‹ Mémoires d'un bourgeois de Paris (volume 5)Chapitre 2 sur 34 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

▲PPBIISICB IISTOHianE.

DOCUMENTS ATJTHBNTIQnBS POUR SERVIR A l'hISTOIRB DE LA RÉVOLUTION DE FEVRIER.

Notice de M. A. Romiea sur le maréchal Bageaud, son ami.— Lettre du maréchal Bageaad. — Rapport carieaz, inédit et inconnu, d'un général sur les journées de Février. — Lettre du général Trézel. — Lettre du général Bedeau. — Liste des tableaux détruits pendant le sac des résidences royales, dans les journées de Février.

Dans ce tableau des trois journées de février 1848^ je n'ai donné que peu de place à ce personnage plein de singulier^ à ce grand homme de guerre, et je dirai presque à cet héroïque homme d'Etat, au maréchal Bugeaud. J'ai mieux aimé le laisser parler lui-même : je publie dans ce chapitre, in extenso, une lettre du maréchal sur sa conduite pendant les journées de Février. Cette lettre a été publiée en partie dans le Journal des Débais et dans plusieurs autres journaux. Elle avait été adressée, le 19 octobre 1848, à M. Léonce de Lavergne, à propos

s MÉMOIRES

de la candidature du maréchal à la présidence de la République. La publication de cette lettre sur les événements de Février fit très-grand bruit; elle provoqua d'àbord des explications et une réclamation de M. Léonce de Lavetgile et de M. lé coloiiel Vete^^y gendre du maféchal. M. lé génétal BedeaU et M. le général Trézel crurent aussi devoir protester contre les assertions du duc d'Isly. Notre impartialité nous fait donc un devoir de publier aussi^ aux pièces justificatives, les lettres de ces deux généraux. Je ne puis toutefois résister à dter ici une étude du maréchal Bugeaud due à la plume habile de M. Romieu ^ Certes^ si le maréchal Bugeaud eût été appelé à temps comme commandant en chef de Tannée de Paris, et si le ministère Thiers et Barrot lui eût laissé la pleine et entière liberté de son commandement, moins de sang eût été répandu, moins de larmes versées; la révolution de Février 1848 ne se fût pas accomplie.

« Le maréchal Bugeaud, dont je m'honore d'avoir été Fami, dit M. Romieu, s'est voué avec un raté et intelligent courage au rôle futur que lui indiquaient les signes de guerre civile. A Tombre de ses châtaigniers^ dans le pauvre pays de Périgord, où il avait donné, la bêche en main, tant d'utiles exemples, il avait entrepris, au début de nos troubles, un hardi mouvement de réaction contre les anarchistes. Son haut renom de sage et de guerrier raUiait déjà, comme autour d'un centre^ l'action de éi% départements circon voisins. J'ai conservé la précieuse lettre où il m'annonce que si les agitateui*s parisiens s'opposent à l'installation de l'Assemblée constituante, il est

i Vin des Césm, chev Ledoyen, libraire, Palais-Royâl.

D*UN BOURGEOIS DE PARIS i

dëddë à quitter sa retraite et à marcher sur la turbu* lente capitale^ atec dtiq cent miUe hommes prêts à re* joindre son drapeant 11 les eût commandés^ j'en suis sûr ^ avant d'aroir parcouru cinquante lieues^ et plus d'im rë^giment l'eût suivi. Sa mâle parole^ à la fois claire et pé-< nétrante, son geste ferme et confiant^ je ne sais quel mélange de force et de naltelé^ faisaient du maréchal Bugeaud un des hommes les plus sympathiques à la fèide. Cette inerte phisionomie^ qui semblait e^e d'ttti payëan^ s'animsdt avec une merveilleuse promptitade. Un enfimt eût pris plaisir à Fentendre causer de guerre ou d'agri-* culture5 tant il savait jeter de charme et d'intérêt sur ces arides récits. Il faUait le vdr debouty sur une grossière estrade^ dominer de la voix ime masse pressée de laboureurs^ enseigner le grand art de la culture dont il était un maître^ et combattre^ dans le piquant, patois du paySj les mauvaises méthodes aussi bien que les mauvaises opinions... Dieu s'était plu^ d'ailleurs^ à loger cette âme énergique et simple dans un corps que rien n'ébranlait. Intempéries, fatigues, courses de chasse ou de guerre, rien n'avait prise sur sa robuste santé. : sauf l'empereur lustinien, qui ne dormait qu'une heure, je ne crois pas qu'un autre fils d'Adam eût jamais moins connu le besoin du sommeil. Ses mœurs rustiques, dont il riaii parfois, répugnaient au luxe et aux élégances de la vie. il eût fait le repas de Probus et eut émerveilla, comme lui, les messagers de la cour de Pei'se, lorsqu'ils rencontrèrent l'empereur mangeant, sur Therbe, un reste de pois au lard, au milieu de ses légions conquérantes.

