PREMIER MOUVEMENT LITTÉRAIRE DE LA RESTAURATION. MŒURS NOUVELLES
rulton. — Joseph de Maislre. — De Ronald. — Chateaubriand. — Laharpc. — 1814. — Vn dmer litléraire en 1815 avec MM. AbelHugo, Eugène Hugo et Victor Hugo. — Le Conservateur littéraire. — La Société des Bonnes-Lettres. — M. Lacretelle jeune. — M. Michaud. — La Quotidienne. — M. Audihcit. — J. 15. Soulié. — M. de Marcelhis. — M. Malitourne. — Concours académiques. — MM. Saint-Marc Girardin, Maguin, Patin, de Sacy, Mérimée, Loëve-Weimar Cuvillier Fleury, Sainte-Beuve, Jules Janin , Delatouche, Rabbe, Léon Gozlan, J. Sandeau, Alphonse Karr. — Lamartine. — Les femmes fièles. — Un nouveau régime. — Les salons littéraires. — Madame Ancelot; sou portrait par Malitourne. — Un tableau de madame Ancelot. — Parceval de Grandmaison, Soumet, Guiraud , le comte Alfred de Vigny. — Pichat , de La Ville , Campenon , Lemontey. — Madame Sophie Gay. — M. Victor Hugo, dictateur littéraire. — La Muse franraixe. — Les mœurs nouvelles de la restauration.
Les idées philosophiques ont sou\ciit la même destinée que certaines découvertes industrielles ; on sait ce qui advint à Fulton pour sa découverte de l'emploi de la vapeur.
Dans les dernières années du dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième, trois hommes éminents, Joseph de Maistre, de Donald et Chateaubriand, développèrent dans des livres, où le talent du style le dispute à l'élévation des idées, une philosophie toute nouvelle. Cette philosophie religieuse, littéraire et politique, qui ne se révéla point sans exciter la curiu-
site et la controverse; sommeilla cependant tant que dura l'empire ; il fallut que la guen-e européenne cessât, que la restauration vint, l'olivier à la main, nous faire acheter la paix par de rudes épreuves et par de douloureux sacrifices, pour (pie cette philosophie nouvelle se populariscàt, pour qu'elle inspirât les poètes, les législatem-s, les historiens, pom- cpi'elle pénétrât jusque dans nos mœurs.
Dès 1796, Joseph de Maistre pubUa des Considérations sur la France.
De Bonald livra à la publicité plusieurs Traités de 1793 à 1802, et la. Législation primitive.
Chateaubriand fit paraître aussi, dès 1802, le Génie du. christianisme.
Le livre du comte Joseph de Maistre fut écrit pour tout rapporter à Dieu, pour battre en brèche, à force d'idées pleines d'audace et de nouveauté, l'Encyclopédie, toute la philosophie du dix-huitième siècle, et pour accabler du plus haut mépris la révolution et les révolutionnaires.
Dans un ouvi^age que j'ai déjà cité, M. Nettement déhnit d'un mot la Législation primitive de M. de Bonald : C'était, dit M. Nettement, une tentative de restauration universelle.
De Bonald reconstiuisait dans son livre toute la société avec le seul levier de la logique : « La révolution, disait-il, qui a commencé par la déclai'ation des droits de l'homme, ne finira que par la déclaration des droits de Dieu. »
Le Génie du christianisme fut une réponse pleine de poésie et de sentiment à toutes les impiétés du dix-huitième siècle; le Génie du christianisme avait eu pour préface toutes les scènes ensanglantées de la Terreur. Le poëte religieux et l'écrivain novateur semblaient s'être entendus poui^ le succès du livre. Fontanes protégea de son amitié, Laharpe de son âpre critique contre les philosophes, les premiers fragments du Gé?iie du christianisme qui fm-ent publiés dans le Mercure. Laharpe dut dire à M. de Chateaubriand : Laissez-moi faire! je les ferai crier ; je serre dur.
Les philosophes livrèrent en effet une bataille rangée au livre et à l'écrivain, et après beaucoup de bruit et beaucoup de phrases, malgré les Philippiques de M. Joseph de Maistre et de M. de Bonald, malgré toute cette poésie humaine du Génie da christianisme, la littérature de l'empire n'en continua pas moins à rester l'écho alï'aibli des témérités sociales de Rousseau et des spirituelles impiétés de Voltaire.
