CHAPITRE IV
LE? PROJBTS DE COUPS SilÂT.
Coups d'État des dhers partis. -- Projet de coup d*État entre k général Changamier, M. le comte de Momy et M. Thiers. — L'As*
semblée législative. — Ses hostilités. — Un ordre du jour. — Ni «b joar, ni un éca. — Faux rapport d*an agent de police. — M. de Rémusat.--Sa proclamation au peuple français. — Les pèlerinages. — Attitude et conduite du prince Louis-Napoléon. — Un mot de Mirabeau. — Le 31 mai 185*?. — Une réunion dans les bureaux de la Chambre entre M. le comte Mole, M. le duc de Bro^e, M. le comte de Momy et M.Berryer.-M. Léon Faucher.— Réunions cbe: M. le comte Daru pour la révision de la constitution. ~ M. de Montalembert. — Déportation à Noukahiva. — Proposition Baze. — Proposition Pradié. — Les deux dictatures. — Deux projets de coop d'État non exécutés. — Le coup d'État Carlier. — Un dîner à Saint- Cloud. — Un article du Constitutionnel contre les coups d'État — Le 18 novembre 1851, proposition Baze discutée. — Le président de la république à l'Elysée. — Un mot historique du général Saint- Arnaud.
Pour bien comprendre avec quelle tranquillité de conscience, avec quelle fermeté de cœur et d'esprit, le prince Louis-Napoléon résolut et accomplit le coup d*État du 2 décembre, il faut étudier tous les faits qui se sont produits depuis son élection, depuis le 10 décembre 1848, jusqu'au 2 décembre 1851. L'Assemblée constituante et l'Assemblée législative se laissèrent aller à tant de dangereuses folies, commirent tant de fautes, que le bon sens public s'effraya. La France, en ces jours de péril, ne demandait qu'un sauveur ; et l'on peut dire que, croyant répondre au vœu du pays, cbacun des partis représentes dans les assemblées délibérantes, à un jour donné, eut
Sous la Constituante, un général ne voyait d'autre moyen de salut que de jeter à l'eau les constituants. Au mois de janvier, vers la fin d'avril et au 13 juin de l'année 1849, la constituante fut surtout menacée par les chefs du parti modéré qui dirigeaient les réunions de la rae de Poitiers. Pendant les jours difficiles de cette époque, une "conférence eut même lieu chez M. Thiers, pour arrêter les moyens d'exécution d'un coup d'État. M. Thiers, le général Changamier, M. le comte de Momy, assistaient seuls à cette conférence ^
Le général Changamier représentait la garde nationale et Tannée; M. le comte de Momy possédait la confiance du président de la république; M. Thiers se donnait alors comme le représentant et le chef du parti modéré. On discuta d'abord les noms des personnages politiques qu'il faudrait avdnt tout faire arrêter et conduire en prison. Le nom du colonel Charras fut le premier prononcé ; on décida son arrestation à l'unanimité. Le général Changamier proposa l'arrestation du général Cavaignac. M. Thiers fit observer que le général Cavaignac venait de rendre, dans les journées de juin, un grand service au pays, qu'il avait su conquérir la confiance de la garde nationale, et que son attitude ne devait inspirer aucune défiance : a II y a un général qu'il faut arrêter en même temps que le colonel Charras, ajouta M. Thiers, c'est le général Laiporicière : celui-là est un cerveau brûlé en politique. 9
Le général Changamier combattit toutes les assertions
1 Ce récit |i donné lien dans les journaux à une polémique que notre imparlialilé nous fait un devoir d^ te^tQ<\\ive^ ^^\^s> le chapitre qui suit.
MÉMOllES i:cV«KèlKkieBbaD, dit-il, de tous préoci LuBonôère; je ne fan reconnais pas Le fénénl CaTiignac est un cVrt parce qo^ a une œrtaioe attitude * de failDnlé n^rès de bi girde nationale è, q^ fut ff'aanverée sa penonne! »
î de Hony prit dkn la parole : iTDansles i de tranUe^ anvler nn homme de parti, c'est loi c eit le ptô e i if i ée fan-mème, c'est mettre à ooinert sa respcoaliilité w4-Tis de aon parti, cVat pralêser sa penonne. Mon arâ est d'airêler le cokmal ChaiTaSy les génénonCaTugnac et Laniotkière. i On srit fo'an ooop dlËUt da 2 déeembre, IL le oomle de Xomy, fidèle à son sv^lème pstérentif, an lien d'en ' trois, les fil iii iê lei tons les cinq, M. Thiers et k compris. Le projet à peine étudié de ce coa|» d'Êtet n'eat ancnne suite: la dissolution de l'ÂBMmUée oottstituanle changea la situalicci.
L'AsHmhlée légiilalif^ ne fut guère ni plus modérée ni pins pmdente que k Constituante; elle montra enren rande six nnlliotts de soffrifies une incessante lioitilité. On ne nommait persvnne* mais on Tookit certainement blesser quelqu'un, quand on venait incidemment, du haut de k tribune, parier d'empire sons pfotiv et des or^pesa» d'une Causse grandeur.
fl a Ta cc u s ait personne, mais il menaçaîl certainement quelqu'un, cet bomme de guerre ^ qui, d'une Toix un pentibéitnle, s'écriait en pleine Chambre : Mundataires émfÊf^ délibéra m paix!
Le commandant en chef de l'ai^mée de ParU ne cher- :hait-il pas encore à exciter la défiance du pays contre e chef du pouvoir exécutif, dans un ordre du jour adressé i Tannée au nom de la discipline militaire?
Sans doute pour mmener le prince Napoléon à la sim- 3licité des mœurs républicaines, l'Assemblée législative ne refusa-t-elle pas au président de la république un supplément de crédit qui promettait des secours à de vieux soldats, des aumônes à des malheureux? Plus d'un repréentant disait publiquement alors : « La Chambre n'accordera au prince Louis-Napoléon ni un jour, ni un écu. »
Pendant la prorogation de l'Assemblée législative, sous cette commission de permanence où figuraient les hommes les plus passionnés des divers partis, n'essayart-on pas de faii-e grand bruit, de faire événement de la fausse déposition d'un agent de police? Une instruction judiciaire eut lieu; elle démontra la fausseté matérielle des faits allégués. Mais ce qui fut au moins étrange, c'est que la questure de la Chambre organisa une souscription pour continuer un traitement au commissaire de police auteur du faux rapport, qu'on avait destitué.
Les passions politiques peuvent mener si loin et faire dévier si facilement les esprits les plus sûrs et les plus « droits, que lorsque, le 11 janvier 1851, le président de la république modifia du même coup, comme il en avait le droit, le ministère et le commandement extraordinaire confié au chef de l'armée de Paris, au général Changarnier, M. de Rémusat, cité pour sa mansuétude, ne prenant rîen au sérieux, pas même lui, n'a pas craint de monter à la liibune pour demander hic et nunc desL ejijÀicathns sur les deux actes qrfeweçJxsXx^xVX'^'Nlwv.V
puissent m'entendrô les imprudents qui excitent la colère du peuple^ et les ambitieux qui spéculent sur sa fureur t — Une révolution no s'accomplirait plus au profit d'une opinion; elle se ferait au profit du communisme.»