» On se souvieht dé son audacieuse visite au camp

d'Abd-el-Kader^ où, tix)uvantV émir trop longtemps assis^ il le souleva de sa forte main, à la face de vingt mille Arabes indignés. La touche vigoureuse de ce caractère ressortait, comme un frappant contraste, sur les nuances effacées du tableau contemporain. Aussi, quel ascendant lorsqu'il se mit à parcourir la France et qu'il se rendit à l'armée de Lyon! Chaque pas lui donnait un fidèle, chaque parole un dévoué. Personne n'a gagné davantage à être connu. L'enfantine bonté de ce rude soldat prêtait un indicible attrait au spectacle de son intérieur, au patriarcat de sa famille, aux causeries de son foyer. De proche en proche, et par amendements successifs, les esprits étaient revenus sur son importance, ses qualités, son sincère patriotisme, en partant des injustices de 1832, jusqu'à la popularité de 1849. »

LETTRE DU MARÉCHAL BtlGEAUD SUR LES JOURNÉES DE FÉVRIER.

< 19 octobre 1848.

» Mon cher collègue (continuons cet ancien style, qui peut, d'ailleurs, redevenir bientôt le vrai), je juge comme vous la modification ministérielle qui vient de s'opérer. Les circonstances et la nature des choses en font nécessairement du transitoire. Les ministères de coalition ou de conciliation n'ont jamais réussi en temps ordinaire : comment celui-K^i réussirait-il au milieu des passions ardentes, des utopies destructives, des complications intérieures et extérieures de notre triste époque?

)» Je veux croire qu'à côté de l'impatiente ambition de MM. Dufaure, Vivien et consorts, il y a un sentiment

D*UN BOURGEOIS DE PARIS ft

généreux et un certain dévoueinent à Tidée d'une république modérée; mais que pourront-ils faire avec leur caractère faible^ méticuleux? Sans nul doute^ ménager la chèvre fit le chou. Ils ne satisferont ni les vrais amis de Tordre^ ni les hommes du NationcUy ni encore moins ceux de la Montagne^ qui veulent avant tout la domination tyrannique de leur infernale coterie. Je pense donc que^ d'ici à l'élection du président^ le nouveau minislère sera déjà très-usé.

y» Si^ du moins^ en attendant^ il avait un peu épuré l'administration départementale, il aurait rendu service à l'ordre^ et nous pourrions espérer des élections qui amèneraient à l'Assemblée législative une forte majorité pour la république modérée. Je ne l'espère pas du caractère de MM. Dufaure et Vivien. Ils ne sont pas de taille à sauver la patrie : ils sont seulement d'habiles dlscuteurs pour un gouvernement régulièrement établi. Imposeront-ils une crainte salutaire aux factions rouge et socialiste? Je suis loin de le croire. Je pense bien plutôt qu'elles grandiront en audace. Quant à les concilier, si MM. Dufaure et Vivien l'espèrent, ils sont bien niaisement ingénus.

» Je n'attends donc d'eux aucun service décisif, et je crains comme vous qu'ils ne divisent notre parti par leur talent de tribune et la considération personnelle dont ils jouissent comme honnêtes gens.

» Il est bien évident, pour tout homme un peu clairvoyant, que cette combinaison bâtarde et boiteuse n'a été inventée que pour rendre des chances à la candidature de C... C'est une captation, et pas autre chose. C'est égal, beaucoup de gens s'y hisseront prendre, si bon

f IIÉMOUES

nombre d'organes aceréditéi de la pKwse a'éfvmtent {laa

le piège.