Toutes ces idées nouvelles en rehgion et en pohtiquc ne sortirent pas du cercle étroit des philosophes, des lettrés et des libres penseurs; elles furent plutôt combattues qu'oubliées ; mais elles ne firent explosion qu'en 1 8 1 4, lorsque des guerres inouïes dans l'histoire, suivies d'une épouvantable catastrophe, eurent ému cette société impie, bravant le ciel comme don Juan, et lorsque les Bourbons, reprenant la couronne de leurs ancêtres, eurent par des faits donné crédit à ces théories prophétiques d'une restauration universelle.
Toute l'Europe avait mis bas les armes : aussitôt une
lièvre religieuse et littéraire s'empara des esprits et de< cœiu's.
Ce ne lurent alors que cénacles et arjcipes.
Je retrouve dans mes souvenirs les plus lointains, vers isio ou 1816, un premier diner littéraire auquel j'assistai, chez Edon^ restaurateur, me de rAncienne- Comédie, faubourg Saint-Germain. M. Amédée de Bast, auteiu de plusieurs romans très-lus, M. A. Malitom-ne, dont nous aiuons bientôt à parler plus longuement, M. Ader, (|ue je retiouvai rédacteur au Constitutionnel en 1838, et qui ce jour-là me proposa d'écrire avec lui une comédie (cette comédie commençait par le monologue d"un personnage caché dans une malle); les trois tils Hugo : MM. Victor Hugo, Eugène Hugo, Abel Hugo; tels étaient les convives. M. Ader et moi, nous chantâmes chacun une chanson, taillée sur le patron de toutes les chansons du temps. M. Malitourne lut de la prose, et M. Mctor Hugo, alors dans sa première jeunesse, nous récita la traduction en vers d"un des chants de l'Enéide.
M. A])el Hugo, aimable homme, spirituel et obligeant, entraîné par le courant, fonda bientôt le Conservateur Il tic taire, oi^i M. A. Malitourne écrivit ses premières phrases, MM. Victor et Eugène Hugo leurs premiei*s ver.-. Je fus chargé d'y rendre compte de quelques séances publiques de l'Académie des beaux-arts et de l'Académie française.
Sous Tiniluence de la réaction religieuse et politique, commencée avec le siècle par Joseph de Maistre, de Donald et Chateaubriand, se fonda, dans les premières années de la re:>taiiratinn, la Société des Bonnes-Lettres.
Chateaubriand en fut même président honoraire. La direction de cette société littéraire et scientifique fut confiée au baron Trouvé, ancien préfet de l'Aude sous l'empire, et qui, en 1814, s'était pris de passion pour la famille des Bourbons. Cette Société des Bonnes-Lettres, d'abord logée à l'étroit dans un premier de la me de (jrammont, puis bientôt installée rue de Choiseul dans les vastes appartements occupés aujourd'hui parles magasins de la maison Delisle, était le rendez-vous de tous ceux qui, selon le langage du iemi)S, pensaient bien et défendaient le trône et Vautel.
Trois fois par semaine, on y faisait des cours et des lectures. M. McoUet, de l'Observatoire, plus tard réfugié en Amérique, faisait un cours d'astronomie; M. Pariset, un com's de psychologie. M. Auger, de 1" Académie française, lisait des notices littéraires; M. Malitourne, des esquisses de mœm-s : M. Mennechet, des contes en vers; MM. Soumet et Alexandre Guiraud, de petits poèmes et des élégies; M. Duviquet, alors rédacteur du feuilleton du JournaJ des Béhats, des morceaux de critique littéraire; M. Patin, aujom'd'hui de l'Académie française, des études sur le théâtre grec.
M. Lacretelle le jeune, né le 27 août 1763, âgé conséquemment aujourd'hui de plus de quatre-vingt-dix ans, et qui écrivait récemment un des plus joUs vers de ce temps-ci dans une épître à la jeunesse :
Donnez-moi vos vingt ans, si vous n'en faites rien i, M. Lacretelle le jeune montait souvent à la tribune; il
1 . M. Ancelot fit à ce vers cette larailière répouse : Mais quand vous les aviez, vous en serviez-vous bien?
y improvisait. Lorsqu'un professeui- était empêche Je son cours, on s'a^lressait à M. Lacretelle, efe on le priait d'improviser quelque chose ; les idées, l'expression heureuse, le mot juste, lui venaient, et alors on ne lui ménageait pas les applaudissements.
