‹ Mémoires d'un bourgeois de Paris (volume 2)Chapitre 8 sur 41 · MKMjIKE · texte numérisé non relu

MKMjIKE

CitoQS aussi tous ces médecins qui se sont illustrés dans les sciences natiuelles : Toui'nefoil, d" Aubanlon, les trois de Jussieu, Bernard, Antoùie et Joseph; de Fourcrov, qui fut successivement professem^ de chimie au Collège de France, au jardin des Plantes, membre de la Convention et du conseil d'Etat, et directeur général de Finstmction publique: le chimiste Chaptal, qui fut ministre de rintériem- sous le consulat et sénateui^ sous Icmpire ; le chimiste Berthollet, qui fut aussi sénatem-; Cabanis, autem' de Tou^Tage sur les Rapports du physique et du moral de l'homme ; Darcet, chimiste, membre de l'Académie des sciences; l'abbé Teissier, minéralogiste, membre de TAcadémie des sciences; Guyton de Morveau : de Blainville ; le grand Cuvier, qui fut un des présidents du conseil d'Etat et membre de l'Université.

Trois médecins seulement ont été membres de l'Académie française : Vicq-d'Azyr; il remplaça Buffon en 1788; le grand Cuvier, et aujourd'hui M. Flom-ens, savant consciencieux, écrivain distingué, qui remplit en même temps les fonctions de secrétaire peipétuel de l'Académie des sciences.

Le comte Bérenger, qui fut conseiller d'Etat, directemk'énéral de la caisse d'amortissement, et à la première re-taurotion directeur général des impôts indirects, était uus-i médecin. Il était médecin de l'hôpital militaire de GrL'nobkjlorsqu'en 17U0 le tiers état le nomma député aux états généraux.

M. Gravier, qui fut longtemps député des Basses- Alpes, directeur général de li caisse d'amortissement, nommé pair de France sous Louis-Philippe, était aussi médecin;

c'est le seul médecin, de 1814 jusqu'en 1848, qui ail été appelé à la Chambre des pairs; il n'y entra qu'en qualité d'administratem-; depuis 1814, on n'éleva jamais de médecins à la pairie.

M. Boin, membre de la Chambre des députés sous la restam-ation , l'auteur du célèbre amendement à la loi' d'élection de 1820, était aussi médecm. On créa pour lui la place d'inspecteur des eaux minérales.

Voici les noms des médecins qui furent membres do l'Assemblée constituante :

MM. Allard,

Alclerc Descottes,

Blin,

Campmas,

Deséze (Bordeaux),

Fisson-Jaubert,

Gallot,

GiRERD,

MM. GriLi.oTiN (Paris;, La LOI, Latoir, Meyer, pélissier.

Salles, Thouet.

Sous la restaïu'ation et sous Louis-Philippe, parmi les médecins qui ont figuré dans la Chambre des députés, nous citerons M. Thouvenel, député de la Mourthe. l'un (les inend)res les plus ardents de l'opposition de gauche; M. Prunelle, prolessem- à la Faculté de Montpellier, destitué sous la restauration, maire de Lyon après 1830 et député de riï«ère; il eut à la Chambre de l'importance, et fut chargé du rapport de la loi municipale; il fut nommé, sous le gouvernement de Louis-Pliilippe, médecin inspecteur des eaux de Vichy.

M. riierme, maire de Lyon et député de la même ville, était aussi médecin.

Phis dun médecin ont été appelés, par la révolution

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de i s i,^. à jouer un rùle politique, soit comme représentants à rAssemlilée nationale, ^oit comme fonctionnaires publics.

M. Bûchez, auteur do l'Histoire X)adementaire de la lécoîuiion français:, fuL nommé président de l'Assem- J)lée constituante ; M. Trélat, son concurrent au fauteuil de la présidence, fut nomme queljue temps après ministre des traN'aux publics.