J'eus le tort de donner à M. de Morny le conseil d'abréger le tableau des progrès du communisme, pour ne pas montrer un avenir trop sombre et trop désespéré, heureusement, disais-jc, encore loin de nous. Les craintes prophétiques de M. de Morny n'étaient que trop fondées : nous étions alors à la veille des dangers qu'il était le premier à signaler publiquement. 11 terminait cet article politique par des vues d*homme d'Ëtat :
a Que les maux des classes pauvres soient étudiés avec ferveur, disait en finissant le député de Clermont ; qu'on crée des caisses d'épargne, des crèches, des salles d'asile, des écoles gratuites, des tontines, des ateliers de travail, des conseils de prud'hommes : c'est là qu'est la solution du problème I »
A toutes ces institutions, Napoléon 111 a su ajouter les sociétés de secours mutuels, les caisses de retraite pour la vieillesse, le crédit foncier, les cités ouvrières, l'assainissement, l'embellissement de la ville de Paris et de plus d'une grande ville de nos départements.
On ne s'étonnera pas que, sous le roi Louis-Philippe, M. Guizot ait plus d'une fois pensé à M. le comte de Morny pour lui confier un porli?feuille. Le jeune dépulii se serait vite formé aux épreuves de la tribune, comme Jl s'était vite accoutumé aux privations et aux fatigues
Ce fut à une loirée de réception chez M. le comte Molë^ ministre des affaires étrangères^ que je yis pour la première fois M. de Momy. Il arriralt du siège de Gonstan* tine. Mes regards s'arrêtèrent sur cette physionomie intelligente et distinguée^ encore altérée par les traces de la fièvre.
D'une gravité sympathique > d'une politesse digne^ froide^ mais qui ne va pas jusqu'au dëdain^M. de Momy s'est en tout temps fait remarquer par une certaine surveillance de sa vie^ par une certaine économie de soi* même. Dans toute compagnie^ il montre de l'aisance^ du naturel ; mais il ne fréquente guère que ce qu'on est convenu d'appeler le grand monde. C'est là s?on milieu; il y prit ses lettres de naturalisation dès le salon de madame de Souza. 11 est là tout à Taise^ il y a ses coudées franches; il s*y fait surtout remarquer par son langage net et précis^ et par son goût élevé pour les arts et pour les lettres. Depuis longtemps M. de Morny tient une des premières places parmi les amateurs de tableaux ; il ne court qu'après les maîtres et les chefs-d'œuvre^ laissant les copies^ les peintres et les toiles médiocres à cette population si nombreuse en France d'amateurs de mauvais tableaux.
Ce petit hôtel de modeste apparence des Champs- Elysées que vous connaissez est comme un sanctuaire ouvert à tous les chefs-d'œuvre, à tous les prodiges de l'art : hantes curiosités, marbres précieux^ tableaux sans prix, y occupent la plus grande place. Que de fois j'y ai contemplé Rembrandt, Watteau, Mctzu,Terburg, Greuze, et qudques artistes modernes, dans ce q^'V&& qw\.\^ ^^ plus magistral eMeplus éclalanll
iM MEMOIRES
séduisantes iUimons^des plus nobles erreurs de leur jeunesse! Mirabeau écri?ait au comte de Lamark : Il est des funnmes qui ne changent jamais de manière de penmt ce 9ont Us hommes qui ne pensent pas.
Cependant^ au milieu de tous ces conflits qui se succédaient^ au milieu de toutes ces anxiétés de chaque jouT) le 31 mai 1852 apparaissait non comme le terme àa soufirances du pays, mais comme une date menaçante de guerre civile. Cet avenir prochain, tel que nous rayait fait la constitution républicaine, contenait les plus grands dangers. Les pouvoirs du président de la république et ceux de l'Assemblée législative expiraient ea même temps. Cette loi du 31 mai, que je combattis avec tant d'opiniâtreté, d'accord sur ce point ayee les républicains honnêtes et prévoyants, donnait un mot d'ordre et un drapeau pour cette terrible rencontre d'une insurrection communiste avec les défenseurs de la société; ce mot d'ordre et ce drapeau, c'était : Suffrage universel!
Les plus grands esprits partageaient les inquiétudes et les frayeurs des populations les moins éclairées. M. Guizot, que j'eus l'honneur de voir en 1849, à Londres, me pressait de questions sur le dénoûment possible de cette situation tendue. Dans le sein de TAssemblée législativej les coeurs honnêtes comme les cœurs ambitieux prenaient souci de cette fatale échéance du 31 mai 1852 et s'ingéniaient à trouver une solution*
Les transactions du commerce, les travaux de l'usine et de l'atelier, ces projets d'avenir qui préoccupent sans cesse les familles, tout se suspend, tout s'arrête aux approches de cette crise politique et sociale, qu'un spirituel
inquiétudes de la France retentissent jusque dans les cabinets eiu'opéens. On ne sera donc pas surpris que de sérieux efforts aient été tentés par des hommes considérables pour prévenir les périls du 31 mai 1852 au moyen de transactions.
Vers le mois d'août 1831, peu de temps avant la prorogation de l'Assemblée législative, M. le comte de Momy, sous les inspirations et avec l'adhésion du prince Louis- Napoléon, chercha à s'entendre et à se mettre en règle avec tous les partis. Il désira avoir un entretien dans un des bureaux de la Chambre avec les hommes les plus sages et les plus importants de l'Assemblée législative : MM. Mole, de Broglie et Berryer. M. le comte de Momy n'eut pas à développer les dangers de la situation, ces dangers n'étaient mis en doute par personne. Il fut question dans cette conférence de la révision de la constitution et de la prorogation des pouvoirs du président.
« Tout cela, messieurs, ajouta le fondé de pouvoir du président, peut se faire avec vous, sans vous, et même contre vous. Est-il un seul parti, en France, qui compte des chances certaines? Ce qui manque à la France, ce ne «ont pas les prétendants ! Nous trois, nous avons chacun ici le nôtre 1 Mais avant de songer à rien faire de stable et de définitif, il faut rétablir le respect de la monarchie, de Tautorité, la discipline, les croyances. Pour accomplir ce miracle, je ne vois que le prince Louis-Napoléon, dont le nom est une puissance, dont l'éducation et les sentiments sont une garantie : il est là, disponible. Ce changement de nos mœurs politiques et de nos institutions^ en nous entendant tous, se fera sans seco\\%^^\ ^n^<:,V. y \^
m MÉMOIRES
ciiiicûuni des modëi^ës^ il aura sa limite; tandv que sk
vm», on |HMit allor plus loin que tous ne le i^oudra:
riMKWhii»ox-y ! La CJiaïubre elie-mème, fort
dans ropiniou publique^ n'a point d'avenir. La
dti lu oouslUution et la prorogation des poiaToin àa pn-
:)idoui« pi*upos<$e4 et soutenues par tous» c'est-à-dire pv
les honm>teii gens de tous les partis^ sont un coup àJM
l'ucilu : pa« do crise pour le pays^ pas de sang répandui
rupiiiiun publique applaudiiait certainement à cette on*
rageuM eutroprise. »
Si je suis bien inrormë^ M. le duc de Broglie aimil rof\i8($ do se piloter à de pareils projets^ estimant que rAsseniblde k^gislative^ loucbaDt bientôt h Texpirattoode ses pouYoiri^^ n'aurait ni assez de résolution^ ni asseï d'tinergio , ni assox d'autorité pour accomplir un pa^pi acte.
