CHAPITRE III LA ■ÉDECniE AU DIX-IIEinnÈHIi SIÈCLE
Des médeciks et cnmcRGiEKS. — Ordonnance da 23 février tSâi. — Suppression de la Facolté de médecine de Paris. ~ M. de Sémon- \iUe.-~ Le clergé et les médecins.— Les médecins des temps passés. — Jacqaemont. — Hippolyte Royer-ColUrd. — Le vieux Portai. •— Ses carnets de visite. — - Les professeurs éliminés et les nouveaux professeurs. — Dubois. — Boyer. — Desgenettes et Larrey. — Récamier. — Le baron Dapuytren. — Lisfranc.
De la médecine au dix-neuvièhe siècle. —Des maladies et des malades. — Il faut écouter les malades* — Des causes morales. — L*ennui. — Les journaux de médecine. — Le talent de tribune réfugié à l'Académie impériale de médecine. — Les discours de MM. Odilou Darrot, Dufaure, Tbiers, Billault, de Monlalembert et Gnizot. —Les discours de MM. Ricord, Bérard, Gerdy, Velpeau, Bousquet, Gnérin, Bouvier, Dabois d'Amiens. — Les progrès de la médecine. — Lettre d'Orfila. — Maison de retraite pour les médecins vieux et infirmes.
De l'hygiène de l'ouvrier et de l'homme riche. — Les logements salul)res. — Les bains publics. — Des médecins pour les cités ouvrières* -^Les grands dîners.— Le service à table. — Il faut dépenser son diner^ — Les légumes. — Les coquillages < — Les truffes.— *Le cigare i
L'art de viYre longtemps. — Voltaire * — Les académiciens* —Les marcbands de la rae Saint-Denis ; — Le département du Loiret ^ — Les gens de bureau i — Rosman voyageur; — Un prince russe. '-^ Le souper avec de la salade et du vin de Champagne. -=■ De la peau humaine. — La pneumonie des vieillards. — Madame de Montespan* "^ Conclusion i
DES MÉDECINS ET 0HIRUR6IENS.
Dès l^annëe 1822^ j'étais eii mesure de passer mes examens 3 après la rentrée de l'ëcole, poui' être reçu docteni: en médecine; mais^ le 23 novembre 1822> une
ordonnance du roi suppiima la Faculté de médecine de
Paris.
Voici cette ordonnance et les considérants :
Considérant que des désordres scandaleux ont éclaté dans la séance solennelle de la Faculté de médecine de Paris du 18 de ce mois, et que ce n'est pas la première fois que les étudiants de cette école ont été entraînés à des mouvements qui peuvent devenir danjçereux pour Tordre public;
Considérant que le devoir le plus impérieux des professeurs est de maintenir la discipline sans laquelle renseignement ne peut produire aucun fruit, et que ces récidives annoncent dans l'organisation un vice intérieur auquel il est pressant de porter remède;
Sur le rapport de notre ministre secréuîre d'Etat au département de l'intérieur, •
Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
Article prïmibu. — La Faculté de médecine de Paris est supprimée.
Art. II. — Notre ministre de l'intérieur nous présentera un plan de réorganisation de la Faculté de médecine de Paris.
Art. m. — Le montant de l'inscription du premier trimestre sera rendu aux étudiants, et le grand maître pourra autoriser cent d'entre eux sur lesquels il aura recueilli des renseignements favorables à reprendre cette inscription, soit dans les Facultés de Strasbourg, de Montpellier, soit dans les écoles secondaires de médecine.
Art. IV. —Notre ministre secrétaire d'Etat au département de l'intérieur est chargé de l'exécution de la présente ordonnance.
M. de Sémonville se vantait de savoir au débotté tout ce qui se disait, tout ce qui se faisait dans le inoindi'e chef-lieu, comme dans une grande viUe; il appelait le {)eiTuquier-coiffeur le plus répandu, et le médecin le plus en renom. Le premier lui apprenait ce qui se disait et se faisait en bas, le second ce qui se disait et se faisait en haut.
Les médecins, en France, forment une nombreitee population; ils pénètrent dans les familles; ils n'y inter- Tiennent pas seulement comme médecins, mais souvent comme amis, avec l'autorité de l'expérience et du savoii*. On compte au moins en France dix-huit mille médecins, y compris les médecins, les chirurgiens* et les officiers de ^anté.
Les gouvernements devraient toujours y regarder à deux fois avant de frapper et de passsionner tout ce monde médical; les esclandres et les petits coups d'Etat sont toujours une mauvaise politique ; on inite ses ennemis sans les désarmer.