M. Recuit, medûL-in et accou.cbeur distingué du faubourg Saint- Antoine, fut nommé ministre de l'intérieui*.

M. Bixio, fondateur de la Maison rustique, grièvement ble>sé le '23 juin isis devant une barricade, fut élu vice-pré.-identde TAssemblée constituante, et nommé rninir^tre du commerce après Télection à la présidence de la république du prince Louis-Napoléon.

MM. Ducoux et Gervais deCaen furent nommés successivement préfets de police.

Deux noms de jeunes médecins, morts avant l'càge, méritent surtout dètre honorés, \'ictor Jacquemont et Hippolyte Royer-Collard.

Victor Jacquemont mourut à Bombay en 1832; il a laissé sur son voyage dans Tlnde un grand ouvrage scientitique, L't deux volumes de lettres intimes, recueillies et publiées par les soins de M. Mérimée; ces lettres sont dun libre et spirituel penseur, remplies d'observations piquantes et familières sur tout ce qu'il voit et sur tous ceux qu'il rencontre: il y annonce presque sa fin prochaine. Ces lettres de Jacquemont sont du plus vif intérêt, et laissent voir tout le cœur et tout l'esprit du hardi voyageur qui mouiiit victime de son dévouement à la science.

y ai été le condisciple d'Hippolyte Royer-Collard; c'était, dès ses premières études, un caractère et une intelligence d'une puissante originalité; il se fit écrivain de la meilleure école, à force d'étudier tous les maîtres du dix-septième siècle ; pour le style, comme pom* la ecience, il puisait aux sources. D'une mémoire infatigable, il était dans ses écrits, comme dans ses improvieations, d'une prodigieuse fécondité d'idées, de ^■ues, d'arguments qui s'enchaînaient et se liaient entre eux ; c'était un esprit prompt et un bon talent; il jeta un grand éclat dans son concours pour la chaire d'hygiène. La calomnie s'en mêla, et prétendit qu'Hippolyte Royer-Collard n'avait pu achever sa composition par écrit dans le temps voulu. La vérité triompha, et la Faculté de médecine compta dans ses rangs un jeune et digne successeur de Halle, à qui pourtant il ne ressemblait guère, ni par la vie intime, ni même par ses qualités d'esprit.

Membre de l'Académie de médecine, Royer-Collard y soutint plus d'une importante discussion; il éclaira, il charma souvent l'assemblée par des lectures pleines de faits, de nouveauté et d'une haute dialectique.

C'était un caractère qui avait sa veine à lui ; c'était le plus curieux chercheur de toutes les folies humaines; il allait sans cesse à la découverte ; il se plaisait à prendre sur le fait les bizarreries, les vertiges et tous les vices de jour et de nuit de l'humanité.

Hippolyte Royer-Collard avait un fonds inépuisable d'obligeance; il avait l'àme fière autant que l'esprit élevé ; son désintéressement était sans bornes; indulgent pour tous, il ne comprenait que de chaudes et fidèles amitiés. Les femmes tenaient surtout une grande place

dans son cœur et dans son existence ; peut-être couiiit-il trop les aventui-es, et sa santé et sa jeunesse y ont péri.

Lorsque Royer-Collard fit à l'Ecole de médecine, sur rhygiène, sa première leçon, une émeute, organisée par l'opposition d'alors, chercha à trouhler, à intimider le professem^; on n'y réussit pas; mais lorsque Royer-Collard, entom'é seulement de quelques amis, sortit de l'Ecole, ime bande de deux cents jeunes gens envb'on le poursuivit de huées et d'injures. Royer-Collard avait refusé tout appui, tout secours de l'autorité.

Arrivé au pont des Arts, il dépose dix francs sur le guichet du receveur, et, se retournant alors vers ces deux cents jeunes gens, si braves contre un seul : «Vous pouvcz; leur dit-il. continuer à me suivre, j"ai payé pour vous, ù Ce spirituel et dédaigneux à-propos déconcerta cette foule menaçante, et Royer-Collard trouva pour ses leçons d'hygiène un nombreux auditoire, qui poussa la justice jusqu'aux applaudissements.

