ARMÉE DU RHIN
(ic divisioD.)
DUBOIS GRANGE, Chef de brigade du 1er régiment de chassears à cheval.
Le 27 germinal an viii de la République française, une et iadirisible.
« Je suis arrivé il y a quatre ou cinq jours, mon cher ami, et encore à temps pour oi^aniser mon régiment. Cependant tous les préparatifs se font pour une attaque générale, et je suis presque sûr que nous passerons le Rhin dans peu de jours. L'armée est belle et très-forte; on la porte à cent vingt mille combattants, et il n'y a rien d'exagéré ; néanmoins il manque beaucoup de choses, et surtout de l'instruction ; car la moitié de tout ce monde n'a pas vu le feu. Au reste, l'ennemi n'est pas mieux que nous de ce côté ; ils ont aussi beaucoup de recrues qu'ils ont amenés de la Bohême et de la Mora vie, et qui arrivent enchaînés ; il en déserte quelquesuns. Nous n'am^ons pas, en débutant, d'afiTaires bien vives ; ils ont ordre de se replier jusqu'à l'entrée des montagnes ; là seront les premiers combats; mais c'est à Stokach, à l'entrée de la Souabe, que se décidera la possession de celte province. Espérons que le nombre et
la valeur nous assureront la. victoire. Autrefois mon ambition eût hâté ce moment où chaque brave trouvera sa place; maintenant un soupir me prouve que mon cœm* est rempli de plus doux objets et que le devoir et rhonneur seuls me retiennent ici. Encore cette campagne de guerre^ mais^ sur ma pai'ole^ c^est la dernière. Je ne croyais pas, mon ami, que cette absence dût me coûter autant; habitué à la frivolité des engagements d'amour, je ne me croyais pas susceptible d'un sentiment qui maîtrise toutes mes pensées ; mais chaque instant me rappelle une femme que j'adore, et tous les chagrins de l'absence me tourmentent. Bientôt tu la ven^as, tu connaîtras bientôt ses douces et bonnes qualités ; je suis bien aise de savoir comme tu la trouveras : elle est d'abord froide et timide. Combien j'eusse désiré pouvoir la présenter à ta famille ! J'espère qu'elle ^ trouvera de la bonté et de l'amitié.
» Adieu, mon ami, je te donnerai des détails quand il se passera quelque chose d'intéressant ; écris-moi, et rappelle-moi au souvenir des personnes qui t'environnent. »
Cette lettre fut la dernière que put écrire à son ami M. Dubois Crancé. Ce brillant officier fut tué huit joms après, le 5 floréal an vm !
Il ne fallait point demander aux mœms de caserne de ces temps-là la fine fleur de la politesse. Vous lisiez un journal dans un lieu public : il se pouvait qu'un officier entrât, et, sans dire mot, vous prît le journal des mains; à une queue de spectacle, tout militaire passait
le premier et ne souffrait pas d*attendi*e. Tout boui'geois était un pékin.
On comprend qu'au milieu de tous ces héros qui, comme on vient de le voir dans les lettres citées, ne pouvaient aimer que pendant un congé, entre deux campagnes, Tamour prit des airs un peu cavaliers; mais on voit aussi que Tamour n'avait point donné sa démission. On cherchait alors à surprendre, à étonner le cœur des femmes.
Je reproduirai ici une anecdote qui me vient de mon ami Rosman. Il s'agit d'une déclaration respectueuse, faite par le baron Gapelle à la princesse Elisa, grandeduchesse de Lucques et de Piombino.
C'est à tort que l'on a imprimé que le baron Capelle, dans sa jeunesse, avait été comédien; on confondait alors le baron Capelle avec un homonyme, avec un certain Capelle qui avait joué la comédie, qui avait fait des vaudevilles, et qui fut inspecteur général de la librairie.
Le baron Capelle, d'abord préfet du Doubs, venait d'être appelé à Livourne, comme préfet du département de la Méditerranée. La princesse Elisa riésidait dans ses Etats, et recevait souvent le baron Capelle. Il arrive un jour et trouve la princesse abattue et désolée ; elle souffrait d'une dent. « Princesse, il faut se décider, il faut la faire arracher. — Je n'y consentirai jamais. » Un dentiste est appelé, et il constate que la dent malade est perdue ; puis il est entraîné dans un coin du salon pai* le baron Capelle. c( Arraches-moi au plus vite la dent pareille h celle Hont souffre la princesse. y> L'oné-
ration faite sans bruit, le baron montre la dent airachée : « Vous pouvez constater que c'est Taffaira d'une seconde, et qu'il n'y parait pas. »
El^ant, bien fait, et d'une sympathique figure, le baron Capelle était entré, dans sa jeunesse, comme simple employé au ministère de Tintérieur, sous le comte Ghaptal. Il rencontre un jom*, dans l'antichambre du chef de bureau des théâtres, une jeune personne dont les beaux yeux étaient mouillés de larmes, et dont les vêtements avaient subi un certain désordre; il s'approche, il s'enquiert^ et reconnaît mademoiselle Bourgoin : elle venait de débuter à la Ck)médie-Française. a Que vous est-il arrivé? — Je sors du bureau de M. Esménard, qui vient de se conduire envers moi avec la plus effrayante brutalité. » A mesure qu'elle racontait, ses larmes cessaient de couler, et elle regardait avec émotion son inattendu protectem*. a Encore, ajouta-t-elle d'une voix douce, si cet Esménard était moins laid ! d Le jeime Capelle raconta l'anecdote au comte Ghaptal, et le ministre de l'intérieur se laissa entrsuner à faire de la science et de la chimie pendant plusieurs années avec cette^ séduisante pensionnaire du Théâtre-Français. En peu de temps, elle devint sociétaire.