J'adressai, par M. le baron Trouvé, à la commission littéraire et scientilique de la Société des Bonnes-Lettres, un projet de cours de physiologie, limité à des études sur les fonctions des organes des sens. Je fus admis comme professeur, et je continuai ce cours pendant deux années.
Chaque leçon, chaque lecture étaient payées cent francs. Cette société comptait un grand nombre d'abonnés.
L"audituire était composé de plusieurs femmes élégantes et de gens du monde.
Madame Roger, madame Auger, madame Michaud, toute.- trois rumines d'académiciens, y brillaient de l'éclat de la jeunesse et de la beauté. Le baron Trouvé avait aussi deux filles charmantes, bonnes musiciennes, et (jui ne sont plus de ce monde. La Société des Bonnes- Lettres était un lieu de réunion où des habitudes de politesse, de bonnes manières et une certaine communauté d'opinions et de sentiments politiques attiraient souvent une toule de célébrités et de gi'ands personnages.
Ce fut à la Société des Bonnes-Lettres que je fis connaissance avec M. Michaud, de l'Académie française; il m'invita à dîner chez Véry, et il voulut bien me demandei' quelques arlicles pour la Quotidienne. M. Michaud, dont Li. toux éiait continuelle, ne buvait que du vin de
Champagne frappé. C'était bien le causeiu' le plus gai et le plus égayant; il ne tarissait point en anecdotes politiques et littéraires, en idées fines et originales.
Ecrivain inexpérimenté, je portai quelques articles à M. Michaud. Il passait ses journées à la Quotidienne-, il aimait la Quotidienne; il aimait l'esprit, il aimait les gens d'esprit. C'était un censeur politique, un juge littéraire d'un goût délicat et sur; ses jugements sévères se trahissaient par du malaise et par des accidents nerveux. Lorsque, dans un article, on quittait la bonne route, il saisissait sa tabatière; il y plongeait ses doigts convulsivement. Si l'on ne rentrait pas dans le bon chemin, si enfin l'article se brouillait avec l'esprit et le'bon sans, une toiLX sèche prenait M. Michaud; les accès se succéjaient sans interruption, il fallait cesser de lire. L'article était jugé et refusé; on se le tenait pour dit. M. Michaud cessait alors de tousser.
J'ai connu à la Quotidienne M. Audibert, qui a publié deux volumes de Mélanges pleins de souvenirs curieux et d'intérêt, et Jean-Baptiste Soulié, qui mourut bibliothécaire de 1" Arsenal. On l'avait surnommé le Saule pleureur; il avait traduit en vers le Cimetière de Gray. C'était une élégie ambulante, c'était une contrefaçon de Charles Nodier, dont il était le séide et Uami. Soulié ne manquait ni d'esprit ni d'instruction. J'ai connu aussi à la Quotidienne Mely-Janin , auteur d'un drame de Louis XI qui fit sensation au milieu de cette fièvre de nouveautés littéraires. 11 était chargé du feuilleton de la Quotidien/ie.
M. de Marcellus venait souvent au journal. « Vous devez être content de nous, lui dit un jour M. Michaud,
nous avons de Tespiit. — Je n"aime pas l'esprit, re'pondit sèchement M. de Marcellus : l'esprit a toujours quelque chose de satanique. »
Il se produisit, dès les premières années de la restauration, plus d'un prosateur au style jeune et vif, plein d'idées, nourri des orateui^s, des poètes de l'antiquité et des grands écrivains du dix-septième siècle.
Citons d'abord, par ordre de date, M. Malitourne. Il se jeta, dès 1820, dans les concours de l'Académie française. 11 ne craignit pas d'aborder ce grand sujet de lEIoquence de la irihune et du barreau; il disputa le prix à lui noble vieillard, ancien rival de Gerbier au bart'eau de Paris, conseiller d'Etat sous l'empire et sous la restauration, à M. Delamalle, qui avait composé sur cette matière tout un traité ex professe. M. Malitourne n'obtint que l'accessit. L'Académie avait également mentionné dans ce concours un autre nom jusque-là inconnu, celui de M. Charles Magnin, l'ingénieux critique et le savant bibhothécaire.
Au concom'S suivant, le prix d'éloquence pour V Eloge de Lesage fut partagé entre M. Patin et M. Malitom-ne. Dans ce concom^s académique, M. Saint-Marc Girardin obtint l'accessit ^ et M. Anays Bazin, l'historien de Louis XIII, que les lettres ont perdu récemment, obtint la première mention.
