LETTRE DU MARÉCHAL BUGEAUD SUR LES JOURNÉES DE FÉVRIER
< 19 octobre 1848.
» Mon cher collègue (continuons cet ancien style, qui peut, d'ailleurs, redevenir bientôt le vrai), je juge comme vous la modiOcation ministérielle qui vient de s'opérer. Les circonstances et la nature des choses en font nécessairement du transitoire. Les ministères de coalition ou de conciliation n'ont jamais réussi en temps ordmaire : comment celui-ci réussirait-il au milieu des passions ardentes, des utopies destructives, des complications intérieures et extérieures de notre triste époque?
» Je veux croire qu'à côté de l'impatiente ambition de
D*UN BOURGEOIS DE PARIS i
généreux et un certain dévouement à l'idée d'une république modérée; mais que pourront-ils faire avec leur caractère faible^ méticuleux? Sans nul doute, ménager la chèvre et le chou. Ils ne satisferont ni les vrais amis de Tordre, ni les hommes du National, ni encore moins ceux de la Montagne, qui veulent avant tout la domination tyrannique de leur infernale coterie. Je pense donc que, d'ici à l'élection du président, le nouveau ministère sera déjà très-usé.
» Si, du moins, en attendant, il avait un peu épuré Tadministration départementale, il aurait rendu service à l'ordre, et nous pourrions espérer des élections qui amèneraient à l'Assemblée législative une forte majorité pour la république modérée. Je ne l'espère pas du caractère de MM. Dufaure et Vivien. Us ne sont pa« de taille à sauver la patrie : ils sont seulement d'habiles discuteurs pour un gouvernement régulièrement établi. Imposeront-ils une crainte salutaire aux factions rouge et socialiste? Je suis loin de le croire. Je pense bien plutôt qu'elles grandiront en audace. Quant à les concilier, si MM. Dufaure et Vivien l'espèrent, ils sont bien niaisement ingénus.
» Je n'attends donc d'eux aucun service décisif, et je crains comme vous qu'ils ne divisent notre parti par leur talent de tribune et la considération personnelle dont ils jouissent comme honnêtes gens.
» Il est bien évident, pour tout homme un peu clairvoyant, que cette combinaison bâtarde et boiteuse n'a été inventée que pour rendre des chances à la candidature de C... C'est une captation, et pas autre chose. C'est é^al beaucoup de gens s'y laissevoïvV. v\e\\^\vi ^'t^\\iWL
nombre d'organes accrédités de la presse n*éventent pas
le piège.
» J'ignorais Fallure du Siècle (je ne le lis pas); *j'ai laissé éteindre mon abonnement aux Débats; je ne reçois que la Presse, Y ressemblée nationale, le Constitutionnel et quelques journaux de province très-bien faits.
» Le Constitutionnel m'a un peu étonné; mais j'ai cru et je crois encore que son indécision, et presque son appui, n'étaient qu'une ruse de guerre pour avoir une plus grande autorité plus tard, par la modération qu'il montre au début. Si ce n'était pas cela, c'est qu'il aurait abandonné son principal inspirateur, lequel cependant a bien des titres pour amver au gouvernement de la république. J'ignore si ce personnage, que j'apprécie encore plus qu'autrefois, pour ses derniers discours et son livre sur la propriété, a reçu les communications de L.-N. : ce que je sais très-bien, c'est qu'il ne m'a été fait aucune ouverture de ce côté. Quelqu'un écrit à mes amis pour leur dire de m'inviter à me rendre à Paris, où des personnages importants désiraient m'entretenir. J'ai répondu que j'attendais dans mes champs que la France eût besoin de moi, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur; que je me rendrais à Tappel du public ou de l'Assemblée, mais non pas à celui d'un ou plusieurs individus, surtout quand ces individus me sont inconnus.
» Je suis tout à fait de votre avis : le parti de l'ordre social doit ne plus s'effacer; il ne Ta déjà que trop fait. 11 doit avoir son candidat à la présidence, le produire ouvertement, et avec toute l'activité possible. En s'eiîapnt^ on se fait oublier ou abandonner par tout ce qu'il
y a d'hommes fail^^ sans foi politique; et c'est le plus grand nombre.
» Ce candidat doit-il être le personnage dont vous me parlez? C'est à vous, messieurs, à en juger. Tout ce que je puis dire, c'est que, s'il ne se croit pas Thomme providentiel (il n'a pas tant d'orgueil), il ne croira pas la mission au-dessus de son dévouement, de son courage et de sa ferme résolution de concourir.de toutes les forces de son âme et de son corps à ramener la France sur les bases qui peuvent lui rendre l'ordre par le règne des lois sages, la prospérité par Tordre dans toute son extension.
p Depuis une dizaine de jours, on lui a fait de Paris et de divers points de la France des ouvertures dans le même sens que vous. Elles proviennent d'honunes de presque toutes les nuances politiques, moins le rouge, bien entendu. Des journalistes de Touest et du midi lui ont offert l'appui de leur publicité. Il est, en outre, informé que, dans plusieurs départements, les légitimistes se sont raUiés, à cette idée, aux anciens et aux nouveaux conservateurs; que quelques-uns des premiers ont écrit à Rome pour tâcher d'obtenir la recommandation du pape au clergé ; que d'autres ont écrit en Angleterre pour engager de hauts personnages à appuyer cette candidature près de leurs amis, mais sans la publicité de la presse.
» Je vous dis ces choses confidentiellement, parce qu'une confidence en vaut une autre; je ne vous en aurais pas parlé, si vous ne m'y aviez pas provoqué. Mais, puisque vous avez cette idée, il était bon, pour votre gouverne, que vous sachiez tout ce que je sais sur l'état de la question.
s MEMOIRES
» Vous penserez, j'espère, que la personne que vous avez en vue n'avait pas osé prétendre à un honneur si grand et si redoutable; mais il faut que vous soyez également convaincu que si, presque par impossible, il lui arrivait, elle ne reculerait pas devant cette grande mission. Elle se sent toute la force d'âme nécessaire aux circonstances; mais elle comprend que, pour certaines choses, les lumières pourraient lui manquer : elle y pourvoirait en s'entourant des hommes les plus capables, dont les noms sont gravés depuis longtemps dans son esprit.
>» Elle n'est pas du tout disposée à se laisser dominer pai* une minorité factieuse qni en appelle toujours à la force des décisions de la majorité. Dans ce cas, elle accepterait la guerre; elle la ferait avec toute Ténergie dont elle est susceptible. Il est bien à craindre que la crise actuelle ne puisse avoir d'autre solution : cela lui paraît, malheureusement, écrit dans un prochain avenii\ On en accepterait toutes les conséquences. On ne croit pas à la possibilité d'une conciliation avec la démagogie et les socialistes modernes. Us veulent la destruction de la société actuelle : c'est donc la guerre à outrance.