Le cœm* d'une femme une fois cavalièrement conquis, le naturel de ces Richelieu bottés et éperonnés revenait au galop. On ne parlait que de jeter les maris par la fenêtre^ et.souvent on beittait les femmes. Le comte Monirond, ce Rivarol des salons sous le directoire et sous Tempire, et dont l'esprit toujours en verve charmait le prince de Talleyrand et lui profilait, le comte Montrond,
laO MÉMOIRES
qae j*ai beaucoup connu dans les dernières années de sa Tié, avait ses grandes entrées chez un de ses amis^ le marquis de M*"""" ; il trouve un jour le marquis et madame la baronne H'''''^ se lançant à la tête des flambeaux et des poi*celaines de pâte tendre. Montrond les voyant ainsi se prendi*e aux cheveux, s*écrie avec joie : J* avais bien raison de dire que vous &iez bien ensemble!
On avait rêvé que la révolution de 89 ferait table rase de tous les abus, de tous les ridicules, de tous les scandales, de tous les vices de Tancieu régime. Les vicieux meurent, mais non jamais les vices.
Prétendre que dans ce monde Thumanité peut se dépouiller de tous ses mauvais penchants, peut tout entière se convertir à la veilu, c'est rêver à Tavanoe le paradis.
Dans tous les siècles, Thumanité se ressemble et se continue. Dans des temps de licence, sous Hemî III, toutes les hontes et tous les vices du cœur humain tiennent le haut du pavé et triomphent avec forikntetie. Â des époques plus morsdes ou plus hypocrites, toutes les hontes et tous les vices du cœur humain ont le verbe moins haut, ne trottinent que la nuit, rasent les murailles et plient sous Topinien puUique jusqu'à une fausse décence, jusqu'à une fausse pudeur; les fanfaronnades du vice cèdent la place à des éclats de vertu. Entre la fin du règne de Louis XIY et la régence il n'y a qu'un couvercle de moms : c'est la différence d'une tîe dépravée, les fenêtres fermées ou les fenêtres toutes grandes ouvertes*
Hàlous-nous de dire que le galant homme, riioimne de bien, les cœm-s fidèles, généreux, le désintéressement^ le courage, Thcmneur, la. charité, sont aussi de tous les règnes et de tous les temps. Sous tous les règnes et dans tous les temps, il se rencontre en très-grand nombre des familles honnêtes, ignorées, où toutes les vertus font souche et comptent des lignées qui ne s'éteignent jamais.
Le ciel et Ton fer se disputent les âmes dès ce monde.
On yit d(mc reparaître sous Tempire, malgré 89, et à bien peu de distance de 89, de ces cheTaliers à la mode, frères puînés de celui que Dancourt faisait monter sur la scène au mois d'octobre 1687, de ces chevaliers à la mode, songeant d'abord au solide et donnant ensuite dans la bagatellej recevant d'une madame Patin mille pistoles, et acceptant d'une baronne un fori beau carrosse, deux gros chevaux, un cocher et un gros barbet.
Mon ami Rosman était, dans sa jeunesse, le camarade de dÉiers et de punchs de quelques gens de lettres ; il me racimta, et je cite ici ses propres paroles, qu'un de nos spirituels auteurs d'opéras-comiques, mort après 1830, vint sous l'empire le trouver un matin et lui annoncer, disait-il, une bonne nouvelle : « Je vais quitter ma vieille ! mon dernier succès a rendu une femme folle de moi. Du troisième étage je descends au premier, et elle me donne un cabriolet. » Etconune ce bon Ros«> man, à un pareil récit, faisait la grimace> notre auteui* lui répondit : m Mais, mon cher, je vis comme tous ces messieurs ! » Ces mœurs-là existaient en haut et en bas de la société, et plus d'un acteur en i^nomj plus d'un
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sabreiir parvenu, avaiçnl pBRir caissier une madame Patin, une baronne, et quelquefois mieux.
Gomment des hommes bien nés^ d'une honnête famille, peuvent-ils oublier leur dignité et lem' honneiy jusqu'à de pareils manèges ! Je ne pouvais trop comprendre comment se jouaient ces scènes si souvent renouvelées, enti'e le faux amoiu* demandant rançon, et un amour vrai, toujoui-s crédule et toujours généreux. Un de ces débauchés qui vivait au milieu de tous ces ménages de comédie, me fit assister par ses récits pleins de vérité à ces scènes d'alcôve et de. forêt de Bôndy.
Voici comment s'y prenait un de ces hommes à bonnes fortunes. Au moment où, dans le boudoir de sa maîtresse, il lui tenait le langage le plus aimant et le plus soumis, son valet de chambre arrivait tout essoufflé. Quelques affidés à mauvaise figui-e étaient apostés dans la rue : « On vient arrêter monsieur le comte pour une lettre de change de vingt-cinq mille francs. — Misé-, rable ! que viens-tu dire?... C'est une dette, mathère amie, que je voulais toujours vous cacher. » La pauvre femme dupée trouvait les vingt-cinq mille fï'ancs. Le valet de chambre avait joué la comédie, et percevait un droit légitime sur ces sortes de rentrées qu'il procui*ait à son maiti*e.
Tous nos jeimes roués n'avaient cependant pas recoiu^ à de pareils tours de main. L'un d'eux avait pour confident, mais non pour complice, son médecin; le client ne demandait qu'un service : a Dites que vous trouvez que je change, que vous ne vous expliquez ni ma
péoccupation ni ma tristesse. » Le médecin se prêtait innocemment à ce mensonge, sans en soupçonner le honteiix calcul. La madame Patin de ce nouveau chevalier à la mode n'en dormait pas : elle priait, elle pleurait, elle voulait arracher des lèvres th)p discrètes de son amant ce fatal secret. Enfin rhem*e des explications sonnait, et on disait tout : a J'ai des créanciers (quelquefois môme c'étaient des créancières), et ma famille, que je ne veux plus voii*, met des entraves invincibles à l'aliénation d'une partie de mes biens, qui sont assez considérables. Elle rend même impossible toute hypothèque. — N'est-ce que cela? Mon homme d'affaires ira demain matin prendre vos ordres. » On m'assura que ce jeune seignemr, qui n'eut jamais de biens que ceux d'aulrui, dans les heures des plus douces intimités, ne craignait pas d'appeler cette généreuse amie : Mon irèsvr!
