‹ Mémoires d'un bourgeois de Paris (volume 2)Chapitre 13 sur 41 · ConiiaissariCC des cauîcs · texte numérisé non relu

ConiiaissariCC des cauîcs

Je suis surpris qu'au lit de mort des malades il ne se commette pas plus d'extorsions de tous genres; les soins empressés excitent chez l'homme affaihU des mouvements de reconnaissance disproportionnés avec les services rendus. Chez l'homme malade, le jugement et la raison perdent de lem' empire, et la résistance morale s'alTaihlit. C'est ainsi que les familles sont souvent dépossédées par les manèges persévérants des coureurs cVhéritarjes.

La muse comique a mis en scène ime esquisse de ces personnages. Colin d'Harleville a point l'habileté de madame E\Tard à suborner l'esprit affaibli du célibataire Dubriage, à réveiller, même avec modestie, les sens endormis du vieillard, à éloigner de lui toute sa famille pour s'emparer de son bien.

Les com-em-s d'héritages ne prennent pas tous, comme Tartufe, le masque de la religion ; il leur suffit d'être toujours présents, d'être aux petits soins; il leur suffit de prendre le masque d'une vive amitié et d'une sincère tendresse.

Je lis beaucoup de journaux de médecine; on écrit beaucoup et peut-être trop en médecine. Je lis les comptes rendus de l'Académie impériale de médecine, de la Société de chinu'gie de Paris, de la Société médico-pratique de Paris, de la Société médicale des hôpitaux de Paris, de la Société médicale d'émulation de Paris, des Sociétés médicales des arrondissements de Paris, et j'assiste ainsi de loin à tous les mouvements de la science.

Les fréquentes communications des médecins et des chirurgiens entre eux sont une des plus heureuses iii-

novatiniis de ce temps-ci. Elles éteignent d'abord le feu de.< rivalités : puis la pratique de Tun ajoute à la prati<]iie de l'autre, et les faits se multiplient pour Texpérience de tous. Ces diverses sociétés médicales constituent pour ainsi dire la science à Tétat de gouvernement hiérarchique et régulier.

Dans les sociétés libres de médecine et de chirurgie, les praticiens racontent des faits ^ examinent même souvent les malades avant et après les opérations chiinirgicales. avant et après des traitements heui'eux; chacun y produit son opinion, toujours basée sm^ des faits ou sur des autopsies ; la discussion et la controverse, ne choi^i^^ant que des arguments pratiques, ne sortent jamais des limites de l'observation et de l'expérience. Ces nombreuses sociétés médicales représentent pour ainsi dire diverses sections d'un conseil d'Etat scientifique.

Lorsqiae tous ces faits, examinés, discutés, contrôlés dans ce conseil d'Etat, sont assez nombreux pom' fonder en médecine toute ime doctrine, toute une législation, ces nouvelles ductrmes, ces nouvelles législations médicales se produisent au sein de l'Académie de médecine, qui discute à son tom-, rejette, amende ou vote les projets de loi. L'Académie de médecine représente le corps législatif de la science.

On pouiTait même dire que toutes les émotions, que toutes les stratégies, que tous les drames du gouvernement parlementaire se sont réfugiés à l'Académie impériale de médecine. L'art de la parole, le talent de tribmie, réluquence passionnée, y comptent de nombreux représentants. Les juurnauxde médecine donnent de la pulilicité et de réclat à ces séances solennelles, où tous

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les grands noms de la science, où tous les orateurs en crédit prennent la parole, passionnent, émeuvent et entraînent celte assemblée de savants, quelquefois aussi houleuse et aussi ardente que l'étaient nos assemblées politiques.

Sous le gouvernement de Louis-Philippe, les journaux politiques nous entretenaient d'un discours énergique de M. Odilon Barrot, d'un di.-cours d'affaires de M. Dufauic, d'un discours spirituel de M. Thiers, de la logique pressante de M. Billault, du talent plein d'élévation et de dédain de M. de Montalembert, de la haute éloquence de M. Guizot.

