‹ Mémoires d'un bourgeois de Paris (volume 2)Chapitre 27 sur 41 · DÉCLARATION · texte numérisé non relu

DÉCLARATION

Les armées des puissances alliées ont occupé la capitale de la France; les souverains alliés accueillent le vœu de la nation française.

Ils déclarent :

Que si les conditions de la paix devaient renfermer de plus fortes garanties lorsqu'il s'agissait d'enchaîner l'ambition de Bonaparte, elles doivent être plus favorables, lorsque, par un retour vers un gouvernement sage, la France elle-même offrira l'assurance de ce repos.

Les souverains alliés proclament en conséquence :

Qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon Bonaparte; ni avec aucun membre de sa famille ;

Qu'ils respectent rintL'i:rité de l'ancienne France telle qu'elle a existé sous ses rois légitimes; ils peuvent même faire plus, parce qu'ils professent toujours le principe que, pour le bonheur de l'Europe, il faut que la France soit grande et forte ;

Qu'ils reconnaîtront et garantiront la constitution que la nalion française se donnera. Ils invitent par conséquent le sénat a désigner un gouvernement provisoire qui puisse pourvoir aux besoins de ladministration, et préparer la constitution qui conviendra au peuple français.

Les intentions que je viens d'exprimer me «ont communes avec toutes les puissances alliées.

Signé : Alexandre.

Cette déclaration fut rédigée le 31 mars, à l'hôtel Talleyrand, en présence de M. de Xesselrode, du duc

Dalberg, du pi-ince deBénévent, son secrétaire Roilx de

Laborie tenant la plume.

Cette déclaration rédigée, M. de Dalberg en fit aussit(')t une copie pour Timpression, mais toutes les imprimeries étaient fermées; enfin, vers midi, Roux de Lnborie entra dans l'atelier d'imprimerie de l'éditem' Michaud, frère de Michaud 'de l'Académie française ; un grand nombre d'ouvriers composaient des proclamations du roi Louis XVllI, de la famille royale, et celle du prince de Schwartzenb erg; Roux de Laborie apprit là que toutes ces proclamations s'imprimaient par ordre des Commissaires du roi de Sémallé et de Polignac.

Entre la }yr'''rlam(i.ti"n du prince de Schwailzenberg et la dér] a ration de l'emperem- Alexandre qui se publièrent à un seul jour de distance, il y avait un grand pas de fait.

Le prince de Sch\vartzenberg parlait surtout de la conservation et de la tranquillité de Paris.

L'empereur Alexandre parlait des rois légitimes , de la constitution que la nation française se donnerait, du sénat chargé de d'si'jucr ini [ymurnement provisoire et de préparer une constituiinn.

M. Michaud porta bientôt \'''preuve de la déclaration Je rernpereur Alexandre au prince de Talleyrand; ils la relurent ensemble, et cette lecture était à peine commencée, que débouchèrent aux cris de Vive te rm! de tous les cotés de la place Louis XV, des groupes nombreux de royalistes portant des cocardes blanches et distribuant des proclamations de la famille royale et du laince de Scliwartzenberg.

Ce mouvement royaliste fit vite des progrès. A une fe-

nôtre du boulevard de la Madeleine flottaient deux drapeaux blancs ; au moment où les monarques alliés passèrent devant cette fenêtre, des dames s'écrièrent: Vive Alexandre! s'il nous rmd nos Bourbons. — Oui, mesdames, répondit à haute voix l'empereur Alexandre, vous le reverrez, vive voire roi Louis XXllIl et les jolies dames de Paris !

Un des grands événements de ces tristes jours, ce fut cette nouvelle qui se répandit bientôt :

L'empereur Alexandre loge chez le prince de Tidh'yrand.

Les conseils se tenaient dans le salon du piince; l'empereur de Russie présidait ces conseils, assis sur un canapé.

Dans la dernière maladie de M. de Talleyrand, ce canapé fut remplacé par le lit sur lequel il rendit le dernier soupir. M. de Talleyrand mourut d'un anthrax situé vers la région cervicale; il lui fallait tenir la tète droite pour ne point augmenter ses douleurs. Sa tète s'appuyait sur une mentonnière dont les extrémités étaient fixées au ciel de son lit. Le prince, dont la tète, dans ses derniers moments, était à peine soutenue par les muscles de la région postérieure du cou, mourut de cet anthrax, de vieillesse , et peut - être aussi un peu étranglé.