La dissolution de l'ancienne Ecole de médecine fut^ sous la restauration, une des violences qui aigru^ent le phis le corps médical, et l'on s'en aperçut en 1830, alors que cette génération d'élèves de 1822 étaient déjà répandus à Paris et dans nos provinces, conmie médecins praticiens. Tous les gouvernements reconnaissent, eri France, l'influence dû clergé; l'influence des médecins doit aussi être constatée ; c'est là de la politique pratique.
J'aime la médecine, parce que je sais combien elle A formé de grands esprits; j'aime les médecins, parce que je sais combien ce sacerdoce civil impose d'études, dé sacrifices et de vertus. Je rappellerai ici les nomà des médecins du temps passé qui se sont illustrés, et surtout, avec quelques traits en relief, ceux des temps présents que j'ai pu connaître et étudier.
Citons comme un des glorieux ancêtres dès niédeciil^ le çrand Rabelais.
Citons aussi Guy Patin, peut-être plus célèbre par së^
lettres que par ses travaux scientiûqiBi^^^iFrempHiça cependant RioUan comme professeur d*afiatomie au Collée de France; il était, dit-on^ si agrénble à entendre que, suivant Bayle, quelques grands seigneurs lui avai^it offert un louis d'or sous sa sei-viette, toutes les fois qu'il voudrait aller diner ou souper chez eux. Guy Patin eut un ûls, Charles Patin, esprit ardent et dont la vie eut du singulier. Charles Patin se fit d'abord recevoir docteur en droit à Poitiers, puis docteur en médecine à Paris; il se fit remarquer par ses travaux sur les antiquités ; c'était surtout un médecin numismate. Il encourut la haine de Colbert et fut forcé de s'expatrier. Condamné aux galères par contumace, il se retira à Padoue, et y fut nommé professem* de chirurgie.
Citons encore Claude Perrault, auteur de la colonnade du Louvre.
Locke, l'illustre auteiu* de VEssai sur VentendemerU humain,
Hamond, médecin de Port-Royal ;nl composa un gvanà nombre de livies de sainteté et fut l'un des maîtres de Racine.
Bemier, le grand voyageur; les Bauhins, Bauhins père et ses deux fils Jean et Gaspard, célèbres par ungrand nombre d'écrits sur l'histoire naturelle.
Lestocq (Hermann, comte de), premier médecin de l'impératrice de Russie, Elisabeth; il contribua à l'élévation de cette princesse au trône en 4744. 11 fut long^ temps son premier médecin et son conseiller intime,puis, sur des dénonciations calonmieuses, enfeimé par elle dans une forteresse.
Struensée , né à Halle, en Prusse, médecin de Chris-^
tian VII^ roi de Danemark; il devint premier ministre et eut la tête tranchée en 1772.
Quesnay, médecin ordinaire de Louis XV, Tun des collaborateurs de Y Encyclopédie, chef de Fécolc économiste, auteur de la Physiocratie, ou constitution naturelle des gouoememmtSy le protégé de madame de Pompadour.
Haller, grand physiologiste, poète, romancier et publiciste.
Guillotin, né à Saintes en i738, mort en 1814. Il (ùt (pour Paris) membre de TAssemblée constituante, de TAssemblée législative et de la Convention; il fit décréter Végalité des peines et recommanda la recherche d*un supplice prompt et uniforme (i^^ décembre 1789). Il n'est pas vrai qu'il ait inventé l'instrument de supplice qui semble porter son nom; ce fût Antoine Louis, secrétaire perpétuel de l'Académie de chirurgie, qui, d'accord avec un mécanicien nommé Schmidt, construisit la première guillotine. La guillotine fonctionna pour la première fois comme instrument de supplice le 15avriH792.
Marat, né en Suisse, avant la révolution ; il était médecin des écuries de M. le comte d'Artois ; nous rappelons ici ce nom d'horrible mémoire, seulement pour constater que ses travaux conune médecin n'ont jamais mérité que l'oubli.
Barthès, médecin illustre de la fin du deniier siècle ; il était chancelier de l'Univei-sité de Montpellier, conseiller-maître en la chambre des comptes, aides et finances de Montpellier, médecin consultant du roi, membre de l'Académie des sciences, censeur royal.