Les journaux de médecine aujourd'hui, dans les grands débats scientifiques et oratoires de l'Académie, apprécient et jugent l'argumentation, la logique, le talent et le succès de chacun; ils nous entretiennent du langage pittoresque, dramatique, du chirurgien Ricord, cherchant tout à la fois à faire rire et à convaincre son auditoire; de la dialectique élégante et pleine de faits précis du physiologiste Hérard ; de l'àpre et rude parole du docteur Gerdy ; de la savante, incisive et spirituelle faconde du clrirurgien Velpeau; de l'atticisme du docteur Bousquet; de la méthode d'exposition, de la parole vive, animée et convaincue de l'orthopédisle Guérin; du discours développé et consciencieux de l'orthopédiste Bouvier, enfin des décisives interrupticns du secrétah'c perpétuel de l'Académie, du docteur Dubois, d'Amiens, dont le bon sens, l'esprit et le savoir se réservent pour écrire d'un style vif, plein de relief et (le lumière, l'éloge de ses confrères que chaque année la niitrt moissonne. Il se rencontre aussi à l'Académie

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de médecine, comme dans nos assemblées politiques, des orateurs sans talent et des esprits de travers, et ce ne sont pas ceux dont la langue reste le plus oisive.

A l'Académie impériale de médecine, les oratem^s, dans les discussions, ne disent même plus : le docteur un tel, mon hr/norahle collègue ; ils disent : le jpréopincmt.

Toutefois, Molière et Lesage ne rencontreraient à notre Académie de médecine, ni le doctem^ Diafoirus, ni le docteur Sangrado ; ils conviendraient que les médecins, au dix-neuvième siècle, n'ont plus la physionomie, les mœm's, ni la présomptueuse ignorance des médecins du dix-septième siècle et du dix-huitième ; ils rendraient justice à la haute raison, à l'invincible bon sens, à cette pénétration pratique, à cet esprit philosophique qui observe, compare et résume, et smiout h cet ardent amour de l'humanité qui inspire et domine les plus vives discussions des médecins de notre temps.

Malgré les infatigables recherches de la science, malgré les découvertes incessantes de la chiinirgie et de la médecine, on meurt aussi sûrement au dix-neuvième siècle que dans les siècles précédents. Mais, dans les maladies cpii ne sont pas mortelles, la médecine et la chirurgie guérissent aujourd'hui plus vite que jamais, suppriment souvent la doideur, abrègent les traitements, les concilient dans beaucoup de cas avec les habitudes et les travaux du malade, et savent mieux prévoir et mieux prévenir de formidables accidents. La médecine trouve des médicaments nouveaiLx, d'une grande puissance, la vérairùw, par exemple, contre les rliumatismes aigus; elle s'étudie à voiler la saveur ropnris<a^ite, et à ('pargner à la délicatesse de l'estomac

DTX BOURGEOIS ])[•: PARIS 8.")

le dégoût de certains médicaments, en même temps que la chirmgie, après de grandes opérations, rend prompte la cicatrice en réunissant souvent la plaie à l'aide de serres-fines, et en usant de continuelles ablutions d'eau froide. N'est-ce pas là un ensemble glorieux de services rendus à l'homme souffrant ?

La science est aujourd'hui prodigue de ses trésors envers tout le monde : les amphithéâtres, les hôpitaux, les clini(|ues, les cours de nos plus savants professem-s, les musées scientifiques sont ouverts à tous; le niveau du savoir de tous les médecins s'est élevé de beaucoup ; la science jouit aujomxl'hui d'un précieux privilège, d'une libre publicité. .

La mort d'Orfila a été un trop grand malhem* pour ne point mentionner ici les éminents progi-ès que ses travaux ont fait faire à la toxicologie, et les dons qu'il a voulu assurer, peu de jom-s avant sa mort, à plusiem's institutions scientifiques. Depuis quelques années, Orfila songeait à fonder une honorable maison de retraite pom' les vieux médecins infirmes, et pom* tous ceux dont la vieillesse soufi'rirait de la misère.

Le 22 janvier 18o3, bien peu de jours avant sa mort, Orfila me faisait l'honneur de m'adresser la lettre suivante :

c( A monsieur Je docteur V&ron.

» P?ris, ce -lu janvier lS5ô.

» Monsieur et TiiKs-HONORK confricre,

» J'ai reçu l'aimable lettre que vous avez bien voulu mécrire, à l'occasion du don que je viens de faii"e à