Si je suis bien inronnJ, M. Berryer n'aurait point wgtti'dë celte transaction connue possible : « Un coup d'État i qu'il i^ienno du pinSsideut de la république oa môjuu de la iUian)bi^> aurait41 s^outtS ça ne se prépare |>us^ ya se fait un beau matin sans avertir personne. »
Cette eonrërence n'eut aucune suite. Bientôt la Chambre se prorogea.
M, Léon Faucber, ministre de l'intérieur, eut aussi son projet de solution; il demandait seulement ceci : à savoir (jue la réélection des députes précédât celle du président de la république. « Le pays se trouvera ainsi, disait-il, au 31 mai 18o*2, protégé, défendu par une assemblée jeune et forte, qui pourra conjurer tous les
U était évident que oette nouYeUe assemblée^ ayant devant eUe une longue existence^ ae ferait eomtnHony et que l'unité du pouvoir exécutif, si nécenaire dans les temps d'anarchie et de démagogie, ferait défaut à la dé» fenie de la société. Cet expédient assurait le triomphe du régime parlementaii^ maia non l'aveoir du pays et la réélection du président de la république.
Du 6 au 12 novembre iSfil, deux ou farois réonimis se tinrent chei k comte Daru, run des vioe^présidenls de TAssemblée législative ; un projet sérieux de coup d'État y fut discoté.
Un grand nombre de députés (soixante on quatre-vii^ environ) devaient proposer à l'Assemblée légUative les modificalions suivantes à la cooititntkm :
jt Art. 1*'. Le président est déclaré rééUgible.
» Art« 2. Le pouvoir législatif sera divisé en deux Chambres.
» Art. 3. L^Assemblée législative organisera les pouvoirs des deux Chambres et votera la 1(h électorale.
n Art. 4. Ces modifications seront ratifiées par le suffrage universel. »
Dans le cas où TAssemblée législative reifettmdt d'emblée œiteprc^iosition de modifier laconstitalioB, et dans le cas où ces modificatioiiSy discutées, seraient notées par une majorité de scrutin, les signataires iè cette pr(^K)eition devaient donner leur démission de représentants et se rallier autour du président de la république^ qui eût alon avisé. M. le comte Danij dbei lequel les réunioas eomt lieo^ combattit vlvenend c% ^RtoV^* "^ n'MooêpMf foe dm êMpiëmt» piÉtaBien%e&x«a*^^ ^
Monlalcmbcrt^ qui défendit avec tant de talent el de courage la société menacée, assistait à ces réunions^ et soutenait chaudement la proposition : « Vous défendes ce projet, lui dit M. le comte Daru, et s'il était voté, a^ant quinze jours vous tous repentiriez de l'avoir fait réussirai La proposition Baze fit bientôt abandonner cette entreprise.
Je ferai toutefois remarquer que le prince Napoléon, dont l'adhésion était assurée à cette transaction, se contentait d'être reconnu rééligible. Aucune autre stipulation n'était produite dans les intérêts de son pouToir; mais il est évident que les divers partis maintenaient cet engagement hostile de n'accorder ni un éca ni dn jour au président de la république,
La loi de déportation de Noukahîva fut votée dans les intérêts de la société ; mais les montagnards prodanièrent hautement qu'ils voyaient dans cette loi le moyen de se débarrasser à un joiu* donné de tous les hommes dévoués à la cause du prince Louis -Napoléon. Aussi disait-on plaisamment dans la Chambre et dans les bureaux des journaux, à propos de la déportation à Noukahiva : Morny y va, Baroche y t?a, Fould y va, Rouher y va, Féron y va.
Bientôt les voiles transparents qui cachaient à peine les pensées et les projets ambitieux de la Chambre furent déchirés. La proposition de M. Baze, relative aiu droits conférés au président de TAssembiée nationale de requérir la force armée, puis la proposition de M. Pradic sur la responsabilité des ministres et du président de la république, vinrent démontrer que les partis voulaient
pouvoir exécutif qui lui était conféré par la constitution^ par six millions de suffrages^ et ^ sous le moindre prétexte^ le mettre en accusation.
Le 24 novembre 1851^ M. Granier de Cassagnac publiait dans le ComtUiUionnel l'article suivant^ ayant pour titre : les deux dicUUwres. Cet article^ plein de talent^ donne une juste idée de la situation.
LES DEUX DIGTATUBB8.
a Malgré le calme à peu près universel des esprits^ malgré rindifférence profonde des populations pom* la politique^ malgré Thorreur de Tagriculture, de l'industrie^ du commerce^ de toutes les familles honnêtes^ de tous les individus sensés pour des bouleversements nouveaux, il ne s*e8t jamais autant brassé de conspii*ations> autant préparé dé coups de main qu'en ce moment dans les régions élevées de la société et paimi les chefs des anciens partis. Les ambitieux , les factieux ne veulent pas que Tordre se rétablisse, que le travail se rassure, que les affaires se relèvent, si la société sauvée et raffermie doit échapper à leurs plans de domination et d'exploitation. Us se résignent à voir encore les rues de Paris dépavées, les étrangers en fuite, les boutiques fermées, rémeute chantant le Ça ira I les populations épouvantées par les prédications des clubs; ils se résignent h tout, excepté à voir périr leur importance.
» Nous avons déjà échappé par miracle à plus d'une de ces révolutions de serrc-cbaudc, préparées dans trois ou quatre salons politiques^ délibérées daxv^ (Vci^ \^\i\^^\». ùû journal, nouées clans les couloirs pavVemewVvivce^- Vk&
mfraelM sont rares, et il serait téméraire d^ compter: la France peat se réyeiller donain, après-demain, tons les jours, aubroit formidable d^Dn écroulement uniTenel. Il faut au moins, si elle périt soas des ruines, qu'elle tache qui les prépare et d'où elles Tiennent. Nom ne èrons rien qui ne se dise tout haut dans le monde politique, et nous ne sommes pas tenus à plus de diacrétk» que les conspirateurs.
