‹ Mémoires d'un bourgeois de Paris (volume 2)Chapitre 32 sur 41 · ACTÉON · texte numérisé non relu

ACTÉON

Les Chaperons blancs .

L'Ambassadrice

Le Domino noir . . . .

Le Lac des Fées. . . .

Zanetta

Les diamants de la Cor-

RONNE ........

Le Dix d'Olonne. . . .

La Part dc Diable . .

La Syrène

La Barcarolle

Haydée

L'Enfant prodigie. . .

La Corbeille d'oranges Marco Spada

oiicra-comique 5 actes,

idem, grand opéra idem, idem, idem.

; idem.

;2 actes I idem. 5 actes ,5 actes.

opéra-comique 4 actes

idem, idem, idem, idem, idem.

3 actes 1 1 acte.

3 actes idem.

1 idem.

grand opéra 5 actes, opéra-comique 3 actes.

idem,

idem.

idem.

idem.

idem.

idem, grand opéra

idem, opéra-comique

idem.

idem.

idem.

idem.

5 actes.

3 actes.

idem.

10 janvier 18-29.

■28 janvier 1830.

13 octobre 1830.

20 juin 1831.

1er octobre 183-2.

27 février 1833.

-24 mai 1834.

23 mars 1835.

23 janvier I83fi.

9 avril 1830.

21 décem. 183G.

2 décem. 1837.

1er avril 183').

18 mai 1840.

6 mars 1841.

4 février 1842, 16 janvier 1843, 2G mars 1844.

22 avril 1845.

28 décem, 1847.

6 décem. 1850. 16 mai 1851.

21 decem. 1852.

Le jour de la première représentation du Sr-jour mUifaire, M. Auber s'était placé dans la salle; mais, après l'ouverture et dès la seconde ou troisième scène, il souffrait tant à entendre sa musique, qu'il sortit découragé. Depuis ce jour-là, M. Auber n'a jamais pu écouter une de ses partitions que, pom' ainsi dire, caché au fond du théâtre.

Depuis 1830, j'ai vécu dans Tintimité des grands cornpositem^s de notre temps, et j'ai pu constater que tous

282 MÉMUIKES

les compositeui's dont le nom s'est illustré par de nombreux succès sont surtout gens de beaucoup d'esprit. Je connais peu d'hommes plus spirituels qu'Auber, qu'Halévy, qu'Adam, que Meyerbeer, que Rossini. Chacun a son cachet ; mais ils ont dans l'esprit de la netteté, de la soudaineté, de l'imprévu, de la finesse, un ceilain charme, une sensibilité exquise, de la pénétration et, ce que j'estime au plus haut degré, du naturel. Tous sont très-gens d'affaires ; il leur faut en effet plus de ressources d'intelligence, plus de profondes combinaisons, plus d'habileté, plus de savoir et de savoir-faire, pour obtenir un premier poëme, pour le faire recevoir et pour faire exécuter leur preniiùi'e partition, qu'il n'en fallut à Beaumarchais pour faire jouer le Mariage de Figaro.

Sous les dehors réservés et sous les façons discrètes de la meilleure compagnie, M. Auber cache tant qu'il peut l'esprit le plus attique et le plus charmant; sa prétention, c'est d'être paresseux. Les femmes, les chevaux, les boulevards, le bois de Boulogne et la musique : c'est tout ce qu'il aime. 11 se rappelle avoir traversé la Manche dès sa première jeunesse, pour se rendre en Angleterre; mais il n"a jamais fait d'autre infidélité à son Paris, ni pour le midi, ni pour le nord de l'Italie. J'ai assisté h la répétition généiale de la Muette, dans les derniers jours de février 1828 : j'aurais parié que M. Auber avait été chercher ses inspirations et ses pittoresques mélodies sous le beau ciel de Naples; il les avait trouvées, soit au trot dans ime allée du bois de Boulogne, soit dans des causeries intimes avec les beautés, aux séductions engageantes, de nos théâtres lyriques.

11 y a de la verve, de la fécondité, du brillant, de la

grâce, une foule de ces mélodies trouvées qui surprennent et charment l'oreille pour la première fois, et dont on se souvient toujours, dans le talent inépuisable de M. Auber, Le dernier opéra qu'il a fait représenter, Marco Spada, semble être une œuvre de sa plus brillante jeunesse.

