Ô.S MÉMOIRES
deauj et tant d'autres, avaient, sinon achevé, du moins poussé bien loin leur œuvre ; ce ne sera donc qu'en parlant de la lievuc de Paris que nous publierons les bulletins des victoires gagées, et que nous pourrons peser et calculer les forces et les efforts de chacun dans ce grand mouvement littéraire qui marque et honore les quinze années de la re;tam^ation.
Lor.-que lus idées prennent le dessus dans une société, les mœurs en sont changées et adoucies. On retrouva le temps et on reprit le goiM de la lectm^e et de la conversation. Une existence honnête et studieuse, l'esprit et le savoir fui'ent comptés pour quelque chose dans le monde, et trouvèrent à faire leiu- chemin. La culture de l'esprit fit refleurir en France la politesse, cette ha^ bitude et cet ensemble d'égards pom' autrui, dont témoignent le langage, la physionomie, et toute notre fa-. çon d'être.
Mais dans une société polie, on devient bientôt chatouilleiLV sur le point d'honneur; ces jeunes officiers qui composaient la maison militaire du roi, et dont on cherchait à blesser le cœur par d'incessants parallèles avec les soldats de l'empire, ne souffraient pas le moindre dédain. De là des duels de tous les jours et toute une petite population de duellistes. On se battait le matin; on se battait le soir sous les réverbères. J'ai pendant quelques mois fait le service de chirurgien à la maison militaire du roi et j'y ai soigné plus d'un coup d'épée; j'y ai vu pratiquer plus d'une amputation à la suite de blessm-es reçues dans des rencontres. In duelliste entrait au café Français situé sur le boulevard, au
coin de la rue Laffitte, et jetant un regard de'daigneux sur tous ceux qui se trouvaient dans le café : « Je ne trouverais pas ici, disait-il, à qui donner le moindre coup d'épée ce matin. » 11 arriva qu'un monsieur à lunettes lui répliqua ainsi : « Vous vous trompez, monsieur ! donnez-moi votre carte. » On lisait sur cette carte : Le comte de**'**. Le monsieur à lunettes donna la sienne, c'était le marquis de*****. « Monsieur le comte, lui dit le marquis, avec la plus railleuse tranquillité, je ne me gêne jamais; je ne me dérange pour rien au monde de mes habitudes ; je me lève tard; nous ne nous battrons donc demain qu'à midi. « Puis le marquis appela le garçon : « Tenez, lui dit-il on lui remettant la carte du comte, voici deux mille francs; allez aiLX pompes funèbres commander un enterrement de première classe pour monsieur dont voici le nom et le titre. L'enterrement sera pour après-demain. Je veux que M. le comte soit enterré comme un marquis. )> Le duelliste intimidateur fut à son toui- intimidé, et l'affaire s'arrangea .
Ln officier français dit à un officier suisse : « Je ne voudrais pas servir comme vous poui' de l'argent. Nous, Français, nous servons pour l'honneur. — C'est yrai, monsieur, répliqua l'officier suisse, nous servons tous les deux pour ce qui nous manque. )> Et de là un duel à mort.
Dans cette société polie, chevaleresque, on vit surtout des questions d'art passionner les écoles, les parterres de nos théâtres, les académies et les salons. La paix avait renversé toutes les barrières élevées par la guerre entre toutes les grandes nations, dont la langue et la littérature offrent tant de dissemblances et de contrastes;
on explora toutes les littératures étrangères, un traduisit tous les chefs-d'œuvre étrangers : notre langue et notre littératui^e firent aussi leiu toui' du monde. L'intelligence humaine respirait.
Descendrons-nous à des détails plus minutieux et plus vulgaires dans l'étude de ce soudain changement à -vue qui s'accompht presque le lendemain de l'entrée à Paiis des armées étrangères, le lendemain du retour des Bourbons ?
On n'eut pas seulement à constater une variation nouvelle dans les modes françaises, mais bien une révolution dans le costume français; nous empruntâmes surtout aux unifonnes russes et prussiens une heui-euse innovation. La taille des habits, les corsages de robes s'allongèrent; on s'habilla enfin avec une intelligence profitable des nécessités physiologiques. En coupant en deux la poitrine par la taille serrée de nos vêtements, on gêne les mouvements de tout l'appareil extérieur de la respiration ; en plaçant la taille de nos vêtements audessous de l'appendice stemaî, le jeu des côtes, du sternum 1 et du diaphragme - n'est point entravé. On réforma, par la logique et par la science, jusqu'à l'art des couturières et des tailleurs.
Nous empruntâmes aux Anglais, en 1814, un art nouveau en France, plus nouveau qu'on ne le pense peutêtre : l'art de la propreté. On était soigné, parfumé, sous l'ancien régime, mais pendant les plus mauvais jom's
1. Le sternnm est un os avec les cartilages duquel vient s'unir rextrémité antérieure des cotes, et qui se termine en bas par un appendice.
2. Le diapliragme est un muscle très-large, cloison mobile entre la poitrine et l'abdomen.
D'UN BOURGEOIS DE PARIS 'ill
de la révolution et de 03^ des mains propres faisaient de vous un suspect.
Le cheval anglais doit à l'origine de sa race, mais beaucoup aussi aux soins de propreté qu'on lui prodigue, toutes ses brillantes qualités, sa distinction, sa légèreté, les reflets de sa robe, et je dirai presque la dignité de son caractère. Les soins de propreté, qu'on ne saurait pousser trop loin, et renouveler trop souvent, ont encore une action plus profonde sur la sensibilité physique et aussi sm'la sensibilité morale de l'homme. La propreté a quelque chose d'honnête : c'est le respect de soi-même. Dès les premiers jours de la restauration, on comprit, on pratiqua la propreté. On se mit à respecter, à honorer la nature humaine; l'homme ne fut plus, comme on le disait alors, de la chair à canon.
Je ne prétends point que, en un jour, les mœurs publiques passèrent du vice à la vertu; mais les scandales de la licence firent place à une décence exigée, et aux sévérités de la pruderie; on passa même à la recherche, à l'élégance; les gants jaunes devinrent pour les hommes une mode et un luxe de rigueur dans les salons, dans les loges et dans les avant-scène de nos théâtres.
La chance quotidienne d'être emporté par un boulet de canon ne pouvait plus servir d'excuse à une vie déréglée, à tous les délires de la débauche. La gloire des champs de bataille ne fut plus l'espérance des générations nouvelles. Les succès, la célébrité, la gloire littéraires, tentèrent donc les esprits élevés et les cœurs ardents. On n'adorait point encore le veau d'or. Les âmes ne s'étaient point encore amollies et courbées sous la dictature de l'argent.
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