» Lundi dernier, il y a huit Jours aujourd'hui, on a été à réfiaisseur d'un cheveu des coups de fusil et de k guerre cirile. Les pariis qui se diq[iutent le pouvoir avaient jeté dans TAssemblée une proposition ayant pour objet moins encore de donner une armée au pouvoir législatif que de jeter de l'indéd^on, du désordre dans les troupes, et de fournir à un général audacieux roccasion et le moyen d'entraîner un régiment. Si l'Assemblée avait eu la faiblesse de prendre seulement en considératiou la proposition qui lui était soumise, on lui eût subitement arraché un acte d'accusation. Les conspirateurs avaient préparé leur coup de main : armés d'un vote plus ou moins concluant, plus ou moins explicite, ils auraient arrêté les ministres en pleine séance ; et, si ce début avait été heureux, ils auraient immédiatement essayé d'enlever le président.
» Mais, comme on doit le supposer, le président de la république et ses amis sont médiocrement disposés à se laisser escamoter. Les assaillants eussent donc été accueillis à coups de fusil, ou mieux encore ; et la bataille s'engageait dans les rues immédiatement. Ce résultat a été possible jusqu'à sept heures et demie : le vote de l'As-
n Certainement rien n'est plus insensé^ plus mons» trueux^ plus criminel qu'un tel dessein : il n'en est pas moins la vérité pure ; et il n'est pei^sonne, dans le monde politique, qui en ignore les détails.
» Cette conspiration flagrante^ incessante^ contre le pré* sident de la république^ a pour auteurs des hommes parlementaires^ chefs armés du parti légitimiste et du parti orléaniste, profondément divisés entre eux, mais unis par la haine commune que leur inspire l'élu du 10 décembre. Elle est orgsmisée depuis dix-huit mois; et du temps où un général notable occupait les Tuileries, il se tint dans ses salons des réunions d'hommes politiques considérables, réunions où Ton mit en délibération d'arrêter Louifr-Napoléon Bonaparte et de le mettre à Vin* cennes. 11 ne saurait y avoir à ce sujet aucun doute : un ancien premier ministre de Louis«Philippe, qui assistait à ces réunions, avertit le président de la république de ce qui se tramait contre lui.
» Abandonnée quelques mois, à la suite des voyages à Wiesbaden et à Clarempnt, cette ancienne con^iiation des légitimistes et des orléanistes contre l'élu du 10 dé* cembre a été reprise récemment, et elle a été cimentée par l'abandon de la proposition de M. Creton et de la candidature de M. le prince de Jbinville.
» Quoique imaginée et conduite par d'anciens ministres et par des vétérans des assemblées législatives, cette conspiration dépasse en ridicule toutes celles qui sont enregistrées dans les livres de Saint-Réal et de Vertot. Les conjurés ont pour but de créer une dictature agissant avec l'appui et sous le contrôle de Vkf»i^TcW&^ actuelle^ qui se pix)rogcrait indéÛmmeaV eX «» ^^çSasfc-
• rait convention. Le dictateur est désigné par tout le monde : c'est M. le général Changamier.
» Nous ne voulons pas discuter ce projet. Enlever l'armée au président^ à l'élu du pays, à la défense de la loi et de l'ordre, et la donner conune un mobilier, comme un outil, même par un vote de l'Assemblée, à im Pichegru de rencontre, c'est purement et amplement insensé. Âucim pouvoir, quel qu'il soit, ne réussirait à triomplœr de l'équité, de la morale, du bon sens, de la conscience publique. L'Assemblée, entraînée, séduite, débordée, comme bien d'autres assemblées, pomrait, pour son malheur et pour le nôtre, faire un dictateur; elle pourrait lui donner un titre : elle ne lui donnerait pas de l'autorité et de la force, parce qu'il n'y a ni force ni autorité en dehors de ce qui est honnête, de ce qui est juste et de ce qui est droit.
» Supposons l'impossible, supposons un dictateur réel, sérieux, tout-puissant, quoique fabriqué à la hâte, dans un moment de tumulte. Le premier acte de son pouvoir serait de chasser l'Assemblée, qui l'aurait créé, ne serait-ce que pour éviter l'affaiblissement qui résulterait pour lui de la dislocation d'une majorité passagère, d'une majorité de coalition et de hasard.
» Ainsi, quatre ou cinq anciens ministres, dix ou douze anciens députés blanchis sous le harnais, des hommes mûrs et qu'on devrait croire sensés, jouent et voudraient faire jouer à l'Assemblée nationale le rôle que voici ; — Remplacer, à la tête de la société, l'élu de six millions d'hommes par Télu de quinze ou vingt conspirateurs; le neveu de l'empereur par un général sans faits d'ar-
D*DN BOURGEOIS DE PARIS 20i
impuissant; un pouvoir régulier^ honnête^ qui défend la société, par un pouvoir irrégulier, révolutionnaire, qui la mine et qui la trouble; une autorité forte, respectée, devant laquelle les factions se contiennent, parce qu'elles la voient appuyée de l'assentiment du pays; en sonmie, un ordre de choses qui convient à la France, qui rassure l'Europe, qui donne des garanties au rétablissement des conditions normales de la civilisation, par un état de choses qui n'aurait ni Taveu de la France, ni Tassentiment des peuples voisins, et qui n'inspirerait et ne saurait inspirer à qui que ce soit de sensé et de loyal ni estime, ni confiance, ni sécmité.
r> C'est là la route pavée de désordres, d'aventureiÇ de révolutions, dans laquelle marchent, depuis près de deux ans, quelques-uns des grands hommes d'État qu'on nomme les chefs de la majorité, avec la perspective d'arriver, après une longue suite de hasards heureux, à quoi?... à faire décréter par l'Assemblée une dictature, dont le premier acte logique et nécessaire serait de faire sauter l'Assemblée par les fenêtres.
» Cette extravagante conception , sur le succès de laquelle on comptait lundi dernier, à sept heures et demie du soir, et qui s'écroula à huit, devant le vote de l'Assemblée, pourquoi a-t-elle échoué? Parce qu'elle aboutissait à une dictature blanche.
D Les montagnards, qu'on avait depuis quelques jours sondés et caressés, avaient flairé le danger caché sous ce Uoc de fiarine. Ils y avaient vu ce qui y était en cfTet, un général qui les avait crosses, en attendant mieux^ le 13 juhi 1849; un général qui &wL.dtttt^\& iempe, proposé de chasser rA88eait)lte.«
dictateur dont la mission^ tracée à rayance, consistait à déporter le terrorisme et le socialisme^ à supprimer yiolemment la république^ et à opérer, à la pointe de ses baïonnettes» une restauration légitimiste^ orléaniste ou fùsionniste, suivant l'occurrence. A tout prendre^ malgré leur haine profonde pour le président, les montagnards avaient aisément compris qu'en cette circonstance sa cause était la leur, puisqu'il représentait le maintien du suffirage universel et celui de la république. Cest pour cela qu'à l'exception des agitateurs et des ambitieux de récole du National, et des républicains parlementaires de l'école de la Ck)nvention et du comité de salut public, lesliMutagnards repoussèrent, en masse, la pn^position des questeurs, au moment même où M. Base allait déposer son acte d'accusation contre M. de Saint*Amaud, et où quelques conspirateurs impatients s'écriaient, derrière les bancs des ministres : a Tous! tous! il faut les )) arrêter tous, pendant qu*ils sont ici! »
» Abattus par leur effroyable échec, qui venait s'ajouter à un autre échec de la veille au si^et de la loi du 31 mai, remis à peine de leurs patrouilles nocturnes et de deux ou trois nuits passées hors de chez eux dans des lits d'emprunt, les chefs de la conspiration résolurent de tenter un dernier effort. Voici le nouveau plan qu'ils arrêtèrenl, plan que nous avons entendu exposer, il y a cinq jours; plan avoué tout haut, samedi, dans les bureaux de l'Assemblée; plan dont la coalition de tous les partis hostiles au président de la république annonce la réalisation et révèle les secrets.