T» Je pense que les partisans de L. B. doivent être bien aises de voir les amis de l'ordre produire leur candidat; car ce candidat, s'il n'est appuyé que par les hommes d'ordre qui pensent et réfléchissent, et qu'il n'ait pas pour lui, ce qui est à craindre, les masses populaires, il n'enlèvera des voix qu'à Cavaignac, et cela favoriserait l'élection de Louis-Napoléon.
» Jusqu'à présent, il est à croire que c'est ce candidat y/// a le plus de chaiicca. Eu admcWanlsou ^ucviv^^^ vl f^vit
l'obliger à compter avec le parti de Fordre. Ce n'est pas en s'effaçant qu'on atteindra le but : c'est en donnant un ou deux millions de v(hx à son candidat propre; ce qui^ comme yous le dites, en ôterait aux deux autres prétendants, qui ne seraient plus assez forts pour ne pas compter avec nous, selon votre expression.
» On ne peut gagner des batailles quand on ne combat pas : entrons donc résolument dans la lice.
» Vous vous chargez, dites-vous, de la presse départementale : c'est beaucoup, elle est plus influente aujourd'hui que celle de Paris. A cette occasion, je vous dirai que j'ai été informé officiellement, par l'un des journalistes présents au congrès de Tours, que cette réunion avait décidé que si le président était à la nomination du peuple, on le porterait sur le nom que vous m'indiquez.
p Je doute que vous décidiez le Journal des Débats à vous appuyer : il a toujours été pour la puissance établie. Il est plus naturel d*espérer dans le ConstitiUionneL 11 me paraît encore plus possible d'avoir la Presse. L'appui de l'Assemblée natûmaley de Y Événement et de quelques autres journaux de nouvelle création paiait presque certain.
» Yous avez les principaux journaux de la Gironde, de la Charente supérieure et inférieure, de la Somme, et, en général, de tout Touest. Yous en aurez aussi beaucoup dans le midi. Ne négligez pas Toulouse, Montpellier, Nimes, et surtout Marseille, où Berryer, qui, dit-on, vous est favorable, a une grande influence. Pensez aux personnages d'outre-mer, ils peuvent encore beaucoup. L'cx-dcpulé Jouvenccl pourrait vous servir dans le Linnmsin : je présume quU doit clrc de xoVveXiViv^. ^^\%\
quoi bon vous donner tous ces avis? Vous êtes bien mieux à portée que moi de juger les hommes et les moyens qu'il faut employer.
)> Le programme que je tous ai indiqué a sans doute du bon; mais il n'a rien d'absolu. Comment dire exactement ce que Ton fera? Cela doit dépendre des circonstances du moment. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il faut avant tout une grande fermeté, et même de l'audace, ainsi que dit Ledru-RoUin après Danton. Pourquoi n'aurait-on pas autant de fermeté et d'audace pour le bien que les méchants en ont pour le mal? Je suis bien convaincu que la république honnête ne peut s'établir que comme cela. Pour la faire réussir, je ne crois pas à la conciliation et à toutes les mesures de faiblesse qui en dérivent.
i> Je ne pense pas qu'il devienne nécessaiie de faire connaître avec détail le rôle que j'ai joué dans les courts instants où j'ai eu une ombre de commandement, le 24 février. Des milliers de témoins, dans la garde nationale et dans l'armée, peuvent attester que j'ai conservé la vigueur et l'aplomb qui caractérisent l'homme de guerre. Toutefois, comme quelques personnes pourraient vous exprimer des doutes, et que je tiens avant tout à ma réputation d'homme d'énergie, voici, en raccourci, des détails sur cette triste affaire. Je puis vous les donner sans blesser qui que ce soit, puisque je ne nommerai aucune des personnes qui peuvent être incriminées. Je serai, du reste, conforme, ou à peu près, à la déposition que j'ai faite devant le juge d'instruction de Périgueux, pour le procès des ministres.
)) Ce fut à deux heures du matin, le 24 février, qu'un
aide de camp du roi vint me dire de me rendre au char teau. J'y courus. On m'offrit le commandement des troupes et de la garde nationale. Je comprenais parfaitement qu'il était trop tard; mais je crus qu'il était indigne de moi de refuser. On envoya chercher les anciens ministres Guizot et Duchâtel pour contre-signer les ordonnances qui me nommaient. Tout cela prit beaucoup trop de temps^ et ce ne fut que vers trois heures^ trois heures et demie du matin^ que je pus aller me mettre en contact avec les troupes qui se trouvaient sur la place du Carrousel et dans la cour des Tuileries. Je réunis rapidement les officiers et les sous-officiers : je leur fis une harangue qui^ certes, était énergique. Elle a été rapportée peu exactement par quelques journaux.
D Les troupes étaient Irès-démoralisées : on les avait tenues depuis plus de soixante heures dans une attitude timide et même honteuse devant l'émeute, les pieds dans la boue, le sac au dos, laissant tranquillement l'insurrection attaquer les gardes municipaux, brûler les corps de garde, couper les arbres, briser les réverbères et haranguer les soldats. Ceux-ci n'avaient reçu pom* tous vivres que trois rations de biscuit qui étaient déjà consommées en entier. Ils n'avaient généralement que dix cartouches par hommes; les bataillons les mieux fournis n'en avaient que vingt. Il n'y avait sur la place du Carrousel que trois caissons de cartouches ; il n'y en avait pas du tout à l'École militaire ni ailleurs dans Paris. Le seul approvisionnement se trouvait à Vincennes, et il ne consistait qu'en treize caissons. Pour faire arriver cette seule réserve, il fallait traverser toute l'insurrection et des milliers de barricades. Les chevaux de la cavalerie
étaient éremtés et n'avaient pas d'avoine* Les cavaliers avaient été presque toujours maintenus à cheval.
» Toutes les troupes^ détaciiées à la Bastille^ à Thôtel de ville, sur les boulevards, au Panthéon, avaient reçu Tordre de se replier au point du jour autour des Tuileries. Je m'empressai de leur ordonner de rester fermes à leur poste, en les assurant que des colonnes allaient se diriger de leur côté à l'aube du jour, et qu'alors on prendrait une offensive décidée.
» J'employai le reste de la nuit à organiser mes colonnes, et je ne laissai échapper aucune occasion de relever le moral de tout ce qui m'entourait. Ce ne fut pas sans succès : je voyais les physionomies, fort tristes au début, se ranimer graduellement en voyant toutes les mesures que je prenais, tous les ordres et instructions que je donnais. J'avais autour de moi au moins cent cinquante officiers d'état-major de l'armée et de la garde nationale ; une foule de généraux venaient m'o£frir leurs services. Il y en avait trop : chacun voulait fixer mon attention et me faire des protestations, on me faisait perdre un temps précieux. Ajoutez à cela que, tout à la fois, on m'apportait cent nouvelles et on me demandait cent ordi*es.