11 est un nom en médecine d'une certaine célébrité : je veux parler d'un médecin qui, presque toute sa vie, se fit appeler le vieux Portai; j'ai suivi quelque temps ses leçons d'anatomie au jardin des Plantes, et j'ai pu recueillh' sur ce praticien des traits assez accentués et assez personnels.

Portai, le Gascon, connaissait son monde ; jeune encore, il s'était composé une tom^nure et une physionomie de vieillard : perruque, canne à pomme d'or et l'habit à grandes basques; en hiver, la douillette enmarceline; il portait ce costume avant la révolution de 89, sous le directoire, sous le consulat, sous l'empire et sous la restauration. Louis XVjll et les émigrés le retrouvèrent tel

qu'ils l'avaient quitte. Il n'avait qu'un filet de voix, et cette voix si faible s'éteignait quand on le pressait de questions embarrassantes.

Depuis le jour où Portai s'était mis en route pour Paris, en compagnie de Treillard et de l'abbé Maury, son ambition était de devenir archiàtre, médecin du roi ou de l'emperem- ou de quiconque porterait la couronne de France. La restam^ation combla ses vœux : il fut médecin du roi Louis XVIII et de Charles X.

Sous Louis XVIII comme sous Chai^les X, la maison médicale représentait ime lom-de dépense, elle se composait :

D'un premier médecin ",0,000 fr.

D'un premier chirurgien :>0,000

D'un médecin ordinaire 12,000

D'un chirurgien ordinaire 10,000

De quatre médecins par quartier 12.000

Total 84,000

Après la révolution de 1830, Portai demanda résolument une audience au roi Louis-Philippe : « Sire , lui (lit-il, je viens prendre vos ordres pour composer votre maison médicale. — J'ai mon médechi, répondit le roi; le docteur Marc a ma confiance depuis un grand nombre (laiHiées. — M. Marc est un homme fort capable, répondit Portai, nous le comprendrons dans votre maison médicale. — Mais, dit le roi, je ne veux pas de maison médicale, et je ne veux d'autre médecin que M. Marc. — Lh bien ! sire, conservez donc M. Marc ; mais je vous demande la survivance. » Portai avait alors quatre-vingthuit ans.

Portai était né en 17 'ri, à tiaillac; il entra à lAcadé-

mie des sciences en 1769 ; il mourut à Paris en 1832, à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Portai payait des voitures pour faire queue à sa porte ; lorsqu'il se trouvait en visites ou en consultations, des aftidés accouraient le cher- L'her de la part de M. le prince, de la paj^t de madame la duchesse.

•Je possède un document cmieux, ce sont quelques carnets de \isites de Portai, depuis 1781 jusqu'en 1812; ces carnets sont écrits en partie de la main de Portai, en partie de la main d'un domestique, si on en juge par l'orthographe : ce sont de ces petits cahiers de papier très-grossier, qui rcïsemblent f<:irt au livie de dépense d'une cuisinière.

A la fin de chaque année , Portai faisait de sa main l'addition du jiruduit de ses vi?ites :

l"8l Portai avait alors trento-neuf ans,. . . . 16,564 fr.

1787 premier semestre 25,004

1795 premier semestre 12,057

D'après ses carnets, Portai faisait payer ses visites de six à douze francs, ses consultations de vingt-quatre à quarante-liiiit lianes. Cependant, on voit figiuer parmi ses clients des anonymes qui ne payaient chaque visite que trnis francs. La clientèle de Portai, de 1790 à 179.3, se composait -lutuutdes plus gi-ands noms de la société.

Les princes ou princesses de Montmorency, de Montbarrey, de BrogUe, de Chalais, de Croy, de Revel, de (^himav. etc.

