‹ Mémoires d'un bourgeois de Paris (volume 4)Chapitre 32 sur 46 · B MÉMOIRES · texte numérisé non relu

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ble aiix expressions qui lui annonçaient les sentimmts du

sénat,

L*cntrée à Paiis fut irrévocablement fixée au 3 mai. Dans la déclaration de Saint-Ouen^ le roi Louis XVIII convoque^ pour le 10 juin^ le sénat et le coi*ps législatif, pour remettre sous leurs yeux un travail fait par une conwiission choisie dans le sein de ces deux corps y et ayant pour ba^ les garanties demandées par le sénat.

Le 3 mai 1814, Louis XVIII et toute la famille royale firent enfm leur entrée dans Paris par un temps magnifique; la duchesse d*Angoulêmc était à la gauche du roi, et les deux derniers princes de la maison de Gondé sur le devant de la voiture. Le comte d'Artois et le duc. de Ben'y étaient à cheval de chaque côté de la calèche. Le cortège royal se rendit à la cathédrale pour offrir à Dieu des actions de grâces.

Depuis la capitulation du 30 mars et depuis l'entrée du comte d'Artois, c'était le bourgeois de Paris, c'était la garde nationale seule qui avait fait le service militaire de la capitale. Le 3 mai, de nombreuses légions de la gaiMle nationale escortaient la famille royale. Quelques compagnies de la garde impériale, récemment arrivées de Fontainebleau, et auxquelles Napoléon avait fait de si touchants adieux, fm*ent adjointes à la garde nationale ; mais ces vieux soldats ne prirent aucune part à la joie publique, et semblaient étrangers à tout ce qui se passait autour d'eux *,

1. Kcus cmpiuntoDS ces détails à une notice très-coriease de Charles- Maurice de Tailcyrand, par M. L. G. Michaudi auteur principal, éditeur et piopriétairc de la Biographie universelle.

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Monté sur une borne, près la porte Saint-Martin, j*ai vu rentrée du cortège royal, et je crois avoir remarqua que ces compagnies de la garde impériale ne portaient même aucune cocarde.

Pendant plusieurs jours, Paris fut en délire; sous les fenêtres du château des Tuileries s'improvisaient tous les soirs des chants'et des danses. Lés paiierres de fleurs, alors situés sous les fenêtres du château, étaient envahis; les grilles étaient renversées. Dans tous les théâtres on demandait à Torchestre les airs de Vive Henri IV et de Charmante Gabrielîe. Chaque révolution, depuis le commencement du siècle, s'accomplit, pour ainsi dire, sur un air plus ou moins ancien et plus ou moins connu, -que le gouvernement plus ou moins nouveau remet à la mode. •

Le roi et les princes se montraient partout, et partout ils étaient bien accueillis. Toute la famille royale voulut assister en cérémonie à une représentation de chacun de nos grands théâtres.

La première représentation royale, donnée à la Comédie-Française, fut la plus remarquable et la plus curieuse; ellen'eut lieu que le 16 novembi^e 1814. J'ai assisté à cette représentation.

Bien avant l'ouverture des bureaux, la rue Richelieu et tous les abords du théâtre étaient encombrés par une foule immense; l'affluence fut telle à l'entrée du péristyle, que le service du contrôle se trouva un moment en désarroi, et qu'un certain nombre de personnes parvinrent à pénétrer dans la salle sans billets. Les places de parterre se vendaient jusqu'à cent vingt francs.

Le comte OrlofTet le duc de La Vauguyon, n'ayant pu

trouver de places à acheter, cherchèrent à s'introduire par la porte des acteurs, située alors au fond d'un long^ et obscur couloir; repoussés par le concierge, ils veulent le séduire en lui ofTmnt tous deux simultanément une pleine jpoignée de pièces d'or; mais il y avait là des témoins : le portier maintint sa consigne et resta inexorable.

Une partie de la première galerie de face avait été convertie en loges découvertes pour la famille royale.

A sept heures précises, le duc de Duras, premier gentilhomme de service, se présente seul dans la loge royale, et annonce : Le roi!

L'entrée du roi et dé la famille royale excita dans toute la salle la plus viVe émotion ; pendant un quart d'heure, ce n'étaient que des larmes^t des cris frénétiques : Vive le roi! Vive la famille royale! Vive la duchesse d'Angoulême! Les regards et l'intérêt s'attachaient surtout à cette princesse, dont la vue l'appelait les souvenirs encore si récents du Temple.

Britarmicus et les Héritiers, comédie de Duval : telle était la composition du spectacle.