)> J'avais besoin de renseignements sur la garde nationale. Jacquemiuot était au lit très-malade; son chef d'état-major ne paraissait pas : je le fis chercher. On le trouva dans une petite chambre au quatrième étage. Il vint de très-mauvaise humeui* et m'offrit sa démission, a 11 ne s'agit pas de cela, lui dis-je ; dites-moi les dispo- » sitions prises vis-à vis de la garde nationale. » Je ne lUdanl de \a d\NVsÂv>v\^v3LV.v
que aussi muet^ et je ne pus obtenir de renseignements que de son chef d'état-major ^ le colonel Rollin^ qui se montra homme de cœur et d'intelligence. ËnQn^ au point du jour^ à cinq heures et demie du matin^ quatre colonnes partirent de la place du Carrousel^ animées d'iui bon esprit^ miais mal pourvues de munitions pour soutenir une longue lutte. Les chefs de ces colonnes^ et bon nombre des ofQciers qui les composaient ^ avaient reçu des instructions dans lesquelles j'indiquais rapidement la manière d'attaquer les barricades et les masses compactes^ de pénétrer dans les maisons y etc. La confiance était sur tous les visages^ et comme je regardais la guerre conmie bien engagée^ je ne doutais pas que le combat ne commençât immédiatement.
» L'une des colonnes se dirigeait sur Fhôtd de ville par le Palais-Royal^ la Banque , et en traversant les rues Montmartre^ Poissonnière^ Saint- Denis ^ Saint -Martin^ etc.
» La deuxième se rendait à la Bastille par la rue Richelieu, la Bourse, le bas de la rue Montmartre et les boulevards.
» La troisième devait manœuvrer à droite et à gauche derrière les deux premières, afin d'empêcher les barrica- ' des de se former derrière elles.
» La quatrième se renflait au Panthéon pour renforcer le général Renaud, qui devait prendre le commandement de tout et qui avait mes instructions. Des gendarmes déguisés accompagnaient les colonnes pour me rapporter leurs rapports. Des colonnes de réserve furent organisées sur la place du Carrousel, sous les ordres du génémJ Rulhières, A sept heures, i'aççTO o^cv^^ïtoKs^
que mes colonnes étaient arrivées aux points indiqués sans trouver aucune résistance. Les barricades n'a^vaient point été défendues et on les avait assez effacées pour faire passer Tartillerie. La colonne du boulevaixi seule ne s'était point rendue à la Bastille^ parce qu'elle avait rencontré sur le boulevard Montmartre une masse énorme. Le général qui la commandait me mandait : a Je suis en présence d'une masse énorme, mais mal ar- » mée. Elle n'est point offensive, elle se borne à crier : » Five la réforme l Fwe la ligne ï A bas Guizot! Que » faut- il que je fasse? » Je répondis : « Faites les soraj» mations de se dissoudre, et si on n'obéit |)as, employez » la force et agissez comme je vous l'ai dit dans mes in- » structions. m J'ai su plus tard que mes ordres n'avaient pas été exécutés, et que ce général s'était conduit avec une grande faiblesse.
» Vers sept heures et demie, une foule de bourgeois très4)ien mis, venant des divers points où se trouvait l'insurrection, accoururent vers moi les larmes dans les yeux, pour me supplier de faire retirer les troupes, qui irritaient le peuple, et de laisser à la garde nationale, qui se réunissait, le soin d'apaiser l'émeute. Je cherchais à leur faire comprendre tout ce qu'il y avait de dangereux dans le conseil qu'ils me donnaient, lorsque MM. Thiers et Barrot vinrent m'apporter, de la part du roi, l'ordre de faire rentrer les troupes et de n'employer que la garde nationale, dont je n'avais encore vu que deux ou trois petits pelotons qui étaient sur la place du Carrousel. Je résistai d'abord aux ministres comme aux hourgeoia; mais Je duc de Nemours étant venu me réci-
siimer plus longtemps sur ma tête une pareille responsabilité. Je mis autour d'une table une douzaine d'officiers d'état-major, et je dictai Tordre de la retraite à peu près en ces termes : a Par ordre du roi et des ministres, » vous devez vous replier sur les Tuileries. Faites votre » retraite avec une attitude imposante; et si vous êtes » attaqués, retournez -vous, prenez l'offensive, et agissez » conformément à mes instructions de ce matin. »
» Cet ordre fut porté sur les divers points par des officiers d'état-major de la garde nationale et des bourgeois, qui s'en chargèrent officieusement avec un zèle qui ne présageait rien de bon. C'est cette funeste démarche qui a tout perdu. Et voyez à quoi tiennent les plus grandes choses dans ce monde : si le matin les barricades avaient été défendues, le combat était engagé, les choses se seraient passées tout différemment.
» J'oubliais de vous dire qu'après avoir pris toutes mes dispositions militaires, je n'avais pas négligé, par tous les moyens qui étaient en mon pouvoir, d'informer les populations de l'avènement de MM. Thiers et Barrot. Plus de deux cents affiches manuscrites, contenant une courte proclamation, avaient été portées dans les rues pai* les agents de police, des bourgeois, des militaires déguisés. Sur quelques points, la nouvelle était bien accueillie, sur d'autres, on déchirait les affiches et on les foulait aux pieds.
» Vers neuf heures, M. Thiers et M. BaiTot revinrent me trouver et me présentèrent M. de Lamoricière, qui venait d*être nommé commandant de la garde nationale. Je raccueUii5 cordialement , oubliant me^ ^v\â.^^ «icvV.^n'eurs, Jl avait trouvé un uniforme de gè\ièT^-c\V«%^^\
je m'empressai de Venvoycr dans les rues. « Puisque » nous ne devons pas combattre^ lui dis-je^ employei » votre popularité pour tâcher de ramener à la raison ces y> masses furieuses. » Je dois dire qu'il remplit cette mission avec l)eaucoup de dévouement Sur quelques points^ il réussit ; sur d'autres^ il fut mal reçu et courut des dangers.
» M. Thiers et M. Barrot se disposaient à monter à cheval pour aller haranguer la multitude^ lorsque le peintre Vemet arriva près de moi et me dit : « Retenez M. Thiers. D Je viens de traverser Tinsurrection : je Ta! trouvée » furieuse contre lui^ et je suis convaincu qu'on le cou- D perait à petits morceaux. »
» Je retins M. Thiers malgré sa résistance^ et Barrot seul fut se présenter au peuple. Il éprouva à peu près le même sort que M. de Lamoricière. 11 revint une demiheure après et me dit : « M. Thiers n'est plus possible, » et moi je ne le suis guère. » Puis il courut au château. Je ne revis plus les ministres. Lamoricière revint un peu plus tard : il n'était pas sans espérance de voir l'émeute se calmer. Il était alors environ dix heures du matin. Deux l^taillons de la iO« légion, sous les ordres du colonel Lemercier, débouchèrent sur la place du Carrousel. C'était une bonne fortune : je courus au-devant d'eux, je les haranguai. On m'applaudit; mais on y mêlait des cris de Fite la réforme t A bas Guizotl Le roi sortit et passa en revue ces deux bataillons : il en fut assez bien accueilli. Je croyais qu'il allait resler à cheval et se montrer aux troupes et au peuple, lorsqu'à mon grand étonnement je le vis rentrer dans la cour, mettre pied à terre et remonter au château.