5â MÉMOIRES
Citons aussi tous ces médecins qui se sont iilusti^és dans les sciences natiu-elles : Tournefort^d'Aubanton^les trois de Jussieu, Bernard, Antoine et Joseph; de Fourcroy, qui fut successivement professeur de chimie au Collège de France, au jardin des Plantes, membre de la Convention et du conseil d*Etat, et directeur général de Tinstruction publique; le chimiste Chaptal, qui fut ministre de Fintérieur sous le consulat et sénateur sous Tempire ; le chimiste BerthoUet, qui fut aussi sénateur; Cabanis, auteur de Touvrage sur les Bapports du physique ei du moral de Vhomme; Darcet, chimiste, membre de rAcadéaiie des sciences; Tabbé Teissier, minéralogiste, membre de l'Académie des sciences; Guy ton de Morveau ; de Blainville ; le grand Cuvier, qui fut un des présidents du conseil d'Etat et membre de l'Université.
Trois médecins seulement ont été membres de l'Académie française : Vicq-d'Azyr; il remplaça Butfon en 1788 ; le grand Cuvier, et aujourd'hui M. Flourens, savant consciencieux, écrivain distingué, qui remplit en même temps les fonctions de secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences.
Le comte Bérenger, qui fut conseiller d*Etat, dii^ecteur général de la caisse d'amortissement, et à la pi^mière restauration directeur général des impôts indirects, était aussi médecin. 11 était médecin de l'hôpital militaire de Grenoble, lorsqu'en n90 le tiers état le nonuna député aux états généraux.
M. Gravier, qui fut longtemps député des Basses-Alpes, directeur général de l.i caisse d'amortissement, nommé pair de France sous Louis5>hilippe> était aussi médecin;
c'est le seul médecin, de i 814 jusqu'en 1848, qui ait été appelé à la Chambre des pvOirs; il n'y entra qu'en qualité d'administratem*; depuis 1814, on n'éleva jamais de médecins à la pairie.
M. Boln, menobre de la Chambre des députés sous la restam^ation , l'auteur du célèbre amendement à la loi d'élection de 1820, était aus$i médecin. On créa pour lui la place d'inspecteur des eaux minérales.
Voici les noms des médecins qui ïureni membres de l'Assemblée constituante :
mM. Allard,
MM. GuiLLOTiN (Paris),
AUCLERG DeSGOTTES,
Laloi,
Blin,
Latour,
Gampmas,
Meyer,
Deséze (Bordeaax),
Pélissier,
Fisson-Jaubeiit,
Salles,
Gallot,
Thoret.
GiRERD,
Sous la restauration et sous Louis-Philippe, parmi les médecins qui ont figuré dans la Chambre des députés, nous citerons M. Thouvenel, député de la Mem-the, l'un des membres les plus ardents de l'opposition de gauche; M. Piimelle, professeur à la Faculté de Montpellier, destitué sous la restam*ation, maire de Lyon après 1830 et député de l'Isère; il eut à la Chambre de l'importance, et fut chargé du rapport de la loi municipale; il fut nommé, sous le gouvernement de Louis-Philippe, médecin inspectem* des eaux de Vichy.
M. Therme, maire de Lyon et député de la même ville, était aussi médecin.
Plus d'un médecin ont été appelés, par la révolution
5i MÉMOIRES
de i848, à jouer un rôle politique, soit comme représentants à TAssemblée nationale, soit comme fonctionnaires publics.
M. Bûchez, auteur de VHistoire parlementaire de la révolution française, -ïui nomme président de F Assemblée constituant^ ; M. Trélat, son concurrent au fauteuil de la présidence, fut nommé quelque temps après ministi'c des travaux publics.
M. Recurt, médecin et accoucheur distingué du faubourg Saint- Antoine, fut nommé ministre de Tintérieur.
M. Bixio, fondateur de la Maison rustique, grièvement blessé le 23 juin 1848 devant luie banncade, fut élu vice-président de F Assemblée constituante, et nommé ministre du commerce après l'élection à la présidence de la république du prince Louis-Napoléon.
MM. Ducoux et Gervais (de Caen) furent nommés successivement préfets de police.
Deux noms de jeimes médecins, morts avant l'âge, méritent smtout d'être honorés, Victor Jacquemont et Hippolyte Royer-Collard,
Victor Jacquemont mourut à Bombay en 1832; il a laissé sur son voyage dans Flnde un grand ouvrage scientifique, et deux volumes de lettres intimes, recueillies et publiées pai* les soins de M. Mérimée; ces lettres sont d'un libre et spirituel penseur, remplies d'observations piquantes et familières sur tout ce qu'il voit et sur tous ceux qu'il rencontre ; il y annonce presque sa un prochaine. Ces lettres de Jacquemont sont du plus vif intérêt , et laissent voir tout le cœur et tout Fesprit du hardi voyageiu» qui moiu-ut victime de son dévouement à la science.