La représentation de Britannims fut souvent interrompue par des acclamations qui, sous le moindre prétexte, pai-taient de tous les points de la salle; dans les entr'actes, les hommes agitaient leur chapeau, les femmes leur mouchoir.

11 faut renoncer à décrire l'enthousiasme qui éclata à la troisième scène du quatrième acte, au moment où BmThus cherche à détourner Néron du meurtre de Britannicus :

Qael plaisir de penser et de dire en soi-même :

Partout, en ce moment, on me bénit, on m'aime ;

On ne voit point le peuple à mon nom s'alarmer;

Le ciel, dans tous leurs pleura, ne m'entend point nommer;

Leur sombre inimitié ne fuit point mon yisage :

Je vois voler partout les cœurs à mon passage !

A son arrivée au théâtre, le roi avait été reçu par les deux sociétaires semainiers ; selon Tancienne étiquette, ceux-ci, un flambeau à la main, précédaient Sa Majesté, et la conduisirent jusqu'à l'entrée de la loge royale.

Le même cérémonial fut suivi au départ; mais Fun des deux semainiers avait obligeamment cédé sa place à Talma. Le roi remarqua cette substitution, et s'adressant avec beaucoup de bienveillance au grand tragédien : a Monsieur Talma, lui dit-U, j'ai été très-content de vous ; et mon opinion n'est pas trop à dédaigner : j'ai beaucoup vu Lekain. »

Tous les gouvernements nouveaux ont leur lune de miel, et ont à remplir les mêmes devoirs et à supporter les mêmes charges.

Pendant plusieurs mois, l'enthousiasme ne se refroidissait pas; le roi et la famille royale durent se montrer souvent aux grands balcons des Tuileries.

Des secours durent aussi être distribués par le ministère de la maison du roi aux victimes de la révolution, et aux familles dépouillées et aux émigrés pauvres. Une vieille ci-devant (c'est le titre que le bourgeois de Paris donnait à l'ancienne noblesse), croyant que tout devait être remis en place conune sous Fancien régime, écrivit à M. le comte de Pradel, directes général de la maison du roi sous le comte de Blacas : « Monsieur le

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ministre, Je vous prie de réparer le plus promptement passible mes pertes de fortune : je vous donne ma parole d*honncur que je n*ai plus que vingt-cinq mille livres de rente. »

Cependant toutes les prétentions, toutes les exigences plus ou moins ambitieuses du parti de Témigration, le costume moitié civil et moitié militaire de ces vieux officiei*s de Tarmée de Çondé, éveillèrent l'esprit narquois du bourgeois de Paris, qui n'avait point encore oublié Vair martial, la grande tenue et les victoires des soldats de Tempire.

Ce nerfut bientôt contre les émigrés que pamphlets et caricatures.

Il se joua même sur le boulevard une singulière parodie. Les colonels Duchand, Moncey, Morin, j»**»»***»*^ L*******, s'affublèrent chacun du costume complet d'un de ces voltigeurs de l'armée de Condé : ils déjeunèrent ainsi à Tortoni, et se promenèrent sur les boulevards à la grande gaieté de tous les passants.

Ces cinq colonels^ jeunes et brillants, furent mis aux arrêts dé rigueur. Le colonel L*******, sortant de prison et rencontrant un vieil émigré en costume complet de voltigeur : « Vous êtes bien imprudent de porter un pareil costume; pour en avoir porté un semblable, on m'a mis pendant un mois aux arrêts. »

Une comédie représentée à l'Odéon eut, vers cette époque, un succès de circonstance. Cette pièce avait pour titre : la Famille Glinet; on y déversait le ridicule sur les hommes d'auti-efois, qui voulaient seuls entou-

rer la royauté et rester les hommes du temps présent. On accusa même Louis XVIII d'être un des auteurs de la Famille Glinet.

Dès la rentrée de la famille royale^ dans les hautes régions du pouvoir comme au sein des populations, et malgré ces transports d'allégresse, malgré ces bruyantes manifestations, siu'gissaient déjà des dissentiments, des antagonismes, des résistances : tout était difâcultc, les personnes et les choses; les uns voulaient marcher en avant, les autres voulaient marcher en arrière ; à propos de toutes les questions, l'ancien régime et la monarchie constitutionnelle, imposée par la charte du sénat, se trouvaient en présence, et c'était à qui ne céderait pas.