Les journaux s'emparèrent de la plume de M. Malitourne, et le monde et les affaires ne l'ont plus dès lors prêtée que rarement à la littératm-e.
M. Malitomne est surtout un séduisant causem*; il devine les impressions de ceux qui l' écoutent, lem-s pensées de la minute, et il vivifie en se jouant ces pensées,
ces impressions, par un de ces mots justes et piquants qu'il prend. à tâche de trouver.
11 disait de M. de Chateaubriand : « C'est le républicain le plus dévoué à la monarchie. »
Il répétait sous la restaui^ation : « Je serai tranquille sur l'avenir de nos princes légitimes, lorsqu'ils croiront être rentrés chez nous, et non chez eux. »
Au milieu du grand mouvement commercial et industriel qui signala les dernières années du règne de Louis-Philippe, M. Malitourne prétendait que Louis-Philippe avait plus succédé à M. de Villèle qu'à Charles X.
Je demandais à M. Malitourne de se souvenir de quelques-uns de ces traits qu'il jette si souvent au milieu de familières causeries : « 11 en est, me répondit-il, de mon esprit comme de mon argent : je n'ai jamais pu prendre sur moi d'écrire ma dépense. »
A M. A. Malitourne se joignirent bientôt une foule d'autres écrivains, qui montrèrent, smiout dans leur vie littéraire, cette marque d'un grand talent, la fécondité : MM. Saint-Marc Girardin, de Sacy, Mérimée, Loèwe-Weimar, Cuvillier Fleury, Sainte-Beuve, Jules Janin, forcé, depuis bien des années, d'avoir de l'esprit et du talent à jour et à heure fixes, et dont le talent et l'esprit, aussi exacts que les aiguilles d'une bonne montre, ne retardent jamais; Henri Delatouche, Rabbe, Léon Gozlan, Jules Sandeau, Alphonse Karr, et tant d'autres.
Dans le second volume de ces Mémoires, en me rappelant mes jeunes années de la lieiue de Paris, je rassemblerai mes souvenirs intimes sur tous ces écrivains
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et sur tous ceux qui se î>ont produits depuis, soit dans les journaux, soit par des livres, soit comme pi'ofessours dans des cours savants et très- suivis. Que de fortimes diverses ont e'té réservées à ton? ces jeunes gens studieux, aimant les lettres dès les ennuis et les luttes du collège : ils ne sont pas tous parvenus aux honneiu's académiques, à mie vie heureuse et de doux loisire; Toxpérience des affaires et des hommes apprend que c'est moins encore pout-ètie par les grandes qualités de l'esprit, que par la persévérance, par la droiture et la sûreté de caractère, par des habitudes chi monde, par des choix do relations, qu'un se crée une réputation populaire et honorée, qu'on se fait ouvrir les portes de ^L'niver^ité, des académies, ou que l'on conquiert ces hautes positions sociales qui vous font intervenir dans les grandes afVaires du jiays.
^'ers 1S20, sur les ruines de l'empire, dont l'Enrope en ai'mes avait décidé la peite, mais n'avait pu faire oublier la gloire, aux premiers rayons du soleil de la paix, la poésie eut un iiciuvel avenir à prophétiser; elle eut à chanter les tri^tesses des cœurs émus du spectacle de tant de crimes, de tant de victoires et de tant de sang humain répandu pendant vingt ans. Lamartine fut instinctivement alors le poêle de la patrie et de l'humanité; ses chants n'excitèrent que de l'admiration et de la reconnaissance. Dans une langue nouvelle et divine, il purifia l'air de la France chargé de miasmes impies; il nous apprit à nous écouter penser, à interroger souvent notre esprit et notre âme: il nous jeta dans une philosophie moins stoïque et plus chrétienne, qui chan-
g^a du tout au tout nos mœurs et jusqu'à nos familières habitudes.
Lamartine n'enseigna ni le dégoût de la vie, ni le suicide comme René et comme AVerther. 11 chanta les malheurs et les désespoirs de ce monde pour nous inspirer la foi. Les passions et les mœurs presque païennes de l'empire semblèrent être les passions et les mœurs d'un ancien peuple, dispersé sur la terre et puni paj Dieu. Le règne de la force était fini, et l'on vit mourir dans des orgies, qui excitaient plutôt le dégoût que la curiosité, les derniers épicuriens.