M. Auber a en portefeuille des œuvres inédites dont voici la liste :

Trois quatuors pour deux violons, alto et violoncelle;

Un opéra en un acte ;

Un opéra en trois actes ;

Une messe ;

Des litanies;

Un acte d'un opéra de circonstance.

Ce fut Fouverture du Calife de Bagdad, exécutée sur le piano avec accompagnement de violon et de flûte, à une distribution de prix, qui nous valut les grandes et nombreuses partitions dllalévy. Encore au collège, il fut charmé par ce concert d'instruments. Le hls du maître de pension, M. Cazot, très-bon musicien et répétiteur au Conservatoire, encouragea et seconda les dispositions du jeune Halévy. A douze ans, Halévy obtenait, au Conservatoire, un prix d'harmonie.

La classe de Cherubini, au Conservatoire, était tout à la fois la plus enviée et la plus redoutée : enviée, à cause de l'éclatante renommée du maitre ; redoutée , à cause de ses rebuffades. Halévy passa bientôt de la classe deBertondans celle de Cherubini; au bout de quelques mois de rudes épreuves, il sut mériter l'intérêt et l'attachement du maitre, intérêt et attachement qui devin-

2S'i MEMOIRES

rent entre ces deux savants compositeurs mie amitié

durai )le.

Cherubini annonça un matin à ses élèves qu'il partait pour l'Angleterre, et que, pendant son absence, Halévy le remplacerait pour les leçons. A cette nouvelle inattendue, le cœur d'Halévy, qui n'avait alors que quinze ans, se gonfla d'une joie immense, peut-être mêlée d'un peu d'orgueil. Cherubini en partant pensait aussi aux progrès de son élève, et il le confiait aux soins et aux conseils de Méhul.

L'année suivante, Halévy obtenait le second prix de composition au concours de l'Institut. En 1819, il remportait le premier prix et partait pour Rome.

De jeunes professeurs de l'Université, sortis de l'Ecole normale, se réunissaient tous les jeudis dans mi banquet d'amis chez le père de l'un d'eiLv, homme riche qui aimait la philosophie, les arts et les bons dîners.

Supposons qu'à Athènes des philosophes, des poètes , un jeune musicien encore imberbe, dans im festin modeste et délicat, parient des dieux, des arts et du théâtre ; les philosophes se montrent aimables quoique savants ; les poètes s'inspirent de la riante imagination de la jeunesse ; le jeune musicien cherche des chants nouveaux sm- sa lyre; la coupe, couronnée de roses, passe de main en main. Le plus renommé des jeunes philosophes je le nommerais Platon, si Platon eût aimé la musique^ se lève et dit : a Je veux faire im drame, j'en in^ enterai l'action, j'en écrirai le plan. S'adressant à un des poètes, toi, dit-il, tu l'écriras dans la langue des dieux; s'adi'essant au jeune musicien, toi, dit-il, tu en composeras la mélopée, tu dicteras les chants des

chœurs, des strophes, des antistrophes, et, quand notre œuvre sera achevée , nous la ferons représenter aux fêtes prochaines. »

Cette scène de l'anticiuité est une scène de l'histoire moderne : le philosophe célèhre, c'était M. Cousin ; le musicien imberbe, c'était Halévy ; le jeune poète, c'était Loyson, dont la mort inattendue vint renverser tous ces charmants projets faits à table devant les dieux.

Je puis même dire quel était le sujet choisi par M. Cousin ; c'était un sujet musical rempU d'opposition de couleurs diverses ; ce sujet, c'était le conte de Marmontel, les Trois flacons.

Un autre poète, aujourd'hui membre de l'Académie française, et qui sait sm* le bout du doigt son théâtre grec, M. Patin, écrivit pour Halévy un poème d'opéra en un acte, Pygmaîion.

Tout cela se passait avant qu'lïalévy fût parti pour Rome ; il composa la musique de Pygmalion à la villa Médicis, devant ces monuments de la ville éternelle, errant dans le Vatican et demandant des inspirations à ces chefs-d'œmTe, à ces témoins sacrés de l'art antique qui peuplent les musées de Rome.

L'opéra de Pygmalïon fut même exécuté à grand orchestre; madame Damoreau chantait le rôle de Galathée, Adolphe Nom-rit celui de Pygmalion; Dabadie s'était chargé du rôle d'un troisième personnage. Halévy avait fait répéter les chœurs, Ilabcneck conduisait l'orchestre ; cette exécution ne se faisait que devant un jury, ce n"était qu'une audition. La direction, représentée par -MM. Habeneci; et Dubois, vint annoncer au jeune

compositeur que sa partition était reçue. Elle fut portée

à la copie et les répétitions commencèrent.