KO .Ml-M(ilHKS

divers établissements publics; je ne saurais assez vous remercier des sentiments beaucoup trop flatteurs poiuiiini que vous m'exprimez à cet égard, et soyez assuré que le souvenir de cette marque d'estime et de sympathie de votre part ne s"eiracera pas de si tôt de ma mémoire. » Il est vrai, mon cher monsieur, que depuis plusieurs années^ je songe à fonder une honorable maison de retraite pour les vieux médecins infirmes, et pour tous ceux que la pauvreté n'aurait pas épargnés. Cette idée, j"espère bien la réaliser un jour au nom de l'Association des médecins du département de la Seine dont vous faites partie ; malhem-euscment notre caisse n'est pas encore en état de supporter les frais assez considérables qu'exigera un pareil établissement. Dès que l'état de nos finances nous permettra d'agir, je mettrai mon projet à exécution en ouvrant une souscription à laquelle prendront part tous nos généreux confrères. Je suis hem-eux de voir que vous nous offrez votre généreux concoin-s, et je vous rends mille grâces. Dans mon opinion, il suffirait d"une somme de quatre-vingt mille francs pom- acheter et meubler à Chaillot ou à Passy une maison convenable; or. je connais déjà un souscripteur qui fournirait dix mille francs, je pense que le restant ne se ferait pas longtemps attendre. Il est si doux de faire le bien et de rehausser la dignité d une profession comme la notre, que je n'hésite pas à affirmer que tous ceiLx de nos confrères que la fortune a f;n(iri>és s'empresseraient de nous venir en aide.

' Recevez, monsieur et cher confrère, l'assurance de toute ma gratitude et de ma haute considération.

» Signé : Obfila. »

D'L'N BOURGEOIS DK PARIS 87

I*our la dignité professionnelle et pour honorer pieusement la mémoire d'Orfila, tous les médecins ne doivent-ils pas prendre à cœur d'élever une maison de retraite, ouverte aux médecins pau^Tes et infirmes ? Un homme d'esprit, au cœur chaud, le haron Taylor, a su, par des expédients honnêtes et ingénieux, amasser presque des richesses au profit de l'Association des artistes. L ne commission, composée des médecins des hôpitaux, de professeurs de l'Ecole de médecine, de nos grands praticiens, de savants écrivains de la presse médicale et de membres de la Société de prévoyance de Paris, pomrait se mettre à la tète de cette entreprise et la mener à bonne fin pour Thoimeur et la dignité de la science.

HYGIÈNE DE L'OUVRiER, HYGIÈNE DU RICHE.

L'ouvrier n'est pas dans des conditions d'hygiène aussi fâcheuses qu'on pourrait le penser. La vie en société est un besoin pom' l'homme, et dans nos ateliers, dans nos usines, l'ouvrier est loin de vivre dans l'isolement; les travaiLx, les fatigues du corps, lorsque les forces de riiomme ne sont pas dépassées, sont une hem-euse excitation pour la vie intériem-e, et surtout pour la digestion.

J'estime toutefois que les exercices et la fatigue musculaire diminuent et annulent les forces de l'intelligence. Bullon, qui ne prenait la plume qu'après s'être vêtu d'un élégant costume, eût été mal disposé à écrire d'un style ferme, clair et pittoresque, ses belles pages d'histoire naturelle, après les fatigues et les sueurs de longues chasses. Je me demande niênie si l'honmie est

fait poui' marcher, je veiix dire pour de longues et pénibles marches. L'homme, suivant les climats, rencontre divers animaux nés pour le porter : l'éléphant, le chameau, le cheval, le mulet, l'àne. L'homme trouve, comme Ta dit Pascal, des chemins qui marchent : les rivières, les fleuves et les flots de la mer. Le pied de l'homme, formé d'os si nombreux et de toutes formes, tous unis par des articulations d'mie plus ou moins grande sm^face, recouverts d'aponévi^oses très-résistantes et d'un tissu cellulake très-serré, se déforaie pom'tant et se blesse par de trop longues marches, et les chaussm^es auxquelles il nous faut avoir recours changent même Taspect et détruisent la mobihté des diverses parties du pied sur elles-mêmes. Les pieds de chameau où d'éléphant, le sabot du cheval, du mulet ou de l'àne, sont au contraire d'une organisation à résister aux aspérités du sol, aux cailloux, aux rocs les plus accidentés.

Les soucis imaginaires, les chagrins de l'esprit, n'habitent pas la mansai'de de l'ou^Tier ; après le travail, il a^ comme dit La Fontaine, ses chansons et son somme.

Ce qui fait le plus défaut à la santé de l'ouvrier, ce sont, comme on Fa dit tant de fois, les logements salubres, et des soins répétés de propreté. C'est avec un profond sentiment d'humanité, c'est avec des ^iies hygiénicpies d'une sage prévoyance, que le gouvernement actuel se préoccupe d'mstituer des cités ouvrières et des bains à bon marché.

Plusieurs médecins sont attachés aux bm-eaux de bienfaisance des chvers arrondissements de Paris : je

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demanderais que plusieiu's médecins fussent aussi attachés aux diverses cités ouM'ières.