J'ai recueilli de la bouchp d'un de ces jeunes et brillants oisifs, prodigues des fortunes à venir, un prône que lui fit son père. Ce père récalcitrant avait brillé p^u' plus d'un duel et s'était enrichi par plus d'im métier sous le direçtoiw; et au commencement de l'empiie. Son fils, endetté, lui avoue un passif de cent mille francs r « Comment avez- vous pu dépenser cent mille francs? — Mais, mon père, un cabriolet, des maîtresses! Cela va bien vite. — Comment ! des maîtresses ! A votre âge se ruiner pour des a^^îtresses ! A voti*e âge et dans mon temps, monsieur, c'étaient nos maîtresses qui payaient nos cabriolets et se ruinaient pour nous ! »
La première vertu, sous l'empire, c'était le courage !
Les sobriquets et les gros mots de caserne ne manquaient pas pour flétrir et pour déshonorer celui qu'on accusait de lâcheté, ou même de prudence. On ne se préoccupait, on ne se glorifiait guère de fidélité et d'exactitude dans les comptes, de probité dans les affaires, de délicatesse dans les transactions.
Un quartier-maître du régiment de chasseurs de la garde, dont faisait partie le général Daumesnil, joue et perd une somme assez considérable appartenant à la caisse du régiment. 11 revient au quartier et raconte tout bonnement ce qui vient de lui arriver. On plaint cet officier malheiu^ux au jeu, on se cotise, et le malheur est réparé. Un comptable dans une telle situation ne verrait peut-être pas aujourd'hui s'ouvrir de souscription; il serait, à coup sûr, livré à un conseil de guerre ou aux tiibunaux, s'il n'échappait pas au déshonnew par le suicide.
L'étude du Code de commerce était fort négligée, et les tribunaux de commerce manquaient de dossiei-s et de procès.
Le tribunal de commerce siégeait au cloître Saint- Merry. Les juges de ce tribunal devaient être, comme aujourd'hui, élus par une assemblée composée de commerçants notables, et principalement des chefs des maisons les plus anciennes et les plus recommandables par la probité, l'esprit d'ordre et d'économte. Parmi les juges du tribunal de commerce, en lâi9, on ne retroiive de nom connu que celui de M. Beriin de Vaux, l'un des copropriétaires du Journal des Bébais , alors négociant et banquier, et ayant même pour associé dans sa maison de commerce M. le comte Mole.
Il n*y aTait alors que des défenseurs prés le tribunal de commerce: lie.titrè à'agréé n*était point encore inventé. Bien entendu qu'en \ 809^ comme aujourd'hui^ il existait près le tribunal des gardes du commerce.
C'était en plein vent et dans l'église des Petits-Pères, près de la place des Victoires, que se tenait la Bourse •de Paris. Elle restait ouverte depuis deux hem*es jusqu'à trois, excepté les dimanches et fêtes. On disait alors : K Que fait-on dans le ruisseau? » cmnme on dit aujourd'hui ; « Que fait-on dans la coulisse? »
Les péripéties étaient là, comme on le pense bien, nombreuses et fréquentes à raison des événements importants qui se succédaient avec tant d'imprévu et de rapidité. Ainsi, du 5 mai 1804 au 31 mars 1814, la rente 5 0/0 a varié d'un maximum de 87 fr. à un minimum de 4.4 fr., et les actions de la Banque de France de 1,430 fr. à 480 fr.
De l'église des Petits-Pères, vers la fin de l'empire, la Bom-se fut transférée au rez-de-chaussée dans la cour du Palais-Royal.
Les agents de change étaient nommés par l'empereur.
Parmi les agents de change de 1809, on retrouve de3 noms restés célèbres par une grande existence et par une grande fortune : Leroux, Péan de Saint-Gilles^ Archdéacon, BailHot, Boscary de Villeplaine, Boscary jeune, Lacate, Lagrenée, Manuel, Bichard-Montjoyeux, Tastéy etc.
A côté de la Banque de France, s'était élevée la caisse
Jabach. Cette maison de banque de MM. Jacquemart et fils et Doulcet d*Ëgligny, rue Saint-Merry, 46, connue dans le commerce sous le nom de caisse Jabach, escomptait au même taux d'intérêt que la Banque de France, à 4 0/0 Fan.
Elle admettait le papier jusqu*à quatre mois d'échéance, en prenant une commission d'un huitième,, seulement sur les effets ayant plus de trois mois à courir.
Pour pai-ticiper à ses escomptes, il fallait avoir déposé à la caisse Jabach plusieurs actions de la Banque de France pour garantie.
Panni les banquiers de i809, on retrouve des noms célèbres ; plus d'une de ces maisons de banque existent encore, et se sont placées à la tête des plus gi*andes affaires : MM. Andi-é Cottier et C^^, Carayon, Cousin et C'«, Dolcssert et C'e, Fould (B. J.), Guebhart, Hottinguer et C'*^, Mallet frères et C^^, Michel aîné et Michel jeune, Périer frères, Rougemont de Lowenberg.
Malgi'é les encouragements et les munificences de Napoléon pour la littérature, le goût des lettres ne dominait point la société.
L'empereur avait organisé Tinstruction publique et les lycéeside Paris ; mais dans ces lycées, on se couchait, on se levait, on entrait en classe, on quittait l'étude pour la récréation, militairement, au bruit du tambour. Dès la plus tendre enfance, on y subissait la discipline de l'unifonne, la gêne de la culotte courte. On y prenait plutôt le goût des armes que le goût de l'étude.