Un fantôme semble sortir de son tombeau pour renverser encore les espérances d'Halévy; ce fantôme, c'était le sculpteur Phidias, jaloux du sculpteur Pygmalion. M. Jouy avait, en effet, de son côté, mis Phidias en opéra, la musique était de M. Fétis; cet opéra avait été reçu, Phidias devait avoir, par ancienneté, le pas sur Pygmalion ; on devait d'ailleurs des égards à M. Jouy et à M. Fétis.

11 arriva de ce conflit que ni Pygmalion, ni Phidias, no virent le feu de la rampe de l'Opéra, et que poètes et musiciens furent forcés d'ensevelir dans le même tombeau les deux grands sculpteurs, leurs vers et leurs partitions.

Halévy put enfin faire exécuter une première partition à rOpéra-Comicpie; il obtint un poème en un acte intitulé : l'Artisan.

C'était en été, Boïeldieu donnait une soirée; il demeurait boulevard .Montmartre, dans une maison qu'habita aussi Rossini. Les fenêtres étaient ouvertes; Halévy, accoudé sm' le balcon, voit se diriger vers la maison de Boïeldieu le directeur de l'Opéra-Comique, Guilbert Pixérécourt; il n'avait pu être admis auprès de lui qu'une seule fois et à grand'peine.

Pixérécourt fait son entrée dans le salon, il est bientôt entouré. Boïeldieu et Cherubini jouaient en ce moment une partie d'écarté; Pixérécourt s'approche de la table de jeu, il parie pom- Cherubini; il perd. Cherubini se lève, et [)kisiem's joueurs se succèdent à cette place

malheureusG. Pixérécom^t perd toujours ! Enfui, il prend les cartes, il gagne; une veine se déclare , i) passe six fois, huit fois. Se tom-nant alors tout à coup vers Halévy^ son voisin, assis là depuis plus d'une demi-heure. «J'ai votre affaire, lui dit-il, venez me voir demain matin. » Le bonheur au jeu rend affectueux ; si Pixérecourt eût continué à perdre, les débuts d'Halévy eussent peutêtre été retardés de quelques années.

L'A ?'fi'sa7i réussit; les principaux rôles étaient confiés à M. Chollet et à madame Casimir. Deux morceaiLx furent bissés, et la partition se vendit le soir même à l'éditeur Schlesinger. Le lendemain, les auteurs, rayonnants de gloire, vont remercier Pixérécom-t, qui les reçoit à merveille. « C'est très-bien, leur dit-il, votre ouvrage me plaît beaucoup; je le jouerai quatorze fois. » Et il le joua tout juste quatorze fois. Pourquoi quatorze fois?

En j82S, Halévy fit représenter à rOpéra-Comique le Dilettante d'Avignon, en un acte, le succès fut populaire, et Clari, en trois actes, à fOpéra-Italien. 11 écrivit aussi la musique d'un ballet de M. Scribe, Manon Lescaut,

Nous retrouverons, en 1832, à l'Opéra, Halévy, chef de chant. Ce fut sous ma direction qu'Halévy fit exécuter la grande et belle partition de la Juive,, suivie bientôt à l'Opéra de Guido et Ginevra, de la ^eine de Chypre, de Charles VI, du Juif errant, et à l'Opéra-Comique de VEcîair, des Mousquetaires, du Yaî d'Andorre, de la Fée aux Roses, de la Dame de pique et du Nabah, dont la partition est riche de mélodies neuves, spirituelles et osées.

Halévy est un penseur, un curieux de toutes les choses de l'esprit, un chercheui-; il cherche en musique des formules nouvelles, il satisfait ses fantaisies et se divertit en composant. Halévy est un savant musicien, mais il a aussi ce qui ne s'acquiert pas, du style, des chants pleins de nouveauté, de grâce et de distinction, et surtout, au besoin, de la sensibilité, de la tendresse et de l'amour. Halévy n'inspire à tous ceux qui le connaissent qu'un sentiment, l'amitié; s'il n'eût pas obéi à sa vocation de musicien, c'eût été un écrivain plein d'idées d'esprit, plein de respect pom- la langue française, qu'il manie avec art et avec originalité.