9 ngooraifl Tallure du Siècle (je ne le Ito pas); j'ai laissé éteindre mon abonnement aux Débats;, ie ne reçois que la Presse, VAsssmèlée nationale, le ConstUur tiannel et quelques journaux de proYinee très-bien faits.

n Le ComtUviionnel m'a un peu étonné ; mais j'ai cru et je crois encore que son indécision, et presque son afpui> n'étaient qu'une ruse de guerre pour avoir une {dus grande autorité plus tard« par la modération qu'il montre au début. Si ce n'était pas cela, c'est qu'il aurait abandonné son principal inspirateur^ lequel cependant a bien des titres pour arriver au gouvernement de la ré* publique. J'ignore si ee personnage, que j'apprécie en- 001*6 plus qu'autrefois, pour ses derniers discours et son livre sur la propriété, a reçu les communications de L.-N, : ce que je sais très-bien, c'est qu'il ne m'a été fait aucune ouverture de ce côté. Quelqu'un éerit à mes amis pour leur dire de m'inviter à me rendre à Paris, où des personnages importants désiraient m'entretenin J'ai ré* pondu que j'attendais dans mes champs que la France eût besoin de moi, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur; que je me rendrais à Tappel du public ou de l'Assemblée, mais non pas à celui d'un ou plusieurs individus, surtout quand ces individus me sont inconnus.

» Je suis tout à fait de votre avis: le parti de Tordre social doit ne plus s'effîicer; il ne Fa déjà que trop fait. 11 doit avoir son candidat à la préûdence? le produire ouvertement, et avec toute l'activité possible. En s'eila^ çant, on se fait oublier ou abandonner par tout ce quHl

y li d'hopum^ faibles, sane Coi politfqne; et a'eat 1q phis gnilid nombre.

» Ce caiididat doit-il être }ê per^a^oage dont voeu me parlez? C'est à vous, messiaursj à en jug^r. Tout ce quç j6 puis dire, c'^st que^ s'il ne se croit pas; Tboaune providentiel (il n'a pas tant d'orgueil j^ il ne croira pas la mission au-dessus de son dévouement, de son courage et de sa ferme résolution de concourir de toutes les forces de son âme et de son cosps à ramener la France sur les bases qui peuvent lui rendre Tordre parle règne des lois sages^ la prospérité par Tordre dans toute son extension.

» Depuis une dizaine de jours^ on lui a fait de Paris et de divers points ^de la France des ouvertures dans le même sens que vous. Elles proviennent d'hommes de presque toutes les nuances politiques^ moins le rouge, bien entendu. Des journalistes de Touest et du midi lui ont offert Tappui de leur publicit^l. 11 est, en outre, informé que, dans plusieurs départements, les légitimistes se sont raUiés, à cette idée, aux anciens et aux nouveaux conservateurs; que quelques-uns des premiers ont écrit à Rome pou? tâcher d'obtenir la recommandation du pape au clergé ; que d'autres ont écrit en Angleterre pour engager de hauts personnages à appuyer cette candidature près de le^rs amis, mais sans la publicité de la presse.

» Je vous dis ces choses confidentiellement, parc^ qu'une confidence en vaut une autre; je ne vous en aurais pas parlé, si vous ne m'y aviez pas provoqué. Mais, puisque vous avez cette idée, il était bon, pour votre gCMiverne, que vous sachiez tout ce que je sais sur Tétat de la question.

» Vous penserex^ j'e^père^ que la personne que vous avez en vue n'avait pas osé prétendre à un honneur à grand et si redoutable; mais il faut que vous soyez également convaincu que si, presque par impossible, il lui arrivait, eUe ne reculerait pas devant cette grande niission. EUe se sent toute la force d'âme nécessaire aux circonstances; mais elle comprend que, pour certaines choses, les lumières pourraient lui manquer : elle y pourvoirait en s'entourant des honunes les plus capables^ dont les noms sont gravés depuis longtemps dans son esprit.