La société ne cherchait guère de distraction que dans
les plaisirs les plus courts et les plus frivoles. Ce fut le temps des mystificateurs célèbres : on citait surtout un certain Musson et le comédien Frogères.
Mademoiselle Bourgoin me raconta qu*un des riches fournisseurs de Tarmée lui prépara de longue main la mystification suivante. Ce fournisseur donna un dîner à grand igala pour recevoir Tambassadeùr turc^ alors à Paris. Le munitionnaire général prévint mademoiselle Bourgoin avec beaucoup de ménagements que les mœurs turques diiféraient beaucoup des nôtres. « Ainsi, vous ne vous fonmaliserez pas, lui dit-il, si pendant le dîner Tambassadcur, dans son admiration pour vos beaux yeux, vous offre à plusieurs reprises des bourses remplies de sequins ; il n'aura l'intention ni de vous blesser ni de vous manquer de respect. — Mon Dieu, puisqu'il n'aura pas l'intention de me manquer de respect, je me résignerai à accepter les bourses remplies de sequins. » Au dessert, l'ambassadeur turc ôta sa barbe et reprit sa monnaie de cuivre pour allerjoueraillemsla même mystification.
Cette société, dont nous essayons de rappeler les principaux traits, n'était ni impie ni athée; elle vivait indifférente en matière de religion ; cependant la religion tenait une grande place dans les moeurs officielles. On était loin d'être privé de Te Deim ; les préfets et tous les fonctionnaires avaient ordre d'assister aux offices divins ; ils obéissaient plutôt à l'empereur qu*à Dieu, et un préfet de l'empire, qui administra longtemps avec intelligence im de nos départements du midi, et qui vit encore, me racontait qu'il assistait très-régulière-
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ment aux cérémonies religieuses, mais qu*ll emportait
toujours les Contes de La Fontaine comme livre de
messe.
Le cabinet noir fut rétabli sous Tempire. Il existait sous Fancien régime deux cabinets noirs : le cabinet noir des aflaii*es étrangèi'es , et le cabinet noir de Fadmlnistration des postes, qu*on appelait le cabinet du roi. Les employés de ces deux cabinets noirs furent toujours pris, comme on sait, dans une même famille, dont les ancêtres remontaient jusqu'aux temps les plus anciens.
Les deux cabinets noirs ne furent supprimés qu'en 1 830 ; mais il existe encore des descendants de cette longue lignée, attachés sous Tempire et sous la restauration au cabinet noir. Un ou deux de ces vieux employés en retraite touchaient encore une pension au ministère des affaires étrangères avant 1848. Â chacune de leurs visites à la caisse, ils gémissaient : « Notre famille va s'éteindre, disaient-ils; la science et les procédés du cabinet noir périront avec nous ; on commet une grande faute en ne nous donnant pas la mission de faire des élèves. »
J'ai pu voir encore, dès ma première jeunesse, ce vaste bazar pittoresque, animé, bruyant, dont presque tous les commerces se continuaient le jour et la nuit; j'ai pu voir cette ruche de tous les vices, dont le bourdonnement et l'ivresse du lendemain ressemblaient au bom^donnement, à l'ivresse de la veille; j'ai pu voir enfin ce vieux Palais-Royal, qui fut visité, et peut-être envié par toute l'Europe; ce vieux Palais-Royal, où
toutes les passions les plus honteuses d'une civilisation ayancée, où le jeu et Tamour à tous prix avaient pignon sur rue^ et des chiffres effrontés poiur enseignes; e*était le 129, le 154, le 113 et le numéro 9. Le gou- Temement autorisait, protégeait les provocations, les ' défis publics de ces établissements de jeux contre la menue monnaie de Touvrier, aussi bien que cr re la pièce d*or et le billet de banque du riche étranger, du jeune homme de famille , du commerçant et du banquier.
Du côté de la rue Vivienne, on descendait dans le Palais-Royal par un perron étroit, où se criait toute espèce de choses : le cours de la Bourse, le tirage des loteries de Paris , de Lyon et de Strasbourg, les bulletins de la grande armée.
Du côté de la rue Saint-Honoré, on arrivait vite dans ces galeries de bois si célèbres et improvisées, depuis 93, siu* le vaste terrain qui servait aux écuries, par un passage étroit, mais très-éclairé, où commençait et florissait déjà, dans un trou de boutique^ la dynastie des Cheoet,
Dans ces galeries, ouvertes à tout vent et presque sans clôture, du Palais-Royal dévasté des princes d'Orléans, étaient installés quelques libraires, dont tout Tétalage littéraire se composait de VAlmanach des Muses, du Chansonnier grivois, des chansons du Caveau, des potS'pourns de Désaugiers , du Tableau de Varmmr conjugal et de l'Adresse des plus jolies femmes de Paris. Le reste de ces boutiques ne comptait pour locataires que
des marchandes de modes, appelant le passant, offrant leur marchandise à haute voix, et vendant bon marché tout ce qu'on voulait bien leur acheter.
Le ûlou aux aguets, le joueur sans le sou, les oisifs et la canaille de tout rang et de tout âge, hommes et femmes, faisaient foule dans ces cloaques tortueux, éblouissants de lumière, et dont la pluie rendait sou* vent le sol fangeux.