Les ducs et duchesses de Beauvilliers, de Bcr\vik, de Filz- James, de Caylus, de Yille([uicr, de Boufflers, de Lauzun, de Monll^azon, d'Uzès, de Crussol, de La Val- Mère, de Béthune, de Cliarost, de .Mortemavt, de La Rochefoucauld, de Liancourt, de Flcury, de B(juillon, do Nivernais, de Rohan, de Stainville, d'Aiguillon, de Doudeauville, d'Estissac, de Narbonne, de Lévi, de Chàtillon, etc.

M. de Miroménil, garde des sceaux ; les maréchaux de Mouchy, de Noailles, de Byron, de Mirepoix, d'Eslrées.

Les marquis ou marquises d'Avaray, de Tavannes, de Tourzel, d'Autichamp, d'Asfeld, Duguesclin, de Louvois, d'Aumont, de Bassompierre, de Maison-Rouge, de Genlis, etc.

Les comtes ou comtesses de Caraman,* de Choiseul- Gouffier, de Choiseul-Beaupré, de Lameth, de Mérode, d'Egmont, de Yintimille, de Sully^ de Beauharnais, de Mam-epas, de Montniorin, de Polignac, etc.

Le vidame de Vassé.

Un grand nombre d'archevêques et d'évèques et de membres distingués du clergé.

Dans la haute magistrature, le premier président Mole, les présidents Gilbert de Voisins, d'Ormesson,etc.

Parmi les étrangers de distinction, les ambassadeurs d'Espagne, d'Angleterre, de Sardaigne, de Portugal, de Venise, de Suède ; le nonce du pape ; les princes de Salerne, de Tarente, de Monaco, Colonna, Rospigliosi ; les comtesses Potoska, Soltikoff; le baron de Grimm, ministre du duc de Saxe-Gotha, etc.

Telle était surtout la clientèle de Portai.

A côté de tous ces noms ari^tocratiques, il faut aussi

placer les noms célèbres de M. et madame Necker, de d'Alembeii^ de mesdemoiselles Contât^ Clairon^ et de Hazincom-t, etc.

Portai fit une cinquantaine de visites, d'octobre 1785 à juin ITnO, au cardinal de Rohan, à la Bastille. Le cardinal y était détenu pour l'affaire du collier. Il parait qu'au mois de décembre 178o, le cardinal de Rohan fut gravement malade; pendant quelque temps. Portai lui fit trois visites par jom\

En 1788^ Portai fut appelé à Versailles auprès du Dauphin : il reçut pour cette consultation deux cent qual'a^îte francs. Portai était alors médecin consultant de Monsievr. Le premier médecin du roi était Lassone.

On lit sur une page du carnet de Portai :

a La princesse Charlotte de Lorraine ouverte : quarante-huit francs, n

Sm- les carnets de 1793, on ne voit guère figui'er que les débris de l'ancieime clientèle aristocratique de Portai; seulement, les titres sont supprimés et remplacés par Monsieur et Madame. Portai n'avait pas été jusqu'à fadoption de ces titres de citoyens et de citoyennes.

Sur le carnet de 93, on trouve seulement le nom de Dupont le constituant, ancien client de Portai, et celui de madame Roland. Ce carnet indique, pom^ Tannée 1793, près de vingt-cinq mille francs de recette. De cette année, il y a une lacune jusqu'à l'empire.

Les carnets de 1809 et de 1812 constatent plus de consultations que de visites. On y retrouve plusiem-s noms de la première clientèle de Portai ; on y voit aussi figurer ceux de Chaiies IV, roi d'Espagne, de la reine d'Espagne .femme de Joseph Bonaparte , de la princesse

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Borghèsc, du maréchal Masscna, du cardinal Caprara.

Los carnets de Portai étaient presque des almanachs politiques.

L'ordonnance du 23 novembre 18-2'2 élimina de la Faculté de médecine de Paris les professeurs dont les noms suivent :

PlNEL,

MM. Deyeux.