» Elle n'est pas du tout disposée à se laisser dominer par une minorité factieuse qni en appelle toujours à la force des décisions de la majorité. Dans ce cas, elle accepterait la guerre; elle la ferait avec toute l'éner^e dont elle est susceptible. Il est bien à craindre que la crise actuelle ne puisse avoir d'autre solution : cela lui parait, malheureusement, écrit dans un prochain avenu*. On en accepterait toutes les conséquences. On ne croit pas à la possibilité d'une conciliation avec la démagogie et les socialistes modernes. Ils veulent la destruction de la société actuelle : c'est donc la guerre à outrance.

» Je pense que les partisans de L. B. doivent être bien aises de voir les amis de l'ordre produire leur candidat; car ce candidat, s'il n'est appuyé que par les honomes d'ordre qui pensent et réfléchissent, et quHl n'ait pas pour lui, ce qui est à craindre, les masses populaires, il n'enlèvera des voix qu'à Cavaignac, et cela favoriserait Télection de Louis-Napoléon.

)) Jusqu'à présent, il est à croire que c'est ce candidat qui a le plus de chances. En admettant son succès, il faut

Fobliger à compter avec le parti de Tordre. Ce n'est pas en g^effaçant qu'on atteindra le but : c'est en donnant un ou deux millions de ?oix à son .candidat propre; ce qui, comme vous le dites, en ôterait aux deux autres prétendants, qui ne seraient plus assez forts pour ne pas compter avec nous, selon votre expression.

» On ne peut gagner des batailles quand on ne combat pas : entrons donc résolument dans la lice.

» Vous vous chargez, dites-vous, de la presse départementale : c'est beaucoup, elle est plus influente aujourd'hui que celle de Paris. A cette occasion, je vous dirai que j*ai été informé officiellement, par l'un des journalistes présents au congrès de Tours, que cette réunion avait décidé que si le président était à la nomination du peuple, on le porterait sur le nom que vous m*indiquez;

D Je doute que vous décidiez le Journal des Débats à vous appuyer : il a toujours été pour la puissance établie. Il est plus naturel d*espérer dans le Constitutionnel. U me parait encore plus possible d'avoir la Presse. L'appui de V Assemblée noMonale, de Y Événement et de quelques autres journaux de nouvelle création parait presque certain.

» Vous avez les principaux journaux de la Gironde, de la Charente supérieure et inférieure, de la Somme, et, en général, de tout l'ouest. Vous en aurez aussi beaucoup dans le midi. Ne négligez pas Toulouse, Montpellier, Nîmes, et surtout Marseille, où Berryer, qui, dit-on, vous est favorable, a une grande influence. Pensez aux personnages d'outre-mer, ils peuvent encore beaucoup. L'ex-député Jouvencel pourrait vous servir dans le Limousin : je présume qu*il doit être de votre bord. Mais à

io MÉllOia£3

quoi bon ?ous dounor U>m (^ ityiç? Vous ètùs hissa miem h portée que moi de jngev les Iwmm» ^ Ifis inayeus qu'il £aut employer.

M Le programme que je vous ai ipdiqué a saiis douie du lK)n; mais il n'a rie» d'absolu. Gommeut dire exacte^ ment ce que l'on fera? Cela doit d^udre des circonstances du moment. Tout ce qu'on peut dire, c'e^lt qu'il faut avant tout une grande fermeté^ et même de Taudace, ainsi que dit Lfedru-Rollin après Danton. Pourquoi n'aurait-K>n pas autant de fermeté et d'audace pour le bien que les mécbimts en ont pour le mal? Je suis bî^n convaincu que la république honnôte ne peut s'établir que comme cela. Pour la faire réussir, je ne crois paB à la conciliation et à toutes les mesures de faiblesse qui en dérivent.

» Je ne pense pas qu'il devieiine nécessaire de /aire connaître avec détail le rôle que j'ai joué dans les courte instants où j'ai eu une ombre de commandement, le %k février. Des milliers de témoins, dans la garde nationale et dans l'armée, peuvent attester que j'ai conservé la vigueur et l'aplomb qui caractérisent l'homme de guerre. Toutefois, comme quelques personnes pourraient vous exprimer des doutes, et que je tiens avant tout à ma réputation d'homme d'énergie, voici, en raccourci, des détails sur cette triste affaire. Je puis vous les donner sans blesser qui que ce soit, puisque je ne nommei-ai aucune des personnes qui peuvent être incriminées. Je sarai, du reste, conforme, ou à peu près, à la déposition que j'ai faite devant le juge d'instruction de Périgueux, pour le procès des ministres.