Dans une visite matinale, ces médecins passeraient pour ainsi dire en re\Tie tous les ouvriers vieux ou jeimes, et ces visites médicales seraient certainement fécondes en bons résultats; quelques soins, conseillés et pris à temps, préviendraient souvent de graves maladies, les arrêteraient dans lem- début, et pom-raient ainsi soustraire plus d'un omTier à la vie des hôpitaux. Te] métier peut nuire à la santé individuelle d'un sujet; tel autre métier serait moins nuisible : ce sont là autant d'avis utiles, de conseils hygiéniques que l'ouvrier reccM-ait du médecin des cités oumères. Le changement de métier est chose po'ssible; il y a beaucoup de métiers qui s'apprennent vite.

Les estomacs faibles, les digestions incomplètes, les gastralgies, sont rares dans la classe oumère. L'estomac de l'ouvrier se rit des aUments les plus grossiers, les plus rebelles à l'action de tout l'appareil digestif; il se rit même des vins les plus frelatés, les plus falsiiiés et les moins fortifiants.

Non-seulement on fait aujourd'hui produire aux vignobles plus qu'ils ne peuvent produire; non-seulement on altère, on affaiblit le vin dès la cuve, et tant que dm-e la fabrication ; mais le vin fabriqué est encore affaibli, altéré, falsifié de nouveau. La falsification et la contrefaçon des produits les plus nécessaires à tous font chaque jour d'immenses progrès; la répression de si dangereux abus doit préoccuper les économistes, les jurisconsultes, les médecins et nos hommes d'Etat.

îîî) MEMOIRES

Lhuiiime riche a plus à s'observer, et se trouve, sou? le rapport de rhygiène, dans de moins bonnes conditions que l'ouvrier. Ce n'est point un paradoxe : comparez de jeunes ouvriers à cette génération de jeunes riches cpii jouissent aujourd'hui de fortunes amassées sous r empire, sous la restauration et sous la monarchie de Juillet.

Le jeune ouvrier qui ne s"adonne point à l'ivrognerie représente la force, la souplesse élégante, la facile liberté de mouvements et d'allm-es; sa chevelure est abondante; sa tète er-t bien attachée sur ses épaules. Le développement de ses membres lui vient sm-tout du volume que prennent les muscles. Ses dents, ce premier appareil digestif, sont saines, épaisses, profondément enracinées, et sont même pom- l'ouvrier une arme dangereuse et puissante. Sa poitrine est large; ses muscles pectoraux, saillants ; les pai^ois du ventre ne sont point épaissies par du tissu cellulaire, ni distendues par des épiploons surchargés de graisse ; la colonne vertébrale jouit d'une gi'ande flexibilité, et les muscles nombreux qui fc'y insèrent sont volumineux et d'une grande puissance.

Combien de jeunes riches ressemblent peu à ces athlètes du travail 1 L'oisiveté, l'ennui qu'elle cause, des excès de tous genres, excepté ceux de l'étude, des nuits passées à table ou au jeu, les jettent dans l'amaigrissement, leur donnent une physionomie de vieillard, que complète la calvitie.

Il faut cependant reconnaître que nos institutions sauvent en général les jeunes gens nés seulement dans une certaine aisance des dangers d'une vie oisive,

D'IN nnlKGKOlS UK PAHIS «il

d'excès et de débauche. L'Ecole polytechnique, l'Ecole de Saint-Cyr, l'Ecole des mines, l'Ecole forestière, l'Ecole des arts et métiers, s'emparent d'un grand nombre de jeunes gens, dès lem' sortie du collège, pour les soumettre à une plus sévère discipline, pour exiger d'eux des études nouvelles et sérieuses, et pour leur donner par l'émulation le goût et l'habitude du travail, d'une vie occupée, et l'amour du savoir.

Malgré tous les préjugés contraires, comme le dit La Fontaine, Vargeiit est ce qui cause nos peines; il donne pour hôtes les soucis, les soupçons, les alarmes variées.

L'argent est une première cause de toutes ces délicatesses, de ces caprices, de ces exclusions, de ces douleurs, de ces dégoûts, de ces fatigues, de ces paresses des estomacs qui ne peuvent rien se refuser.

