‹ Mémoires d'un bourgeois de Paris (volume 2)Chapitre 31 sur 41 · CHAPITRE VIII LA PEINTURE ET LA MUSIQUE SOUS LA RESTAURATION · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII LA PEINTURE ET LA MUSIQUE SOUS LA RESTAURATION

Diivid. — L'école de peinture du dis-hnitièiue siècle. — Gros. — Gérard. — Mémoires eu quelques pages d' Eugène Delacroix. — Géricault. — Le salon de Gérard. — Cbernttini. — Aubert. — Halévy. — Meyerbeer. — M. Sostbène de La Rochefoucauld. — M. de Beaucbène. — M. Marécbal. — L'Opéra ouvert à Rossini. — Rossini à Paris et à Florence. — Une lettre de Rossini.

Action et réaction, c'est la vie de l'homme, c'est la vie des lettres et des arts.

Eveillées par ce premier mouvement littéraire de la restauration, la peinture et la musique furent entrainées par des courants nouveaux.

La peinture, sous l'empire, avait subi le despotisme et avait plié sous un dictateur. Le républicain David prétendit réformer l'école française de son temps par un véritable 93. Toute l'école française du dix-huitième siècle fut proscrite : les Vanloo, Fragonard, Pater, Lancret, Boucher. Chardin, Greuze, et surtout le grand peintre de l'école française, ce grand coloriste, ce fantaisiste charmant, ce maître fin, coquet et naïf, ^Vatteau enfin, furent chassés du temple, et reçm-ent presque ^ur la face les plus cruelles et les plus injustes humiliations. Comme la noblesse de France, les tableaux de tous ces maîtres émigrèrent, et ne trouvèrent asile qu'à Londi'es dans les galeries de collecteurs éclairés ,• ce qui resta à Paris des tableaux du dix-huitième siècle se vendit à vil prix, et fut voué au mépris pubhc.

L'école du dix-huitième siècle avait surtout fait de la couleur ; David, le révolutionnaire, fit du dessin ; il revint à l'anatomie ; on ne vit plus que du nu, et il alla chercher ses modèles^ non dans Rome impériale trop drapée, mais dans Rome républicaine. La peinture de David était de la peinture officielle, c'est-à-dire sans contradicteur et sans critique. Gros, quoique élève de David> à force de talent et de fécondité, dans ses Pestiférés de Jaffa et dans sa Bataille crEylau; Girodet dans son Endymion, purent seuls lutter contre la dictature du temps. Aux yeux de David, Gros et Girodet étaient plus que des suspects. V Entrée de Henri lY à Paris, de Gérard, fut aussi une protestation modérée contre l'école de David ; ce tableau fit événement dans les premiers temps du règne de Louis XVlllj on en loua surtout la composition et l'ordonnance.

Bientôt il se fit des coalitions et des émeutes contre le dessin et pour la ccndeur.

Gros excita l'admiration pul)lique par sa grande page de la coupole de Sainte-Geneviève. Gérard vint rendre visite à ces peintures. « Que pensez-vous, lui dit Gros, de mon histoire en quatre livres ? — En quatre chants, » répliqua Gérard.

Gérard s'éloigna, et s'adressant à un ùc ses amis : « Malgré tous les éloges qu'on fait de ces peintures, lui dit-il, c'est plus Gros que nature. »

Dans les ateliers, dans les musées, dans les galeries particulières, on conspira contre David; plusieurs journaux prirent les armes; il se forma presque des socié* tés secrètes qui, le verre à la main, juièrent la perte de l'ennemi commun : Gros, Prudhon^ Géricault, Eu-

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gène Delacroix, puis plus tard Decamps, Camille Roqueplan et beaucoup d'autres apportèrent dans la lutte le décisif appui de leur palette. Les coloristes furent vainqueurs, à ce point que l'école de David fut à son tour méprisée et souffletée, et que toute Vécole du dixhuiticme siècle reprit faveur jusqu'à l'enguuement.