» Ce fut à deux heures du matin, le 24 février, qu'un

D*UN BOURGEOIS DE PARIS ii

aide de camp du roi yini me dire de me rendre au di4r teau. J'y courus. On m'oQrit le comoiandeiueat des troupes et de la garde nationale». Je comprenais parfaitement qu'il était trop tard; mais je crus qu'il était indigne de moi de refuser. On envoya chercher les anciens ministres Guizot et Duchâtel pour contre-signer les ordonnances qui me nommaient. Tout cela prit beaucoup trop de temps^ et ce ne fut que vers trois heures, trois heures et demie du matin, que je pus aller me mettre en contact avec les troupes qui se trouvaiyei^t sur la place du Carrousel et dans la cour des Tuileries. Je réunis v^îf dément les officiers et les sous-officiers : je leur fis une harangue qui, certes, était énergique. Elle a été rapportée peu exactement par quelques journaux.

n Les troupes étaient Irès-démoralisées : on les avait tenues depuis plu^ de soixante heures dans une attitude timide et même honteuse devant l'émeute, les pieds dans la boue, le sac au dos, laissant tranquillement l'insurrection attaquer les gardes municipaux, brûler les corps de garde, couper les arbres, briser les réverbères et haranguer les soldats. Ceux-ci n'avaient reçu pour tous vivres que trois rations de biscuit qui étaient déjà consommées en entier. Ils n'avaient généralement que dix cartouches par hommes; les bataillons les mieux fournis n'en avaient que vingt. 11 n'y avait sur la place du Carrousel que trois caissons de cartouches ; il n'y en avait pas du tout à l'École militaire ni ailleurs daqs Paris. La seul approvisionnement se trouvait à Yincennes, et il ne consistait qu'en treize caissons. Pour faire i^rriver cette seule réserve, il fallait traverser toute l'insurrection et des miliii'rs de barricades. Les chevaux de la cavalerie

i% MÉMOIRES

étaient éreintés et n'avaient pas d'avoine» Les cavaliers avaient été presque toujours maintenus à cheval.

a Toutes les troupes^ détachées à la Bastille^ à Thôtel de viUe^ sur les boulevards^ au Panthéon^ avaient reçu Tordre de se replier au point du jour autour des Tuileries. Je m'empressai de leur ordonner de rester fermes à leur poste ^ en les assurant que des colonnes allaient se diriger de leur côté à l'aube du jour^ et qu'alors on prendrait une offensive décidée.

» J'employai le reste de la nuit à organiser mes colonnes^ et je ne laissai échapper aucune occasion de relever le moral de tout ce qui m'entourait. Ce ne fut pas sans succès : je voyais les physionomies^ fort tristes au début, se ranimer graduellement en voyant toutes les mesures que je prenais, tous les ordres et instructions que je donnais. J'avais autour de moi au moins cent cinquante officiers d'état-major de l'armée et de la garde nationale ; une foule de généraux venaient m'offrir leurs services. 11 y en avait trop : chacun voulait fixer mon attention et me faire des protestations, on me faisait perdre un temps précieux. Ajoutez à cela que, tout à la fois, on m'apportait cent nouvelles et on me demandait cent ordres.

)> J'avais besoin de renseignements sur la garde nationale. Jacqueminot était au lit très-malade; son chef d'état-major ne paraissait pas : je le fis chercher. On le trouva dans une petite chambre au quatrième étage. Il vint de très-mauvaise humeur et m'offrit sa démission, a H ne s'agit pas de cela, lui dis-je ; dites-moi les dispoyt sitions prises vis-à-vis de la garde nationale. » Je ne pus rien en tirer. Le commandant de la division fut près-

D'UN BOURGEOIS DE PARIS iZ

que .aussi muet^ et je ne pus obtenir de renseignements que de son chef d'état-major ^ le colonel Rollin^ qui se montra homme de cœur et d'intelligence. Enfin, au point du jour, à cinq heures et demie du matin, quatre colonnes partirent de la place du Carrousel, animées d'un boo esprit, mais mal pourvues de munitions pour soutenir une longue lutte. Les chefs de ces colonnes, et bon nombre des officiers qoi les composaient, avaient reçu des instructions dans lesquelles j'indiquais rapidement la mjuiière d'attaquer les barricades et les masses compactes, de pénétrer dans les maisons, etc. La confiance était sur tous les visages, et comme je regardais la guerre comme bien engagée, je ne doutais pas que le combat ne commençât immédiatement

» L'une des colonnes se dirigeait sur Thôtel de ville par le Palais-Royal, la Banque , et en traversant les rues Montmartre , Poissonnière , Saint - Denis , Saint - Martin, etc.