Dans les grands dîners de nos premiers restam'atem-s ou de bonnes maisons, l'estomac se trouve certainement placé dans les conditions les plus funestes. L'abondance des plats, la variété excitante des sauces, souvent la chair des rôtis amollie par la chaleur du four et non saisie et rendue succulente par le feu de la broche, les légumes aqueux, la pâtisserie flasque et qui ne crie pas sous la cuiller, les crèmes tardives et les entremets, qui ne font que sm'charger : tout cela, convenez-en, est une rude besogne de digestion imposée à l'estomac. Les grands \ins sont encore plus souvent frelatés et plus falsiliés ([ue les vins des crus médiocres, et dans ces diners si peu hygiéniques on tient à honneur de vous donner de grands vins qui, le plus souvent, ne le sont que de cachet et de nom. Le vin de Champagne fraïqté, non point nj^rès, mais pendant le repas, serait.

pour la plupart des estomacs, un pre'cieux auxiliaire de digestion, si l'industrie n'eût point inventé mille recettes poui' jeter dans le commerce et pour poser sur nos tables les vins de Champagne les plus faux.

Le grand nombre de maîtres d'hôtel, de valets de pied, quelquefois de chassems en grand uniforme, qui pressent et hâtent le service de table des gens riches, sont autant d'ennemis de l'estomac de ceux qui font parade de ce nombreux personnel. Dans les grandes maisons, et surtout aussi dans les clubs, le dîner se compose de beaucoup de plats et dure peu de temps. Tous ces gens de service ont hâte que vous sortiez de table pour s'y mettre. Ils ne vous laissent pas respirer; ils vous bourrent d'aliments, et les forces de l'estomac s'en trouvent opprimées.

11 est encore une condition hygiénique mal observée par l'homme riche : l'estomac une fois rempli d'ahments, il faut poiu^ ainsi dire dépenser son dîner, et ce n'est certainement pas mi exercice à réveiller les forces digestives que de s'asseoir à une table de ^vhist, ou dans la loge étroite d'mi théâtre. J'avoue cependant qu'une causerie vive, animée, semée de traits, d'idées justes, de pai^adoxes, de souvenirs, de projets même oubUés le lendemain, brillante de verve et d'esprit, est un des , excitants les plus naturels et les plus actifs pour se tirer hem-eusement de cette lutte de l'estomac contre ce qu'on appelle un grand dîner. Mais où trouver de ces excelleijtes causeries ?

Le comte Roy, dont l'hospitalité dans ses grandes habitations était priucière, prenait beaucoup de soins pomréunir mi grand nombre d'invités. Un de mes amis,

spirituel et gai causeui-, le remerciait de son invitation : (( Mais, re'pondit le comte Roy, c'est vous qui m'obligez en l'acceptant. » Autrefois les grands seigneurs, pour se distraire, pour égayer leur table et leur maison , pouvaient compter sur l'assiduité des abbés coquets, lettrés et gourmands; aujourd'hui chacun a ses atïaires, sa famille, qui le réclament : on est l'obligé de tous ceux de nos amis qui ne nous refusent pas leur a^'éable compagnie.

J'ai formulé, en médecine, cette maxime pratique :

« On ne peut savoir si l'on a bien diné que le lendemain matin. »

Si le lendemain vous vous éveillez la tète et l'esprit libres, la bouche fraîche, et avec la gaieté d'un appétit matinal, mettez votre carte chez votre amphitryon, ou plutôt serrez-lui ta main ; donnez de justes éloges à son vrai diner d'ami, et n'en refusez pas un second.

Louis XVIIl fit un jom- à un de ses gentilshommes de la chambre la question suivante : « M. le comte P..., aimez-vous les haricots? — Sire, répondit le comte, je ne fais pas attention à ce que je mange. — Vous avez tort; il faut faire attention à ce qu'on mange et à ce (ju'on dit. »

On se souvient malgré soi de ces dîners exceptionnels où la bonne chère, les grands vins et la spirituelle gaieté se trouvaient de compagnie.

Je me souviens d'un de ces dîners (p^ie je lis chez la dnchessc de Raguse; elle eut pour tous ses convives la \>lus engageante amabilité, et elle nous fit goûter des

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plus précieuses richesses de sa cave. Il n'y a plus de caves en France; il n'y a peut-être plus que celle de la duchesse de Raguse.

J'ai encore fait chez lord Ho^vden, aujourd'hui ministre d'Angleterre à Madrid, le plus exquis dincr en chères délicates, en vins rares et en spirituels propos. Rossini était un des con\ ive-. La salle à manger représentait une 4ente n'ayant d'autres ornements que les armes de guerre des nombreuses peuplades, civilisées ou non, que lord Howden avait visitées et au milieu desquelles il avait vécu.

