‹ Mémoires d'un bourgeois de Paris (volume 2)Chapitre 12 sur 41 · DE LA MÉDECINE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

DE LA MÉDECINE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

Après avoir reproduit quelques traits des me'decins, des chii-urgiens dont le nom vivra, j'ai encore à consigner ici quelques observations sui- les maladies et sur les malades, sur la médecine et sur les médecins.

L'orgueil de l'homme se refuse obstinément à penser qu'il porte en lui le germe de maladies, et que si bien organisé pour vivre, il soit aussi bien organisé pour mourir.

(( L'enfant souffre de même qu'il meml, dit Joseph de Maistre; il appartient à une race qui doit souffrir parce tju'elle a été dégradée dans son principe, et qu'en \ ertu de la triste loi qui en a découlé, tout homme, parce qu'il est homme, est sujet à tous les maux qui peuvent affliger Fhomme. Tout nous ramène donc à cette grande vérité, que tout mal, ou, pour parler plus clairement, toute douleur est un supplice imposé pour quelque crime actuel ou originel i. »

J'ai dans ma vie interrogé beaucoup de malades; quand il s'agit de maladies externes, ils vous disent tous : « J'ai fait une chute, j'ai reçu un coup, j'ai subi des faligues, un vêtement m'a gêné, et voilà la cause de mon mal. » S'agit-il de maladies internes, ils vous disent : a J'ai eu chaud, j'ai eu froid; j'ai trop mangé; tel aliment m'a causé ime irritation. » Ponr chacjue maladie, le malade a son roman.

Je pense toutefois que le malade, consultant son médecin, a le droit de lui parler longuement de soi; le mé-

1. Œuvres posthumes de Joseph de 3/ai«<)f^ Ur vol., 3e eulretieii.

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deciii doit patiemment écouter toutes ^es digressions plus ou moins raisonnables et tontes ses théories plus ou moins fantastiques. Au milieu de tout ce verbiage, la sagacité médicale peut surprendre un mot. un fait qui jette quelques lumières et renseigne utilement.

Certes, on ne peut nier Tinfluence p)ermanente ou fugitive des causes extérieures sur la janté de l'homme, et il faut même en tenir grand compte; mais peut-être, dans beaucoup de cas, ne faisons-nous pas une assez large place à l'influence des causes morales. L'hydrocéphale aigu, qui, chez les jeunes filles de quinze à dixhuit ans, produit une telle douleur de tète, et leur arrache un cri .-i déchirant, qu'on a nommé ce cri de douleur cri hydrencéphalique, a le plus souvent pour cause des chagi'ins concentrés, une passion secrète. J'ai vu, même dans les hôpitaux, une jeune vierge, au corps beau cumme le jour, foudi-oyée par cette maladie trop souvent méconnue à son invasion.

J'ai observé plus d'un joueur qui jouissait d'une parfaite santé tous les jours de gain, et qui tous les jours de perte souffrait du fer chaud, était pris de nausées, de vomissements, de douleurs de tète, de soif et de malaise général.

Je ne parle pas ici de ces profundes émotions qui surexcitent roigueil de l'hnmme ou le mènent parla tristesse au désespoir. Trop de bonheur ou trop de misères conduisent l'esprit humain à la folie.

Des sentiments, des affections même de famille trop concentrés, causent souvent des surexcitations de sensibihté et d'esprit à produire les plus tristes désordres. J'ai été récemniL'nt cnusulté comme ami par une mère dont

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le fils est à Alger. J'ai constaté un élat de santé déplorable, de ramaigrissement, de la pâleur, ur. pouls faible, de Tinsomnie, des défaillances, l'estomac supportant à peine quelques cuillerées de bouillon. On avait eu déjà recours à plus d'un traitement actif; je dis à la malade : « Il vous faut voyager, et passer quelques mois sous un climat chaud; portez pom- Alger. » Ce conseil, donné devant toute une famille inquiète, ne fut repoussé par persoime, et quant à la malade, elle songe immédiatement aux préparatifs du départ; dans sa préoccupation, elle oublie toutes ses douleurs; un vif appétit Tentraîne à manger; sa physionomie respire la gaieté, s'anime et se colore. Elle part : t(jutes les fatigues du voyage ne sont qu'un jeu; elle embrasse son fils, et ce tendre cœur de mère rassuré et plein d'ivresse suffit à donner congé à toutes ces maladies nerveuses rebelles à la science du médecin.

La nostalgie, ce mal du pays dont on peut mourir, suscite les symptômes les plus graves, et tous ces symptômes cessent par enchantement dès qu'on a repris le chemin de la ville ou du village qu'on regrette.

Il est une maladie morale qui n'est pas Vhijpocondi'ic, qui n'est pas la manie du suicide, qui n'e^t i)as cette tristesse prétentieuse, et un instant à la mode, des Werther et des licné; la maladie morale dont je veux parler, c'est Veiinui.