D La deuxième se rendait à la Bastille par la rue Richelieu, la Bourse, le bas de la rue Montmartre et les boulevards.

» La troisième devait manœuvrer à droite et à gauche deiTière les deux premières, afin d'empêcher les barricades de se former derrière elles.

» La quatrième se rendait au Panthéon pour renforcer le général Renaud, qui devait prendre le commandement de tout et qui avait mes instructions. Des gendarmes déguisés accompagnaient les colonnes pour me rapporter leurs rapports. Des colonnes de réserve furent organisées sur la place du Carrousel, sous les ordres du général Ruihières. A sept heures, j'appris officiellement

14 MÉlfOIRES

que mes colonnes étaient arrirëes aiit ptAttts ifMttcptés sans trouver aucune réitistance. Les barricades n'avaient point été défendues et on les avait assez effacées pour faire passer Fartillerle. La colonne du iKmlevard seule ne s'était point rendue à la Bastille^ parce qu'elle avait rencontré sur le boulevard Montmartre une masse énorme. Le général qui la commandait me mandait : « Je suis en présence d'une masse énorme^ mais mal ar- » mée. EUe n'est point offensive^ elle se borne à crier : » Five la réformel Five la ligne! A boM Guizotl Que w faut A U que je fasse? n Je répondis : « Faites les sora- » mations de se dissoudre, et si on n'obéit pas, employez » la force et agissez comme Je vous Tai dit dans mes iti- » structions. » J'ai su plus tard que mes ordres n'avaient pas été etécutés, et que ce général s'était conduit atec une grande fdblesse.

« Vers sept heures et demie, tme fbule de bourgeois très-bien mis, venant des divers points où se trouvait rin> sttrrection, accdurufènt vers moi les larmes dans les yeux, pour me supplier de faire retirer les troupes, qui irritaient le peuple, et de laisser à la garde nationale, qui se réutiissait, le soin d'apaiser Pémeute. Je cherchais à leur faire comprendre tout ce qu'il y avait de dangereux dans le conseil qu'ils me donnaient, lorsque MM. Thiers et Barrot vinrent m'apporter, de la part du roi, l'ordre de faire i^entrer les troupes et de n'employer que la garde nationale, dont je n'avais encore vu qtfe deux ou trois petits pelotons qui étaient sur la place du Carrousel. Je résistai d'abord aux ministres comme aiti bourgeois; mais le duc de Nemours étant tenu me réciditer fordfe de la part du roi, je crus devdr ne pas ft^

D'UN BOURGEOIS DE PARIS fft

smtùet pltiB longtemps sur ma tête une parellfe i'éspoi)sàbtlitë. Je mis autour d'une tablé une douzaine d'offi** ciers d'ëtat-major^ et je dictai l'ordre de la retraite à peu près en ces termes : « Par ordre du roi et des ministres^ V vous deves tous replier sur les Tuileries. Faites votre » retraite avec une attitude imposante; et si vous êtes » attaqués^ retournez -vous^ prenez l'offensive^ et agissez » conformément à mes instructions de ce matin, v

» Cet ordre fut porté sur les divers points par des officiers d'état-major de la garde nationale et des bourgeois^ qui s'en chargèrent officieusement avec un zèle qui ne présageait rien de bon. C'est cette funeste démarche qui a tout perdu. Et voyez à quoi tiennent les plus grandes choses dans ee monde : si le matin les barricades avaient été défendues^ le combat était engagé^ les ^choses se seraient passées tout différemment.