Le rez-de-chaussée, le premier et le second étage des galeries de pierre de cet ûnmense palais, ne suffisaient pas aux estaminets, aux restaurants à ti^ente ou quarante sous, aux cafés de toutes sortes (cafés avec ou sans orchestre, café des Mille Colonnes, café de Foy, illustré par les calembours de Carie Vemet, le père d'Horace Vemet, café-spectacîe). On n'avait pas tout vu en s'arrêtant aux nombreuses boutiques de bijouterie, de nécessaires, de marchandes de rubans et de mercerie, aux vastes magasins d'habillements tout fails et d'équipements mihtaires, aux étalages du bottier Sakowsl^i, du tailleur Berchut. 11 fallait encoi*e descendre dans les caves poiu* y entendre l'orchestre du café des Aveugles, pour y entendre le Sauvage blouser ses timbales, ou pour y subir quelques mystifications du ventriloque Fitz-James, qui, dans un état d'ivresse, se fit tuer sous les murs de Paris en 1814. 11 y avait là aussi des cafés à spectacle.
On trouvait dans le Palais-Royal le tableau animé, la représentation fébrile des mœurs du temps : c'était pom* ainsi dire un Olympe en goguette; on y mangeait, on y buvait, on y chantait, on y jouait, on y aimait. 11 y avait là pour tous les passants de l'ambroisie frelatée, de la
D'UN BOURGEOIS DE PARIS Ui
musique tapageuse^ des jeux à tout peràrc et des amours de rencontre à tout craindre^ mais à tout oser !
Le dieu Mars y était représenté pai* quelques traîueurs de sabre plus ou moins avinés; le dieu Mercure, avec tous ses attributs, y avait élu domicile, et on y coudoyait à chaque pas dans les galeries, dans les cafés à spectacle, et pendant Tété dans les allées sombres du jardin, une foule de Vénus, au port de reine, peintes de rouge et de blanc, moins éblouissantes par leurs paillons et leurs verroteries que par leurs splendides nudités. L'empire, par ses mœurs, était païen.
Le spectacle de tous ces vices grouillants était un tel scandale, que quinze jours avant la fête du joiu: de Tan et quinze jours après, la police intervenait, nettoyait autant que possible ces étables d'Auglas , pour que les boutiques pussent,, au moins pendant quelques jours, être achalandées par d'honnêtes femmes.
Tout le commerce honnête du Palais-Royal demanda sous la Restauration que cette surveillance de la police, au profit de la m(»^e publique et des mœurs, dm'ût toute Tannée. Le gouvernement se rendit bien vite à de pareils vœux ; mais à compter de ce jour, le Palais- Royal fut presque ruiné : les boutiques se fermèrent, et on fut à la veille, sur la demande de ces mêmes marchands, de rappeler ces sh^ènes proscrites, dont Texil avait fait le vide et changé un palais féerique en une décente solitude.
Un nouveau genre de spéculations dut bientôt se produire danà un pays où on entretint pendant plus de quinze ans plusieurs armées sur le pied de guerre On avait supprimé les contrôleurs généraux, les fer-
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micrs généraux, on vit naître des fournisseurs de l'armée.
Je rencontrai, dans les premiers temps de la restam'ation, un certain M. Paulée qui, par de rusés calculs et d'ingénieux expédients, s*improvisa fournisseur de Tarmée, et entassa raillions sur millions.
M. Paulée était né à Douai ; sa vie commença dans un hôtel de Douai, comme garçon d'aubei-ge. Grâce à son zèle, à son amour du travail et peut-être à quelques intrigues de cave et de cuisine, il s'éleva bientôt aux fonctions sérieuses et toutes de contîance de sommelier de rhôtel. Il épousa la cuisinière de l'établissement, de telle sorte que, lorsque l'on était dans les bonnes grâces de M. Paulée, on était sûr d'obtenir de bons morceaux et de ne boire que de bons crus et de bonnes années.
Cet hôtel, le plus important de la ville de Douai, comptait une grande clientèle; elle se composait de tous les officiei^s, de tous les généraux, de tous les conomissaires des guerres qui se rendaient à l'aimée du Nord, et de tous les cultivateurs, marchands de grains, fermiers des environs, qui se rendaient à Douai les jom*s de marche. Ce jeune Paulée était intelligent, gai, sympathique, respectueux, flatteur au besoin. En apportant aux ims et aux auti*es des plats que soignait sa femme à là cuisine^ et en leur débouchant de vieilles bouteilles choisies dans les meilleurs tas,, il gagna la confiance de ceux qui avaient des grains à vendre et de ceux qui avaient des giains à acheter. Des généraux influents le prirent en amitié, et il fut d'abord chargé de quelques petites fournitures; il sut si bien s'y prendre, il sut si bien faire les affaires de tout le monde, et même les siennes, que
D'UN BOURGEOIS DE PARIS l'i3
ses entreprises prirent les plus vastes proportions, et qu'il dut opérer sur la plus grande échelle. Ce fut alors qu*il s'associa M. Vanlerberghe.
Avec les gros bénéfices qu'il récoltait chaque jour, M. Paulée, qui avait le génie de la spéculation et qui croyait à l'empire, acheta, dans le département du Nord, des biens nationaux et des biens du clergé. Au commencement de la restauration, on ^évaluait la fortune de M. Paulée à cinq cent mille francs de rente; U plaça ses capitaux en pi;opriétés, sous le nom de sa femme, partie . en France, partie en Belgique. M. Paulée ne possédait sous son nom que quelques maisons à Paris ; il avait à sauvegarder sa fortune des sévèi'es règlements de compte et de la justice un peu brutale de l'empereur, aussi bien que des suites inquiétantes des procès d'affaires et de famille survenus entre lui et M. Vanlerberghe.
La dot que M. Paulée donna à son fils s'éleva à deux cent cinquante mille livres de rente, et le contrat de mai'iage de M. Paulée fils avec mademoiselle Vanlerberghe coûta quatre-vingt mille fipancs d'enregistrement.