» Pourquoi les montagnards avaient-ils voté en masse
D*UN BOURGEOIS DE PARIS Mt
pour objet de créer la dietature blanche et de temettre le pouTûir absolu aux mains d'un général chargé de les déporter et^ au besoin, de les mitrailler. U s'agissait donc d'imaginer un plan nouveau qui rassurât les montagnardsy et qui leur pemUt en même temps d'écouler leur haine ccmtre le préddent de la république, et de se réunir, sans danger, à une coalition de Intimistes et d'orléanistes.
» Ce plan n'était pas difficile à trouver, et nous l'entendions exposer, nous l'avons dit, il y a cinq jours. 11 s'agissait tout simplement de changer la couleur de la dictature et le nom du dictateur. Pour des légitimistes, des orléanistes et des fusionnistes, c'est-à-dire pour des gens coalisés à trois, il en devait peu coûter de se coaliser à quatre, ou même à einq. L'échec puMic, éclatant, irrémédiable, de M. le général Ghangamier, permettait aux conjurés de le laisser à l'ambulance, et de dcmner à un autre son commandement. Cest ce qui a été fait, après de courts débats, et les mêmes hommes d'État qui, la semaine dernière, risquaient les destinées de la France sur féne décMure blanche, avec M. le général Changarnier, vont les risquer, cette semaine, sur une dictature roug$9 avec M. le général Caivaignae.
>» Voilà oànousen sommes. Le pays est, comme on le voit, joué à croix- ou pile. Croix a perdu; peut-être que pile gagnera.
» Nous entmuions d'ici les hommes sensés et honnêtes lisant, en province, ces révélations, qui sont à Paris des daits publics et des vérités triviales; nous les entendons se récrier contre de tels plans^ de \iàA ^ssstfèsfA ^ ssa^ tdlc coaduite, attribués à des hoiiim«& fçs^ wv «X ^^««~^
de consldârer comme les plus fermes soutiens de Tordre, comme les chefs des partis consenraieiirs et monarchi- ({UOH| comme les guides et rhomaeur de la majorité.
» D'abord, nous prieromi ces hommes sensés et hoo- XïèiM, dont les vœux et les prières sont méoomms par les Dictions, do nous dire ce qu'ils pensent de ceci :
» lUins la commission nommée pour ezaaûnar le pro* Jet dû loi sur la responsabilité du président de la répabllquOi avec qui sont coalisés M. Creton et M. Jules de l«aiteyrlO| deux partisans déclarés du rappel des princes d'Orléans ut do la candidature de M. le prince de Join« vUlti? Avec M. l)ufauro> qui s'est énergiquement opposé à ce rappel; avec M. Derrycr, M. Béchard et M. de Laboullis adversaires inflexibles de cette candidature. Avec (|ul est coalisé M. Hcrryer, autem* du beau discours sur la monarchie légitime? Avec M. Marc Dufi^aisse^ auteur de l'apologie du meurtre de Louis XVI. Avec qui sont coalisés les légiliniistcs ? Avec les orléanistes. Avec qui sont coalisés les royalistes? Avec les démagogues et les terroristes.
» Ainsi, on se hait, mais on pactise ; on se méprise^ mais ou s'allie; on s'injurie, mais on se soutient; onsemonti^ le poing, mais on se donne la main. — Que pensent de cela les houuues sensés et honnêtes de tous les partis?
» C'est l'usage, nous le savons, de considérer ces hommes dont nous parlons, M. Berryer, M. Thiers, M. Béchard, M. de Laboulie, M. de La§teyrie, M. Creton, môme M. Dufaure, jnsqu'à un certain point, comme les chefs et les soutiens des partis conservateurs et monarchiques. Voilà précisément la profonde et déplorable
nent des populations paisibles, confiantes, vivant loin des ailairesl Ces hommes sont et ne sont que de purs révolutionnaires, parlant, agissant en révolutionnaires, sous la bannière des royalistes et des conservateurs, dont ils compromettent les principes et dont ils perdent la cause. L'habitude des ruses, des compromis, des coalitions parlementaires, a profondément dépravé ces intelligences, qui ne croient plus à rien qu'à leur ambition et à leur vanité. Ils ont pu être, ils ont été des hommes politiques, faisant de la doctrine monarchique et conservatrice : ils ne sont plus que des avocats et des factieux, incidentant contre Tordre, et faisant des révolutions contre la société.
» Mais enfin, nous demandera-t-on peut-être, par quelles idées, par quelles paroles, ces hommes, encore plus ou moins considérables, cherchent-ils à excuser les violences, les coalitions, les conspirations, dont ils sont les inventeurs et les directeurs? Mon Dieu, ils ne les dissimulent ni ne les excusent 1 L'un d'eux, Fun des plus considérables, disait, il y a deux jours, à un ami : « Je » suis de votre avis, c'est insensé; mais que voulez-vous? » U fatU en finir! 1^
9 II faut en finir! Et de quoi donc? Mais c'est fort simple : il faut en finir du nom de Louis-Napoléon Bonaparte, qui se popularise de plus en plus; de la sagesse de son gouvernement, qui lui concilie toutes les familles paisibles et honnêtes; de ses chances de durée, qui s'augmentent et qui se consolident par la division et par la passion de ses adversaires; il faut en finir de cette autorité qui s'impose par le besoin qu'on ea-4% elL«M&W quelle le dégoût du désordre et 4tti %#
iii MÉMOIRES
mil ftMinmportiiiee de qndqiiM penotoà^m ^vantte luttiii^ dflt diffienltéi et des cxiies poiitiqiies^ oomme lei ooadotlieri éa moyen âge ^Waient des guerres des Êtata
» Senf à s'entendre sur les termes^ nous creyons «umI qiftt ne sendt pts mai d*en finir. Le régime pt fkw MB Uàn a Inseia d'en finir ayec les InouâloM qnl le dipopnlaiisent et qui le perdent^ le pays a besoin d'en finir a^ec les nÉnorltéinflnantes, eiigeantes et facUeossi^ qni le tffodrtssit, qui le minent et qni le dMionorent.