» l'oubliais de vous dire qu'après avoir pris toutes mes disposiiiotis militaires > je n'avais pas négligé, par tous les moyens qui étaient en mon pouvoir^ d'infoi'mer les populations de l'avènement de MM. Thiei% et Barrot. Plus de deux cents affiches manuscrites^ contenant une courtâ proclamation 9 avaient été portées dans les fues parles agents de poUce^ des bourgeois^ des militaires déguisés. Sur quelques points, la nouvelle était bien accueillie, sur d'autres, on déchirait les affiches et on les foulait aux pieds.

» Vers neuf heures, M. Thiers et M. Battot revinrent me trouver et me présentèrent M. de Lamoricière, qui venait d'étrè nommé commandatit de la garde uationalé. le raccueillis cordialement, oubliant mes grief^ Mié^ rieurs. 11 avait trouvé un uniforme de général-citoyen ;

je m'empressai de l'envoyer dans les rues. « Puisque » nous ne devons pas combattre^ lui dis-je^ employez » votre popularité pour tâcher de ramener à la raison ces » masses furieuses. » Je dois dire qu'il remplit cette mission avec beaucoup de dévouement. Sur quelques points^ il réussit ; sur d'autres^ il fut mal reçu et courut des dangers.

» M. Thiers et M. Barrot se disposaient à monter à cheval pour aller haranguer la multitude, lorsque le peintre Yemet arriva près de moi et me dit : « Retenez M. Thiers. » Je viens de traverser l'insurrection : je l'ai trouvée 1» furieuse contre lui, et je suis convaincu qu'on le cou- » perait à petits morceaux. »

D Je retins M. Thiers msdgré sa résistance, et Barrot seul fut se présenter au peuple. Il éprouva à peu près le même sort que M. de Lamoricière. 11 revint une demi-, heure après et me dit : « M. Thiers n'est plus possible^ )• et moi je ne le suis guère. » Puis il courut au château. Je ne revis plus les ministres. LAmoricière revint un peu plus tard : il n'était pas sans espérance de voir l'émeute se calmer. 11 était alors environ dix heures du matin. Deux bataillons de la lO^* légion, sous les ordres du colonel Lemercier, débouchèrent sur la place du Carrousel. C'était une bonne fortune : je courus au-devant d'eux^ je les haranguai. On m'applaudit; mais on y mêlait des cris de Vite la réforme l A bas Guizoiï Le roi sortit et passa en revue ces deux bataillons : il en fut assez bien accueilli. Je croyais qu'il allait rester à cheval et se montrer aux troupes et au peuple, lorsqu'à mon grand étonnement je le vis rentrer dans la cour, mettre pied à terre et remonter au château.

. » Je me mis alors à la tête des deux batafflot» de la gai'de nationale^ et je fus les distribuer à la tête de toutes les rues qui débouchent sur celle de Rivoli. On y construisait des barricades : je les fis toutes abandonner avec la seule arme de la persuasion et la présence de la garde nationale.

j> Plusieurs bourgeois vinrent officieusement m'avertir que je courais de grands dangers^ et que probablement ou me tuerait. Je n'y fis aucuûe attentionnée continuai mon œuvre tant que j'eus un peloton de garde nationale à placer. Je revins sur la place du Carrousel^ je ravoue> avec une certaine confiance que> si nous restions iermès autour du château et qu'il se réunît une certaine quantité de garde nationale^ Témeute pourrait s'apaiser pacifiquement, lorsque les masses auraient connaissanee du ohangement de ministère qui garantissait la réforme. J'ai pensé plus tard que ce léger espoir était, de ma part, une grande simplicité de circonstance; car je savais de^ puis longtemps qu'on ne décourage pas l'ennemi avec des retraites, ni les masses tumultueuses avec des concessions.

» Une autre circ<xistance vint augmenter cette illusion. On m'annonça qu'une assez forte colonne, venant du côté du Palais^Royal,' venait porter une pétition f^u roi. Le général de Lamoricière était près de moi : je l'envoyai pour tâcher d'arrêter cette colonne et lui dire d'envoyer sa pétition par trois délégués; 11 y courut de très-bomie volonté; msUs il revint bientôt me dhre qu'on n'avait )^t voQlu l'écouter et qft'oft avançait. Je ts^ttA tttt^ttftit de la fonle; maië je ne pttô arriver %u'fttt mtvneht oh elle débouchait vis-&<»tis de cette ihsfison isolée que lé