On laissa sans conteste, et avec bonne grâce, la famille royale rétablir autour d'elle l'ancienne étiquette, s'entourer d'un gi'and maître de la garde-robe, de premiers gentilshommes de la chambre, d*un premier maître d'hôtel, créer une garde royale, créer des gardes du corps du roi, des gardes du corps de Monsieur, des gardes de la porte, des Cent-Suisses, une maison rouge, ^ des mousquetaires. On laissa la famille royale rappeler en France des régiments suisses. Mais les grands meneurs de la politique se réservaient la liberté de la presse, la liberté de la tribune, le suffrage direct pour les élections. Ils laissaient à la royauté toutes les magnificences de la cour, tous les vains prestiges de l'étiquette la plus pompeuse, tous les plumets de la situation; mais ils gardaient pour eux toutes les forces vives du pouvoir et l'initiative des lois. On voulait bien que Louis XVIII eût

le plaisir et la joie de régner; mais dès ce temps-là on avait la haute ambition de gouverner.

Dès les premiers jours de la restauration^ la vraie situation était celle-ci : les Bourbons au fond du cœur se défiaient de la France^ laTrance se défiait des Bourbons. 11 faut ajouter qu'un parti vaincu mais non résigné^ dépouillé mais toujours fidèle^ soupçonné^ surveillé, mais toujdui's entreprenant, le parti bonapartiste, inquiétait incessamment la famille royale, et donnait au parti de la cour, au parti de Fémigration et du pavillon Marsan des prétextes et des occasions de persécutions et de rigueurs.

Pour désunir, pour lasser et pom* disséminer le parti bonapailiste, pour s'emparer de la confiance du pays, pour tempérer ce parti si ardent de Témigration, pour éteindre tous les souvenirs menaçants, ceux de la révolution et ceux de la gloire, il fallait du temps, une politique ferme, mais libérale et modérée, et de continuels ménagements ; on ne refait point en un jour les croyances, les idées, la philosophie et les mœurs d'un siècle et d'une nation. C'est ce que finit par comprendre le i*oi Louis XVill ; aussi fut-il le seul roi de France qui, depuis le mouvement des idées nouvelles, mourut sur le trdne.

S. M. l'empereur Napoléon III, dans des fragments historiques, dit avec une haute sagesse :

m L'appui étranger est toujours impuissant à sauver les gouvernements que la nation n'adopte pas. »

Puis il «goûte :

« Marchez à la tête des idées de votre siècle, ces idées » vous suivent et vous soutiennent, » Marchez à la suite, elles vous entraînent, » Marchez contre elles, elles vous renversent, »

Je ne me suis point imposé une tâche au-dessus de mes forces, celle d'écrire Thistoire ; mais seulement la tâché de dire la vérité sur quelques faits significatifs, dans des récits familiers.

Dans les premiers jours de la restauration, il se produisit une circonstance où l'un des princes de la famille royale, le duc de Berry, sembla montrer personnellement cet esprit de défiance, ce désir d'isolement que j'ai signalé, et qu'on voulait inspirer à Louis XYIIl. Le duc de Berry descend à la préfecture de Rouen, encore confiée à M. de Girardin. Le prince, par l'ensemble de son costiune, ressemblait tout à fait à un officier anglais. Le préfet lui proposa de passer le lendemain une revue : un régiment de la garde impériale faisait partie de la garnison. Le duc de Berry donna l'ordre que, dans la nuit, ce régiment quittât Rouen.

Le préfet conseilla plus de confiance au duc de Berry : <( Prince, lui dit-il, si vous voulez me faire l'hormèur de m'écouter, le régiment de la garde impériale ne quittera pas Rouen, et tout ira bien ; seulement, prince, vous consentirez à changer de costume. » Pendant la nuit, on compléta un uniforme d'officier supérieur français pour le duc de Berry ; toutes les autorités de la ville escortèrent le prince, et il n'eut qu'à se féliciter des conseils qu'il avait suivis. La revue fut très-belle, il ne s'y produisit rien d'extraordinaire ni de fâcheux.

Dès que le roi Louis XVIII fut installe aux Tuileries, il composa son premier ministère; Fancien régime, les idées absolutistes, le parti de Témigration y étaient représentés par le comte de Blacas; la charte, le sénat, la monarchie constitutionnelle, y étaient représentés par l'abbé de Montesquiou, par le prince de Talle^rand et par M. Guizot, nommé secrétaire général du ministère de Tintérieur. Je me fais un devoir de commencer dans le prochain chapitre une étude consciencieuse et approfondie de M. Guizot, et de le suivre pas à pas dans cette première étape politique. Chemin faisant, je serai peut-être assez heureux pour jeter aussi quelque clarté sur la vie politique de M. de Talleyrand et sur celle de M. de Montesquiou en les rapprochant tous deux, sur les événements de 1814, sur le retour de Tile d*Elbe^ et sur Fexil de la famUle royale à Gand.

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