» Je me mis alors à la tête des de\\x bataillons de la garde nationale^ et je fus les distribuer à la tête de toutes les rues qui débouchent sur celle de Rivoli. On y constiniisait des barricades : je les fis toutes abandonner avec la seule arme de la persuasion et la présence de la garde nationale.
» Plusieurs bourgeois vinrent officieusement m'avertir que je courais de grands dangers, et que probablement on me tuerait. Je n'y fis aucune attention, je continuai . mon œuvre tant que j'eus un peloton de garde nationale à placer. Je revins sur la place du Carrousel, je l'avoue, avec une certaine confiance que, si nous restions fermes autour du château et qu'il se réunît une certaine quantité de garde nationale, Témeute pourrait s'apaiser pacifiquement, lorsque les masses auraient connaissance du changement de ministère qui garantissait la réforme. J'ai pensé plus tard que ce léger espoir était, de ma part, une grande simplicité de circonstance; car je savais depuis longtemps qu'on ne décourage pas l'ennemi avec des retraites, ni les masses tumultueuses avec des concessions.
» Une autre circonstance vint augmenter cette illusion. On m'annonça qu'une assez forte colonne, venant du côté du Palais-Royal, venait porter une pétition au roi. Le général de Lamoricière était près de moi : je l'envoyai pour tâcher d'arrêter cette colonne et lui dire d'envoyer sa pétition par trois délégués. Il y courut de très-bonne volonté; mais il revint bientôt me dire qu'on n'avait pas voulu l'écouter et qu'on avançait. Je courus au-devant de la foule; mais je ne pus arriver qu'au momewt où elJ^ débouchait wÊs-à-yis de œtte maisou \so\è^ ^'ii. ^^
comte Jâubert appelait xùie q\iille. La colonne s^arrêta à ma voix r je la haranguai énergiquement et pathétiquement tout à la fois. La preuve que je réussis^ c'est qu'on se précipita vers moi en me tendant les mains. Un seul homme^ habillé en garde national^ me dit : « C'est vous » qui êtes le mai^échal Bugeaud? — Oui, c'est moi. — 9 Vous avez fait égorger nos frères dans la rue Transno- » nain. — Tu en as menti, lui dis-je; car je n'y étais 1» pas. » Il fit un mouvement avec son fusil. Je le serrai alors de près pour saisir son arme; mais ses voisins lui imposèrent silence et se mirent à crier : Five le maréchal Bugeaud! Honneur à la gloire militaire! J'avais alors près de moi le chef d'escadron Trochu, le colonel Sercey et le capitaine d'artillerie Fabar. Après avoir donné mille poignées de main, je décidai cette colonne à rebrousser chemin. Grand nombre de ceux qui la composaient me promirent d'aller dans leur quartier pour rétablir l'ordre.
» Peu d'instants après, j'entendis des coups de fusil du côté du Palais-Royal et du Louvre. J'ignorais que nous eussions là un détachement. Il était alors onze heures ou onze heures et demie (je n'avais pas alors le loisir de regarder ma montre). Je courus à un bataillon du 5« léger et je lui dis : « Puisqu'ils commencent la guerre, » nous l'aci^ptons. Je vais marcher à votre tête. » Dans ce moment^ deux aides de camp du roi vinrent m*annoncer que Sa Majesté abdiquait en faveur du comte de Paris, que Ton allait proclamer la régence et que le maréchal Gérard était investi du commandement des troupes. J'ordonnai alors au bataillon de s'avancer seul du côté du Louvre
aussi extraordinaire, je courus au château pour m'en assurer par moi-même. Je trouvai le roi écrivant son abdication au milieu d'une foule immense, qui le pressait d'accomplir cet acte. Je m'y opposai avec force : je dis qu'il était trop tard et que cela ne produirait d'autre effet que d'achever la démoralisation des troupes; que l'on entendait les coups de fusil, et qu'il n'y avait plus qu'à combattre. La reine m'appuya avec énergie. Le roi se leva avant d'avoir achevé soa écrit; mais le duc de Montpensier et plusieurs autres personnes s'écrièrent qu'il l'avait promis, et qu'il fallait tenir parole. Une foule de cris appuyèrent ces paroles, ma voix fut couverte. Le roi se remit à écrire. J'entendais toujours les coups de fusil : je me précipitai dans la cour pour aller comrbattre avec la première troupe de bonne volonté. Mon cheval était à la porte : je l'enfourchai et j'excitai tous les assistants à me suivre. Dans ce moment, M. Crémieux, qui descendait du château, me prit par la jambe, en me criant : a N'allez pas, maréchal, vous vous ferez » tuer inutilement. Tout est fini. » Je me débarrassai de M. Crémieux et je courus sur la place du Carrousel, bien décidé à prendre rofPensive. Mais, ô douleur et stupéfaction ! je vis toutes les troupes qui avaient rompu par pelotons à droite et à gauche, et qui évacuaient la place du Carrousel par toutes les issues. Pendant que j'étais monté au château, le maréchal Gérard, je présume, leur avait donné l'ordre de se rendre dans leurs casernes. 11 m'était impossible d'arrêter ce mouvement multiple; les têtes des colonnes étaient déjà sur le quai ou dans les rues voisines. Je levai les mains au ciel, et je m'en fus, escorté par un seul officier, \e caç\\aMv^^^\M^-
lerie Fabar. Je suivis le quai du bord de l'eau. En arrivant devant le palais de la Chambre^ je trouvai les environs déserts et les grilles fermées, sans une sentinelle^ sans gardiens, sans personne en un mot. Je crus d'autant plus que la Chambre n'était pas réunie, que j'avais aperçu une foule de députés aux Tuileries ou autour. J'allais pourtant m'en informer, lorsqu'une bande d'émeutiers qui venaient par le quai d'Orsay se mit à crier : A bas le maréchal Bugeaud! Je courus à elle, et je lui dis j « Savez-vous ce que vous criez? Vous criez : A bas » le vainqueur d'Abd-el-Kader, à bas Thomme qui peut )> vous conduire à la victoire contre les Allemands et les » Russes! Avant un mois, peut-être, vous aurez besoin T» de inon expérience et de mon courage ! » Ces paroles me rallièrent tous les esprits; on cria : Five le maréchal Buqeaud! et tout ce monde voulut me serrer la main. A l'entrée de la rue de l'Université, je trouvai une autre bande, et la même scène se répéta. Ces deux diversions me firent perdre de vue la Chambre des députés. Cependant je réfléchissais que le palais n'était gardé par personne; mais je pensais que le maréchal Gérard, qui avait le commandement et qui pouvait disposer de cinq à six mille hommes qui étaient sur la place de la Concorde, allait Y pourvoir. J'entrai donc chez moi pour quitter mon uniforme au plus vite et courir à la Chambre. Quelques généraux qui arrivèrent me firent perdre une demiheure. Lorsque j'arrivai sur la place du Palais-Bourbon, je vis des députés qui sortaient du palais tout effarés et présentant des physionomies incroyables. Ceux qui purent parler me dirent : et Tout est fini, on va proclamer
10® légion qui avait formé ses faisceaux sur la place^ et qui ne paraissait pas se douter de ce qui se passait : tt Voulez-vous la république? leur dis-je. — Non, sacre- » bleu ! nous ne la voulons pas. — Eh bien ! entrons V dans la Chambre pour protéger la régente et faire pro- » clamer la régence. r>
» 11 7 avait environ cent cinquante hommes, commandés par un jeune chef de bataillon : ils prirent les armes mollement. Dans ce moment^ Oudinot sortait de la cour pour venir chercher ces gardes nationaux. Il les harangua avec une chaleur et un entrain qui lui conquirent toute mon estime : je lui serrai vivement la mam; nous entrâmes dans la cour^ et je pris le fusil d'un invalide, n était trop tard : une quinzaine de députés sortaient avec précipitation et nous dirent : a Tout est fini ! La p duchesse s'en va aux Invalides par le jardin de la préi> sidence; la république est proclamée. »
Y> Les gardes nationaux s'arrêtèrent : il n'y avait plus rien à faire, nous n'étions pas assez en force pour ramener les choses.