J'ai ëté le condisciple d'Hippolyte Royer-CoUard; c'était, dès ses premières études, un caractère et une intelligence d'une puissante originalité ; il se fit écrivain «de la meilleure école, à force d'étudier tous les maîtres >du dix-septième siècle; pour le style, comme pour la iscience, il puisait aux sources. D'une mémoire infatijgable, \\ était dans ses écrits, comme dans ses improvi- •.sations, d'une prodigieuse fécondité d'idées, de vues, id'arguments qui s'enchaînaient et se liaient entre eux ; •c'était un esprit prompt et un bon talent; il jeta un grand (éclat dans son concours poiu* la chaire d'hygiène. La calomnie s'en mêla, et prétendit qu'Hippolyte Royer-Colilard n'avait pu achever sa composition par écrit dans le temps voulu. La vérité triompha, et la Faculté de méde- .cine compta dans ses rangs im jeune et digne successeur •de Halle, à qui pourtant il ne ressemblait guère, ni par la vie intime, ni même par ses qualités d'esprit.
Membre de l'Académie de médecine, Royer-Collard y soutint plus d'une importante discussion ; il éclaira, il charma souvent l'assemblée par des lectures pleines de faits, de nouveauté et d'une haute dialectique.
C'était un caractère qui avait sa veine à lui ; c'était le plus curieux chercheur de toutes les folies humaines; il aillait sans cesse à la découverte ; il se plaisait à prendre :sur le fait les bizan^eries, les veriiges et tous les vices tde jour et de nuit de l'humanité.
Hippolyte Royer-Ck)llai*d avait un fonds inépuisable d'obligeance; il avait l'âme fière autant que l'esprit élevé; son désintéressement était sans bornes; indulgent pour tous, il ne comprenait que de chaudes et fidèles amitiés. Les femmes tenaient surtout une grande place
dans son cœur et dans son existence; peut-être courut-il trop les aventures^ et sa santé et sa jeunesse y ont péri.
Lorsque Royer-Collard fît à TEcole de médecine, siu* rhygiène, sa première leçon, une émeute, organisée par l'opposition d'alors, chercha à troubler, à intimider le professeur; on n'y réussit pas ; mais lorsque Royer-Collard,- entouré seulement de quelques amis, sortit de l'Ecole, ime bandé de deux cents jeunes gens environ le poursuivit de huées et d'injures. Royer-Collard avait refusé tout appui, tout secours de l'autorité.
Arrivé au pont des Arts, il dépose dix francs sur le guichet du receveur, et, se retournant alors vers ces deux cents jeunes gens, si braves contre un seul : «Vous pouvez, leur dit-il, continuer à me suivre, j'ai payé pour vous.» Ce spirituel et dédaigneia à-propos déconcerta cette foule menaçante, et Royer-Collai'd trouva pour ses leçons d'hygiène un nombreux auditoire, qui poussa la justice jusqu'aux applaudissements.
Il est un nom en médecine d'une certaine célébrité : je veux parler d'un médecin qui, presque toute sa vie, se fit appeler le vieux Portai; j'ai suivi quelque temps ses leçons d'anatomie au jardin des Plantes, et j'ai pu recueillir sur ce praticien des traits assez accentués et assez personnels.
Portai, le Gascon, connaissait son monde ; jeune encore, il s'était composé une tournure et une physionomie de vieillard : perruque, canne à pomme d*or et l'habit à grandes basques; en hiver, la douillette en marceline; il portait ce Costume avant la révolution de 89, sous le directoire, sous le consulat, sous l'empire et sous la restauration. Louis XVIII et les émigrés le retrouvèrent tel
D'un: bourgeois de paris 57
qu'ils rayaient quitté. Il n'avait qu'un iSlet de voix, et cette voix si faible s'éteignait quand on le pressait de questions embarrassantes.
Depuis le jour où Portai s'était mis en route pour Paris, en compagnie de Treillard et de l'abbé Maury, son ambition était de devenir archiâtre, médecin du roi ou de l'empereur ou de quiconque porterait la couronne de France. La restauration combla ses vœux : il fut médecin du 1*01 Lotiis XVIIÏ et de Charles X.