Rossini, avant de quitter la France, m'invita à dîner. La compagnie ne se composait que de lui, de mademoiselle Olympe Pélissier, aujourd'hui madame Rossini, et de moi; Rossini était très-lié avec plus d'un millionnaire, et on lui faisait des présents de vins les plus rares. Ce dîner fut pour moi plein d'intérêt. Rossini, avec le }j1us charmant esprit, avec une veine inépuisable de gaieté, mais non sans viser (juelques noms propres et sans leur lancer quelques traits pleins de malice, nous expliqufdt comment et pourquni il ne voulait plus faire de musique, et renonçait à la gloire.

Très-peu de jours après la révolution de 1830, M. le ciimte de Labnrde. préfet de la Seine, donnait à l'hôtel de ^ îlle un dîner qui fut pré?idé par le général Laiayctte; on y comptait plus de cent convives; ce dîner politique fut très-curieux ; le hasard me plaça à une petite table de trois couverts; j'y eus pour voisins M. Thiers et M. Fazy, aujourd'hui un des chefs du parti radical en Suisse. J'avais eu, en 1829, avec M. Fazy, l'altercation la plus vive, mais dont la fin me devint

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trop favorable pour que je la raconte ici. Ce diner fut pour le général Lafayette l'occasion d'un discoui^s où l'on retrouva le poliitique circonspect, l'orateui- élégant et l'homme de bonne compagnie.

Je n'oublierai jamais, non pour leur recherche, mais pour l'intérêt de la conversation, pour les incertitudes de l'avenir, pour les dangers de la situation et pour tous les grands et beaux souvenirs que le prince Louis-Napoléon éveillait dans mon esprit, les dîners auxquels le prince, simple représentant de lAsserablée nationale, me fit 1 honnem' de me convier à l'hôtel du Rhin.

C'est à des dîners que se rattachent le plus de souvenirs d'esprit, de tendresse, d'amitié, d'affaires, et même le plus de souvenirs de situations singulières et d'événements politiques.

En Angleterre, l'art de Ventrainement fait encore aujourd'hui de grands progrès ; on sait qu'on soumet surtout à Venfrainement les chevaux de com-se, les coqs et les chiens de combat. Un Anglais, que j'eus longtemps comme cocher, me pria un jour de lui rendre un service. J'allais à la campagne à une distance de six k sept lieues : a Permettez-moi, me dit Tliomas, d'attacher mon chien sous la voiture (c'était un bouledogue;, il a encore une livre de poids à perdre; il se bat dans peu de jours. »

L'art de Ventrainement est aussi applicable à l'organisation humaine; on entraine l'estomac à un pamTe et mauvais régime aussi bien qu'au régime le plus riche et le plus excitant. L'ivrogne s'entraîne à boire tous les jours des quantités elTrayantes de vin, d'eau-de-vie et même d'absinthe, non sans danger poiu' sa santé et pour

sa vie. On entraîne son esprit à de longs et réguliers travaux; mais il faut reconnaître qu'on n'entraîne jamais un organe à un surcroît d'action et de fatigue sans affaiblir, et quelquefois même sans paralyser la puissance d'autres organes non moins importants à cet équilibre de nos fonctions qui constitue la santé. Ceux qui prétendent en même temps se livrer aux: travaux de lesprit, surexciter lem' estomac par de nombreux et copieux repas, et user sans relâche, sans modération de tous les privilèges delà jeunesse, brûlent vite, pour ainsi dire, le bois de la vie, s'exposent à une vieillesse prématm-ée, à une fm douloureuse, et se mettent sûrement à Tabri de la longévité.

Il y a pour Thomme un concert d'habitudes, un choix d'aliments qui exercent sur la santé, comme sm' la maladie, une grande influence curieuse à étudier.

Il faut s'observer, se connaître soi-même, et avec l'observation et l'appréciation de ses goûts et de ses forces, on devient son propre médecin.

Il existe, toutefois, pour notre nomiiture de tous les jours, des préjugés qui, pour certains esprits, parlent plus haut que les faits. Il y a, par exemple, des gens fpii regai'dent l'asperge comme le légume le plus bienfaisant : lasperge n'est point un aliment ; c'est un médicament, médicament utile ou nuisible. M. Guersant, qui fut mon maître aux Enfants-Malades, me disait que toutes les fois qu'il mangeait des asperges, il avait la nuit un accès de fièvre. Que d'erroms, rpe d'idées fausses, que d'usages pernicieux à dénoncer et à combattre dans nus liubitudes de cuisine et de table !