M. de Talleyrand avait accompagné l'empereur à Erfurth. «A Erfurth, dit M. de Menneval, secrétaire particulier de Napoléon, l'empereur employa surtout le prince de Bénévent dans ses communications confidentielles avec l'empereur Alexandre. L'empereur Alexandre, ajoute M. de Menneval, parlait encore à M. de Tal-

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leyrand de son ardent désir de visiter Paris, du bonheur qu'il aurait d'assister aux séances du conseil d"Etat présidées par Napoléon, et de s'initier sous un tel maître à la science de l'administraticju. »

Ces anciennes relations entre l'empereur Alexandi-e et le prince de Bénévent suffisent à expliquer comment l'empereur de Russie accepta l'hospitalité de l'ancien ministre de Napoléon.

Les princes de la famille royale étaient déjà en France ; le duc d'Angoulême avait fait reconnaître l'autorité royale à Bordeaux. 11 y était amvé dès le 12 mars. MM. de Martignac, Peyronnet, Preissac, Ravez, le comte

Lynch, s'étaient mis à Bordeaux à la tète du mouveiiiL'ut royaliste.

Le comte d'Artois se rendit à Nancy avec les pleins pouvoirs de son frère et avec le titre de Ueutenant général du royaume.

Une lettre fut écrite, avec l'adhésion de l'empereur Alexandre, à M. le comte d'Artois pour l'inviter à se rendre à Paris. Cette lettre fut portée à Nancy par M. de Aitrolles. A Vitry, un autre messager lui apporta la cûn^titutilJn rpii venait d'être décrétée par le sénat.

a Marchons toujours, dit le comte d'Artois à ses amis, nous veiTons ensuite. »

Tout le gouvernement provisoire, cinq maréchaux de l'empire, de nombreux détachements de la garde nationale, et une foule inrmense portant des drapeaux et des rubans, reçurent le comte d'Artois à labamère, au milieu du phi^ bruyajit enthousiasme. Les maréchaux de

ronipirc avaient seuls gardé la cocarde tricolore. Le prince portait un chapeau orné de plumes blanches et d'une cocarde blanche que lui avait envoyée comme présent l'empereur d'Autriche.

M. le comte d'Artois, lieutenant général du royaume, s'installe aux Tuileries, et le gouvernement provisoire, pour être plus près du prince, et peut-être pour le surveiller, établit ses bureaux dans les appartements de ce palais.

Lorsque, dans les conseils qui se tenaient chez M. de Talleyrand, on en fut venu au dénoûment de toutes les révolutions, à la distribution des places, des honneurs, et à des partages d'argent ; lorsque tous les membres du gouvernement provisoire eurent été nommés ; lorsque tous les amis de l'hôtel Talleyrand eurent été pom'\-us, l'abbé de Pradt s'aperçut que lui seul avait été oublié. Un lui souffla à l'oreille qu'il restait encore à nommer un grand chancelier de la Légion d'honneur ! l'abbé de Pradt, qui avait assisté à tous les conseils, et qui s'était rendu célèbre par un mauvais bon mot contre l'empereur, J//jj?Ye/'-Scaj|)i'/i, menaçait de se fâcher. On le nomma donc, quoique abbé, grand chancelier de la Légion d'honnem\

L'abbé de Pradt se rendit immédiatement à la chancellerie. 11 y trouva un ancien huissier du temps de l'empire qui lui ouvrit les portes, et qui, fidèle à ses habitudes, lui dit : « Mon général, vous n'avez ici qu'à commander. »

Ce fut le 24 avril iS14 que Louis XVÏÏI débarqua à alais ; mais, avant de (piitter l'Angleterre, il dut subir

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des conditions; il dut accepter par lettres patentes, avant de mettre le pied sur le sol français, la constitution proposée par le sénat. Tels furent à peu près les termes d'un message que le roi rerut du prince de Talleyrand. 11 était cependant Gutcndu que quelques modifications poiuraient être appoilées par le roi Louis XVIII à cette constitution, d'accord avec le sénat.

Le roi hâta son voyage vers Paris ; il arriva le 29 avril au château de Compiegne.

L'abbé de Montesquiou, Becquey, Royer-CoUard, y furent reçus par lui. Une députation du corps législatif vint le féciliter de son retoui', mais sans parler des conditions imposées, ni de la consUtution du sénat.