Sous Louis XVIII comme sous Charles X, la maison médicale représentait une lourde dépense^ elle se com« posait :
D'un premier médecin 30,000 fr.
D'un premier chirurgien S0,000
D'un médecin ordinaire 18,000
D'un chirurgien ordinaire i0,000
De quatre médecins par quartier. * 13,000
Total 84»000
Après la révolution de 1830, Portai demanda résolument une audience au roi Louis-Philippe : a Sire, lui dit-il, je viens prendre vos ordres pour composer votre maison médicale. — J'ai mon médecin, répondit le roi; le docteur Marc a ma confiance depuis un grand nombre d'années. — M. Marc est un homme fort capable, répondit Portai, nous le comprendrons dans votre maison médicale. — Mais, dit le roi, je ne veux pas de maison médicale, et je ne veux d'autre médecin que M. Marc. — Eh bien ! sire, conservez donc M. Marc ; mais je vous demande la survivance. » Portai avait alors quatre-vingthuit ans.
Portai était né en 1742, à Gaillac; il entra à l'Acadé-
mie des sciences en 1769 ; il mourut à Paris en 1832^ à rage de quatre-vingt-dix ans. Portai payait des voitures pour faire queue à sa porte ; Ico'squ'il se trouvait en visites ou en consultations^ des aftidés accouraient le cher- 'cher de la part de M. le prince, de la part de madame la duchesse.
Je possède un document curieux, ce sont qudques carnets de visites de Portai, depuis 4781 jusqu^en 1812; cas carnets sont écrits en partie de la main de Portai, en partie de la main d'un domestique, si on ai juge par Forthogiaphe : ce sont de ces petits cahiers de papier très-grossier, qui ressemblent fort au livi-e de dépense d'une cuisUiière.
A la fin de chaque année , Portai faisait de sa main l'addition du produit de ses visites :
1781 (Portai avait alors trente-neuf ans). . . . 16,361 fr.
1787 (premier semestre) 23,004
1793 (premier semestre) i%esn
D'après ses carnets, Portai faisait payer ses visites de six à douze francs, ses consultations de vingt-quatre à quarante-huit fmncs. Cependant, on voit figurer parmi ses clients des anonymes qui ne payaient chaque visite que trois francs. La clientèle de Portai, de 1790 à 1793, se composait surtout des plus grands noms de la société.
Les princes ou princesses de Montmorency, de Montbarrey, de Broglie, de Chalais, de Croy, de Revel, de Chimay, etc.
Les ducs et duchesses de Beauvilliers, de Benrik, de Fitz-James, de Caylus, de Villequier, de BouflQers, de Lauzun^ de Monlbazon, d'Uzès, de Cnissol, de La Vallière^ de Béthune^ de Charost^ de Morteiuail, de La Rochefoucauld^ de Liancourt, de Fleury, de Bouillon^ de Nivernais^ de Rohan, de Stainville, d* Aiguillon, de Doudeauville, d'Estissac, de Narbonne, de Lévi, de Châtil- Ion, etc.
M. de Miromënil, garde des sceaux ; les jmaréchaux de Moucby, de NoaiUes, de Byjron, de Mirepoix, d'Estrées.
Les marquis ou marquises d^Avaray, deTavannes, de Toiu-zel, d'Autichamp, d'Asfeld, Duguesclin, de LouYois, d*Aumont, de Bassompierre^ de Maison*Rouge, de Gen* lis^ etc.
Les comtes ou comtesses de Caraman/ de Ghoiseul- Gouffîer, de Choiseul-Beaupré, de Lameth, de Mérode, d*£gmont, de Vintimille, de Sully, de Beaubarnais, de Maurepas, de Montmorin, de Polignac, etc.
Le vidame de Vassé.
Un grand nombre d'archevêques et d'évêques et de membres distingués du clergé.
Dans la haute magistrature, le premier président Mole, les présidents Gilbert de Voisins, d*Ormesson,etc.
Parmi les étrangers de distinction, les ambassadeurs d'Espagne, d'Angleterre, de Sardaigne, de Portugal, de Venise, de Suède ; le nonce du pape ; les princes de Saleme, de Tarente, de Monaco, Colonna, Rospigliosi; les comtesses Potoska, Soltikoff; le baron de Grimm, ministre du duc de Saxe-Gotha, etc.
Telle était surtout la clientèle de Portai.
A côté de tous ces noms aristocratiques, il faut aussi
placer les noms célèbres de M. et madame Necker, de d'Alembert, de mesdemoiselles Contât, Clairon, et de Dazincoml, etc.
