‹ Mémoires d'un bourgeois de Paris (volume 2)Chapitre 5 sur 41 · SOMME · texte numérisé non relu

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L'argent des e'trangcrs comptait puur beaucoup dans ces sommes perdues.

Nous ferons remarquer que les bénéfices des fermiers des jeux étaient surtout assm^és par cette somme annuelle de deux millions quatre cent mille francu, qui leur était attribuée pour frais de régie. Les frais étaient loin de s'élever à cette somme.

L'expansion de la passion du jeu sous l'empire et sous la restauration était telle, qu'à côté des maisons de jeu publiques florissaient alors des maisons de bouillotte, dangereuses succursales des tripots autorisés et sm'veillés par la police.

Ces maisons de bouillotte s'installaient sous forme de tables d'hnto. Mais après le diner, les tables de jeu se dressaient; on y jouait surtout à l'écarté.

Après les cent-jours, les commandants et les reines

de colonels ou de généraux- tués à Waterloo, affluaient dans ces sociétés de bas étage, très-achalandées de femmes à parties et d'escrocs de profession.

Chaque maison de bouillotte avait son commandant.

On y rencontrait le commandant vénêrahle, à cheveux blancs, et le commiuidont aux moustaches en croc et duelliste.

Le commandant vénérable prononçait en dernier ressort sur les erreurs contestées, sur les coups douteux. Bienveillant et paternel, il apaisait, il conciliait, il rapprochait les querelleurs, et tous ceux que les pertes d'argent entraînaient à faire du bruit.

Le cfjmnmndant vénérable jouissait de toutes sortes de privautés; il jouait sur parole: il ctait Tami et le conseiller des femmes à succès; il n'abusait que rarement, et dans des occasions sûres, de la confiance qu'il inspirait; les nouveaux venus s'estimaient presque lieureux d'être grugés par lui : tous ceux qui, en faisant sa partie, perdaient quelques pièces d'or, il les tutoyait ; il les indemnisait en familiarités, il les rembom-sait en camaraderies.

Le commandant a moustaches en croc, témoin obligé de tous les duels, racontait souvent ses campagnes. On tremblait surtout devant les commandants qui se pavanaient d'aviiir échap[)é à l'incendie de Moscou et aux glaçons de la Bérésina.

Le commandant à mou^taclies en croc portait l'habit boutonné. 11 avait la parole Ijreve: on trouvait tout naturel qu'il ne pliât jamais sa serviette, qu'il ne payât jamais son dineret qu'il versât dans son café, sous forme de gïoria, un très-grand nombre de verres d'eau-de-vie

IV IN BOURGEOIS DE PARIS îô

Personne ne doutait qu'il n'eût été dans les cent-jours porte p!)ur la croix.

Tous les amants heureux le prenaient poui' confident et lui ouvraient un crédit, qui ne finissait avec une liaison rompue, que pour se solder et s'élever à de plus gros chilTres avec une liaison nouvelle.

Les veuves de colonels ou de généraux tués à Waterloo étaient entre deux âges. Elles suppléaient à ce qu'elles avaient perdu de leiu' jeunesse et de lem- beauté par des lécils touchants de leur situation. Elles prenaient ou recevaient souvent des sobriquets, /(/ Veuve de ta Grande Armée, la Bérésina. Un sobriquet est souvent, pour une fennnc compromise, une source de célébrité et de fortune.

Lue des maisons de bouillotte les plus célèbres sous rem})ire et sous la restauration était tenue par madame

Madame M'" S**' était la sœur aînée d'une actrice célèbre ; elle était de toute sa personne encore plus belle ([uc sa sœur; elle fut, pendant les mauvais jours de la lépublique française wie et indivisUjIe, compromise dans une alTaire de faiLx assignats. Elle en sortit avec *i acquittement qu'elle dut à son innocence et non à sa beauté.

Mridame M*** S'** tenait une maison de bouillotte d"hi- ^er et d"été. L'acteur Gavaudan en était un des assidus. Elle tutoyait tout le monde, et tout le monde la tutoyait. Connue au temps du chevalier de Grammont, comme au temps des Desgrieux, on n'était point alors déshonoré par des tricheries au jeu. Mais elle ne tirait point profit de ces escroqueries qui lui étaient connues; elle

vous arrêtait même au bord du précipice, en vous disant : « Ne va pas par là. »

Les maisons de bouillotte et de baccarat fleurissent encore aujoui'd'hui ; on ne joue plus à la roulette, au trente et un, au creps ; mais, chez tous les restaurateurs, dans tous les clubs, on joue son patrimoine sm^ parole au whist, quelquefois même au baccarat.

Dans les maisons de jeu publiques et autorisées, on perdait la moitié de sa masse lorsque sortaient, au trente et quai-ante, un refait de 31, et à la roulette, le zéro ou le double zéro. C'était une espèce d"impôt prélevé sur les joueurs : mais on ne pouvait du moins jouer sur parole.

Certains joueurs, crildés de dettes de jeu faites smpai'ole dans des tripots, partent aujom^d'hui pour l'étranger sans payer. Ou bien, vous êtes mandé pai' une mère de famille qui tient à acquitter les dettes de son fils, mais qui semble vous rendre responsable des folies d'argent qu'elle ne lui pardonne pas.

J'entends suuvent dire que si les jeux publics se rou- \ raient, on am^ait moins à craindi'e les tripots clandestins. Ces tripots étaient tout aussi nombreux pendant la dttiée de la ferme des jeux, et la ville dépensait pomtant de gi^osses sommes pom' frais de surveillance. Une police spéciale contre les maisons de jeu non autorisées était sans cesse sur pied.

Rouvrir une seule ou plusieurs maisons de jeu publiques, ce serait donner mie nouvelle fièvre de jeux de hasard à ce pays-ci; ce serait sciemment faire lever de nouveaux jouem's, préparer pour les familles de nouveaux désespoirs, et faire naître l'occasion de nouveaux suicides.

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