Chaussier.

Lallemant.

De Jussiel',

J. J. Leroix.

Desgenettes,

Pelletan père

Dubois.

VAlurELIN.

Les nouveaux professeurs nommés en 1823 furent, par i-eprésailles, destitués en 1830. C'étaient :

MM. Clarion, Pelletax fils

GriLBKRT,

FiZEAC, .\UBERT.

MM. Cavol.

Laexnec.

Landrè-BeauvaI:

BOCGOS,

Deneix.

Parmi ces médecins faits professeurs sous la restauration, ou comptait quelques hommes distingués; ils étaient pourtant en minorité. Les titres scientifitiues navaient pas été les plus étudiés pour décider du choi\ de ces nouveaux professeurs.

Parmi les professeurs éliminés de la Faculté par la nouvelle organisation de PFcole de médecine, on trouve Antoine Duhois. J'ai beaucoup vu et beaucoup connu Antoine Dubois : il fut souvent appelé en consultation chez mon père. Dubois était un petit homme d'une pliysionomie sympatliique, animée et spirituelle. 11 fut chauve de bonne heure. 11 eut prescjue, eu chirurgie, le savoir-faire que montra Portai en médecine.

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Dubois porta aussi ti:)ute sa vie le même costume : un habit à larges basques, un gilet de coupe républicaine, un pantalon presque collant, des bottes à mi-jambes garnies d"un liseré de velours. «Mon costume, disait-il, ne va jamais chercher la mode ; mais la mode vient quelcjuefois chercher mon costume. ))

Dul)ois savait bien l'anatomie, à mie époque où on ne la savait guère. C'était un chiiTirgien habile; il faisait une clinique chiiiirgicale à l'hospice de lEcole, rue de rObsenance. Il y donnait aussi des consultations gratuites. Ses consultations étaient très-suivies par les malades et par les élèves. J'ai vu à cet hospice le tîls de Dubois, M. Paul Dubois, aujourd'hui doyen de l'Ecole de médecine, accouchem' de l'impératrice, faire ses inemiers pansements. Dubois avait la parole brève; il tutoyait tout le monde. 11 y avait en lui du républicain, tnais du républicain ambitieux.

Dubois ne fit pas partie de la maison médicale de Tempereur; ce fut Boyer qui fut choisi comme premier chirurgien de Napoléon. Dubois dit un jour à Corvisart : « Pourquoi ne m'avais-tu pas mis sur ta liste? >''étais-je pas, tout aussi bien que Boyer, d'étoffe à faire un premier chirurgien? — Je ne t'ai pas mis sur ma liste, répijndit Corvisart. parce que je voulais être le maitre. » fi'ailleurs, l'empereur gardait rancune à Dubois depuis l'expédition d'Egypte. Dubois, lors de cette expédition, avait fui comme le corbeau de l'arche, dès qu'il a\ait vu une fenêtre ouverte, et il n'était point revenu.

Cependant, à la mort de Baudeloque, et sur les instances de Corvisart, l'cmporem' nomma Dubois accoucheur de l'impératrice.

Lorsque vint la restauration, Dubois ne montra pas la même philosophie que Boyer : Boyer se contenta de lire un chapitre de Sénèquc et de faire des réformes dans sa maison. Dubois eut la pense'e de se faire adjoindre à M. Deneux comme accoucheur de madame la duchesse de Berry; le premier accouchement de cette princesse n'avait pas été heureux : la mère eut vingtquatre heures de souffrances, et l'enfant vint mort.

Lors d'une seconde grossesse, personne n'eut la pensée de demander le renvoi de M. DcneiLx; mais on proposa de nommer un conseil qui, pendant l'accouchement, se serait tenu dans une pièce voisine. Ce conseil devait se composer de Dubois et du baron Dupuyiren, bien en coin-. Du[)uytrcn, qui détestait Dubois, refusa, et fit tout manquer.