M. Lamartine a mis à la mode la femme frêle, les organisations délicates, les fronts et les cœurs mélancoliques.
Les grandes révolutions ne se contiennent pas toujours dans les limites d'heureuses et utiles pensées, elles affrontent le rire, et sont souvent poussées jusqu'au ridicule. Le sentiment alla jusqu'à la sensiblerie : on ne mangea plus, on se mit à l'eau; les femmes du bel air prétendirent ne plus se nourrir que de feuilles de l'oses. Elles créèrent cet usage, à table, de ne remplir et de ne parfumer leur verre ' qu'avec leurs gants, comme pour bien constater leur sobriété. Certaines gens pensèrent et dirent avec Philaminte des Femmes savantes :
Le corps, cette guenille, est-il d'une importance, D'un prix à mériter seulement qu'on y pense? Et ne devons-nous pas laisser cela bien loin ?
Cette philosophie nouvelle, la passion des lettres, et surtout de la poésie, envahirent tous les salons. On fai-
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sait de la littérature chez madame la comtesse Baraguey d'Hilliers, chez madame la comtesse de Lacretelle, chez madame Aiiger, femme du secrétaire perpétuel de l'Académie française, chez M. Campenon et surtout chez madame Ancelot. On disait des vers, on lisait des tragédies, voire même des fragments historiques.
Le salon de madame Ancelot était une succursale, et fut. pour r[uelques-uns, une porte d'entrée de l'Académie française. Dans un tableau, Une lecture du poème de Philippe-Auguste, par M. Parceval de Grandmaison, madame Ancelot a peint avec esprit et ressemblance la physionomie vieille ou jeune de tous ceux que ramomdes lettres réunissait autour d'elle. C'est presque faire connaître le personnel littéraire de ce temps-là, que de dire les noms de tous ceux qu'elle a gi'oupés autour de M. Parceval de Grandmaison, comme président d'âge.
Parmi les femmes, on remarque madame de Ba^M', madame Sophie Gay, mademoiselle Delphine Gay, aujourd'hui madame Emile de Girardin, com-onnée par l'Académie française pour prix de poésie, madame Ancelot.
Les autres personnages du tableau sont : MM. Parceval de Grandmaison, Soimiet, Guiraud, le comte Alfred de Vigny, Pichat, auteur d'un Lconidas et d'un Guillaume Tell (tragédies), de Laville de Miremont, auteur de plusieurs comédies en vers, Saintine, Emile Deschamps, Mennechet, le comte Jules de Resseguier, Mely-Janin, Michel Béer frère de Meyerbeer), auteur de tragédies allemandes, Victor Hugr», Ancelot, Lacretelle, Campenon, Lemontey, Baour-Lormian, Casimir Bonjoiu".
J'ai souvent assisté à ces brillantes et curieuses réunions chez madame Ancelot; on y rencontrait aussi MM. Malitourne, Audibert, des peintres et des musiciens. M. A. Malitourne a écrit en 1828 un portrait de madame Virginie Ancelot, où l'éloge ne dépasse jamais la vérité : « Très-peu de femmes, dit M. Malitourne, méritent une attention spéciale, parce que l'éducation, la mode et la futilité mettent beaucoup d'uniformité dans leur manière d'être; aussi quand il s'en offre une à l'observatem' avec quelques traits originairv, il n'est guère possible que celui-ci garde son désintéressement littéraire et son flegme philosophique. Le plaisir d'avoir rencontré une physionomie nouvelle et un caractère piquant l'entraînera nécessairement à l'examiner avec une complaisance active et curieuse qui sera bien près de la passion, quand il voudra la reproduire. C'est la joie du botaniste qui vient de faire la conquête d'une fleur inconnue; elle est divine, car il Fa trouvée.
» Au moral comme au physicjue, Virginie Ancelot n'a pas un mérite visible pour tout le monde, et il en faut beaucoup avoir pour sentir tout ce qu'elle en a. Cela vient d'un certain abandon répandu dans toute sa personne; elle a l'air si désintéressé sur elle-même, qu'elle n'appelle pas tout de suite l'intérêt, et jugée par la distraction, elle ne recueille que l'indulgence. Je doute qu'on l'ait jamais trouvée ni très-jolie, ni très-spirituelle au premier abord ; une sorte de mystère enveloppe tout son être.
» Regardez bien tous les détails de ce portrait, et dites-moi si vous devinez.