Ueiiniii peut jeter radynamie, l'abattement, le désordie dans la vie des individus, dans toute une armée, dans toute une nation. L'ennui peut conduire l'individu jusqu'à une mortelle consomption, entraîner une armée à l'énervalion ou à la révolL% et peut-être même pous-

ser une société tout entière à. sa décadence ou aux saturnales d'Une révolution.

Dans les lettres, les plus gi*ands génies sont ceux qui nous font rire, mais de ce rire honnête, à pleine poitrine, qui n'offense personne, et qui gagne tout le monde. C'est à ce titre que Molière est le plus grand génie de l'humanité.

Bien des gens préfèrent la souffrance à l'ennui. La doulem% c'est le désir, c'est l'espérance de la santé.

La gaieté inspirée pai' quelques distractions et par quelques plaisirs après le travail, par des événements ou par des spectacles inattendus qui éveillent et satisfont doucement notre curiosité, la gaieté est un besoin moral pom^ chacun, pom' le soldat en campagne ou jouissant du repos dans les camps, aussi bien que pour les nations même riches et prospères. 11 est gai, celui qui sait faire un industrieux emploi du temps, réparer la fatigue par une douce émotion, et user tom' à tour de toutes ses facultés, de la viguem- de son bras, des mouvements de son cœur et des ressom^ces de son esprit.

L'ennui c'est, au contraire, l'affaissement pai4e repos de toutes nos facultés, c'est un demi-sommeil avec malaise de l'esprit et de l'âme, c'est à force de monotonie l'éloignement et le dégoût de toute habitude réguhère. Ce n'est point la tristesse, ce n'est point le chagTin, c'est l'ennui.

L'ennui prolongé est abnitissant et mortel; l'ennui causé pendant quelques heures, par de stupides convives, peut même surprendj'e et troubler la digestion. Seuls, les sots ne s'ennuient pas entre eux.

La gaieté, au contraire, rpii nait d'un échange heu-

reux^ d'un choc sympathique d'idoes, de vues, de souvenirs, excite le cerveau, puis, par le cerveau, Testomac, et il n'est pas de cuisine pitoyahle, de vin frelaté, qui résistent aux convulsions bienfaisantes du fou rire. Toute ma vie, j'ai choisi pour amis des gens gais à force d'esprit ou spirituels à force de gaieté ; aussi, nous advintil plus d'un e fois, après un fin et gai dîner fait à six heures du soir, de mourir de faim à minuit. Tout médecin doit se préoccuper de la gaieté d'esprit du client qui le consulte, tout général d'aimée de la gaieté d'esprit, des régiments qu'il commande, tout chef d'Etat de la gaieté d'esprit des peuples qu'il est appelé à gouverner. La gaieté, c'est un paroxysme naturel de l'état de santé, c'est le cœur heureux de battre, c'est l'esprit heureux de penser, c'est tout notre système nerveux extériem' ou caché dans les profondeurs de notre organisation, en mouvement, en bien-être et en fête. L'animal n'est gai que par des appétits charnels ; l'homme seul est gai par le cœur et par l'esprit.

.J'insiste ici sur le devoir du médecin d'écouter tout ce que lui racontent les gens du monde qui le consultent, et voici pourquoi.

On ne devient médecin qu'en vivant un grand nombre d'années dans les hôpitaux. Mais chez les clients des hôpitaux, les maladies sont le plus souvent nettement dessinées, très-accentuées et même déjà parvenues à leurs derniers périodes, lorsqu'on voit le malade poinla première fois ; on n'obtient pas un lit d'hôpital pour dc^ vapeui's.

Chez les gens du monde, au contraire, pleins de soins

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pour leur piT-nmie. de ménaL^ement- pniir leur santé, les maladies débutent souvent avec hypocrisie, sourdement, suivent une mai'che Icnîc et perfide. 11 faut donc explorer, écouter, questionner, et :/eiTurcer de tout savoir pour tout apprécier.

J'insiste encore ici sur cet autre point. Dans la clientèle des hôpitaux, composée d'ouvriers, d'hommes voués aux travaux du corps et à la fatigue, les influences morales ont Lien moins d'action comme causes de maladies ; chez les gens du monde, au contraire, dont l'esprit est cultivé, préoccupé d'affaires et si accessible à toutes les émotions, chez les gens riches sm-tout, chez qui les ennuis de l'oisiveté, les soucis de la richesse et les tristesses de la satiété entrent par les portes et par les fenêtres, l'étude des influences morales doit tenir une large place dans le diagnostic, dans l'étiologie ^ et dans le traitement des maladies.

Si l'état de notre e.-prit et de notre cœur peut influer sur toutes nos fonctions et jeter le trouble dans notre santé, les maladies à leur tour, les souffrances, l'affaiblissement qu'elles causent, les soins, les privations, la nouvelle façon de vivre qu'elles réclament, ont aussi une certaine action non moins vive sur notre âme et sur notre intL4hgence. Je sais un homme de beaucoup d'esprit, adonné au paradoxe, à la raillerie, aux vives sorties contre chacun, qui, à la moindre indisposition, offre un symptôme moral constant, Vafectuosité. Je ne manque jamais de lui dire avec assurance : « Vous êtes souffrant ; je vous trouN e affectueux. »

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