M. Paulée ne savait presque ni lire ni écrii^e, mais il s^entourait de commis intelligents, dont il faisait la for** tune^ de jurisconsultes éminents, d'administrateurs éclairés et habiles ; il donnait à ses premiers commis jusqu'à quarante mille francs de ti'aitement par an, un appartement somptueux, et lem* ménageait les faveurs de quelques jeunes débutantes du Théâtre-Français» M. Paulée aimait beaucoup le Théâtre-Français; il aimait surtout la tiagédie : cela tenait à ce que mademoiselle Duchesnois, qui jetait alors \m grand éclat comme tra-
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gcdienne^ était sa compatriote : elle était née à Valeaciennes.
M. Paulée fit longtemps^ et ses héritiers font peut-être encore d*assez grosses pensions à plusieurs des conunis qui eurent entre les mains tous les secrets des grandes affaires.
Le luxe des foimiisseurs de l'armée succéda à la magnificence des fermiers généraux^ et la dépassa. La résidence de M. Paulée^ à Douaî^ passait pom* ime des curiosités de la ville ; c'était presque un .palais, bâti sur les terrains d'un ancien couvent. Gicéri y avait été appelé pour en diriger la décoration et pour y reproduire toutes les pittoresques surprises dont son pinceau enrichissait l'Opéra. On faisait souvent de la musique chez M. Paulée, et Cicéri y était reçu comme ami, comme peintre et comme musicien.
M. Paulée venait souvent à Paris, mais seul et sans sa famille ,* il s'établissait dans une de ses maisons richement meublées, qu'il possédait sous son nom, nie de Provence, presque au coin de la rue de la Chausséed'Antin. Il y donnait chaque semaine plusieurs dîners ; je fus quelquefois un de ses convives; il recevait mademoiselle Duchesnois, mademoiselle Mars, mademoiselle Leverd, mademoiselle Bom^oiti et surtout mademoiselle Volnais, des médecins, des hommes de lettres, des généraux, et tous ceux qu'on lui présentait. On y faisait bonne chère, bien qu'on dût subir toutes les manies, 'toutes les excentricités de son service de table, qu'il dirigeait lui-même. M. Paulée était alors d'un assez grand âge; il ne manquait ni d'esprit, ni d'obligeance; il était presque aphone, et lorsqu'il voulait parler, il fallait que
tout le monde se tût; il disait à chacun à yoix basse : tt Ecoutez-moi donc ! »
Toute la famille Paulée est éteinte, à l'exception de la fille de M. Paulée fils, mariée très-honorablement.
J*ai encore vu de près un munitionnaire général. J'ai quelquefois dîné avec Ouvrard, vers la fin de sa vie.
Ouvrard n'entra dans les fournitures de l'armée qu'avec une certaine fortune acquise. C'était plus qu'un homme d'esprit : c'était une ferme et active intelligence^ un caractère résolu et persévérant. Il eut une grande ambition de financier : ce fut de faire comprendre, d'enseigner et de fonder le crédit en «France.
La France a longtemps ressemblé à un petit rentier content de ses revenus, et qui tient moins à les accroître qu'à les conserver. La France se suffit à elle-même ; les produits du nord s'échangent contre les produits du midi; son sol est fertile, et elle exporte même son sur^ croît de récoltes et de richesses. La France a im peu des mœurs de l'avare : elle enfouit son trésor de peur qu'on ne le lui vole.
Ouvrard voulait guérir la France de ce vice stérile et mortel^ de l'avarice; il voulait lui donner le goût des graniie^ choses, des grandes entreprise!^ des gros bénéfices; il voulait qu'elle comptât sur le bout du doigt son immense et fécond avoir , et que, spéculateur hardi, elle sût exploiter sa fortune présente et sa fortune à vetiir*
Homme d'imagination, d'expédients et de ressources, Ouvrard fut appelé, consulté et employé depuis le commepcement du siècle par toutes les puissances du jour 1 i»
ilO MÉMOIRES
ot par tous les gourernements. Dans les crises oti lui demandaft des projets et des millions, et pour lui pren^ drc.scs millions, on aidait ses projets; mais les mauvais jours passés, on disputait et on refusait à Ouvrard les bénéfices plus ou moins raisonnables qu'il s'était ménagés et auxquels lui donnaient droit des testes de traités et le mérite du succès*
La vie d'Ouvrard rappelle celle de Beaumarchais, non du Beaumarchais homme de lettres et poète comique, mais du Beaumarchais homme d'afTaires, du Beaumarchais se faisant munitionnaire général des Etats-Unis, éditant Voltaire, plaidant avec le parlement, plaidant avec TÂmérique qui était juge et partie dans sa propre cause, plaidant avec tout le monde, et, en fin de compte, calomnié, emprisonné et ruiné.
L'empereur écoutait Ouvrard, et il se trouva bien à certains jours de ses secours et de ses inventions finan*ciôres.
Ouvrard avait étudié, calculé tout le pouvoir de l'argent sur le cœur humain. On eût pu croire qu'il avait étudié sous ce professeur de chimie qui nous disait : L*or a la propriété de rf jouir la vue de l'homme. Pendant h guerre d'Espagne de f 823, la veille du jour où son service comme munitionnaire général devait commencer, il arrive â Tolosa. L'armée bivouaquait dans les faubourgs : pas de magasins, pas de subsistances ; Ouvrard est vivement interpellé : « Demain, dit-il, l'armée iccevra ses distribuiions ordinaires. — Il faut dix jours de vivres pour le deuxième corps.— Demain le deuxième coips recevra ses dix joiffs de vivres. »
Ouvrard fait appel aux autorités, aiu ecclésiastiques,
D'UN BOURGEOIS DE PARIS li7
aux notables, à tous les marchands; sa maison, ses bureaux sont ouYei*ts à tous; de nombreuses tables sont couvertes d'argent et d'or : « Prévenez vos parents, vos amis, tout le monde, dit-il ; tout ce qu'on me fournira, je le payerai comptant; ce qui me sera livré avant huit Mures du matin, je le payerai dix fois sa valeur; neuf fois ce qui viendra' avant neuf heures, huit fois ce qui viendra avant dix heures, ainsi de suite en diminuant d'un dixième par heure; pai*tez, voici des avances. »
Le lendemain, dès l'aurore, au sommet des montagnes, se dessinait la silhouette animée et i^muanlc d'une foule immense d'hdtnmes, de femmes, de chevaux et de voitures chargés de pains, jde légumes, de viandes, d'atoine et de fourrage; c'était à qui amverait le premier, à qui pouirait livrer ses marchandises avant huit ou neuf heures pour la plus forte prime.