M. Meyerbeer débuta en France presque à la môme époque qu'Halévy; mais il avait déjà fait représenter, en Italie, six opéras avec succès :

Romikîa e Cosianza, Semiramide rkonosciuta, Emma di Roslurgo, Mcrrgherita d'Anjou, VEside di Granata, il Crociato.

Le style de Meyerbeer était-il alors le style de l'école italienne, ou bien trouvait-on déjà dans le compositeur allemand la puissance et l'originalité qui ont donné en France à tous ses ouvrages un si grand éclat ?

M. Meyerbeer apprend à Milan parles journaux français que le Crociato allait être exécuté à Paris ; le rôle principal était destiné à mademoiselle Schiasetti, contralto de second ordre; le rôle de soprano aigu était destiné à madame Pasta, qui n'aurait pu le chanter qu'en le transposant d'un bout à l'autre ; le rôle de ténor était destiné à Curioni, ténor baryton tout à fait usé. Ceux qui connaissent M. Meyerbeer pomTont seuls com-

prendre combien il fut emii et troublé de si inquiétantes nouvelles. Il quitte Milan, arrive à Paris, exige une autre distribution de rôles et l'obtient; madame Pasta remplace mademoiselle Schiasetli; madame Monbelli se chargera du rôle destiné à madame Pasta, et le ténor Donzelli prendra le rôle de Carioni; mais M. Meyerbeer n'était point au bout de ses transes et de ses tourments; on laissa le Crociaio et M. Meyerbeer pester et se morfondre pendant onze mois dans des répétitions sans cesse interrompues et reprises; le compositeur tint bon, eUe Crociato obtint auprès des connaisseurs un grand et légitime succès, bien qu'il n'ait été exécuté qu'un petit nombre de fois.

Le théâtre de l'Odéon, en lS2t), était un théâtre lyrique qui dut même ime espèce de fortune à la partition de Robin des Bois; le chœur des chasseurs était en France peu connu. Tout Paris écorcha pendant long-' temps les mélodies à effet de ce chœur si original, et on put lire à cette époque, dans les Petites Affiches, l'annonce suivante : « On désire trouver un domestique qui ne chante pas le chœur de Robin des Bois. )) Le théâtre de rOdéon fit traduire l'opéra de M. Meyerbeer, Marguerite d'Anjou; le libretto de Marguerite était imité d'un mélodrame de Guilbert Pixérécoui-t ; ce dernier eût pu mettre obstacle à la représentation deUopéra; sa collaboration fut sollicitée par le traducteur du libretto. Pixérécourt était alors directeur de TOpéra-Comique, il se prit d'amitié pour M. Meyerbeer, avec qui Marguerite d'Anjou l'avait mis en relation, et il lui offrit d'écrire une partition pour le théâtre de l'Ôpéra-Comique.

On avait conseillé à M. Meyerbeer, dès le premier temps de son séjom' à Paris, de choisir et de préférer comme sujet des opéras qu'il composerait à l'avenir pour ritalie les mélodrames de Pixérécourt, toujours riches en situations émouvantes et en dénoùments dramatiques. M. Meyerbeer se mit donc à lire tout ce qu'il avait pu trouver de mélodrames de Pixérécom't.

Un jour, dans un dîner chez madame la comtesse de Bruce, il put citer de mémoire les titres de toutes les pièces de Pixérécnurt. dont le nombre dépassait la centaine : Pixérécourt, qui était un des convives, s'écria émerveillé : « Comme ce gaillard-là connaît la littératiu'e française, quoique Prussien. ^)

A compter de ce jom-, M. Meyerbeer devint pom' Pixérécomt mi grand compositeur que devait accaparer Je théâtre de l'Opéra-Comique. Mais l'ami intime de Pixérécourt, même pour un opéra-comique, alla demander un poème à M. Scribe. Le directeur de l'Opéra-Comique ne s'en fâcha point, seulement il afiirma à M. Meyerbeer que M. Scribe n'écrivait jamais de poème que pour des corapositem's comptant déjà quekiues succès sur la scène française, et il s'engagea même à découvrir un bon poème signé d'mi autem^ en renom ! Pixérécom't présenta d'abord à M. Meyerbeer un libretto d'Alexandre Duval, Haine et Amour, puis un autre libretto de Dupaty. Meyerbeer n'accepta pour coUaboratem- ni Dupaty ni Alexandre Duval.