Nous avons eini>runté aux Anglais l'usage du poisson

bouilli, comme relevé de potage ; mais, pour manger ce poisson, notre cuisine française prépare avec prétention les sauces les plus indigestes; tantôt la crème, tantôt la farine y abondent : compositions lourdes et insipides qui, dès le début du dîner, mises en contact avec les papilles nerveuses de l'estomac, paralysent son action et éteignent l'appétit avant qu'il soit satisfait. Les sauces anglaises et surtout les vins anglais pris en abondance sont presque nécessaires pour la digestion de Tindigeste poisson bouilli .

Tantôt les légumes servent de cortège à des viandes grillées ou rôties; tantôt ils s'installent sur nos tables dans toute leur simplicité. Une bonne cuisson des légumes importe à leur facile digestion; tous les légumes ne cuisent pas complètement dans le même espace de temps. Lorsque pour une jardinière ou une salade, vous mélangez plusieurs légumes, il faut donc que chacun soit cuit à part.

Lorsque nous mangeons des truffes, nous avons la vaine prétention de digérer ce tubercule complètement rebelle à l'action de l'appareil digestif. On garnit souvent de truffes des dindes ou des poulardes avancées, dont la fâcheuse odeur se trouve masquée par le parfum de la truffe. L'hygiène voudrait que dinde ou poularde fût, si l'on veut, imprégnée de ce parfum fin et enivrant de la truffe du Périgord, mais ne fût pas servie sur table avec cette surcharge do truffes presque insipides, et dont la substance ne peut s'assimiler à notre organisation.

On a sur la fraîcheur et la bonne qudité des coquillages, crevettes, langoustes, homards, crabes, qui parent nos tables, des idées fausses et des préventions. Un attache une grande importance à acheter ces coquillages

encore \ivants ; c'est, selon moi, un funeste usage ; il faudrait faii'e cuire les coquillages presque sortant de la mer et les expédier cuits. Eu prolongeant leur existence d'une manière factice, on u"a plus que des testacés amaigris, malades, ayant tc'cu de leur propre substance, et ayant souffeii une longue agonie.

On a beaucoup écrit sm- l'art sérieux de la cuisine, sur les recherches culinaires du gommet et du gourmand. Dans presque tous ces traités ex professa, ou s'est Contenté de faire de 1" esprit sur la cuisine, j'excepte pourtant la Cuisinière bourgeoise; mais il y am-ait à entreprendi-e de nombreuses expériences, a recueillir de précises observations sur les sels, sm^ les substances diverses que chaque aliment inti'oduit dans le toiTent de notre circulation et dans toute notre économie; il y aurait à étudier les influences de ces sels et de ces substances, qui doivent nécessairement à la longue modifier utilement ou d'une manière funeste notre organisation. Une série de travaux a déjà été commencée à ce sujet; mais ce serait une belle tâche que de les compléter.

l'n résumé fait au point de ^"ue de l'hygiène pour i'humme en santé, fait au point de vue de la thérapeutique pour l'homme malade, serait un livre praii<5ue pour le pauvre comme pour le riche, pour l'enfant, pour l'adulte comme puur le vieillard, pour l'homme comme pour la femme : ce -erait mi livre à l'usage de toutes les familles.

Pendant mes études médicales, les concom's étaient de mdes épreuves pour mes condisciples et pour moi; les uns déjeunaient amplement, buvaient du vin et prenaient du café, pour surmonter lem' timidité et leurs

ai)préheiisions. J'avais adopté un système contraire : je dinais très-peu la veille, et le matin du concours je gardais la diète. Un succulent dîner avec des vins au moins naturels excite, il est vrai, l'esprit, mais cette excitation est toujours plus ou moins désordonne'e ; elle peut môme troubler l'attention, entraver la réflexion et paralyser la mémoire. La diète, au contraire, lorsque l'esprit est vivement préoccupé, excite toutes les facultés de l'intelligence et accroît lem' puissance. On improvise mieux, on a plus à soi toute sa mémoire l'estomac vide que" l'estomac plein.

Lorsque vous êtes en proie à de vives contrariétés ou à des chagrins, votre estomac lui-même semble vous imposer le devoir de peu manger. Les contrariétés vives et les chagrins sont d'invincibles obstacles à de bonnes digestions. Les digestions pénibles ont aussi pour effet d'augmenter la tristesse, les troubles de l'esprit, et de retarder cette réaction morale, ces efforts de résignation, qui sont pour Ihommc, à tous les âges, une nécessité et un devoir.