Les coloristes affichèrent des airs de conquérants. LesVanloo, Fragonard, Pater, Lancret, Boucher, Chardin, Creuse, ^VaLteau, eurent une rentrée triomphale. L'enivrement de la victoire alla même jusqu'à l'orgie, et ce fut alor.- que se rencontra un homme passionné, exclusif, plein de conviction, plein d'admiration pour soi-même, ne manquant ni d'étude, ni d'élévation, ni de grandeur, assez épri; de l'antiquité, un chef d'école enfin qiii vint, comme un gendarme, mettre le holà et rétablir la discipline dans les ateliers en goguette. Ce gendarme, ce fut M. Ingres. Par son talent et pai* cette réaction inattendue contre les excès de la couleur, M. Ingres se fit une grande renommée j il n'eut pas d'élèves, il eut des apôtres.

Le pulilic lui-même a fait de grands progrès en peinture : le temps est bien loin ou il se pressait autour dun tableau de bataille du général Lejeune, et admirait ces petits bonshommes de bois, qui étaient censés se battre les uns contre les autres. La foule s'airète aujourd'hui devant les Chevaux et devant le yaufrage de Géricault, devant la Bataille des Cimhres, devant la lionde de nuit, devant le Supplice des crochets, devant tous les tableaux du grand peintre qui honore notre temps et uutre pays, devant les tableaux de Decamps,

devant le Massacre de Scia d'Eugène Delacroix, devant les peintures chatoyantes, pleines d'imagination et de coquetterie de Camille Roqueplan, devant la Françoise de Miinini de Scheffer, et aussi devant OEdipe et h Sphinx, devant Stratonice et devant les Odalisques.

Le feu des enchères est le jugement dernier pour Lien des célébrités qui ont un instant connu les enivrements du succès et de la vogue. Combien de tableaux, qui ont brillé sous l'empire, contraignent le marteau du commissaire-priseur à retomber vite et à prononcer une adjudication à vil prix !

Comme tous les arts de la paix, la peinture passionne aujourd'hui une population plus nombreuse. On compte à Paris beaucoup de riches galeries particulières. Tous les souverains se disputent les chefs-d'œuvre des maîtres. On rencontre dans les ventes de tableaux une fotile d'amateurs se ruinant qui pour PiTidhon, qui pour Géricault, qui pour Decamps, qui pour Ingres, qui pour Paul Delaroche, en un mot pour tous les maîtres et poui' toutes les écoles.

Les amateurs de tableaux représentent aussi une population curieuse à étudier : l'un est fier d'un tableau quand il l'a payé très-cher; l'autre ne s'enorgueillit d'un tableau que quand il l'a payé très-bon marché; l'orgueil de l'un, c'est de s'y connaître assez pour avoir su mettre beaucoup d'argent sur une toile ; l'orgueil de Uautre, c'est d'être assez fort en peinture pour avoir découvert dans ce qu'on croyait une croûte un chefd'œuvre de maître. Les amateurs, dans leur galerie ou dans leurs appartements, aiment surtout à changer les tableaux de place. Les toiles de maître ont, en effet, les

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aspects les plus variés et les plus inattendus. La lumière projete'e à diverses doses sur une toile en fait autant de tableaux différents et nouveairs.

Si des amateurs nous passons aux peintres, nous trou- Terons encore parmi eux des physionomies plus divei-ses, plus accentue'es, plus singulières, plus individuelles; charpie peintre a sa manière de voir et de sentir, et lorsqu'on parcourt nos grands musées, on rencontre peut-être plus d'individualités en peinture, qu'on n'en rencontre dans les lettres, en parcourant les catalogues et les classifications de nos bibliothèques.

Pom- me renseigner sur quelques grands peintres de Tempire. sur quelques grands peintres de la restam*ation, sur le salon de Gérard, sm- Géricault, je m'adressai à un des plus charmants causeurs de ce temps-ci, grand peintre lui-même, à un camarade de collège, à Eugène Delacroix.