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» Virginie a la tète admirablement bien pose'e, ses mouvements sont pleins de nonchalance et de grâce. Bnme de cheveux, blanche de teint, elle abandonne à ses yeux tout l'honneur de sa figure, et ils suffiraient à sa beauté. Modeste et timide, elle laisse quelquefois tomber sur vous ses beaux yeux, dont l'expression est sérieuse et mélancolique, d'une manière si directe et si prolongée, qu'une pareille attention vous inquiète et vous charme ; elle ne se doute pas de l'etrct de ses longs regards si expressifs à son insu; ils sont, pour ainsi dire, absents de la personne qui les reçoit ; ce sont des éclairs de ce feu sacré qu'il faut lui reconnaître, et des préoccupations de sa pensée.
» Un vif in?tinct d'observation cultivé par l'étude, une gi'ande élévation d'idées fortifiées par l'épreuve de diverses fortunes, une certaine indifférence de cœur qui certainement n'est pas l'égoïsme, voilà les saillies bien prononcées de son caractère.
» Elle peint, et pourrait écrire; ses ouvrages auraient, je crois, le mérite de ses tableaux, celui de l'imagination et de la vérité.
» La culture d'un ait brillant, les sou\enirs d'une lecture variée, l'usage et le plaisir de la réflexion, ont tellement agrandi les ressom-ces de son esprit, les dispositions de son caractère et la sphère de ses ide'es, qu'elle comprend toutes les supériorités, sourit à toutes les gloires, s'identifie à toutes les choses élevées, apprécie tous les mérites et jouit de tous les arts.
» Je crains bien qu'elle ne connaisse trop le genre humain pour être heureuse; elle a encore la bonne foi de l'indignatiiin ; elle encourra souvent le reproche de ma-
lice, paive qu'elle voit trop juste et qu'elle s'exprime d'une façon trop ingénieuse. Elle excelle à clén7èler l'intérêt des actions, le jeu des caractères, enfin la probabilité de toutes choses; elle est charmante dans l'intimité, pleine de douceur, d'abandon, de bon sens et de gaieté; elle trouvera dos ennemis parmi les sottes gens, et des amis parmi les hommes distingués. »
Madame Ancelot a écrit, et l'auteur de Marie compte des succès populaires et durables, qu'un théâtre ingi'at cherche en vain à faire ouhlier.
Plusieurs assidus du salon de madame Ancelot ont disparu de ce monde et méritent une place dans ces souvenirs du temps passé.
Parceval de Grandmaisou appartenait à cette société lettrée, élégante et polie, de la fin du dernier siècle. Dans la guerre des classiques et des romantiques, il soutint le choc comme classique, sans céder d'un hémistiche.
Moins oublié, Soumet tenait en poésie, par son cage et par son talent, une assez grande place entre la viellesse classique du bon Parceval et la jeunesse turbulente et pleine d'audace du jeune Victor Hugo. D'une natiue élevée. Soumet avait la justesse de l'expression, la pureté de la forme, et cette mélancolie tendre et l'èveute qui faisait alors adorer Chénier; étranger à toute intrigue, oublieux de tous ses intérêts, il vivait dans la retraite.
Soumet était de l'Académie. Sa voix fut phis d'une fois sollicitée par plusieurs candidats ponr une seule place vacante : souvent il comptait des candidats pour amis; mais souvent aussi les titres de ses amis étaient
primés par des titres plus se'rieux. Sa conscience et son cœur avaient des délicatesses infinies, et, poui' tranquilliser son cœur et sa conscience, Yoici ce qu'il imagina pour une élection académique très-disputée.
Pour cette élection à une seule place vacante, trois candidats lui semblaient avoir des di'oits égaux devant sa justice comme devant son affection; il écrivit sur trois petits papiers semblables le nom de chaque candidat, il roula ces papiers pour rpi'il lui fût impossible de reconnaître aucun des noms.
Au moment de déposer son vote, Soumet saisit au hasard un des petits papiers, priant le ciel qui voit tout de mettre en sa main le nom du plus digne. Dès que ce vote inconnu eût été déposé dans l'm'ne, il brûla, sans les regarder, les deux autres papiers qui contenaient les deux autres noms, voulant éviter ainsi les reproches de sa conscience ou les regrets de son cœur. 11 ne sut jamais qui avait obtenu l'appoint de sa voix.