Les soldats inquiets pillèrent les premiers arrivages ; les conducteurs d'accourir près d'OuTrard et de lui dire : « i'étais arrivé avant huit heures, on a pillé mes mai*chandises. — Combien valaient-elles ? — Tant.— Voilà, pailez, et revenez vite avec un nouveau chargement, au retour on ne vous pillera plus. » L'abondance s'établit, les prix diminuèrent et furent réduits à un taux raisonnable. Le quartier du munitionnaire général était devenu un marché, et pendant toute la campagne il y eut abondance de vivres. Ouvrard avait nourri l'armée sans réquisitions, sans dépôts ni magasins. Ouvrard m'a souvent dit : « Il n'y a que deux manières de faire la gucne, en payant ou en pillant. On a meilleui' marché de la faii c en payant. »
Itô MÉMOIRES
Ouvrai-d était généreux ^ il aimait le faste et les grandes élégances; les fêtes pleines de magnificences du Raincy lui ont presque valu autant d'inimitiés et de persécutions que les fêtes de Vaux au surintendant Fouquet. Ouvrard vécut en prince jusque sous les verix)us.
Entre Ouvrard et Séguin, autre célèbre munitionnaire, dont tous les appaitements étaient encombrés de violons et de musique, et dont les écuries logeaient toujours de trente à trente-cinq chevaux qu*il ne montait et qu'il n*attelait jamais, il s*éleva plus d'mi conflit d'affaires. Tous comptes faits, Ouvrard resta devoir à Séguin cinq millions; cinq millions, c'ét^ent les derniers débris de la fortune d'Ouvrard. Ouvrard prétendait que le gouvernement lui devait juste cette somme, et fî renvoyait son créancier Séguin au trésor public, son débiteur.
Les foudres de la jmidiction commerciale se déchaînèrent contre Ouvrard. La contrainte par corps fut prononcée; le plus intelligent des gardes du commerce, M..., fut chargé de mettre à exécution contre Ouvrard la sentence des juges consulaires.
Le moins habile des gardes du commerce est un Nem-rod^ j'allais dire un Robin des Bois; mais le garde du commerce ne chasse pas la nuit.
M..., à compter de huit heures du soir, suivait Ouvrard au Rocher de Cancale> aux théâtres^ et le couchait i à deux heures du matin.
1, Teime de viMiciic qui apparlicnt aussi au vocabuiaire des gardes dtt coDiBieice.
Chaque nuit^ Ouvi*ard rentrait dans la même maison; les valets de meute gardaient la porte jusqu'au lever du soleil. On requit un matin un juge de paix ; la présence d'un juge de paix est hem*eusement indispensable pour envahir un domicile et pour en hnser les. portes; on pénétra dans la maison sans coup férir; aucune résistance; on ouvre^ on visite tous les appartements^ tous les coins et recoins; un maçon est appelé pour sonder plusieurs épaisseurs de murs. Pour prendre Ouvrard, il eût fallu faire abattre la maison tout entièi*e^ et c'est le seul droit que n'aient pas les gardes du commerce.
Ouvrard avait eu recours à une plaque de cheminée tournante qui ménageait un secret asile à ce nouvel hôte du foyer.
Muni d'un cdendrier marquant les levers et les couchers du soleil, d'un almanach Bréguet, Ouvrard ne sortait qu'aux heures indiquées; mais ce calendrier était inexact, et un soir qu'Ouvrard s'échappait de sa retraite, il fut appréhendé au corps: on lui démontra que son almanach Bréguet avançait de dix minutes.
Ainsi traqué, Ouvrard avait toujours cinquante mille francs en billets de banque dans sa poche ; il les ofiTre au garde du commerce pour recouvrer sa liberté : « Je ne puis rien accepter, lui répondit M..., et d'ailleurs si vous m'offrez cinquante mille francs pour vous lâcher, Séguin m'en a donné soixante pour vous prendre. »
Ouvrard était encore au greffe, quand un de ses neveux accoumt : « Console-toi, lui dit Ouvrard, tu le vois, je n'ai plus peur d'être arrêté. »
On n*avait jamais admis de prisonnier pour dettes à la Concierçerie; Ouvrard obtint d'y êti-e transfère. Le concierge fut même autorisé à lui louer moyennant six mille francs par an un logement assez vaste et assez complet. Le logement fut vite richement décoré. Les visitcuj*s se pressaient en si grand nombre à la Conciergerie^ cl le prisonnier pour dettes en était quelquefois si fatigué, qu*il faisait dire alors par le porte-clefs : « Monsiem* Ouvrard est sorti. »
Le Rocher de Cancale était chargé des din^*s d'Ouvrard, et à ces dîners ne faisaient jamais défaut les meilleures années du Clos-Fougeot ; célébrités, pei'sonnages, gens d'esprit, artistes illustres venaient chaque soir dîner gaiement avec le détenu. Ces dîners fins faisaient * grand bruit, et Ouvrard me raconta qu'un jour Séguin lui-même lui demanda la faveur d'être de ses convives. Séguin reçut bien vite son invitation; le dîner fut des plus gais et des plus magnifiques : seulement, dit Ouvrard, Lucullus est forcé de dîner tous les joui's chez Lucullus.
— Gomment, reprit Séguin, à cinquante-cinq ans, ayant encore à peine îlevant vous cinq belles années, comment consentez- vous à les passer en prison? Tenez, je suis bon homme, et je tiens à payer mon écot : donnez-moi trois millions, et vous couchez ce soir chez vous.