Eugène Delacroix et niiù. niais fîmes notre troisième ensemble au Lycée impérial, sous M. Quénon, auteur d'un dictionnaire gi'ec. M. Quénon dédia son dictionnaire à Cambacérès, qui n'était pourtant que peu célèbre pour Sun aniuur du grec. Tout en causant des jom's du Collège, déjà bien loin de nous, de cet excellent M. ouénon, et aussi de ^I. Raoul Rochette, nouvel Alcibiade à la barbe bleue, en bottes à la Souwaroff, en robe noire, que nous voyions traverser notre com' tous les matins puur aller faire sa classe de cinquième ou de sixième, Eugène Delacroix me parla, d'entraînement et de verve, des commencements de sa vie, de la mort de Géricault et du salon de Gérard. J'écris ici celte improvisation amicale d'Eugène Delacroix. C'est lui rpii parle :

« J"ai eu de très-bonne heure un très-grand goût poui' le dessin et pour la musique. Un vieux musicien, organiste de la cathédrale de Bordeaux (mon père y est mort préfet), donnait des leçons à ma sœur. Pendant que je faisais des gambades^, ce brave homme, qui d'ailleurs avait beaucoup de mérite, et qui avait été Tami de Mozart, remarquait que j'accompa.unais le chant avec des basses et des agréments de ma façon dont il admilait la justesse; il tourmenta même ma mère pour qu'elle fit de moi un musicien.

» Mon père, vers l'époque de la paix d'Amiens, et avant d'être appelé à la préfecture de Bordeaux, avait été préfet de Marseille : son nom y est encore honoré. Dans moins d'une année, il m'aniva là une suite d'épreuves singulières : je fus successivement brûlé dans mon lit, noyé à moitié en tombant dans la mei', empoisonné avec du vert-de-gris, pendu par le cou à une vraie corde, et presque étranglé par une grappe de raisin, c'est-à-dire par le bois de la grappe. «

Ici j'interrompis mon ami Eugène Delacroix : « Vous voyez bien, lui dis-je, que la Providence avait des vues sur vous : elle tenait à ce que vous fissiez le Massacre de Scia, le beau plafond de la grande galerie du Louvre et bien d'autres tableaux; elle tient même, sans doute, à ce que vous soyez un jour élu membre de la quatrième classe de l'Institut. »

Mon ancien condisciple, som-iant à ma prédiction, continua ainsi :

(( Je dois à une assez bonne éducation la connaissance des anciens : je m'en applaudis d'autant plus que les modernes, enchantés sans doute d'eux-mêmes, négli-

geiit peut-être tri:>p aiijom^dhiii ces augustes exemples

de tuutc intulligence et de toute vertu.

» Vers la fin de 181 o, j'entrai chez Guerin pom^ étudier la peinture. Je ne sais s'il découvrit en moi quelffue^ promesses de talent; mais il ne nïa jamais encouragé. Lorsqu'en 1822, je fis mon premier tableau, le Dmite et Virgile, je priai M. Guerin, par déférence, de venir chez moi pour me donner ses avis. 11 ne m'adressa guère que des critiques ; je ne pus jamais tirer de lui son assentiment au désir que j'éprouvais de présenter à l'exposition mon premier tableau. Toutefois, M. Guérin, me rencontrant à TAcadémie où j'allais étudier en élè^■e, voiihit lùeii me dire que ces Messieurs avaient remarqué mon œuM'e à Texposition; c'était de messieurs les professeurs qu'il voulait parler. Le succès capital de ma carrière date de cette époque déjà lointaine, et je n'entends point par là celui que j'eus dans le public, je veux parler des éloges de Gros, qui furent vraiment extra'jrJinaires, malgré mon obscmité, ou peutêtre à cause deile. « C'est, me dit-il, du Rubens châtié. » Bien qu'élevé à l'école sévère de David, Gros adorait Rubens; j'idolâtrais moi-même le talent de Gros, et, à l'heure oii je vous parle, après tout ce que j'ai vu. Gros tient encore, je pense, une des plus belles places dans l'histoire de la peinture.

11 Gros me demanda ce qu'il pouvait faire pom' moi. c< Oue je pui?se voir, lui répondis-je avec joie, vos )) grands tableaux de l'empii'e I » Ces tableaux étaient dans l'ombre de son atelier; ils ne pouvaient être exposés au grand juur, à cause de l'époque et des sujets. Je re^tai quatre heures dans son ateUer, seul ou avec lui,

au milieu de ses pre'parations et de ses esquisses; il me donna les marques de la plus grande confiance, et Gros était un homme très-inquiet et très-soupçonneux. Je cras entrevoir qu'il songeait à me prendre près de lui, pour me faire obtenir le prix de Rome dans son école. Ma route était tracée d'un autre côté, et je déclinai cette protection. Gros changea de ton envers moi, et lorsque plus tard ses élèves, peut-être pour le flatter, critiquaient devant lui mes tableaux, il les arrêtait, non pas en prenant le parti du peintre, mais en lem- disant que j'étais un jeune homme parfaitement honnête et bien élevé.