Dubois fut éliminé de TEcole en 1822, mais il fut réintégré avant la révolution de 1830; il fut même nommé doyen de l'Ecole dans les premiers jours, qui suivirent cette révolution. Il eut assez de popularité et d'influence sur les élèves pour faire échouer toutes les menées démagogiques et pour maintenir lordre et le calme au sein de l'Ecole.

Dubois n'a rien écrit en chirurgie; il fit, comme praticien, une assez grande fortune.

Le père Boyer, que' j'ai vu tous les matins pendant plus d'une année, était moins remuant, moins ambitieux, moins passionné que Dubois ; il a porté dans ses livres sur l'anatomic et sur la pathologie externe les méthodes les plus simples, le sens le plus droit et l'esprit le plus pratique. Le grand savoir de Boyer et ses consciencieux travaux étaient honorés par tout le

inonde : >e< mœurs bourgeoises, son caractère élevé et honnête, ne faisaient ombrage à personne: Boyer fut nommé chinu'gien de l'emperem^. et. plus tai'd, sous la restam^ation, chiiiirgien consultant du roi. sans avoii' rien demandé.

Lors de la dissolution de l'Ecole. Boyer fut maintenu comme professem\ C'était un petit homme, un peu obèse, inoffensif : sur la fm de sa vie, il se montrait go- ,2ruenard à Eendroit de toutes les découvertes nouvelles : un rhumatisant lui demandait un jour devant moi si des bains de vapem- lui feraient du bien : a Prenez, dit Boyer, mais dépèchez-vous I prenez-en pendant (fu'ils giiérissent. »

Il avait Tamom' de l'étude et l'halsitude quotidienne du travail. 11 n'apporta pas dans la science de nombreuses imiovations, de grandes découvertes ; mais il a consciencieusement résumé dans ses li^Tes classiques l'état de la science jusqu'à son temps.

Boyer désuait vivement partager l'exil de l'empereur à Sainte-Hélène ; son âge, sa famille, ses habitudes sédentaires, tout concomiit à rendre ce projet inexécutalile. 11 avaiL proposé cette honorable mission à un jeune chirmgien qui ne l'accepta pas. Aucun chu-m^gien français n'accompagna lemperem* jusqu'à Sainte-Hélène; il ne dut rece\ oir dans ce triste exil que les soins de chirurgiens étrangers.

11 est dans la science deux noms historiques et inscrits tous deux sur l'arc de triomphe de l'Etoile. Jamais peutêtre hommes si peu ressemblants l'un à l'autre ne se sont trouvés réunis : je veux parler de Desgenettes et de Larrev.

D'UN 15(HU(;K0IS I)K paris 65

Desgcnettes était un homme d'esprit, un lettré; sa bibliothèque était nombreuse et choisie, il avait le goût des bons livres et des éditions rares.

Larrey n'a guère étudié que sur les champs de^bataille.

L'empereur n'aimait pas Desgenettes, il le tenait pour un bavard. « Vous êtes Breton? lui dit-il un jour. — Pas tout à fait, répondit Desgenettes, ma mère était Bretonne; mais, comme mon père, j'ai l'honneur d'être Normand. »

On sait que Napoléon proposa à Desgenettes d'administrer de l'opium aux blessés de Saint- Jean-d'Acre, pour (ju ils ne pussent pas tomber vivants entre les mains des Turcs, puisqu'on était forcé de les abandonner. Desgenettes a toujours dit et même écrit que cette proposition était peut-être acceptable, mais qu'il ne pouvait se chaiger de la mettre à exécution. L'empereur ne se formalisa pas du refus de Desgenettes.

Ami de Kléber et partageant ses préventions contre Bonaparte, Desgenettes était de l'opposition même en Egypte; mais dans les jours de revers et de mauvaise fortune, son cœur resta fidèle à l'empereur et à l'empire.

