‹ Mémoires d'un bourgeois de Paris (volume 4)Chapitre 7 sur 46 · SOMMES · texte numérisé non relu

SOMMES

TOTAt..

L'argent des étrangers comptait pour beaucoup dans ces sommes perdues.

Nous ferons remarquer que les bénéfices des fermiers des jeux étaient surtout assurés par cette somme annuelle de deux millions quatre cent mille francs, qui leur était attribuée pour frais de régie. Les frais étaient loin de s'élever à cette somme.

L'expansion de la passion du jeu sous l'empire et sous la restaiuration était telle, qu'à côté des maisons de jeu publiques florissaient alors des maisons de bomllotte, dangereuses succursales des tripots autorisés et surveillés par la police.

Ces maisons de bouillotte s'installaient sous forme de tables d*hôte. Mais après le dîner, les tables de jeu se dressaient; on y jouait surtout à l'écarté.

Après les cent-joui's, les comnandmUs et les veuves

de colonels ou de généraux tués à Waterloo, affluaient dans ces sociétés de bas étage, très-achalandées de femmes à parties et d*escrocs de profession.

Chaque maison de bouillotte avait son commandant.

On y rencontrait le commandant vénérable, à cheveux blancs, et le commandant aux moustaches en croc et duelliste.

Le commandant vénérable prononçait en dernier ressort siu* les erreurs contestées, sur les coups douteux. Bienveillant et paternel, il apaisait, 11 conciliait, il rapprochait les querelleurs, et tous ceux que les pertes d'argent entraînaient à faire du bruit.

Le commandant vénérable jouissait de toutes sortes de privautés; 11 jouait sur parole; il était Fami et le con< seiUer des femmes à succès; il n'abusait que rarement, et dans des occasions sûres, de la confiance qu'il inspirait ; les nouveaux venus s'estimaient presque heureux d'être grugés par lui : tous ceux qui, en faisant sa partie, perdaient quelques pièces d'or, il les tutoyait ; il les indemnisait en familiarités, il les rembom^sait en camaraderies.

Le commandant à moustaches en croc, témoin obligé de tous les duels, racontait souvent ses campagnes. On tremblait surtout devant les commandants qui se pavanaient d'avoir échappé à l'incendie de Moscou et aux glaçons de la Bérésina.

Le commandant à moustaches en croc portait l'habit boutonné. Il avait la parole brève; on trouvait tout naturel qu'il ne pliât jamais sa serviette, qail ne payât jamais son dîner et qu'il versât dans son café, sous forme de gloria, un très-grand nombre de verres d'eau-de-vie

Personne ne doutait qu'il n'eût été dans les cent-jours porté pour la croix.

Tous les amants heureux le pi*enaient pour confident et lui ouvraient un crédit, qui ne finissait arec une liaison rompue, que pour se solder et s'élever à de plus gros chiffres avec une liaison nouvelle.

Les veuves de colonels ou de généraux tués à Waterloo étaient entre deux âges. Elles suppléaient à ce qu'elles avaient perdu de leur jeunesse et de leur beauté par des récits touchants de leur situation. Elles prenaient ou recevaient souvent des sobriquets, la Veuve de la Grande Armée, la Bérésina, Un sobriquet est souvent, poiu* une femme compromise,#ine somxe de célébrité et de fortune.

Une des maisons de bouillotte les plus célèbres sous l'empire et sous la restauration était tenue par madame

Madame M*** S*** était la sœur aînée d'une actrice célèbre ; elle était de toute sa personne encore plus belle que sa sœur ; elle fut, pendant les mauvais jom*s de la république française tme et indivisible^ compromise dans une affaire de faux assignats. Elle en sortit avec un acquittement qu'elle dut à son innocence et non à sa beauté.

Madame M*** S**^* tenait une maison de bouillotte d'hiver et d'été. L'acteur GavsCudan en était un des assidus. Elle tutoyait tout le monde, et tout le monde la tutoyait. Cournie au temps du chevalier de Grammont, comme au temps des Desgrîeux, on n'était point alors déshonoré par des tricheries au jeu. Mais elle ne tirait point profit de ces escroqueries qui lui étaient connues ; elle

vous arrêtait même au bord du précipice, en vous disant : « Ne va pas par là. »

Les maisons de bouillotte et de baccarat fleurissent encore aijgourd*hui ; on ne joue plus à la roulette, au trente et un, au creps ; mais, chez tous les restaurateurs, dans tous les clubs, on joue son patrimoine sur parole au v^hist, quelquefois même au baccarat.

Dans les maisons de jeu publiques et autorisées, en perdait la moitié de sa masse lorsque sortaient, au trente et quarante, un refait de 31 , et à la roulette, le zéro ou le double zéro. G^était une espèce d'impôt prélevé sur les joueurs : mais on ne pouvait du moins jouer sur parole.

Certains joueurs, criblés de dettes de jeu faites sur parole dans des tripots, partent aujourd'hui pour l'étranger sans payer. Ou bien, vous êtes mandé par une mère de famille qui tient à acquitter les dettes de son ûis, mais qui semble vous rendre responsable des folies d'argent qu'elle ne lui pardonne pas.

J'entends souvent dire que si les jeux publics se rouvraient, on aurait moins à craindre les tripots clandestins. Ces tripots étaient tout aussi nombreux pendant la durée de la ferme des jeux, et la ville dépensait potirtant de grosses sommes pour frais de surveillance. Une police spéciale contre les maisons de jeu non autorisées était sans cesse sur pied.

Rouvrir une seule ou plusieurs maisons de jeu publiques, ce serait donner une nouvelle fièvre de jeux de hasard à ce pays-ci; ce serait sciemment faire lever de nouveaux joueurs, préparer pour les familles de nou- ' veaux désespoirs, et faire naître l'occasion de nouteaux suicides.

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