)) Géricault ressentait de Tadoration pom- Gros; il n'en parlait qu'avec enthousiasme et respect. Leurs deux talents étaient cependant dissemblables; mais Géricault devait beaucoup aux exemples de Gros. C'est surtout dans la représentation des chevaux que Gros a été son maître. Géricault, dans ses chevaux, exprime peut-être mieux la force; mais il n'a jamais su faire le cheval arabe. Le mouvement, l'àme, l'œil du cheval, sa robe, le brillant de ses reflets : voilà ce que Gros savait rendre comme personne. La science dans les chevaux de Géricault est pourtant loin d'exckue la verve; mais il n'a pas su trouver l'impétuosité et la légèreté. Au salon de 1812, le Chasseur à cheval de Géricault fut placé comme pendant à côté du portrait équestre de Mm-at, par le baron Gros. Cet ouvrage d'un homme de vingt ans nuisit un peu au succès du grand maître, soit à cause de cet intérêt qui s'attache toujours à un inconnu, soit à cause du plaisir secret de l'envie à opposer un talent naissant qui n'inquiète encore personne à un talent con-

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sacré qui a donné des fruit- en abondance, et qui désespère renvie par sa persistance à se tenir toujours debout. Gros ne put, à la fin de sa vie, se consoler de cet abandon du pidjlic qui attend tôt ou tard les artistes; il ne l'a que trop prouvé par sa fin tragique, horrible événement qui ne causa pas une très-grande impression : nouvelle preuve qu'il était déjà mort pour cet ingrat public.

» L'histoire de notre temps est remplie de tristes exemples de la fin malheureuse de gi'ands ai'tistes. Gros se jeta à l'eau; Robert se coupa la gorge. Pmdhon , qui n'a peut-être plu à une partie du pubhc que grâce à une certaine afiéterie, le côté faible de son talent, Prudhon, qui n'avait jamais été accepté par les artistes de son temps, est mort misérable et peu regretté. Ce n'est que depuis sa mort que ses tableaux sont d'un grand prix. Greuze, dont le succès avait été jusqu'à l'engouement, est mort dans la misère et a été jeté dans la fosse commune.

)) Au nombre des plus grands malheurs que les arts aient eu à subir dans notre temps, il faut citer la mort XJrématm-ée de Géricauh. 11 gaspilla sa jeunesse: il était extrême et passionné en tout.

)) 11 ne montait cp.ie des chevaux entiers, et choisissait les plus fougueux : il ne pouvait les enfom-cher que par surprise, et à peine en selle, il était emporté par sa monture. Je dînais un y^uv avec Géricault et son père : il nuus quitte brusquement, monte à cheval et part comme un éclair, sans avoir le temps de se retomber pour nous dire bonsoir. Le bon Aieillard et moi, nous nous reiucUmii^ à taille. Au bout de dix minutes, un grand

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bruit se fait entendre : Ge'ricault revenait au galop ; il lui manquait une des basques de son habit. Un jour, dans une promenade à Montmartre, son cheval s'emporta et le désarçonna; il fut jeté à terre : dans sa chute, la boucle de son pantalon , heurtant violemment contre une pierre, produisit une déviation d'une des vertèbres dorsales, Dupuytren reconnut le mal lorsqu'il était déjà sans remède : Géricault fut condamné à rester couché, et moins d'un an après cet accident, le 28 janvier 1824, Géricault mourait encore jeune. La vente de ses tableaux, qui eut lieu après sa mort, ne s'éleva pas à quarante mille francs. Le Naufrage de la Méduse fut adjugé au prix de six mille francs au peintre Dorcy, qui s'en rendit acquéreur par respect et par dévouement pour le talent et la mémoire de Géricault. Il fallut plusieurs années de négociations pour décider le gouvernement à acheter cette grande œu^Te au prix de l'adjudication, c'est-à-dire six mille francs. C'est gi'âce à la persistance de Forbin qu'on admire au LomTe l'œuvre principale de Géricault, dont le nom est impérissable dans l'histoire de la peintme de notre pays et de notre temps.