» Ainsi tomba cette monarchie qui avait donné à la France dix-sept ans de paix et de prospérité. L'histoire n'offre rien de plus honteux et de plus déplorable !
» Je n'ai su que plus tard la honteuse conduite tenue par les troupes qui, étant sur la place de la Concorde au nombre de cinq à six mille honmies, ont laissé égorger sous leurs yeux un détachement de la garde municipale.
» Je vous avais annoncé un narré succinct et conforme à ma déposition : je n'ai point tenu parole, et quoique j'aie négligé une multitude de détails et d'iudd^^iA.^) ^^ c'id trop long. J'espère que vous ne vous eu i^Xaivûàxe.'L^aâ.
» Vous comprenez, mon cher collègue, que ce récit ne doit, en aucun cas, être publié. Vous pouvez, tout au plus, le faire lire à quelques intimes sans permettre qu'on en prenne copie. Je n'y ai pas dit toute la vérité; mais je n'y ai rien dit qui ne soit parfaitement exact et qui ne fût attesté par des milliers de témoins.
» J'ai su de la manière la plus positive , par plusieurs lettres d'officiers de l'armée et de la garde nationale, que, dans ces cruelles circonstances, loin d'avoir baissé' dans l'opinion de ceux qui m'ont vu, j'avais grandi.
r> Un concours inouï de circonstances m'a paralysé; je n'ai pu faire aucun usage de mon expérience et des facultés militaires que la nature m'a données. Je n'avais, comme je l'ai dit en commençant, que l'ombre du commandement. Les ministres, le roi, les princes, la bourgeoisie, tout m'entravait. Combien j'ai désiré, en ce moment, que la cour et le gouvernement fussent à Vincennes ! Mais ce qu'il eût fallu , avant tout , c'est que j'eusse le commandement quinze jours à l'avance, afin de préparer les troupes, pour les identifier avec ma manière de faire, et pour les munir de tout point des choses nécessaires à une pareille lutte. A cet égard, tout avait été oublié, malgré mes avis répétés officieusement. Point de plan à plusieurs faces, ni pour la guerre, ni pour la retraite du gouvernement; aucune instruction donnée aux troupes sur la manière d'agir; des munitions en quantité dérisoire; point de dépôts de vivres sur les points principaux dans l'intérieur; point d'engins pro- , près à enfoncer les portes et percer les maisons : rien, en un mot^ qui attestât la moindre prévision. On s'était
rendre sur les points principaux d'occupation. Cet itinéraire était rédigé, revu et augmenté depuis 1834. C'est tout ce qu'avaient su imaginer les génies que Ton avait chargés de veiller aux destinées de la monarchie. Quand je voulais entretenir les ministres et M. Guizot lui-même de cette incurie dangereuse, ils m'écoutaient d'un air distrait et ennuyé, et je voyais, écrit sur leur sourire malin, qu'ils croyaient que j'étais jaloux de ceux qui commandaient et que je sollicitais le commandement. Us n'ont pas compris tout ce qu'il y avait de dévouement dans mes exhortations !
» Je pense qu'il pourrait vous paraître utile, le cas échéant, de publier la biographie du candidat dont vous parlez : je vais l'engager à la rédiger, et je vous l'enverrai très-prochainement.
n Adieu, mon cher collègue. H est bientôt minuit, je vais me coucher.
» Tout à vous de coeur,
Y> Sigiié : Maréchal B. d'Islt. h
BAPPORT mÉDIT, INCONNU, RÉDIGÉ PAR UN DES GÉNÉRAUX QUI APPROCHÈRENT SOUVENT LE ROI LOUIS-PHILIPPE, SURTOUT A l'époque des banquets, sur LES 22, 23 ET 24 FÉ- VRIER 1848.
a Dans la soirée du 22 février, le roi parla au général Trézel de Tinquiétude que lui causaient les violences auxquelles les partis provoquaient le peuple ; ce prince craignait que ces violences ne pussent être réprimées que par un combat sanglant. Le général, écartant d'abord la prohabilîté d'un danger grave, a\o\ilai opi^, ^a»&
exiger le concours de la garde nationale dans cette répression d'une attaque de vive force, et ne lui demandant qu'une attitude calmç et légale, on devait compter sur un prompt succès avec trente mille hommes de bonnes troupes contre quelques groupes de révolutionnaires soutenus par des bandes d'ouvriers mal armés. Après avoir réfléchi un moment. Sa Majesté ordonna au ministre de la guerre d'aller aussitôt chez le président du conseil, puis chez le commandant en chef de la garde nationale, pour recevoir de chacun d'eux leurs plus récentes informations sur la situation des choses, et particulièrement sur ce qu'on pouvait attendre des dispositions de la garde nationale. M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, qui était présqnt dans ce moment^ s'étant chargé de l'enquête à faire auprès de M. Guizot, le général se rendit immédiatement à Tétat-major du Carrousel, où il trouva le général Jacqueminot couché et souffrant. Le général sortit cependant de son lit et termina un entretien d'une demi-heure par ces mots : « Vous pouvez dire au roi que, sur les trois cent quatre- » vingt-quatre compagnies de la garde nationale de Pa- » ris, il y en a six ou sept mal disposées, mais que j> toutes les autres sont sincèrement attachées à la mo- » narchie. »
» Le ministre se hâta de revenir aux Tuileries pour rendre au roi le détail de cet entretien, et particulièrement la déclaration finale du général Jacqueminot. « Six » ou sept compagnies mauvaises I dit Sa Majesté. Oh ! il » y en a bien dix-sept ou dix-huit! t>
» En admettant cette dernière évaluation pour la plus exacte des deux, elle justifiait, et smabondamment , la
confiance que le ministre de la guerre avait manifestée sur le résultat d'une lutte à main armée entre les troupes et les émeutiers de Paris; et^ de ce moment^ le général douta moins encore qu'ils fussent domptés sans grande effusion de sang^ s'ils osaient engager le combat. D'ailleurs^ dans la journée du 22^ ils s'étaient bornés jusqu'alors à des manifestations séditieuses^ accompagnées de cris de Five la réforme I A bas les ministres! Quelques attaques avaient été essayées dans la journée du 22 par des groupes sans armes apparentes contre les corps de garde de la rue Montaigne et du grand carré de gauche des Champs-Elysées^ auxquels ils avaient tenté de mettre le feu^ et qui avaient été im moment abandonnés par le petit nombre de soldats de service dans ces postes. La populace avait aussi mis le feu à quelques amas de chaises enlevées de cette promenade publique. Enfin des barricades avaient été conmiencées sur quelques points des rues adjacentes au boulevard de la Madeleine, à la caserne de l'Assomption et aux galeries de la rue de Rivoli. En même temps^ les corps assemblés au centre des troisième et quatrième zones (la pointe Saint-Ëustache et l'hôtel de ville) avaient reçu quelques coups de fusil. Mais en somme l'insurrection n'avait obtenu aucun succès dans cette journée du 22, et l'on se prépara pour que le lendemain elle perdît toute espérance à l'aspect des moyens de répression que l'on allait déployer.