» CMes» le régime pariemsntatre a de fortes ractnei evnuoei mais ce serait une erreur de penser que ee HjgiM Be'seralt pas n^ sérieusement en pëtil^ si, sans le Mtfdr et sans le youloir, il deyenait l'auxiliaifè des ftwtiflM et la foyer le ploi actif des troubles pabiks. Et ilne-fontpas un grand nombre de brouillons pour détntlia Isa enrps les plus augustes et les plus leqpsetéa; il salit de d^l^^rémesnil et d'Adrien Duport pour ruiner^ en 1 1H, les trsise pailemants de l'ancienne Franea t
» OsHeSj les partis monarehiqnes^ surtout dana les eampagassj sont bouorés par les populatioiis; maie eê swait une errsur de croire' que le spectade de ces partii coalisés avec les démagogues ne détrubrait pas pranptemenl ces sMitioMnts de déférence et de rsqpect L'al« lianee de M. Benryov ^^ M. Béchard^ de M. €retoD, de M. de Lasteyrle^ ateo M* Emmanuel Arago et ayec M. Marc DuAnalssey coûtera plus^ qu'on s'en souyienne, à M. la esnie deCharobcHrd et à M. le cotnte de PailSy que né c e é lire nl è lerars fkmilles les réyolutionsde 1930 et de iHn. Ces deux révolution» ne leur ôlèrent qu'im M/Jû : î'ûilmnt'ù avec îe« terroiistea leur dtcra le rËS[^ed
pouvoir exécutif qui lui était conféré par la constitution^ par six millions de suffrages^ et^ sous le moindre prétexte^ le mettre en accusation.
Le 24 novembre 1851^ M. Granier de Cassagnac publiait dans le ComtUiUionnel l'article suivant^ ayant pour titre : Les deux dictatures. Cet article^ plein de talent^ donne une juste idée de la situation.
LES DEUX DIGTATUBB8.
« Malgré le caime à peu près universel des esprits, malgré l'IndifTérence profonde des populations pour la politique, malgré l'horreur de Tagriculture, de l'industrie, du commerce^ de toutes les familles honnêtes, de tous les individus sensés pour des bouleversements nouveaux, il ne s*e8t jamais autant brassé de conspirations, autant préparé de coups de main qu'en ce moment dans les régions élevées de la société et parmi les chefs des anciens partis. Les ambitieux, les factieux ne veulent pas que l'ordre se rétablisse, que le travail se rassm*e, que les affaires se relèvent, si la société sauvée et raffermie doit échapper à leurs plans de domination et d'exploitation. Us se résignent à voir encore les rues de Paris dépavées, les étrangers en fuite, les boutiques fermées, rémeute chantant le Ça ira I les populations épouvantées par les prédications des clubs; ils se résignent à tout, excepté à voir périr leur importance.
» Nous avons déjà échappé par miracle à plus d'une de ces révolutions de serre-chaude, préparées dans trois ou quatre salons pulitiqucs, délibérées dans de& Wx^^ns:^ dcjourna)^ nouées dans les couloirs çaY\ev\\ew\\îw'i'î'«VK»
catastrophe. L'article 14 de la charte de Louis XVHI était un de ces droits extrêmes^ dont la monarchie crut devoir foire un usage extrême^ contre le vœu de ropinion publique : on sait ce qui arriva.
» Aujourd'hui^ TAssemblée^ qui n'a pas d'autorité constituée au-dessus d'elle^ peut voter régulièrement tout ce qu'elle voudra : la loi sur la responsabilité, la proposition des questeurs et cent autres choses pareilles; mais comme ces mesures seraient une agression manifeste contre le président, comme elles deviendraient un instrument pour les passions et pour les intérêts des vieux partis, la moralité publique en serait offensée : le bon sens et l'équité des populations prendraient fait et cause pour l'opprimé contre les oppresseurs, et l'Assemblée, malgré son droit, malgré ses prérogatives, n'arriverait qu'à une bataille. Or, les batailles ont leurs hasards, haberU 87ia fata; et prît-elle, pour livrer la sienne, l'épée de ce général qui est, à ce qu'il assure, habitué à vaincre, peu de gens voudraient peut-être figurer dans ses bataillons.
» Donc, dans aucun cas, les conspirateurs ne sont dangereux. Sans parler de leur égarement, ils ont contre eux le pays tout entier, qui ne veut plus d'expériences, de bouleversements et de ruines. D'ailleurs, ce qu'ils auraient contre eux de plus redoutable, ce seraient encore moins leurs adversaires que leurs alliés. Le pouvoir, qui a la garde et la responsabilité de l'ordre, est, comme bien on le pense, instmit de leurs desseins et de leurs menées; et quoiqu'ils ne la sentent pas, ils ont chacun la main ferme et résolue de la justice toujours suspendue à
D'UN BOURGEOIS DE PARIS i09
craindre , c'est qu'ils ne sont pas encore embai*qués. y> Allez^ allez, chevalûM^s errants des princesses perdues^ comme la femme d'Énëe, dans la bagarre des trônes qui s'écroulent et qui brûlent, conspirez tant qu'il vous plaira; promenez dans les ténèbres yos faces blêmes que la peur agite, et signalez au pays les conjurations de l'Elysée pour masquer les vôtres! Personne ne se méprend sur vos projets et personne ne les redoute. Si vous êtes sans pitié pour la France; si vous refusez, malgré ses prières, de lui épargner une révolution de plus, vous n'en serez pas moins pour vos efforts et pour votre honte. Aveuglés par vos passons, comme le tau* reau par le drap rouge, vous donnerez, tête baissée, sur la pointe de l'épée tendue et inmiobile qui vous attend!
i> A. GKAineii db Gassaghac. h
Le temps était donc venu pour le prince Louis^apo* lécm de sauvegarder le pouvoir qu'il tenait de«x millions de suffrages. Lui aussi, il mesurait l'imminence et la gravité des dangers qui devaient sûrement éclater au 3i mai 18521. Chef du pouvoir exécutif, il recevait par les conseils généraux, par les chambres de commerce» par les préfets, des documents authentiques sur la situation de l'industrie et du commerce, sur l'état des esprits, sur les vœux des populations des villes et des campagnes. Toutes les audacieuses entreprises de Ji'Assemblée législative excitaient la réprobation publique. La France aussi disait : « 11 faut en iinir! n 11 faut en finir de cette Assemblée tumultueuse, sans résolution et sans courage, ambitieuse et impuissante, qui ne fait ks a£[SL\s«%^^^sonne et porté chaque jour ka pUi» ruà»^ ^\jàsv\^^»»^ t w
SiO MÉMOIRES
graïKls intérêts du pays. Dans cette Assemblée même ne comptait*on pas un grand nombre de représentants qui désespéraient d'une pareille situation, et qui, cependant, se refusaient à prendre la moindre initiative pour y mettre fin?
Pressé par tant de périls, par les vœux ardents des populations, témoin patient des hésitations et des défaillances de tous, le prince Louis-Napoléon, dans son isolement et dans son patriotisme, dut prendre des résolutions extrêmes.