)) Géricault était né avec de la fortune, et de là les distractions et les plaisirs nuisibles à ses travaux, et surtout à sa santé. 11 perdit la plus grande partie de ce qu'il possédait alors qu'il était déjà cloué sur son lit de douleur. Son ami M***, l'agent de change, dont la déconfiture a été si célèbre, fut cause de ce désastre; il s'était emparé de la confiance et de l'argent de Géricault, pour lui donner, disait-il, de gros intérêts. J'ai vu Géricault, dans les derniers temps de sa vie, poussé

par la nécessite, vendre à des prix plus ffiie médiocres de précieux tableaux et d'admirables esquisses.

» Bien que Géricault m'admit dans son intimité et dans sa famillC; la différence d'âge et mon admiration pour son talent me plaçaient près de lui dans la situation d'un élève respectueux; il avait travaillé chez le même maître que moi, et, au moment où je commençais, j'avais vu Géricault, déjà lancé et célèbre, venir faire à l'atelier quelques études. 11 me permit de voir sa Méduse, pendant qu'il l'exécutait, dans un atelier bizaïTe, près des Ternes. L'impression que j'en reçus fut si vive, qu'en sortant de chez lui je revins toujom-s courant et comme un fViu jusque dans la iTie de la Planche, où je demeurais, au fond du faubom^g Saint-Germain.

» Géricault vivait encore quand j'exposai mon premier tableau : il me panit en être frappé. Pi-udhon, alors mom-ant, en fit, à ce que j'appris, de grands éloges. M. Thiers rédigeait, dans ce temps-là, dans le Constitutionnel, des articles sur les expositions de peintm-e, et il fit, sur l'obscur débutant, un article par-dessus les toits. 11 y avait été encouragé par Gérard, qui, lui aussi, voyait dans mon premier tableau beaucoup d'avenir. M. Tliiers Cït le seul, placé pour être utile, qui m'ait tendu la main dans ma carrière. Après ce premier article, il en fit un second tout aussi pompeux au salon suivant, à l'occasion du Massacre de Scio. J'ignorais même à qui j'étais redevable de tant de bienveillance : Gérard m'invite à Auteuil, et je vois enfin cet ami inconnu, qiii ne me parut pas du tout surpris de mon peu d'empressement à le rechercher après tout ce qu'il avait fait poiu- moi. M. Thiers put m'être encore plus

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d'une fois utile, et il le fit toujours avec li môme simplicité. M. Thiers, ministre de rintérieur, me donna à peindre le Salon du lioi, au palais Bourbjn.

P Le salon de Gérard, que vous dédirez connaître, poursuivit Eugène Delacroix, était une des choses curieuses du temps. L'homme lui-même était un type rare; j'ai entendu dire tant de sottises sur les hommes connus, que je me détie beaucoup des réputations qu'on fait aux gens. On traitait Gérard de courtisan, de diplomate raffiné. J'avoue que, toutes les fois que je lui demandai quelques petits services, je le trouvai assez entortillé dans ses réponses. Voici cependant une anecdote qui le peint dans une de ces explosions de caractère que ne peuvent maîtriser quelquefois les plus circonspects. Jacquemont le voyageur m'a conté que, demandant un jour à voir Gérard, on lui répondit qu'il était à Saint- Cloud, pour un portrait de Charles X. Quelques instants après, Gérard est de retour : il passe devant Jacquemont sans le voir ; il entre dans la cuisine, qui était sous la porte cochère, et prend place avec une fureur concentrée à une table où étaient assis ses domestiques, a Qu'on me donne du pain et du fromage, dit-il d'une voix de tonnerre, et au diable le reste ! » Il revenait, ce jom'là, blessé de quelques-unes de ces paroles que, sous la restauration , on n'épargnait guère aux hommes de la révolution et aux hommes de l'empire.