Larrey était un homme comme le voulait l'empereur, obéissant, souple, infatigable. Larrey avait au suprême degré la religion du devoir; il restait sur les champs de bataille quatorze et quinze heures par jour : aussi soutenait-il de très-bonne foi que tout général ayant une jambe de bois avait été amputé de sa main. Il oubliait que Percy, chirurgien militaire très-distingué, avait aussi fait plus d'une amputation sur les champs de bataille.

Desgenettes et Larrey ont laissé des relations médicales de leurs campagnes.

Les relations de Desgenettes sont d un écrivain exercé, mais il y est très-peu question de médecine ; on les croirait écrites par un général en chef. Ce sont des récits à la manière de Xénophon ou de Thucydide, des allocutions de chefs militaires, des discours prononcés sur la tombe de généraux et des ordres du jour. Ce qu'il dit de lui-même ne manque pas d'une certaine simplicité, d'une certaine grandeur; il ne fait pas trop de bruit de son inoculation de la peste à Jaffa. « Mes boutons étaient encore très-sensibles, dit-il, quand je me baignai dans la baie de Césarée, m présence de toute l'armée. »

Desgenettes fut éliminé de l'Ecole de médecine en 1 822, ]1 supporta cette disgrâce avec dignité.

Les causeries de Desgenettes étaient pleines d'intérêt. Cousin de Yalazé, il avait été présenté très-jeune dans le salon de madame Roland : il y rencontra tous les girondins; plus tard il vécut dans l'intimJté de Camille Desmoulins.

Desgenettes était smiout un plaisant et un railleur; il raillait en français et en latin. A un examen sm' l'hygiène, il demanda un jour à un candidat où commençait la digestion': « Dans la bouche, répondit l'élève. — Non, monsieur, la digestion commence dans la cuisine. »

Larrey avait aussi beaucoup vu ; il avait conim tous les hommes de guerre depuis Custine jusqu'au maréchal Bugeaud. Mais de tous les hommes et de toutes les guerres de l'empire, Larrey ne conservait le souvenir que de ses opérations, de ses pansements et de ses blessés.

D'UN r.OURGKOIS DK PARIS 67

Dosùoiicttes n'était qu'un phiIo.«<opho, un cmùeux et un critique. Larrey n'était qu"un cliirm-gien militaire, mais un cliirurgien militaire dont le nom vivra autant que le souvenir des grandes guerres de Napoléon.

Récamier, chii'urgien de marine dans sa jeunesse, mérite d'être cité.

Il était nommé à vingt-sept ans médecin de rilùtel- Dieu de Paris. J'ai suivi sa clinique; c'était un homme d'une haute taille, au regard vif, pénétrant, au teint chaud et couperosé; il était simple dans ses façons et dans son langage ; il aimait la médecine et smlout ses malades; il ne recherchait pas seulement avec une avide cmùosité tous les symptômes qui pouvaient l'éclairer sur la natm-e et le caractère de la maladie ; il s'inspirait des idées et des audaces de la thérapeutique la plus passionnée ; il ne livrait pas seulement bataille aux maladies, mais à la mort même. C'était le médecin des agonisants; il disputait les morts au tombeau. Dès que la mort tirait un moribond par les pieds, Récamier le saisissait sous les épaules, et dans ces luttes, il eut plus d'une fois le dessus; il souleva même plus d'une fois le drap qui comTait déjà le visage d'un mort ou d'une morte; et, plus d'une fois, soit par une saignée, soit en provoquant la plus violente réaction, il ressuscitait ses malades. Dans ces situations désespérées il risquait tout, même ses intérêts personnels; il ne se préoccupait ni de sa responsabilité ni de sa réputation. Les Anglais 5ont plus audacieux en tliérapeutique qu'on ne l'est en France; les Allemands ne sont que polypharmaques.

Dans les maladies aiguës surtout se produisent d'inattendues et de salutaires réactions. M;u'jolin me raconta

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