Depuis le 10 décembre 1848 jusqu'à la veille du 2 décembre 1851, dans les jours les plus difficiles et au milieu des péripéties les plus graves, j'ai eu l'honneur d*être souvent reçu par le président de la république : je ne l'ai jamais surpris inquiet^ irrité ni découragé. D'une sérénité inaltérable en face des événements, d'une doucem* pleine de dignité envers les hommes, son âme, déjà si durement éprouvée par le malheur, devenue forte et maîtresse d'elle-même dans la solitude de l'exil, ne rencontre rien qui puisse l'effrayer ou même l'étonner; il a foi en lui-même, il a foi dans l'avenir de la France. Au milieu de ce scepticisme politique suscité et propagé depuis la fin du dernier siècle par tant de révolutions, le prince Louis-Napoléon conserve au fond du cœur le feu sacré de convictions jeunes et ardentes. C'est ainsi qu'il domine tous les hommes chez qui le doute paralyse, étouffe sous ses froides étreintes toute spontanéité, toute aspiration élevée et généreuse.
J'ai beaucoup étudié la physionomie sérieuse et mé- JaDColique du prince Louis-Napoléon, ses paroles, son at-
taisies d'esprit du caractère français : sa haute intelligence ne se dépense point en pensées ingénieuses et subtiles^ elle ne se plaît à prendre corps à corps que des idées puissantes^ fécondes en déductions et en applications pratiques. Aussi trouve-t-il, dans ses discours admirés et applaudis, pour exprimer et pour développer les grandes idées qui le dominent, un langage élevé, simple, sans ornements, ferme et convaincu. Le matin même du ^ décembre 1851, un des ennemis du prince Louis-Napoléon me demandait avec inquiétude : (c Est-ce un hcmune médiocre qui ûnit^ ou un homme de génie qui commence ? »
Deux projets dé coups d'État se produisirent à TÊlysée vers la fin de Tannée 1851, dans des circonstances graves et assez rapprochées :
i^ Au mois de septembre, pendant la prorogation de r Assemblée nationale ;
2^ Le 18 novembre 1851, pendant la délibération de TAssemblée nationale sur la proposition des questeurs relative atuc droUs conférés au présiderU de VAssem" blée nationale de requérir la force armée.
i^ Au mois de septembre 1851 , fut projeté un coup d'État que j'appellerai le coup d'État Carlier.
Préfet de police à cette époque, M. Carlier avait su intimider l'émeute, faire cesser les manifestatiom S ras-
1 Ce mot prit, sous la république de 1848, an sens nouveau. Qui disait fM.nifestati(m disait uo certain nombre d*h(nnme8 et même de femmes, marchant précédés d'un drapeau sur lequel s'inscrivait le but de la manifestation. Ces bandes, qui surprenaient et inquiétaient chaque jour les rues et les places \iablvques, se rendaient an bruit du tambour k YYl^^ ^^ -^«^^s.^^^ VAssemblée aatioa&le, ou chez les miii\sUrea,ou^V^^a^.-^EOWJ«
Mf IttMOlRËd
mantlm bonnèlM gemet conquérir U oonfianee du présidait de la république. 11 ne craignit pas de rétablir les ssgenis de irilîe^ et^ remplaçant par Tancien uniforme k costume tyrolien adopté par la république pour les gardes àe Paris, il changea aussi le personnd de ce ser- Tîoe;, si important dans des jours de troubles. Il sutdu»ibr des iKunmes résolus, courageux et disciplinés.
Certain de Texécotion rigoureuse de tous ses ordres par de fidèles et intrépides agents, il faisait abattre dans tous lee quartiers de Paris les arbres de la liberté, fermait les clubs les plus résistants arec une simple af&die apposée sur la porte du club, et a^ec la seule assistance de deux on troîB sergents de ville; il supprimait U irante à la criée des journaux dans lès rues, et cet étalage politique et littéraire des feuilles puUiques ches lee marchands de yin. La police bien faite le tenait au courant de tout œ qui se disait, de tout ce qui se tramait dans \m sociétés seorètes. Heureux et fier de ses suooàs incontestés, le préfet de police TisapUis haut : il voulaty par un coup d'Étati rétablir l'ordre dans tout la paya et refaire la société.
J'habitais alors la Tuilerie à Auteuil , et un ancien préfet de mes amis avait bien voulu y accepter l'hospitalité pendant la belle saison. M. Garlier venait tous les jours à la Tuilerie conférer de son projet de coup d'État avec ce préfet. Il l'avait même chargé de rédiger tous les décrets qui devaient être à un jour donné publiés par
de U garde nationale, ou même à l'ÉIysée, soit pofur y pié- HBler iiaa pétition écrite, soit pour exposer, par i'orgtne de déiégmés pluê eu SBoina diserts, le st4et da kora plaintes si de
le MmUfwr. Par ees décrets on tnippiliiiait la minlstàn de fim^uction publique» TÊccte polytecfaniqiie^ les oo trois. De toutes les grandes écoles de droit, de méd^ cine, d'Alf(Mi, aucune n'était conservée dans la capitale. Quatre cents personnes étaient arrêtées et immédiatement déportées. Le préfet de police, aecoutomé à ne pas rencontrer d'obstacles dans ses entreprises, estimait qu'il ne a^agissait dans cette circonstance qoe d'enfoneer une porte ouverte.
Le prince-président de la république reçut communication de tout l'ensemble des décrets du coup d'État Carlier. Ce fut dans les premiers jours de septembre que le prince réunit à ce sujet, au palais de Saint-Ck>ud, M. le comte de Momy, M. le comte de Persigny, M. Bouber et M. Clarlier.
On cbassa dans la journée; on dîna. Pendant la chasse, pendant le diner, il ne fut pas le moins du monde question du projet Carlier. On passa bientôt dans un des salons^ du palais. « Ce salon, dit en s'asseyant le prince LouiS'Napoléon, est celui où le maréchal duc de Raguse, après les journées de Juillet, rendit son épée au duc d*Angouléme... Maintenant, messieurs, parlons de notre aflaire. » On discuta le coup d'État Carlier. L'opkiion qui prévalut fut celle-ci : la présence des députés dans les départements devait faire craindre que par leur influence, par leur autorité sur un grand nombre d'électeurs, ils ne parvinssent à organiser dans des villes importantes une résistance sérieuse ; la guerre civile pouvait ainsi éclater sur plusieurs points. Les esprits les plus impatients, les cœurs les plus résolus t^co\V^t«sd\. ^^xvs^. âc tels dangers. L'avis de ceux-lil éVaVl cjoi Wi ^<kh^^V^-
iÊk j^^^ ' JlAfOIRES
I ChHtabrtfÉéieiile à Pans^ vider la querelle Cbu» iéBt, et ^'il serait imprudent et ridicule f'^tfg cfuiipagne ccmtre des absents. Le président i^pl'Hiul)ilii|uc comlNittit surtout la mesure des arrestliiiM;4ir.tOBkdt qu'on n'arrêtât personne; il soutenait qnH'lrinÉfett de. faire un appel pur et simple à la natira. .Kft^Jfr^MlttlIe dallorny lit observer qu'on n'a plus à sévir éM^.#a gm en prison , et que desarrestatibns HeUtes tiifr faiMligence et à temps peuvent prévenir les malftÉn ie la guerre dtUe* Le prince, croyant avec raison & aa popularité j ne se laissa aller à des projets de coup d'Étal et, à des arrestaticms que contraint et forcé. 11 ne voulait point attaquer le pouvoir parlementaire : ce pouvoir le força de se défendre.