L'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse, Bernadutte, prince royal de Suède, se rendirent aussi à Compiegne, auprès du roi de France. Seul^ l'empereur de Russie, à qui l'empereur d'Autriche et le roi de Prasse avaient remis tous leurs pouvoirs, entretint de nouveau Louis XVIII de la constitution, des volontés du sénat ; il lui fit entendre fju'il devait accepter le titre de roi dts Français, qu'il fallait renoncer au droit divin et effacer de ses actes officiels ces mots : par la grâce de Dieu.

L'exilé d'Hartwel fit alors au czar, le souverain le plus absolu de l'Em'ope, cette réponse pleine de dignité :

« Le droit divin est ime consérjuence du dogme religieux, de la loi du pays, et cette loi ne peut qu'ajouter à la soumission, au respect des peuples, et par conséquent à leur repos, à leur bonheur; c'est par elle que, de[.uis huit siècles, le droit héréditaire de la monarchie

est dans ma famille. Sans elle, je ne suis qu'un vieillard infirme, longtemps proscrit, réduit à mendier un asile; mais par elle, ce proscrit est roi de France !... Je ne flétrirai pas par une lâcheté le nom que je porte et le peu de jours que j'ai à vivre!... Je sais ce que je dois à Votre Majesté pour la délivrance de mon peuple; mais si un aussi grand service devait mettre à votre discrétion l'honneur de ma couronne, j'en appellerais à la France ou je retournerais en exil. »

L'empereur Alexandre n'opposa à ces belles paroles de Louis XVllI qu'un silence respectueux.

Cette journée se termina par un banquet. Le roi de France en fit les honneurs à tous les souverains étrangers. Le prince de Schwartzenberg, Blûcher et d'autres généraux de la coalition y furent admis; les cinq maréchaux qui étaient allés au-devant du heutenant général du royaume y eurent aussi leur place. Ce jour-là, ils portaient la cocarde blanche.

Le lendemain, Louis XVlll se rendit à Saint-Ouen ; une députation du sénat lui fut enfin annoncée.

Le président du sénat ne parla guère que de la constitution.

« Vous savez mieux que nous que de telles institutions, si bien éprouvées chez un peuple voisin, donnent des appuis et non des barrières aux monarques amis des lois et pères des peuples. Oui, sire, la nation et le sénat, pleins de confiance dans les hautes lumières et les sentiments magnanimes de Votre Majesté, désirent avec elle que la France soit libre, pour que le roi soit puisssant...»

Louis XVIII se contenta de répondre qu'il était sensi-

« ble au-x: expressions qui lui annonçaient les sentiments du

sénat.

L'entrée à Paris fut irrévocablement Ti^éa au 3 mai. Dans la déclaration de Saint-Ouen. le roi Louis XVIII convoque, puur le 1" juin^ le sénat et le corps législatif, pour remettre sous leurs yeux un travail fait par une commission choisie dans te sein de ces deux corps, et ayant pour hase tes garanties demandées par te sénat.

Le 3 mai ISl i. Louis WIII et toute la famille royale firent enfin leur entrée dans Paris par un temps magnifique: la duchesse d'Angoulème était à la gauche du mi, et les deux derniers princes de la maison de Condé sur le devant de la voiture. Le comte d'Artois et le duc de Berry étaient à cheval de chaque côté de la calèche. Le cortège royal se rendit à la cathédrale pour offrir à Dieu des actions de grâces.

Depuis la capitidation du 30 mars et depuis l'entrée du cante d'Artois, c'était le bom-geois de Paris, c'était la L;arde nationale seule qui avait fait le service militaire Je la capitale. Le 3 mai, de nombreuses légions de la garde nationale escortaient la famille royale. Quelques compagnies de la garde impériale, récemment arrivées de Fontainebleau, et auxquelles Napoléon avait fait de si touchants adieux, furent adjointes à la gai'de nationale : mais ces vieux soldats ne prirent aucune part à la joie publique, et semblaient étrangers à tout ce qui se passait aut-au- d'eux '.

1. Nous crn[ii unions ces détails à une notice trés-coriensc de Cbarlos- Mauiice de Tallcyrand, par M. L. G. Michaud, auteur principal, éditeur et piopiit'taiie de la Biographie univenclle.

Monté sur une borne, près la porte Saint-Martin, j'ai vu l'entre'e du corte'ge royal, et je crois avoir remartiui^i que ces compagnies de la garde impériale ne portaient même aucune cocarde.