n En effet, dès le matin de la journée du 23, les troupes furent {^cées sur leurs divers points de rassemblement, et la brigade de cavalerie de Versailles et de Saint-Germain fut appelée à Paris.
» Les assurances données la veille au pré^c\. Ôl^ ^qXvl^
et au ministre de rintérieur sur les sages intentions de rimmense majorité de la garde nationale^ et sur les dispositions moins violentes des chefs de Topposition, déterminèrent le comte Duchâtel à ordonner que les légions de cette garde fussent aussi réunies en armes dans leurs mairies respectives. Cette niesufe^ qui^ dans de telles circonstances, se justifie d'elle-même, était nécessaire d'ailleurs pour que l'insurrection fût empêchée d'élever des barricades dans les lieux où l'on ne pouvait disséminer des troupes de ligne. Cest proprement le service et l'objet spécial de l'institution d'une garde nationale de faire, en temps de troubles, la police intérieure de la ville, de s'opposer à ce que les séditieux ne dépavent les rues, n'arrêtent la circulation par des barricades, n'attentent par la violence ou l'incendie, soit aux propriétés publiques ou privées, soit à la sûreté des personnes. L'armée ne doit entrer en action que pour combattre, et lorsque les bons citoyens n'ont pu réussir à comprimer la révolte. Mais la garde nationale de Paris s'était trop rarement montrée jusqu'alors suffisamment pénétrée du respect pour la loi et du sentiment de ses devoirs politiques. Cette fois, elle allait y manquer de nouveau, avec une légèreté, un aveuglement aussi funestes pour elle-même que pour la France tout entière. » Pendant la nuit du 22 au 23, des barricades furent élevées dans les quartiers les plus populeux du centre et des faubourgs de Paris, et ce travail fut continué même en plein jour sur plusieurs points. Cependant nulle part les troupes régulières ne furent forcées ni dépostées ; toute barricade élevée à leur portée fut attaquée et dé-
» Dans tous ces petits combats^ on ne compte dans nos régiments et parmi les gardes municipaux qu'un petit nombre de tués et de blessés.
» Les divers groupes d'insurgés perdirent très-peu de monde aussi. M. Prouvenal de Saint-Hilaire^ chef de bataillon au 34* d'infanterie, de service avec sa troupe sur la place du Châtelet, fut tué d'un coup de pistolet tiré presque à bout portant par un gamin que^ sans défiance de sa grande jeunesse^ ce digne officier supérieur avait laissé approcher de lui.
» Le ministre de la guerre passa la plus grande partie de cette journée à l'état-major du Carrousel^ oii se tenaient aussi M. le duc de Nemours et le commandant de la 1'* division militaire.
» Les rapports qui arrivaient à chaque instant des commandants des diverses zones s'accordaient pour représenter la sédition comme plus animée et plus étendue que la veille^ mais sans que ses efforts pussent faire douter un instant du triomphe des défenseurs de l'ordre public et des lois. Un seul symptôme devenait inquiétant : c'était le petit nombre de gardes nationaux qui se rendaient à l'appel battu dans tous les arrondissements, et les dispositions politiques qu'ils montraient. En plusieurs lieux déjà ils criaient avec le peuple : Five la réforme ! et des compagnies, leurs officiers en tête, s'étaient étourdiment placées en travers de nos colonnes, lorsqu'elles allaient refouler les masses insurgées. Ce furent sans doute ces manifestations qui décidèrent le roi à changer ses mmistrcs.
» Bruscpiement déçu par Tévidencc du (avl, V& \q\ çxviN. devoir céder à des impatiences insensées c^\j[vnvi\vïîv»\\.\^
»l^»oU ,*\*!*'^?'^^* fracUoEs de cette garde nationale, surlaiu\ *' ***^^t habitué à compter pour la défense du iiu ^ constitntion. Il ne voulut pas permettre
tltM • ♦ ^'^ atteindre des ennemis publics^ ses dérenseurs ^i»t traverser de leur? balles les rangs de citoyens si ^i^HiîiULnt égarés.
dih n ^'^^^^ déclara donc le 23 février, à la Chambre clLputés, que le roi avait fait appeler M. Mole pour ^»"P08er un nouveau cabineU
^* ^'1 crut généralement dès lors que, tout prétexte nmnquant aux factieux, connue toute cause de mécontentement à la garde nationale, les troubles allaient cesser, et ces espérances parurent en effet se réaliser, entre huit et neuf heures du s<Hr, les troupes placée» autour de rhôtel des affaires étrangères ayant été iiio()inénient assaillies par une bande d'insurgés qui til'urent deux coups de [Mstolet sur le front de ces troupes, lu chef de bataillon qui les commandait ordonna au preiiiMîr peloton de faire feu; et les assaillants, ainsi que *i foule qu'ils avaient traversée pour arriver sur ce \mui, se dispersèrent en poussant de grands cris. Les lur.UiiuiH de cet guet-apens s'étaient pourvus à l'avance ilo torches, de civières et d'un tombereau. Ils se hâtèrent tl'y juter quelques cada^Tes, et promenèrent ce tombel'ouu entouré des civières chargées de blessés dans plunliMUH «juartiers de Paris, excitant partout le peuple à lu vengeance et au travail des barricades. Cependant ce huent leurs seules entreprises pendant le cours de cette nuit (lu 23 au 24, et, sauf le son lugubre du tocsin de «lUi'ljuicH églises, elle devint bientôt silencieuse autour
troupes dans leurs casernes, ne laissant sur leurs points de rassemblement que les gardes nécessaires pour le service des patrouilles.
