destinée de mon œuvre, je deATai à ce long travail d'avoir traversé sans plainte, avec résignation, cette difficile transition entre une vie militante et une situation désarmée. Chacun naît avec des instincts, avec des besoins de repos ou d'activité. Il m'a fallu, toute ma vie, sinon me jeter dans des aventures, du moins tenter d'incessantes et de nouvelles entreprises. Toutefois, je puis dire que la cupidité n'était pas l'aiguillon qui me harcelait. Entreprises littéraires, entreprises théâtrales, campagnes pohtiques dans des temps de révolution, ne sont pas les chemins les plus sûrs pour atteindre la fortune, assez fantasque, mais qui, cependant, prend souvent les mêmes routes. Le long des chemjuis divers que j'ai suivis, on trouve plus à moissonner pour les plaisirs et les satisfactions de l'intelligence, que pour assouvir cette triste monomanie d'accumuler des richesses. Certes, ce n'est pas non plus, par le temps qui court, marcher sur les brisées d'un Pereire ou d'un RotliscliiM, que de consacrer plus d'une année de

A Mi:S LKCTEIKS \\

sa vie à écrire six volumes, pour s'exposer, peutêtre, au dédain d'un jmblic distrait, dont la sympatliique attention est d'ailleurs si légitimement réclamée par nos écrivains en crédit.

Quelques-uns s'étaient d'abord imaginé que je demanderais le succès de ces Mémoires à des indiscrétions sans mesure et à l'attrait du scandale. Ce n'eût été ni respecter le public ni me respecter moi-même. — Yoioi ne nous dites pas tout ce que vous savez, me reproche -t-on quelquefois. — Cela est vrai ; mais si ces Mémoires obtiennent quelque approbation des honnêtes gens, ce sera peut-être moins pour ce qu'on y trouve que pour ce qu'on n'y trouve pas. C'eût été bien certainement donner une fausse idée des quarante dernières années de notre temps ciue d'accorder trop de place à ces excentricités de vices et de scandales qui se reproduisent à toutes les époques, et, comme des gaz imi)urs, montent, se dégagent à fleur d'eau, sans laisser trace de leur passage. Répudiant toute ressemijlance de mœurs et de goûts avec le dix-liuitième siècle, nous ne portons plus ni talons rouges, ni mouchos ; hommes et femmes ne s'affublent plus de paniers ou de larges basques d'iial)its qui ne permettaient de s'asseoir que sur de spacieux lautcuils. Siiin>l<\ modeste dans son costume, no-

Page 1