Alexandre Soumet ne méprisait pas l'esprit. Il disait à son camarade de collège, le poëte Guiraud, qui pérorait, discutait, criait et bredouillait : a Guiraud, tu parles si haut qu'on ne t'entend pas. »
11 lui disait encore : a Guiraud, prends garde ! tu vis Comme les dieux; tu te nourris d'ambroisie: tu manges la moitié de tes vers ! »
Soumet à propos de son gendre, savant qui parlait peu, disait aussi : a C'est im homme de mérite; il se tait en sept langues. »
Le baron Guiraud n'était qu'un pcàle reflet de Soumet; il ne copiait (jue le poëte. Tous deux étalent nés sui^ les bords de la Gironde ; mais Guiraud seul était Gascon.
Soumet avait une passion instinctive pour le bien et pour le beau ; Guiraud aimait aussi le bien et le beau, mais il se montrait homme d'affaires ; il savait tirer parti de tout, de ses relations, de ses amitiés, de ses vers, de ses élégies, de ses tragédies, de ses sentiments religieux^ de sa tendresse poétique pour les petits ramoneurs.
Un petit sou leur rend la vie.
Inconnu, et sans aucune des séductions sympathiques qui attirent, Alexandre Guiraud tombe un jour au milieu de Paris; en moins de deux années, il fait représenter deux tragédies à l'Odéon, publie un volume de poésies, se fait nommer chevalier de la Légion dhonneur, membre de l'Académie française et baron; puis il retourne dans sa province, titré, pensionné, pour y conclure un mariage riche et honorable. Le baron Guiraud mourut encore jeune; il faisait tout vite; il travaillait vite; en littérature, il fit son chemin vite ; il vécut vite; il mourut vite.
Nous avons nommé Pichat, dont le véritable nom était Pichald; c'était le poëte antique, frappé par les dieux qui ne lui accordaient le talent de la lyre qu'aux dépens de la vie ; c'était un poëte d'une mélancolie vraie, plein d'exaltation et qui trouvait de beaux vers.
Il faut encore citer, parmi les morts, dont peut-être bientôt on ne se souviendra plus, de Laville de Miremont, auteur du FoUicuIairt' et du Roman ; Mely-Janin, autem' du drame de Louis A7; Michel Béer, qui appartenait à la littératm-e allemande; Campenon, de l'Académie française, homme aimable, mais qui fit tout juste
autant de i»etits vers qu'il en fallait de son temps pour entier à rAcadémie, et ce hon Mennechet. homme aimable, obligeant, poète de salon, lecteur du roi Louis XVIII et du nn Charles X.
Lemontey aussi ne vit plus que dans le tableau de madame Ancelot. Il fut reçu comme prosateur à l'Académie française; il a publié liaison et FoUe, deux volumes, et quelques bonnes études sur le règne de Louis XIV et sur la régence. Lemontey était d'une avarice qu'on citait. Il demeurait sm- la rive droite de la Seine : toutes les fuis qu'il y avait séance à TAcadémie, il se plaçait à l'entrée du pont des Arts, quelques instants avant l'heure de la séance, sûr de rencontrer là un de ses collègues et de le faire payer pour lui. Je m'empresse de dire que l'avarice de Lemontey n'était que de l'économie. On eut après sa mort la preuve qu'il répandait de grosses aumônes, et qu'il employait une grande partie de ses revenus à secourir et à soulager des malheureux.
Il me faut aussi rappeler avec tristesse la fin récente de madame Sii]'hie Gay. morte dans un âge assez avancé. J'aimais assez madame Sophie Gay; j'aimais son esprit, ses causeries, pleines de cœui' pour ses amis, pleines de spirituelles cruautés pour les sottes gens, brillantes de souvenirs, de verve et d'entrain ; j'aimais ses souriants pardons pour toutes les faiblesses himiaines ; j'aimais ses gaies colères contre la vieillesse ; j'aimais ses entraînements pour toutes les fêtes si courtes de la vie, son ardente passion pour les arts ; j'aimais ses besoins de nombreuse et bonne compagnie, son amour pour les lettres, qui lui valut plus d'un grand succès. Elle pre-
hait un incessant et fiévreux plaisir à toutes les comédies de ce monde : elle avait la rage de vivre.
Passionnée pour les émotions du jeu dans les dernières années de sa vie^ elle passait à jouer des nuits entières. A la fin d'une de ces nuits, elle appelle un domestique pour renouveler le<5 bougies, qui s'éteignaient. Le domestique, qui avait trouvé la nuit longue, exécute <iinsi les ordres qu'il avait reçus : en un instant, les fenêtres sont toutes grandes ouvertes : « En voilà, dit-il, des bougies 1 » Il faisait grand soleil ; il était plus de midi.