Le frère cadet de M. Meyerbeer était hé d'amitié avec MM. Casimir et Germain Delavigne. 11 obtint de ce dernier la promesse d'entrer en collaboration avec M. Scribe pom' un libretto d'opéra-comique destiné à M. Meyer-

béer. Robert h Diable, opéra-comique en trois actes, fut le fruit de cette collaboration ; la pièce est lue au printemps de l'année 18'}0 et reçue à l'unanimité moins une Yoix. La voix dissidente était celle de Pixérécourt, qui, malgré son amitié pour M. Meyerbeer, refusait à son tour le poëme de 31. Scribe. On pense bien que le Robert le Diable de l'Opéra-Comique ne ressemblait guère au Robert le Diable du grand Opéra ; cette œuvre, dans sa forme première, n'était pas non plus de la famille de Cendrillon, de Joconde, de Jeannot et Colin. La distribution des rôles imposée par Pixérécourt aux auteurs et acceptée par eiLx est trop curieuse pour ne pas la rappeler ici. Le rôle de Robert était confié à M. Ponchard, celui de Bertram à M. Huet, celui d'Alice à madame Boulanger, celui d'Isabelle à madame Rigaud.

Très-épris de son poëme, M. Meyerbeer repart pour Berlin; en peu de temps son premier acte est écrit; il ne se préoccupe guère, dans son enthousiasme, de l'individualité des. chanteurs qui devaient interpréter son ouvrage et des habitudes musicales du public qui devait le juger. Mais en relisant sa partition, il comprit que l'exécution en était tout simplement impossible avec les acteurs qu'on lui avait imposés; il se découi'agea, renonça au poëme de MM. Scribe et Germain Delavigne, et s'éloigna même de l'Opéra-Comique, dont M. Pixérécourt venait d'ailleurs de quitter la direction. M. Meyerbeer ne pensa plus à écrire que pour l'Académie royale de musique.

Le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld montrait de la bienveillance et donnait des marques d'estime à tous les gens d'esprit et de talent. Il avait d'ailleurs près

do lui deux hommes distingues : comme chef de cabinet, M. de Beauchène, ccriTain et poëte cjui compte phis dim succès httërairc; et comme secrétaire général, M. Alaréchal, administrateur éclairé, modeste, dune loyauté rare et d'un commerce plein de doucem* et d'agrément. Depuis les représentations du Crociato au Théâtre-Italien, placé aloi^s dans ees attributions, le directeur général des Beaux -Arts était tout disposé à ouvrir les portes du grand Opéra français à M. Meyerbeer. Ce dernier demanda deux choses à M. de La Rochefoucauld : 1 " de lui lire un scénario que lui, Meyerbeer, aurait composé : 2 " la promesse de faire traduire ce scénario en libretto par M. Scribe. Mais voici ce qui arriva : Meyerbeer lit son scénario au vicomte: celui-ci cherchait alurs un sujet de l)allet, dont le principal l'ùle pût faire briller le talent gracieux et décent de mademoiselle Taglioni, et il trouve avec joie, dans le sujet d'opéra qui lui est lu, le sujet de ballet quil cherchait ; tout alors sarrange pour le mieux : M. Meyerbeer abandonne son scénario à M. de La Rochefoucauld, et celui-ci s'engage d'abord à décider les auteurs de Robert le Diable, alors opéra-comique, à transformer leur libretto en giand opéra, et, de plus, à faire représenter l'ouvi-age aus^it(lt que poëme et partition poiuTaient être livrés. Tous ces arrangements eurent vite l'agrément de M. Meyerbeer, mais MM. Scribe et Germain Delavlgne hésitèrent longtemps à se mettre à l'œuvre: dans les premiers jours de mai 1830, la partition du nouveau Robert le Diable fut enOn livrée à M. Lubbert, directeur de TAcadémie royale de musique. Trois mois plus tard éclate la révolution de Juillet : la dù'ection des Beaux-

Arts disparaît avec la branche aînée des Bourbons, et Bobert le Diahlene fut représenté qu'après un délai de dix-huit mois, le 21 novembre 1831, sous ma direction.

Robert le Diable, avant de venir au monde, eut encore à subir bien des péripéties , bien des émotions, que je raconterai en écrivant mes souvenirs de directeur de l'Opéra.