Portai fit mie cinquantaine de visites, d'octobre 1785 à juin 1786, au cardinal de Roban, à la Bastille. Le cardinal y était détenu pour Faffaire du collier. Il paraît qu'au mois de décembre 1785, le cardinal de Roban fût gravement malade; pendant quelque temps, Poiial lui fit trois visites par jour.
En 1788, Portai fut appelé à Versailles auprès du Dauphin ; il reçut potu* cette consultation deux cent quarante francs. Portai était alors médecin consultant de Monsieur, Le premier médecm du roi était Lassone.
On lit sur une page du carnet de Portai :
(( La princesse Charlotte de Lorraine ouverte : quarante-huit francs. »
Sur les carnets de 1793, on ne voit guère figurer que les débris de l'ancienne clientèle aristocratique de Portai; seulement, les titres sont supprimés et remplacés par Monsieur et Madame. Portai n'avait pas été jusqu'à l'adoption de ces titres de citoyens et de citoyennes.
Sur le carnet de 93, on trouve seulement le nom de Dupont le constituant, ancien client de Portai, et celui de madame Roland. Ce carnet indique, pour l'année 1793, près de vingt-cinq mille francs de recette. De cette année, il y a une lacune jusqu'à l'empire.
Les carnets de 1809 et de 1842 constatent plus de consultations que de visites. On y retrouve plusieurs noms de la première clientèle de Portai; on y voit aussi figurer ceux de Charles IV, roi d'Espagne, de la reine d'Espagne (femme de Joseph Bonaparte), de la princesse
Borghèse^ du maréchal Masséna, du cai'dinal Gaprara.
Les cai-nets de Portai étaient presque des almanachs politiques.
L'ordonnance du 23 novembre 1822 élimina de la Faculté de médecine de Paris les professeurs dont les noms suivent :
MM. PlNEL,
MM. Deyeux,
• Cha€ssier,
Lallemant,
De Jdssieu,
J. J. Leroux,
Desgenettes,
Pelletan père,
De DOIS,
Vauquelin.
Les nouveaux professeurs nommés en 1823 furent, par représailles, destitués en 1830. C'étaient :
MM. Clarion,
MM. Catol,
Pelletan fils,
Laennbc,
Guilbert,
LANDRé-BEAUVAtô,
FiZEAU,
Bougon,
Alibert,
Deneux.
Pai'mi ces médecins faits professeurs sous la restauration, on comptait quelques hommes distingués; ils étaient pouilant en minorité. Les titres scientiûques n'avaient pas été les plus étudiés pour décider du choix de ces nouveaux professeurs.
Paimi les professeurs éliminés de la Faculté par la nouvelle organisation de l'Ecole de médecine, on trouve Antoine Dubois. J'ai beaucoup vu et beaucoup connu Antoine Dubois : il fut souvent appelé en consultation chez mon père. Dubois était un petit homme d'une physionomie sympathique, animée et spirituelle. 11 fut chauve de bonne heme. Il eut presque, en chii-urgie> le savoir-faire que montra Portai en médecine^
Dubois porta aussi toute sa vie le même costume : un habit à larges basques^ im gilet de coupe républicaine^ un pantalon presque collant^ des bottes à mi-jambes garnies d'un liseré de velours. « Mon costume^ disait-il^ ne va jamais chercher la mode; mais la mode vient quelquefois chercher mon costume, m
Dubois savait bien Tanatomie^ à une époque où on ne la savait guère. C'était un chirurgien habile; il faisait une clinique chirurgicale à Thospice de TEcole, rue de rObservance. Il y donnait aussi des consultations gratuites. Ses consultations étaient très-suivies par les malades H par les élèves. J'ai vu à cet hospice le (ils de Dubois^ M. Paul Dubois^ aujourd'hui doyen de l'Ecole de médecine^ accoucheur de Fimpératrice, faire ses |)remiers pansements. Dubois avait la parole brève; il tutoyait tout le monde. Il y avait en lui du républicain^ •tnais du républicain ambitieux.
Dubois ne fit pas partie de la maison médicale de l'empereur; ce fut Boyer qui fut choisi comme premier chirurgien de Napoléon. Dubois dit un jour à Corvisart : « Pourquoi ne m'avais-tu pas mis sur ta liste? N'étais-je pas, tQut aussi bien que Boyer, d'étoffe à faire un premier chirurgien ? — Je ne t'ai pas mis sur ma liste, répondit Corvisart, parce que je voulais être le maître. » P'xilleurs, l'empereur gardait rancune à Dubois depuis l'expédition d'Egypte. Dubois, lors de cette expédition, avait fui comme le corbeau de l'arche, dès qu'il avait vu une fenêtre ouverte, et il n'était point revenu.