Madame Sophie Gay a publié des romans de mœurs qui sont souvent cités comme modèles du genre.
A coté des feuilletons si remarqués de madame Emile de Girardin, sa fille, à côté de ces peintures du Vicomte de Launay, qui, par la finesse d'observation et par le -style, rappelaient souvent Labruyère et madame de Sévigné, madame Sophie. Gay écrivait de Versailles, dans Je. journal /(/ Prrssf, d'intéressants et piquants souvenirs sur les salons qu'elle avait vus. Bien peu de temps avant de mourir, elle écrivit pour le Constitutionnel quelques lignes de regrets sur la mort d'une de ses anciennes amies, la baronne Hamelin.
Plus d'un théâtre représenta des ouvrages de madame Sophie Gay longtemps applaudis.
Par son charmant esprit, par ses romans, pleins de talent et de fine^ indiscrétions sur le cœur humain, par toutes ses qualités intimes, par les agréments de sa personne, par ses dévouements de cœur, madame Sophie Gay fut une des femmes les plus recherchées sous le
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directoire, sous Tempire, sous la restauration, et, jusqu'aux derniers joui-s de sa vieillesse, elle trouva autour d'elle beaucoup de gens qui l'aimaient.
Les lettres et les arts ont aussi leurs émeutes et leui's re'volutions ;• mais, dans les arts et dans les lettres, les re'volutions ne s'accomplissent point en mi jom'. On ne livra d'al)ord à la littératm^e de l'empii'e, à la littëratm'e classique que des escarmouches : on chercha à se rapprocher de la nature et de la vérité : ce fut un nouveau besoin de sonder plus profondément les secrètes douleurs du cœur humain. André Chénier et sm'tout Lamartine firent école.
Mais bientôt X enfant sublime, Victor Hugo, avec 4m insatiable désir de bruit, de domination et de gloire, ne se contenta l'his d'un second rôle. Par ses premières poésies, dont on admira l'élévation et la forme nouvelle, par ses relations d'amitié, il se trouvait rangé dans le camp des royalistes, et peut-ètFe même des classiques, armées inoffensives qui recevaient tous les coups sans les rendre.
M, Victur Hugi.» cuniprit bien vite cette mauvaise situation. 11 résolut d'en soi-tii", et ne -voulut pas rester désai'mé au milieu d'une société en gueiTC. Une de ses préfaces fut mie proclamation. 11 sut enflammer des groupes assez nombreux de jeunes enthousiastes, qui combattii'ent en son nom et pour sa propre gloire. Il lit passer le romantisme, jusque-là tout rêveur, à l'état militant; il cria : Aux armes 1
Dans les pai'terres de nos théâtres, les émeutes se succédèrent; Victor Hugo se lit enfin le chef et le dictateur
d'imc révolution qui devait rajeunir le sang de notre vieille langue française, renverser les autels des faux dieux, réformer la poétique d'Aristote, de Racine et de Corneille, et peindre l'humanité telle qu'elle est^ avec ses beautés et ses vertus, mais surtout aussi avec ses vices et ses laideurs.
Un j<jm'nal tout littéraire, la Muse française, avait été fondé par les classiques inquiets et menacés; mais la Muse française déserta et passa à l'ennemi. La Muse française, inspirée par M. Victor Hugo, prit des allures guerrières et accabla de traits meurtriers ceux même à qui elle devait la vie : ce fut comm.e ces canons pris à l'ennemi, qui jettent le désordre et la mort dans les rangs de ceux qu'ils devaient défendre. Les classiques cessèrent bientôt de faire les frais d'un journal qui avait juré leur perte.
Entre ces prefnières années de la restauration qui virent commencer les premiers coups de feu des romantiques contre les classiques, et l'année 1829, pendant laquelle je fondai la Revue de Paris, il se liM'a de grandes batailles littéraires; chacun chercha dans la mêlée la célébrité ou la gloire, mais en 1 829 on n'entendit plus le bruit du canon, le combat avait cessé faute de combattants.
Pendant celte période de temps, madame de Girardin (Delphine Gay), Madame Ancelot, MM. Guizot, Cousin, Villeraain, Déranger, Casimir Delavigne, Charles de Rémusat, le physiologiste Broussais, Victor Hugo, Sainte- Beuve, Alexandre Dumas, Alfred de Vigny, Alfred de Musset, Scribe, Mazère, Empis, Léon Gozlan, J. San-