Je pourrai alors étudier la physionomie si curieuse, si intéressante de M. Meyerbeer, de ce grand maître poursuivi par le génie et par le démon de la musique. Faites, tète à tête avec im inconnu, deux ou trois cents lieues, et vous pénétrerez tous les secrets de son esprit et de son cœur. Faites répéter un opéra en cinq actes pendant trois ou quatre mois côte à côte avec l'auteur de la partition, et vous aurez vu clair dans toutes les pensées, dans tous les sentiments de ce compositeur, ballotté sans cesse par des mouvements de joie, de crainte et de désespoir.

Boïeldieu, qui composa et fit exécuter ses premières partitions sous l'empire, donna au théâtre de l'Opéra- Comique son chef-d'œuvre, la Lame blanche, sous la restauration.

Ce fut le génie de Rossini qui accomplit la grande révolution musicale en Europe.

En France^ soyez un instant armé d'un certain pouvoir, renversez d'anciens abus, faites des choses nouvelles et utiles, et les sots vous dénigreront. M. le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld, chargé de la direction des Beaux-Arts, comprit le génie de Rossini, et lui ouvrit la caisse et les portes de l'Opéra à deux battants;

cela fit qiie tous les petits joui-naux du temps tbèrent à la cible sur le vicomte de La Rochefoucauld, et le raillèrent à qui mieux mieux ; heureusement, les flèches de la sottise et de Tenvie n"ont jamais tué ni blessé personne.

M. de La Rochefoucauld lia Rossini avec la France par un traite en règle. Pour chacun des opéras que ferait Ros-ini. et il s'engageait à en écrire au mohis un par an, le maestro touchait une prime de dix mille francs, plus des droits d" auteur assez modiques ; mais ce que M. de La Rochefoucauld fit de plus important dans les intérêts de Rossini, le voici : il lui donna des chantem^s. >'om'rit fils eut un nouvel engagement à l'Opéra, Levasseur et madame Damoreau quittèrent poui' rOpéia le Théâtre-Italien. L'Académie royale de musique eut un ténor, mie basse et ime gi^ande première chanteuse ; on put alors, dans les dernières années de la restam-ation, 1828 et 1829, y faire exécuter une traduction de Moïse, une traduction du Siège de Corinthr, l'opéra en deux actes Je Comte Ory, et le grand opéra entièrement inédit, GuiUaume Tell.

La gloire de LOpéra français date de là; la gloire d'un théâtre en fait bientôt la fortune; on se pressait aux représentations des belles œuM'es de Rossini; mais l'Académie royale de musique était alors placée sous l'administration de la maison du roi, et il était établi dans le beau monde sm'tout qu'on ne devait payer ni ses places, ni ses loges, et qu'il suffisait d'en demander à qui de droit. Les grosses recettes de l'Opéra n'ont commencé que sous ma direction; mais, pour rendre à Césai' ce qui appartient à César, je dois dire (jue j'ai sm^out

moissonné ce qu'un homme de génie et ce qu'un grand seigneur intelligent avaient semé dans ce riche terrain de l'Opéra.

Par malheur, à compter de la révolution de Juillet^ les chants de Rossini avaient cessé. Je dirai tout ce que je lis d'efforts pour amener Rossini à écrire un nouvel opéra; malgré la cordiale Lienveillance dont il m'honorait, Rossini me résista; il fit liquider une pension de six mille francs qu'il touche encore, et après un voyage en Espagne, il se retira en Italie.

Ce voyage en Espagne nous valut le Stabat Mater qui lut exécuté au Théâtre-Italien. Son Excellence don Emmanuel Fernandez Yarela, commissaire de la Crusada ^, grand dignitaire de l'Eglise espagnole, alors célèbre à Madrid par son goût pour les arts et par le luxe de son palais, donna un jour la plus brillante fête toute en l'honneur de Rossini. Dans ia salle à manger, les titres de toutes les partitions de Rossini étaient écrits avec des fleurs. La piété et la passion musicale de Son Excellence don Emmanuel n'hésitèrent pas à demander à Rossini un morceau de musique religieuse ; le maitre s'engagea, tint parole, et dédia son Stabat Mater au seigneur Yarela.