Cependant, à la mort de Baudeloque, et sur les instances de Corvisart, l'empereur nomma Dubois accoucheur de l'impératrice .
D'UN BOURGEOIS DE PARIS tô
Lors<{ue vint la restauralion^ Dubois ne montra pas la même philosophie que Boyer : Boyer se contenta de lire un chapitre de Sénèque et de faire des reformes dans sa maison. Dubois eut la pensée de se faire adjoindi*e à M. Deneux comme accoucheiu: de madame la duchesse de Berry; le premier accouchement de cette princesse n'avait pas été heureux : la mère eut vingtquatre heures de souffrances, et Tenfant vint mort.
Lors d'une seconde grossesse, personne n'eut la penâëe de demander le renvoi de M. Dcneux; mais on proposa de nommer un conseil qui, pendant l'accouchement, se serait tenu dans une pièce voisine. Ce conseil devait se composer de Dubois et du baron Dupuyiren, bien en corn*. Dupuytren, qui détestait Dubois, refusa, et fit tout manquer.
Dubois fut éliminé de l'Ecole en 1822, mais il fut réintégré avant la révolution de 1830; il fut même nommé doyen de l'Ecole dans les premiers jours qui suivirent cette révolution. Il eut assez de popularité et d'influence sur les élèves pour faire échouer toutes le» menées démagogiques et pow maintenir l'ordre et le calme au sein de l'Ecole.
Dubois n'a rien écrit en chirurgie ; il fit, comme pra^ ticien, une assez grande fortune.
Le père Boyer, que j'ai vu tous les matins pend^tfit plus d'une année, était moins remuant, moins ambi^ lieux, moins passionné que Dubois ; il a porté dans ses livres sur l'anatomie et sur la pathologie externe le» méthodes les plus simples, le sens le plus droit et l'es' prit le plus pratique. Le grand savoir de Boyer et ses consciencieux travaux étaient honorés par tout Icf
monde ; ses mcem*s bourgeoises^ soa cai'actère éleTé et honnête^ ne faisaient ombrage à personne; Boyer fut nommé chirurgien de Temperem*, et^ plus tard, sous la restauration^ chirurgien consultant du roi, sans avoir rien demandé.
Lors de la dissolution de TEcole, Boyer fut maintenu comme professeur. C'était un petit homme, un peu obèse, inofiensif j sur la un de sa yie, il se montrait goguenard à Tendroit de toutes les découvertes nouvelles ; un rhumatisant lui demandait un jour devant moi si des bains de vapeur lui feraient du bien : (( Prenez, dit Boyer, mais dépêchez-yous ! prenez-en pendant qu'ils guérissent. j>
11 avait Famour de l'étude et Thabitude quotidienne du travail. Il n'apporta pas dans la science de nombreuses innovations, de grandes découvertes ; mais il a consciencieusement résumé dans ses livres classiques rëtat de la science jusqu'à son temps.
Boyer désirait vivement partager Texil de l'empereur à Sainte-Hélène ; son âge, sa famille, ses habitudes sédentaires, tout concowut à rendre ce projet inexécutable. Il avait proposé cette honorable mission à un jeune chhoirgien qui ne l'accepta pas. Aucun chirurgien français n'accompagna l'empereur jusqu'à Sainte-Hélène ; il ne dut recevoh* dans ce triste exil que les soins de chirurgiens étrangers.
Il est dans la science deux noms historiques et inscrits tous deux sur l'arc de triomphe de l'Etoile. Jamais peutêtre hommes si peu ressemblants l'un à l'autre ne se sont trouvés réunis; je veux parler- jie.vDcsg«nettes et de Larrey.
Desgenettes était un homme d'esprit^ un lettré; sa bibliothèque était nombreuse et choisie^ il avait le goût des bons livres et des éditions rares.
Larrey n'a guère étudié que sur les champs de bataille.