» On arrivait chez Gérard à l'italienne, c'est-à-dire à minuit; on y rencontrait, comme assidus, Talma, mademoiselle Mars, le comte Lowœnhielm, Mérimée, Jacquemont, madame Ancelot, mademoiselle Delphine Gay ; entre autres, -le pauvre Beyle (Stendhal) , mort su-

bitement en 1842. Beyle avait beaucoup de cachet; personne ne racontait comme lui. Mérimée avait beaucoup de goût pour Beyle. Un des grands channes de ces réunions, c'est que tout ce monde se rencontrait, presque tous les jours de la semaine, dans diverses maisons qui recevaient à jour fixe. C'était chez Gérard, chez madame Ancelot, chez Cuvier, au jardin des Plantes, etc.

)) Malgré cette vie mondaine, je travaillais tout le jour; mon organisation, d'aillem's assez frêle, suffisait à tout ce mouvement. La jeunesse permet les excès, parce qu'elle tend toujours à les réparer.

» C'est après 1830 que l'amitié de M. Thiersme valut le So.Jon du Fuji. Cette œuvre, qui eut assez de succès, même auprès des piu^istes, décida d'autres ministres à me confier de nouveaux travaux. Je n'avais pas la fa- \eur du roi Louis-Philippe, qui n'entendait rien à ma peinture ; les deux ou trois tableaux qu'on me demanda pour ^■ersaille5 me furent donnés parce qu'on en donnait à tout le monde.

« On m'a enrégimenté, bon gré mal gré, dans la coterie rijmantique : ce qui a pu ajouter les sottises de quelques-uns à la liste des sottises que j'ai pu faire. Je me suis tiré de tout cela par une très-gi'ande modération dans mes désirs, dans tout ce qui touche à l'argent, et par cette extrême coniiance que donne la jeunesse et que Page tend à affaiblir. Dans mes tableaux, j'ai toujours vu les défauts avant les juges les plus sévères; mais mes juges y voyaient-ils le bien qui s'y trouvait?

» Les salons de peinture, sous la restauration, n'étaient point annuels. Puiu" un homme militant et ardent, c'était un u^-uid niidlicur dans Làcre delà sève et de Tau-

dace. A la fin de l'un de ces salons, en 1 827 (on renouvelait alors les tableaux à mesure que l'exposition se prolongeait), j'exposai un tableau de Sardanapale. S'il est permis de comparer les petites choses aux grandes, ce fut mon Waterloo. J'avais eu quelques succès à ce salon, qui avait duré presque six mois : cette œuvre nouvelle, qui arrivait la dernière, souleva l'indignation feinte ou réelle de mes amis et de mes ennemis. Je devenais l'abomination de la peinture; il fallait me refuser l'eau et le sel. M. Sosthène de La Rochefoucauld, alors chargé des beaux-arts, me fait venir. Je rêve déjà quelques grandes commandes, quelques vastes tableaux à exécuter. M. Sosthène fut poli, empressé et aimable; il s'y prit avec douceur et comme il put pour me faire entendre que je ne pouvais décidément avoir raison contre tout le monde, et que, si je voulais avoir part aux faveurs du gouvernement, il fallait changer de manière. a Je ne pourrais, lui répond! s-je, m'empêcher d'être de mon opinion, quand la terre et les étoiles seraient d'une opinion toute contraire. » Et comme il s'apprêtait à m'attaquer par le raisonnement, je lui fis un grand salut et je sortis de son cabinet. J'étais enchanté de moi-même, et, à partir de ce moment, mon Sarclanapale me parut une œuvre supérieure, plus remarquable que je ne l'avais pensé. Les suites de cette conférence furent déplorables : pendant cinq ans, plus de commandes reçues, plus de tableaux achetés. Vous jui^erez ce que fut pour moi ce chômage, alors que je me sentais capable de couvrir de peintures une ville entière. » ^

De la peintm^e passons à la musique. La peintiue et la music[ue parlent toutes deux à l'esprit, au cœm*, à Timagination, et se laissent toutes deux entraîner à des re'volutions, par le mouYement et par la fièvre des idées qui agitent toute une nation et toute une époque.

L'Opéra avait exécuté deux chefs-d'œuvre de musique sous l'empire, la Vestale et Fernand Cortez. La scène de la révolte de Fernand Cortez, le final du second acte de la Vestale, bien exécutés, dans tous les temps exciteront l'enthousiasme. Mais sous la restauration, les grandes compositions ne manquèrent pas, et la renommée eut à proclamer le nom de plus d'un maitre.