Le Stabat Matur fut d'abord exécuté dans l'église de San-Fclipo el Real, le jeudi saint de l'année 1833, en présence de la cour, de toute la noblesse et de tout ce que Madrid renfermait de plus distingué. Les mœurs espagnoles ne permettent pas que des femmes chantent dans les églises ; on fut donc forcé d'adapter à des voi

1. Ces fonctions laissent à celui qui les exerce la libre disposition des bulles et des sommes d'argent qu'elles rapportent.

d'hommes ce que Rossini avait écrit pour des voix de

femmes.

Le Stahat Mater M, depuis, exécuté au Théàtre-Ilalicn de Paris avec le plus éclatant succès. La lettre suivante de Rossini à son ami Valdès, aimable et spirituel Espagnol fjui s'est fait Parisien, témoigne de tout l'intérêt et de toute l'importance que Rossini attachait à cette composition.

a Mon cher ami,

)■) Jai reçu votre dernière lettre et

Cl41c de ces me.->ieur? de la municipalité; mais Tressini étant parti [m mr Madrid, rien n'a pu se conclure. Je suis très-fàcht' que l'engagement de Rubini n'ait pas pu s'arranger, certain que je suis que cet artiste am-ait fait fureur dans la belle Madrid.

» Le nouvel ambassadeiu de France s'est chai'gé de remettre le Stahat Mater au commissah'e de la Cmsada. J'aimerais à être informé par votre prompte réponse si on l'a exécuté et si on l'a trouvé bon ou mauvais. Enfin, donnez-m'en des nouvelles; à vrai dire, il m'a coûté beaucoup de peines, surtout pour l'accompagnement, qui est en dehors de mes habitudes. J'attends de vos lettres: dites à ces messieurs de la mairie que je ne leur réponds pas, n'ayant rien d'important à leur communiquer, mais qu'ils peuvent, comme vous, disposer du moi.

)> ROSSIM.

•) Bordeaux, ce IS août it^Zù. »

Depuis le Stabat Mater, Rossini a été perdu pour l'art et pour les jouissances musicales du monde entier.

Rossini \it aujourd'hui comme un bon bourgeois retiré; il a quitté Bologne pour Florence; il a épousé, comme on le sait, depuis plusieurs années, mademoiselle Olympe Pélissier, qui n'appelle jamais son mari que mon immortel. Rossini vit très-honorablement à Florence. Sa maison se compose de onze domestiques et de trois femmes au service de madame. 11 y a voiture du matin, voiture du soir et voiture découverte, toutes trois destinées au service de madame Rossini. Le maestro fait ses affaires et ses visites à pied, le parapluie sous le bras. Chaque année., Rossini va prendre les eaux à Monte-Catini, moins pour lui, dit-il, que pour son chien ; le reste de l'été , il le passe dans sa villa de! Dante, qui se trouve située au milieu d'un des plus beaux panoramas des environs de Florence.

Le maestro entoure d'une affection pleine de complaisance l'archevêque de Florence, Minucci, mélomane qui chante aussi bien le buffa que le séria; ce mélomane mitre ne se met jamais à son piano sans avoir près de lui ime tasse de bouillon froid; il prétend que le bouillon froid lui rend la voix plus haute. Rossini l'accompagne et lui prodigue ses conseils. L'archevêque de Florence a quatre-vingt-sept ans. On voit (juo Rossini aime toujours à faire des élèves.

Rossini vient d'acheter un palais magnifique, le palais Pucci, qui lui coûtera quatre cent mille francs ; il alloue en outre une somme de cinquante mille francs pour meubler l'appartement particulier de sa pauvre femme; c'est ainsi qu'il l'appelle.

Rossini aime toujours la musique, et ceux qui vivent dans son intimilt' ■ le nombre en est petit) sont convaincus qu'après lui on trouvera 'peut-étre encore quelque chose de bon clans sa vieille défroque; ce sont les propres paroles de Rossini.

Cette année, le maestro présente sa femme à la cour, et à cette occasion, il vient de donner à sa femme des diamants magnifiques.

Je n'ai point ici la prétention d'écrire une histoii'e de l'art musical ; mais j'aurai à paiier beaucoup musique, lorsque mes souvenirs me transporteront encore ime fois dans les coulisses de l'Opéra, au milieu de tant d'artistes aimés, au milieu de tous les plaisirs de l'esprit, de toutes les joies du succès, de toutes les caresses prodiguées au pouvoir; caresses, joies et plaisirs de tous les jours, qui auraient dû me rendre fou.

D'UN 1501KGE01S DE PAHIiS 290

Page 1