L'empereur n'aimait pas Desgenettes, il le tenait pour un bavard. « Vous êtes Breton? lui dit-il un jour. -« Pas tout à fait, répondit Desgenettes, ma mère était Bretonne; mais, comme mon père, j'ai l'honneur d'être Normand. »
On sait que Napoléon proposa à Desgenettes d'administrer de l'opium aux blessés de Saint-Jean^-d'Acre, pour qu'ils ne pussent pas tomber vivants entre les mains des Turcs, puisqu'on était forcé de les abandonner. Desgenettes a toujours dit et même écrit que cette proposition était peut-être acceptable, mais qu'il ne pouvait se charger de la mettre à exécution. L'empereiu* ne se formalisa pas du refus de Desgenettes.
Ami de Kléber et partageant ses préventions contre Bonaparte, Desgenettes était de l'opposition même en Egypte; mais dans les jours de revers et de mauvaise fortune, son cœur resta fidèle à l'empereur et à l'empire^
Larrey était un homme comme le voulait l'empereur, obéissant, souple, infatigable. Lan^ey avait au suprême degré la religion du devoir; il restait sur les champs de bataille quatorze et quinze 'heures par jour : auissi soutenait-il de très-bonne fei que tout général ayant une jambe de bois avait été amputé*de sa main. Il oubliait que Percy, chirurgien militaire très-distingué , avait au^i fait plus d'une amputation sur les champs de bataille.
Desgenettes et Larrey ont laissé des relations médi* cales de leurs campagnes.
Les relations de Desgenettes sont d'un écrivain exercé, mais il y est très-peu question de médecine ; on les croirait écrites par un général en chef. Ce sont des récits à la manière de Xénophon ou de Thucydide, des allocutions de chefs miUtaires, des discours prononcés sur la tombe de généraux et des ordres du jour. Ce qu'il dit de lui*même ne manque pas d'une certaine simplicité, d'une certaine grandeur; il ne fait pas trop de bruit de son inoculation de la peste à Jaffa. m Mes boutons étaient encore très-sensibles, dit-il, quand je me baignai dans la baie de Césarée, en présence de toute Varmée, »
Desgenettes fut éliminé de FEcole de médecine en 1 822, jl supporta cette disgrâce avec dignité.
Les causeries de Desgenettes étaient pleines d'intérêt. Cousin de Valazé, il avait été présenté très-jeune dans le salon de madame Roland : il y rencontra tous les girondins ; plus tard il vécut dans l'intimité de Camille Desmoulins.
Desgenettes était surtout un plaisant et un railleur; il raillait eu français et en latin. A un examen sur l'hygiène, il demanda un jour à un candidat où commençait la digestion : a Dans la bouche, répondit l'élève. — Non, monsieur, la digestion commence dans la cuisine. »
Larrey avait aussi beaucoup vu ; il avait connu tous les hommes de guerre depuis Gustine juscfu'au maréchal Bugeaud. Mais de tous les hommes et de toutes les guerres de l'empire, Larrey ne conservait le souvenir que de ses opérations, de ses pansements et de ses blessés.
Desgenettes n'était qu'un philosophe, un curieux et un critique. Larrey n'était qu'tfti chinu-gien militaire, mais un chirurgien militaire dont le nom vivra autant que le souvenir des grandes guerres de Napoléon.
Récamier, chirurgien de marine dans sa jeunesse, mérite d'être cité.
11 était nommé à vingt-septans médecin de THôtel- Dieu de Paris. J'ai suivi sa clinique; c'était un homme d'une haute taille, au regard vif, pénétrant, au teint chaud et couperosé; il était simple dans ses façons et dans son langage ; il aimait la médecine et surtout ses malades; il ne recherchait pas seulement avec une avide curiosité tous les symptômes qui pouvaient l'éclairer sur la nature et le caractère de la maladie ; il s'inspirait des idées et des audaces de la thérapeutique la plus passionnée ; il ne livrait pas seulement bataille aux maladies, mais à la mort même. C'était le médecin des agonisants; il disputait les morts au tombeau. Dès que la mort tirait un moribond par les pieds, Récamier le sai> sissait sous les épaules, et dans ces luttes, il eut plus d'une fois le dessus; il souleva même plus d'une fois le drap qui couvrait déjà le visage d'un mort ou d'une morte; et, plus d'une fois, soit par une saignée, soit en provoquant la plus violente réaction, il ressuscitait ses malades. Dans ces situations désespérées il risquait tout, même ses intérêts personnels; il ne.se préoccupait ni de sa responsabilité ni de sa réputation. Les Anglais sont plus audacieux en thérapeutique qu'on ne l'est en France; les Allemands ne sont que polypharmaques.
Dans les maladicfs aiguës surtout se produisent d'inat^ tendues et de salutaires réactions. Marjolin me raconta