Sou.- la restauration, la musique s'inspira des élans religieux qui se produisirent au sein de la nouvelle société. La chapelle du roi, sous la direction deCherubini et de Lesuem^ comptait un gi-and nombre d'exécutants ; on y avait appelé l'élite des instnunentistes, les plus grands talents et les plus belles voix. Tous les dimanches, aux offices divins, et surtout à certains jom-s d'anniversaires, on y exécutait de nouvelles compositions de Cheruljini pleines de sentiment et d'onclion; l'exécution était tdujrmrs excollente. On s'arrachait les billets de chapelle.

Sous la restauration, Cherubini fut membre de l'Institut, surintendant de la musique du roi, directem- du Conservatoire, chevalier de la Légion d'honneur et chevalier de l'ordre de Saint-Michel.

Pendant ma duection de l'Opéra, j'ai fait représenter Ali Baba, opéra en trois actes, de Cherubini; ce fut le dernier ouvrée qu'il écrivit pour le théâtre. La maison de Cherubini était ouverte aux artistes.

aux amateurs, aux gens du monde, et tous les lundis, une réunion nombreuse se pressait dans ses salons. Tous les artistes étrangers désiraient être présentés à Cherubini.

Pendant ces dernières années, on rencontrait souvent chez Cherubini, Hummel, Liszt, Chopin, Moschelès, madame Grassini et mademoiselle Falcon, alors jeune et brillante de talent et de beauté; Auber et Halévy, les deux élèves préférés du maître; Meyerbeer et Rossini.

Cherubini reçut avec la plus grande cordialité Rossini, dont il reconnaissait le génie, et Rossini fut touché de l'accueil que lui fit ce maître sévère. Il y a loin du style de Cherubini à celui de Rossini, cependant ces deux hommes d'un génie si différent se comprenaient et s'appréciaient. On eût dit que leurs vieux souvenirs des anciennes écoles d'Italie étaient entre eux un lien sympathique; ils étaient presque des amis de collège. On a vu Cherubini, peu prodigue de manifestations, applaudir le chef-d'œuvre de Guillaume Tell.

Cherubini approuvait quelquefois, blâmait plus souvent, et se taisait d'ordinaire. On venait d'exécuter au Conservatoire une de ses ouvertures ; on vint lui demander ce qu'il pensait de l'exécution : « Puisque je n'ai rien dit, répondit-il, c'est que je suis content. »

On entendit Rossini chanter chez Cherubini l'air du Barbier avec cette grâce inimitable, avec cette voix pleine de jeunesse et de vie, avec ce brio d'accompagnement qu'aucun orchestre ne pouvait égaler.

Lorsque la réunion n'était pas trop nombreuse, Chenibini permettait d'exécuter quelques-unes de ses com-

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positions, soit inédites, ^oit publiées. MM. Ponchard, Bordcigni, Levasseur, madame Damoreaii entum-aient le piano. <Jn passait en revue d'anciens ouvrages, on décliiffrait quelques partitions manuscrites. On chantait le quatuor des Yiarjrjw.toii fclici, le trio d'Ifigema, mi quatiiur dlm Lim GiovannL plein d'intérêt, composé sur les paroles mêmes du quatuor de Don Giovanni, de Mozart. On y chantait de charmants morceaux de Kouhoirriii. opéra inédit et inachevé, dont Cherubini mit les meilleures pages dans A// Baba.

Siiuveiit aussi, c'étaient des morceaux de musique sacrée qui faisaient les frais de la soirée. On chantait le Pater m^sier composé pour la chapelle du roi, ou YAve veruni, avec solo de hautbois ; ou de magnifiques litanies de la Vierge inédites, et dont M. Auber possède le manuscrit. M. Halévy possède aussi plusieurs manuscrits de Cherubini, avec cette dédicace de la main du maitre : Aï suo caro EaUxy.