— Monsieur Séguin, reprit Ouvrard, vous avez quelques hivers de plus que moi : si l'on vous offrait ime spéculation qui vous assurât un bénéfice net de cinq millions, la refiiseriez-vous pai^ce qu'il vous faudrait
faire un voyage à Calcutta? —Non, certainement, fit Séguin. — Et pourtant, reprit Ouvrard, il vous faudrait prendre la mer, faire quatre mille lieues, quitter votre famille, vos enfants, vos amis, renoncer à une bonne cuisine comme celle-ci, à d'excellent vin comme celui-là, et, peut-être, vous débattre contre la fièvre jaune... -j Mais cinq millions I interrompit Séguin; cinq millions !
— Eh bien ! reprit Ouvrard d*un ton victorieux, sans quitter la terre ferme, sans changer de ciel et da climat, sans dire adieu à ma famille et à mes amis, sans même être privé, monsieur Séguin, du plaisir de vous recevoir et de dîner gaiement avec vous, à Tabri de toutes mauvaises chances et de tous périls, je gagne ici, dans cette douce retraite, ces cinq millions qui vous feraient vous risquer à de si rudes sacrifices. »
n se fit un moment de silence, Séguin devint sérieux et pensif, et dit froidement à Ouvrard : a Eh bien, monsieur Ouvrard, vous avez peut-être raison. »
Ouvrard aimait à raconter jusqu'aux moindi'es incidents de cet historique dîner.
Ces deux financiers n'avaient rien à se reprocher. Ils se ressemblaient, à force d'audacieuse habileté dans les afiiûres, à force de mœurs excentriques et bizarres, à force d'ardent amour pour les millions.
Il y a dans la vie d'Ouvrard une page à racheter bien des fautes, à apaiser bien des haines. Ouvrard connaissait le colonel Labédoyère. Après les cent-jours, Labédoyère vint le trouver ; «Partez, lui dit aussitôt Ou-
vrard^ alleis aux Etats-Unis^ voici une letti^e de crédit de cinquante mille francs pour David Pârish^ et quinze cents louis en or. » Le lendemain^ le prince de Talleyrand fait appeler Ouvrant et lui demande des explications sur la lettre de crédit trouvée dans les papiers de Labédoyère qui venait d*être arrêté : « Ce n'est pas devant vous, prince, lui dit-il, que je me justifierai d'avoir voulu sauver un proscrit dont la tête est menacée. » Le prince de Talleyrand comprit cette réponse; Ouvrard ne fut pas inquiété.
La physionomie d'Ouvrard était des plus sympathiques; son sourire ne manquait ni de malice, ni même de dédain; il avait des convictions, et pour tous ses plans il ne croyait qu'au succès ; il n'y avait chez lui ni du Normand, ni du Gascon. 11 se donna toutes les joies de ce monde. 11 eut des amis.
La restauration mit tin, comme par un coup de baguette, à ces mœurs, à ces désordres, à cette ivresse et à ces spéculations de l'empire.
Depuis 89 jusqu'au deiTiier exil de Napoléon, tous les esprits et tous les cœurs fuirent troublés, épouvantés et jetés violemment hors de toutes traditions et de toutes croyances par trois grands faits qui se succédèrent : les grands faits historiques parlent encore plus haut, et parlent plus pour tout le monde que les théories et les, livres des plus puissants esprits et des plus entraînants écrivains.
Un roi et une reine montant sur Téchàfaud pai' juge-
ment d'une assemblée délibérante ; tin officier de fortune recevant la toute-puissance des mains de la victoire, et se faisant par son épée le maître de la France et le maître du monde; enfin, toute l'Europe en armes et tous les rois coalisés, forcés de s'y prendre à deux fois pour briser la couronne de cet em't)erour qui les avait tous fait trembler sur leur trône, et pour exiler à Sainte-Hélène cette grande âme et ce grand génie.
Ces trois drames si émouvants firent certainement germer dans tous les esprits et dans tous les cœiurs, plus que Voltaire et Rousseau, l'esprit de révolte contre la société, des idées d'immoralité, de scepticisme, toutes les plus folles et les plus dangereuses ambitions; la société put se dire : Tout est possible.
On avait longtemps respecté en France les cbênes séculaires; mais les vents déchaînés et les orages ont brisé leurs plus forts rameaux, ont arraché du sein de la terre leurs plus profondes racines; et alors, nous avons avec confiance planté de jeunes tiges que de nos mains nous avons encore déracinées. Ne troublons plus la sève nourrissante de ces arbres aux ombrages protecteurs ; n'allons plus, en curieux et pour les faire croître plus vite, tourmenter leur féconde végétation; laissons faire le temps, cette puissance divine qui détruit tant de choses, mais qui aussi consolide et fortifie tout ce qu'elle ne détruit pas.
Ne soyons aujourd'hui, à distance des hommes et des événements de ces temps-là, ni commentateur trop sévère, ni juge inexorable. Notre société, lasse et défait-
lante à force d'épreuves, ne doit sa sagesse du jour qu*aux dures leçons de Inexpérience. Nous avons vu, à la fin du siècle dernier et au conunencement du dixneuvième siècle, qu*en révolution le sang appelle le sang, et nous (sommes devenus humains et modérés. Nous avons vu qu*en sacrifiant trop Tordre public à la liberté, on en venait à sacrifier la liberté à Tordre public, et nous sommes devenus, je ne sais pour combien de temps, prudents, soumis et faciles à être gouvernés.
Avec Tempire finissent surtout un grand capitaine et une nation guerrière qui, de compagnie, s*étaient couverts de gloire sur les champs de bataille. Avec la restauration commence une société nouvelle, libre, honnête, polie, chevaleresque et lettrée.