Pendant plusieurs jours, Paris fut en délire; sous les fenêtres du château des Tuileries s'improvisaient tous les soirs des chants et des danses. Les parterres de fleurs, alors situés sous les fenêtres du château, étaient envahis; les grilles étaient renversées. Dans tous les théâtres on demandait à Torchestre les airs de Vice Henri IV et de Charmante Gabrielk. Chaque révolution, depuis le commencement du siècle, s'accomplit, pour ainsi dire, sur un air plus ou moins ancien et plus ou moins connu, que le gouvernement plus ou moins nouveau remet à la mode.

Le roi et les princes se montraient partout, et partout ils étaient bien accueillis. Toute la famille royale voulut assister en cérémonie à une représentation de chacun de nos grands théâtres.

La première représentation royale, donnée à la Comédie-Française, fut la plus remarquable et la plus curieuse; elle n'eut lieu qiie le l() novembre 1814. J'ai assisté à cette représentation.

Bien avant l'ouverture des bureaux, la rue Richelieu et tous les abords du théâtre étaient encombrés par ime foule immense; l'aftluence fut telle à l'entrée du péristyle, que le service du contrôle se trouva un moment en désarroi, et qu'un certain nombre de personnes parvinrent à pénétrer dans la salle sans billets. Les places de parterre se vendaient jusqu'à cent vingt francs.

Le comte Orloff et le duc de La Vauguyon, n'ayant pu

trouver de places cà acheter, cherchèrent à s'introduire par la porte des acteurs, située alors au fond d'un long et obscur couloir; repoussés par le concierge, ils veulent le séduire en lui offrant tous deux simultanément une pleine poignée de pièces d'or; mais il y avait là des témoins : le portier maintint sa consigne et resta inexorable.

Une partie de la première galerie de face avait été convertie en loges découvertes pour la famille royale.

A sept heures précises, le duc de Duras, premier gentilhomme de service, se présente seul dans la loge royale, et annonce : le roi !

L'entrée du roi et de la famille royale excita dans toute la salle la plus vive émotion ; pendant un quart d'heure, ce n'étaient rjue des larmes et des cris frénétiques : Vive le roi! Vive la famille royale! Vive la duchesse d'AïKjoulémt! Les regards et l'intérêt s'attachaient surtout à cette princesse, dont la vue rappelait les souvenirs encore si récents du Temple.

Britannicus et les Héritiers, comédie de Duval : telle était la composition du spectacle.

La représentation de Britannicus fut souvent interrompue par des acclamations cpi, sous le moindre prétexte, partaient de tous les points de la salle: dans les entr' actes, les hommes agitaient leur chapeau, les femmes leur mouchoir.

11 faut renoncer à décrire l'enthousiasme qui éclata à la troisième scène du quatrième acte, au moment oii Burrhus cherche à détourner Néron du meurtre de Britannicus :

Quel plaisir de penser et de dire en soi-même :

Partout, en ce moment, on me bénit, on m'aime;

On ne voit point le peuple à mon nom s'alarmer;

Le ciel, dans tous leurs pleurs, ne m'entend point nommer;

Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage :

Je vois voler partout les cœurs à mon passage!

A son arrivée au théâtre, le roi avait été reçu par les deux sociétaires semainiers ; selon l'ancienne étiquette, ceux-ci, un flambeau à la main, précédaient Sa Majesté, et la conduisirent jusqu'à l'entrée de la loge royale.

Le même cérémonial fut suivi au départ; mais l'un des deux semainiers avait obligeamment cédé sa place à Talma. Le roi remarqua cette substitution, et s'adressant a^ec beaucoup de bienveillance au grand tragédien : « Monsiem' Talma, lui dit-il, j'ai été très-content de vous ; et mon opinion n'est pas trop à dédaigner : j'ai beaucoup va Lekain. »

Tous les gouvernements nouveaux ont leur lune de miel, et ont à remplir les mêmes devoirs et à supporter les mômes charges.

Pendant plusieurs mois, l'enthousiasme ne se refroidissait pas ; le roi et la famille royale durent se montrer souvent aux grands balcons des Tuileries.

Des secom'S durent aussi être distribués par le ministère de la maison du roi aux victimes de la révolution, et aux familles dépouillées et aux émigrés pamTes. Une vieille ci-devant (c'est le titre que le bourgeois de Paris donnait à l'ancienne noblesse), croyant que tout devait être remis en place comme sous l'ancien régime, écrivit à M. le comte de Pradel, directeur général de la maison du roi sous le comte de Blacas : « Monsieur le

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