Pour ma part, j'étais resté complètement étranger à rékwttbration du coup d'État Cariier. On en parlait ÏÂen haut ccHnme pour y préparer le public. Ce peu de m jst^et la présence des députés dans les départements me taisaient assister avec inquiétude à cette fiévreuse agita- Uon dont j'étais témoin. Pour le succès, le moment me paraissait mal choisi, le projet trop ébruité. • Ne sachant quel accueil serait fait au projet du coup d'État Cariier, je cherchai le moyen d'en entraver l'exécution. J*annonçai un matin, devant tous ceux qui déjeunaient à la Tuilerie, que j'allais publier un article dans le ConstUuHonnel contre les coups d'État. On en fut vite informé à l'Élysce. Le prince-président m'avait fait l'hcmneur, quelques jours auparavant, de me remettre une brochure politique pour avoir mon avis sur l'c^l^lHxriumié de cette publication. Je venais d'écrire au
D'UN BOURGEOIS DE PARIS Ufk
dangereuse. Ma lettre partait, lorsque M» le colonel Fleury vint^ au nom du président de la république^ me demander ma réponse. (( Est-il vrai> ajouta4-il, qu'il doit paraître demain dans le Constitutionnel un article ^contre les coups d'État? — Tenez^ lui répondis-je^ lisez; j'en corrige les épreuves. » 11 me témoigna le désir de soumettre cet article au président, et me ât j^mettre de ne pas le publier sans une adhésion. Ce fut chose convenue. Le lendemain, vers midi, je me rendis à TÉl jsée. Le prince me fit l'honneur de me recevoir avec bienveillance et affabilité. « J'ai lu votre réponse, me dit-il, sur cette brochure politique : vos conseils seront suivis. Mais permettez-moi de vous donner à mon tour mon avis sur cet article contre les coups d'État dont vous avez bien voulu m'envoycr les épreuves : je ne le crois ni opportun ni utile. Montrerez-vous, ajouta-t-il en riant, autant de déférence pour mes conseils que j'en ai pour les vôtres ? » Je m'inclinai respectueusement , et j'avouai que je n'avais même voulu que faire naître l'occasion de parler à cœur ouvert du coup d'État Carlier. J'appris que ce dernier projet était abandonné ; mon article ne pai'ut pas.
2® Le 18 novembre 1851, se discuta la proposition des questeurs. EUe mécontentait beaucoup d'ofCciers supérieurs et de généraux : « Nous ne sommes pas faits, disaient-ils, pour recevoir des ordres de MM. les avocats, de ces bavards de la Chambre. » A l'arrivée des représentants pour la séance du 18 novembre, on remarqua que le général Changarnicr se tenait à l'entrée de. V^. salle des conférences, donnant les ipo\çcv^^ ^^ xttSkWvV's»
iti '^ • MEMOIRES
fl|M lÔGdnflDMi à'det représentants de tous les partis, éBf4a ganèhe, de la droite, de la montagne. La propos!tloBL def questeors adoptée, le général Ghangamier de- Hdt Mie chargé de la défense de FAssemblée nationale; lobt te floonde du moins le croyait, et il semblait le' croire ioi^nême. H ne s'agissait pourtant de TOter que sor la prte en considération.
Lfi xappcHTt de M. Vitet concluait à l'adoption. Ce reprimilaiM sionta le premier à la tribune, ponr bien ex- ^bgptatqâe si les conctusicms du rapport étaient Totée^ rAsMmUée nationale aurait (encore une commissiitm à noûonier pour statuer sur le fond. Le général de Saint- Amind, ministre de la guerre, s'éleva avec force contre cette proposition. «Là, ditrii, où ne règne plus le principe de Fonité dans te commandement, il n'y a plus d'armée. ^ Le général Leflô, le colonel €harras, M. Crémieux, soutinrent ou contraire qu'on se proposait pour but de dire connaître à l'armée les droits et les devoirs de chacun, de prévoiir les irrésolutions, les discussions sous les armes, et de maintenir ainsi la disci]^lne. La dôtnre de la discussion ne fût prononcée qu'à une heure très-avancée de la journée. On allait passer au scrutin. Ce fut alors que M. Ëdgard Ney, M. le comte de Moniy et M. de Saint-Arnaud sortirent de TÂssemblée nationale, bien convaincus que la proposition des questeurs serait prise en considération. Un représentant, voyant partir le ministre de la guerre, lui dit avec étonnement :
« Gomment, vous ne votez pas, général?
— Non, non, répond presque en riant le ministre; on fait trop de bruit dans cette maison, et je vais chercher
Le scrutin donna le résultat suivant :
Nombre des votants 708
Majorité absolue 355
Bulletins blancs (pour la prise en considération) . 300 Bulletins l^us (contre). 408
La séance n'est levée qu'à sept heures trois quarts.
Pendant toute cette journée du 46 novembre^ le président de la république se tint prêt à marcher sur la Chambre^ dans le cas où la proposition serait prise en considération. Depuis le matin^ il portait même un pantalon garance, pour pouvoir revêtir au plus vite l'uniforme de général. Deux régiments dévoués se tenaient prêts dans leurs casernes^ trois cent cinquante gardes nationaux du 2® bataillon de la i" légion, commandés par les chefs de bataillon Yieyra et Ledieu, s'étaient offerts aussi à marcher contre la Chambre.
Le coup d'Ëtat du 18 novembre 18oi eût été un 18 brumaire.
Pendant toute la durée de la discussion, le président de la république resta à TËÎysée en compagnie de M. Mocquart. Le prince était cahne et attendait avec aussi peu d'anxiété que d'impatience le dénoûment de la journée. A l'arrivée du ministre de la guerre, de MM. le comte de Momy et Edgard Ney, le prince se montra résolu. Des ordres immédiats allaient être expédiés, lorsque M. Rouher vint apporter à l'Elysée le résultat du vote. Le président ne montra aucune émotion, et il se contenta de dire avec la plus compte iwdVSiéstcsLt^^V tou5£;eux gui l'entouraient : «ÇavaulpeaVèXt^xsàSKO.-^
Napoléon P'^ faisant allusion au coup d'État du i 8 fructidor, écrivait le 19 septembre 1797, au ministre des relations extérieures :
« C'est un si grand malheur pour une nation de trente millions d'habitants, au dix-huitième siècle, d'être obligé d'avoir recoui^s aux baïonnettes pour sauver la patrie ! Les remèdes violents accusent le législateur; car une constitution qui est donnée aux hommes doit être calculée pour des hommes. »