La plus tendre amitié unissait Cheiiibini et M. Ingres. M. Ingres peignit pour son ami le beau polirait qu'on admire au Lnxembourg. Peu de temps avant sa mort, Cherubini composa un ranon pom' M. Ingres. Lorsque M. Ingies devait passer la soirée chez son ami Chenibini, Baillut était prévenu et invité, et l'on exécutait de charmants quatuors d'instnmients. M. Ingres ne manque pas de talent sur le a iolon.

Cherubini était un homme d'un esprit naïf: il lui échappait souvent des paroles dm-es, mais sans qu'il eût l'intenti-m de blesser personne; s'il disait des choses plaisantes. 11 était le seul à n'en pas rire, il ne se doutait pas (ju'il eût été plaisant. Cherubini exprimait sa

pensée, et voilà tout; il était peu soucieux et ne s'apercevait même pas de l'effet qu'il pouvait produire.

Un jeune homme se présente au Conservatoire pour être admis au pensionnat. Il venait de faire cent lieues à pied; il chante : il a de la voix, et sa voix n'est pas mauvaise. Mais ce pauvre garçon est petit, gros, trapu; sa figm^e grimace. On vote ; il n'est pas admis. Il lui faut donc faire encore cent lieues pour retourner dans sa ville natale ! Le comité, tout en le refusant, voudrait adoucir l'amertume du refus : « Laissez-moi faire, je vais arranger cela, )> dit Chembini qui présidait. On appelle le candidat : « Monsieur, dit Cherubini, le comité ne peut pas vous recevoir, parce que vous êtes trop laid. ))

Après la mort d'Hérold, que je trouvai maître de chant à l'Opéra et dont je parlerai plus tard, Adolphe Nourrit et plusieurs artistes de l'Opéra se rendent auprès de Cherubini poiu- le prier de laisser chanter aux funérailles d'Hérold une messe de hequiem que le maître venait de composer. Le maître refuse; on insiste: «Non, dit Cherubini, je ne puis vous donner cette messe, je la garde pour Paër. » Rien n'annonçait alors la fm prochaine de Paci', qui vécut encore cinq ou six ans.

Un graveur avait composé et fait frapper une médaille de Cherubini ; il lui en apporta huit ou dix exemplaires, en le priant de les acheter. Cherubini était dans un de ses accès de misanthropie : « Qu'ai-jc à faire de ces médailles? — Vous les donnerez à vos parents, à vos amis. — Je n'ai point d'amis, et je ne donne rien à mes parents. »

Malgré ces boutades, Cherubini se montrait souvent

ti'cs-^ensible, très-attaché à ses amis ; il suffisait de le Lien connaître pour l'aimer.

De 1800 à 1813. un homme du monde, très-jeune encore, très-recherche dans les salons, composait et publiait un recueil de romances, un trio pour piano, violon et violoncelle, un concerto de violon ; sa réputation ne dépassait guère le cercle des artistes. Le 27 février 1813. ce jeune compositeur faisait représenter un opéra-comique en un acte, le Séjour mUitaire, et le is septembre 1819, un second opéra-comique en un acte, le Testament et les Billets doux. Ce jeune musicien, c'était M. Auber.

Ce fut le -27 janvier iN20 que M. Auber, dans un opéra-comique en trois actes, la Bergère châtelaine, obtint pour la première fois de vifs et légitimes applaudissements. Citer ici le titre de toutes les partitions de M. Auber qui suivirent la Bergère eMtelaine, c'est rappeler aux bourgeois de Paris autant de succès populaires.

^ uici la liste exacte des œmTes musicales de Tautemde la Muette par ordre de date :

Emma

Leicestep,

La Neige

Concert a la cour. .

Léocadie

Le Maç..v

Le Timu'E

FlORELLA

La m cette de Portici

cpera-comique idem, idem, idem, idem, grand opéra

actes.' " juillet 1821.

idem. 25 janvier 1!<2j.

4 actes. 8 octobre 1825.

1 acte.] 3 juin 182 4.

5 actes. '24 novem. 1824.

idem. | 3 mai 1825.

1 acte. 'ôO mai 1826.

5 actes. 28 novem. 182G- 5 actes. I29 février 1828.

DTN BOURCiKOIS DE PARI;

•2aj

La Fiancée

Fra Diavolo

Le Dieu et la Bavadère

Le Philtre

Le Serment

GrSTAYE III

Lestocq

Le Cheval de bronze .

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