Pendant les cent-jours, Dubois vit plusiem^s fois Temperem-, et il tirait de l'état de santé de Napoléon de fâcheux augures : « Avec un mauvais estomac, disait-il (l'empereur en souffrait déjà), on n'a plus de ces soudainetés de vue, de ces courages de parti pris, de ces résistances invincibles, de ces sages et opportunes audaces qui vous font triompher de la résistance ennemie des choses et des hommes. Alexandre, César et Napoléon avaient un estomac à toute épreuve, dans tout l'éclat de leui' gloire.

Epicure prétend que toutes les peines et les plaisirs

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de re>prit sont une suite des peines et des plaisirs du corps : les peines et les plaisirs du corps ne représentent cependant que les sensations du moment présent, tandis que ^e^prit éprouve tdut à la fois les sensations du passé et celles de lavenir : les sensations du passé par le souvenir, les sensations de l'avenir par la prévoyance.

Nous avons empi'unté aux mœurs de Tempire l'habitude de fumer. Un de mes anciens professeurs, le père Boyer, fumait une pipe tous les soirs après diner; mais l'usage du cigare et même de la pipe est aujomd'hui une habitude de tout le monde. L'enfant fume, on fume uu Collège malgré toutes les défenses ; un élève de quatrième me racontait qu'à défaut de tabac, ses camarades raclaient la semelle de leurs souliers, enveloppaient ces raeiiires dans du papier fin, et se trouvaient très heureux de fumer de pareilles cigarettes. Les vieillards et beaucoup de femmes fument. On fume en travaillant, en écrivant, en buvant, en mangeant, en jouant et suitout en causant; on fume chez soi, on fume dans certniris lieux publics, on fume à pied, à cheval, on fume le nialin. on fume le soir, à toute heure de la journée, même la nuit. On sert souvent des cigares à table au milieu des plats de dessert. Je suis entouré de fumeurs qui ne brûlent pas moins de douze, quinze ou vingt cigares par jour. On n"a pas encore complètement emprunté les mœiu's du soldat, on ne clùqve pas encore.

Le cigare et la pipe ont sur notre tconomie une action qu"on ne peut contester. L'habitude du cigare en crée le besoin : il en est du cigare comme de l'opium, comme du vin, comme de l'eau-de-vie, comme de l'absinthe pris en grande quantité. Celui qui mange de To-

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pium ne peut plus s'en passer, de même que rivi-ogne )ie peut se guérir de ses excès de vin, d\ibsintlie et d'eaude-vie. Je conclus de ce fait que le cigare exerce une action vive et profonde sur tout l'appareil digestif, et, plus encore, sur tout le système nerveux. Cette action puissante ne peut être que délétère. Les digestions ne peuvent plus s'accomplir qu'à l'aide de cet excitant ; l'usage immodéré du tabac produit certainement sur le système nerveux des organes des sens, sur le système nerveux des fonctions organiques, une excitation suivie bientôt d'affaiblissement et d'adynamie.

11 est certain que les maladies de la moelle épinière sont aujourd'hui plus fréquentes que jamais. Royer- CoUard, qui a succombé à cette maladie, et qui fumait beaucoup, n'innocentait pas le cigare du mal dont il soulïrait. Le comte d'Orsay mourut aussi d'une maladie de la moelle épinière. Cette mort causa sur im grand personnage de ses amis luie vive impi-ession. Le docteur Bretonneau de Tours) fut appelé. Ce grand personnage se plaignit de fatigues dans les membres, d'énervation. Le docteur Bretonneau répondit : a Vous devez fumer douze ou quinze cigares par joiu-, fumez moins, abstenez-vous, si vous le pouvez encore, de la pernicieuse habitude du cigare, et vous ferez cesser tout cet ensemble de symptômes de faiblesse et d'énervation. »

L'habitude du cigare, si universellement répandue en France, et contractée parmi nous dès l'enfance, modifiera assurément, dans l'espace d'un certain nombre d'années, la race, le caractère et l'esprit français. C'est d'ailleurs un trait qui l'évèle les penchants des temps nouveaux que cette passion insensée dont nous nous

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sommes pris poui' le cigaiT : le désir de jouissances nouvelles nous pousse aujourd'hui, hommes et femmes, à tous les ridicules et à tous les excès.

Mes prônes de vieux médecin ne guériront, ne conyertiront sans doute personne, mais j'émettrai le vœu que Son Excellence le ministie du commerce, qui interroge si souvent l'Académie de médecine, la consultât officiellement sur les nombreuses questions d'alimentaticiR et d'hygiène publique.

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