» Vers onze heures du soir, le ministre de la guerre se rendit aux Tuileries, où se trouvaient déjà le président du conseil et le ministre de Tintérieur. Le roi paraissait n'avoir point encore reçu la réponse définitive de M. Mole sur la formation du cabinet que cet homme d'État devait présider, et Sa Majesté ajouta : « Quant à » M. Thiers, il me demande une large réforme : la disy» solution de la Chambre des députés et le changement » d'un grand nombre de préfets. »
» On crut cependant que le moment était arrivé d'effectuer la résolution qui avait été prise dans le conseil tenu le dimanche précédent 20 février : c'était, pour le cas d'une lutte sérieuse, d'investir le maréchal Bugeaud du commandement de la garde nationale de Paris et de celui des troupes de la 1" division militaire.
» Le maréchal alla sur-le-champ prendre possession de son double commandement à l'état-major du Carrousel ; il donna aux officiers assemblés ses ordres pour la journée du lendemain 24. Ses dispositions principales consistaient en ceci :
r> Une colonne composée de troupes de toutes armes, sous les ordres du général Bedeau, devait, au point du jour, passer par les rues de Richelieu, Feydeau et Montmartre, puis suivre les boulevards jusqu'à la place de la Bastille, forçant et détruisant toutes les barricades qu'elle trouverait sur son chemin.
» Une colonne semblable et à peu près de même force devait partir du Carrousel, prendre les \iiefe 'S^vi^AVor
mas-du-Louvre, Saint-Honord, Saint-Eustachc, les halles, la rue Beaubourg, le quartier Saint-Merry, la place de Grève, et aller se réunir à la premièi'e sur la place de la Bastille. Le maréchal donnait le commandement de cette seconde colonne au général , et dit au général Sébastian! qu'il le gardait près de lui à Tétat-major du Carrousel, où le général^ par sa parfaite connaissance des lieux^ des choses et des personnes^ devait être plus utile que partout ailleurs. Mais le général Sébastian! ne voulut pas accepter ce rôle, qu'il jugeait avec raison au-dessous de celui d'un commandant de la 1*^^ division militaire, et déclara qu'il ne pouvait que se retirer^ s'il n'était pas mis à la tête de la colonne de l'hôtel de ville. Le maréchal ne résista pas longtemps et lui donna le commandement
p D'ailleurs^ toutes les dispositions nécessaires que ce dernier venait de donner étaient précises^ judicieuses^ exprimées avec la clarté et l'énergie d'un chef habitué au commandement, et tous les officiers groupés autour de lui en reçurent une vive et heureuse impression. Quelques moments après, le maréchal alla voir les troupes qui bivouaquaient sur la place du Carrousel.
» Le 24^ vers dix heures du matin, le roi passa la revue des troupes rangées sur la place du Carrousel; la reine, les princesses et les enfants de France étaient au balcon du pavillon de l'Horloge. On remarqua avec étonnement qu'immédiatement à la gauche de Sa Majesté était placé le général de Lamoricière, affublé d'une capote avec épaulettes de général de la garde nationale, et coiffé d'un vieux képi; l'un et l'autre paraissant avoir été jetés sur lui inopinément, car ils n'allaient ni à sa taille ni à sa tête. Cette circonstance fut une confirmation de
ce qu'on avait appris quelques moments auparavant, que la garde nationale n'ayant pas agréé le maréchal Bugeaud pour son commandant en chef, on Favait remplacé incontinent par le général de Lamoricière.
» La revue se passa bien. De nombreux cris de Five le roi f furent poussés par les troupes; mais un bataillon de garde nationale fit entendre celui de Five la réforme ! auquel le roi répondit : ce Mais vous l'avez, la réforme. » Après que toutes les lignes eurent été parcourues, Sa Majesté rentra au palais. EUe y trouva plusieurs de ses nouveaux ministres, MM. de Rémusat, Du vergier.de Hauranne, Cousin, etc. Le roi entra avec ces messieurs dans une des pièces du rez-de-chaussée, dans laquelle aucune autre personne ne fut admise. On y tint un conseil qui dura à peu près trois quarts d'heure; il était midi. Le roi fit demander si le général Trézel, ministre de la guerre démissionnaire, que Sa Majesté avait aperçu dans le cortège, était encore là. Le général se présenta devant le roi, qui le fit introduire immédiatement dans son cabinet. Les assistants étaient nombreux : M. Thiers y était avec ses collègues du nouveau ministère ; il y avait aussi la reine avec mesdames les duchesses d'Orléans, de Montpensier et de Gotha, M. le duc de Montpensier, MM. les maréchaux duc de Dalmatie et comte Gérard, la plupart des aides de camp du roi, et un grand nombre d'officiers généraux où supérieurs de la garde nationale et de l'armée. Le roi, s'adressant au général Trézel, lui dit : « Je » vous ai fait appeler pour contre-signer l'ordonnance qui » constitue le nouveau cabinet. » Le roi ajouta, en s'adressant à l'un de ses officiers d'ordonnance : « Deman- » dez au baron Fab si cette ordonnance est ^lètft* ^
» Pcnilant que ceci se passait dans le cabinet du rôî7 M* le duc de Nemoiirs y entrait suivi de M- Émiîe de Girardin, Ce dernier dit avec "vivacité : «t La sitoalion » devient de plus en plus grave^ et l'insurrection ne peul » plus être arrêtée que par Tabdication du roi et la ré- » gence de madame la duchesse d'Orléans. » Les nouveaux ministres^ le maréchal Bugeaudj qui venait d'arriver, et tes fonctionnaires présents en ce moment restèrent immobiles el en silence. M, Piscatory^ tout re'cemment nomme ^ambassadeur à Madrid, fut le seul qui s'écria : tt Mais non^ il ne faut pas que le roi abdique; V Tabdication du roi, c'est la république dans une heure*» Les princesses étaient vivement agitées par la déclaration de M. de tiirardin ; bientôt la reine éclata en douloureuses eiclamations, et des larmes s'échappèrent de ses y eux. Le roij assis dans un fauteuil adossé au mur du fondj du côté du jardin, ne prononça que ces mots : tt Que faut-il >» faire ? )> Personne ne répontUt. La reine alors, s'approcbant du maréchal Gérai"d, que le roi avait fait appeler, l'invita à se présenter de sa personne devant T insurrection. Le maréchal sortit immédiatement, sans même prendi'e le temps de quitter Thabit de ville qu'il portait et de revêtir un uniforme, et il monta à cheval, M. de Girardin avait accompagné le maréchal Gérai'd; mais il rentra bientôt après avec M* le duc de Montpensier et îc député Créniieux : il insista de nouveau pour que le roi écrivit 1 acte de son abdication^ répétant avec véhémence qu'il n'y avait pas im moment à perdre pour prévenir d'aflremt malheurs. On commençait en effet à enleiidre la fusillade du côté de la place du Palais-Royal, et, dans le même inomeni^ le rui fut secriitjenaeiit informé q^ue
rînsurrection débouchait de la rue Royale sur la place de la Concorde, pêle-mêle avec la garde nationale et les troupes du général Bedeau, qui, la crosse en l'air, n'opposaient aucune résistance, et laissaient massacrer devant elles les gardes municipaux qui occupaient les deux postes de cette place. 11 est probable qu$ ce fut cet avis qui fixa enfin les résolutions du roi. Enfermé par la révolte dans ce funeste palais des Tuileries, il dut croire qu'il était dans la même situation que le malheureux Louis XVI le 10 août 4792, et que, par une plus longue résistance, il exposerait à une mort horrible la reine et les {»*incesses qui l'entouraient. 11 se leva avec une gravité solennelle du fauteuil où il était assis, il se plaça à son bureau, et disposa avec ordre et lenteur le papier et les plumes dont il voulait se servir. La fusillade devenait plus distincte, et des têtes de colonnes d'insurgés se montraient vers les mes de Rohan et de Rivoli. La reine et les princesses, s'e£forçant de contenir leur émotion , ne pouvaient cependant retenir leurs lai'mes. Une nouvelle explosion d'armes à feu se fit entendre, et l'on apprit que le maréchal Gérard n'avait pu se faire écouler. Alors M. le duc de Montpensier manifesta pai* quelques mots sourds et entrecoupés les douloureuses anxiétés de son ânoie^ et supplia le roi d'achever son sacrifice. M. Piscatory renouvela ses instances dans le sens contraire, et il s'engagea une vive altercation entre le prince et le député. Le roi dit en s'adressant à son fils : c Mais encore » faut-il me laisser le temps d'écrire 1 1» Pois il continua de tracer sur le papier cette fatale abdication* Lé roi la lut à haute voix.
» Vàhàicaiion fut remise imnédiaietnenl \]l U. ^x^ y \
t4 MÉMOIRES
mieux, si je ne me trompe. M. Crémieux se chargea de la renaeiire au maréchal Gérard, qui devait la montrer au peuple.
T» Jusque-là le roi avait conser\é Tuniforme de la garde nationale : il passa dans une autre pièce de son appartement, d'oïl il revint bientôt en habit de ville. Cest pendant cette absence du roi que madame la duchesse de Gotha adressa à voix basse à M. Thiers des paroles assez vives auxquelles il répondit : m Mais, madame, je ne puis » rien; vous voyez bien que je ne puis rien! » Le roi ^tra avec la reine, dont l'agitation était grande, et qui faisait entendre de douloureuses exclamations et des plaintes les plus touchantes. Elle répétait avec un accent de bonté et de reproche dont l'impression ne s'e£Eaoera jamais de mon souvenir : ce Ah ! les Français verront s'il » est facile de trouver un aussi bon roi. Ils n'en auront » jamais un semblable. Ils le regretteront, mais il sera » trop tard ! »
» Madame la duchesse d*Orléans se tenait debout, appuyée contre le mur, entre la porte intérieure du cabinet et la cheminée. Lorsqu'elle vit le roi prêt à sortir, elle s'écria en sanglotant : « Quoi! vous allez me laisser » seule ici! Sans parents, sans amis, sans conseils, que » voulez-vous que je devienne? » Le roi alors, s'approchant d'elle, lui dit avec effusion : « Ma chère Hélène, » il s'agit de sauver la dynastie, et de conserver la cou- » ronne à votre fils. Restez donc pour lui; c'est un sacri- » fice que vous lui devez. »
» Le roi, la reine et les princesses sortirent immédiatement
D'UN BOUROMI* DE PAEI8 t5
cour du diâteau, Uàsaii ourrir k port«du milieu de la grille. Cest par là qu'on introduisit on régiment de cuirassiers , qui traversa le grand vestibule du pavillon de THorloge, et^ suivant la grande allée du jardin des Tui» leries^ se disposa à escorter le roi. Ce mouvement tar* minë^ on referma les portes de la grille. M. le duc de Nemours fit passer du Carrousel dans la cour un batailloQ des chasseurs d*Orléans> et une batterie d'artillerie^ ainsi que des caissons de vivres et de munitions. Ce mouvement s'exÀïuta par les guichets du Louvre ^ et tout le long du quai; ces toupes entrèrent dans la cour par le petit guichet du pavillon de Flore, lusque^^là les troupes étaient restées en possession de la place du Carrousel; mais ces dernières dispositions nous firent perdre ce précieux avantage^ et on ne tarda pas à leur donner Tordre de rentrer dans les casernes. Elles furent bientôt remplacées sur la place et dans la cour du château par des colonnes insurgées qui débouchaient de la rue de Rohan et de la rue de Rivoli^ et s'avançaient vers le palais en poussant des cris çauvages.
» L'avis seo'et que le roi avait reçu n'était que trop véritable. Sur un ordre émané des nouveaux ministres, et transmis aux généraux par le maréchal Bugeaud, dès le matin, entre sept et huit heures, le général Bedeau avait ramené, sans combattre, sa colonne de la grande barricade de la porte Saint-Denis au boulevard de la Madeleine; il l'avait ensuite fait déboucher de la rue Royale sur la place de la Concorde. Son artillerie et ses caissons de cartouches étaient restés au pouvoir des msuiigés. Ses troupes mardiaient la crosse en l'air, mêlées et confondues avec les bandes iasurgéeSi Tout cela «ttVitàV \^!b*
» 1IKMOIEE8
Daêle sor li plue et 11 Conoorde. ftphonrfimit sur cette pUee, les premières hukdes insurgées, qui étaient les phiâ fniieiisesy se jetèrent sur le poste des gardes munidpanx qui était établi à l'entiée des Chanops-Ëlysées , tout près du jardin de l'ambassade ottomane. Ces hommes d'élite, sans considérer leur petit nombre, ré«stèrent à la multitude, et l'on Tit alors un spectacle aussi honteux que déplorable. Tandis qu'un ofiScier général était à la téie de troupes nombreuses et toutes disposées à obéir, on massacrait sous ses yeux des sddats fidèles^ qui, dans un moment suprême, donnaient à tous l'exemple d'un admirable dévouement. Ce n*est pas tout : sous les yeux de ces mêmes troupes et de œ même général, la Chambre des dqmtés fut envahie par les bandes insurgées, qui en chassèrent M. le duc de Kemours et madame la duchesse d'Orléans, suivie de ses deux entants, n
ie ne suis en dissentiment ayec fauteur de ce rapport que sur un seul point : le roi Louis-Philippe ne croyait pas être dans la même situation que le malheureux I>iuis XVI au iO août 1792. En abdiquant et en prenant la fuite , Louis-Philippe se laissa entraîner par les pressantes instances de ceux qui l'entouraient ; il croyait, par mn départ, tout pacifier, et mettre ainsi à l'abri de tout danger les princes et les princesses qu'il laissait aux Tuileries.
M. le général Trézel, ministre de la guerre au moment de la révolution de Février, adressa aussi aux journaux uue lettre qui rectilie sur quelques points essentiels la
Noos donncms ici ce document, qui nous parait avoir une grande importance.