tS MÉMOIRES

comte Jaubert appelait une quille. La colonne s'arrêta à ma voix : je la haranguai énergtquement et pathétiquement tout à la fois. La preuve que je réussis, c'est qu'on se précipita vers moi en me tendant les mains. Un seul homme, habillé en garde national, me dit : a Cest vous » qui êtes le mai*échal Bugeaud? — Oui, c'est moi. — » Vous avez fait égoiger nos frères dans la rue Transno- » nain. — Tu en as menti, lui dis-je; car je n'y étais » pas. » 11 fit un mouvement avec son fusil. Je le serrai alors de près pour saisir son arme; mais ses voisins lui imposèrent silence et se mirent à crier : Five le maréchal Bugeaud I Honneur d la gloire mUUairel J'avais alors près de moi le chef d'escadron Trochu, le colonel Sercey et le capitaine d'artillerie Fabar. Après avoir donné mille poignées de main, je décidai cette colonne à rebrousser chemin.' Grand nombre de ceux qui la composaient me promirent d'aller dans leur quartier pour rétablir l'ordre.

» Peu d'instants après, j'entendis des coups de fusil du côté du Palais-Royal et du Louvre. J'ignorais que nous eussions là un détachement. Il était alors onze heures ou onze heures et demie (je n'avais pas alors le loisir de regarder ma montre). Je courus à un batailloD du 5° léger et je lui dis : ce Puisqu'ils commencent la guerre, » nous l'acceptons. Je vais marcher à votre tête, d Dans ce moment, deux aides de camp du roi vinrent m*annoncer que Sa Majesté abdiquait en faveur du comte de Paris, que l'on allait proclamer la régence et que le maréchal Gérard était investi du commandement des troupes. J'ordonnai alors au bataillon de s'avancer seul du côté du Louvre, et ne voulant pas croire à une nouvelle

ausai extraordinaire, je courus au ebâteau pour m'en assurer par moi-même. Je trouvai le roi écrivant son abdication au milieu d'une foule immense^ qui le pressait d'accomplir cet acte. Je m'y opposai avec, force : je dis qu'il était trop tard et que cela ne produirait d'autre effet que d'achever la démoralisation des troupes; que Ton entendait les coups de fusil, et qu'il n'y avait plus qu'à combattre. La reine m'appu^fa avec énergie. Le roi se leva avant d'avoir achevé son écrit; mais le duc de Montpensier et plusieurs autres personnes s'écrièrent qu'il l'avait promis, et qu'il fallait tenir parole. Une foule de cris appuyèrent ces paroles, ma voix fut couverte. Le roi se remit à écrire. J'entendais toujours les coups de fusil : je me précipitai dans la cour pour aller combattre avec la pi^mière troupe de bonne volonté. Mon cheval était à la porte : je l'enfourchai et j'excitai tous les assistants à me suivre. Dans ce moment, M. Crémieux, qui descendait du château, me prit par la jambe, en me criant : a N'allez pas, msfféchal, vous vous ferez » tuer inutilement. Tout est fini, t» Je me débarrassai de M. Grémieux et je coimis sur la place du Carrousel, bien décidé à prendre l'offensive. Mais, ô douleur et stupéfaction ! je vis toutes les troupes qui avaient rompu par pelotons à droite et à gauche, et qui évacuaient la pkcç du Carrousel par toutes les issues. Pendant que j'étais monté au château, le maréchal Gérard, je présume, leur avait donné l'ordre de se rendre dans leurs casernes. 11 m'était impossible d'arrêter ce mouvement multiple; les têtes des colonnes étaient déjà sur le quai ou dans les rues voisines. Je levai les mains au ciel, et je m'en fus, escorté par un seul officier, le capitaine d'artU-

m MÉMOIRES

iefie Fabar. Je suivis ie quai du bord da Teau. En anivant devant le palais de la CbamlNre, je trouvai les environs déserts et les grilles fermées, sans une sentinelle, sans gardiens, sans personne en un mot. le crus d'au* tant plus que la Chambre n'était pas réunie, que j'avais iqierçu une foule de députés aux Tuileries ou autour. J'allais pourtant m'en informer, lorsqu'une bande d'émeutiers qui venaient par le quai d'Orsay se mit à crier c A bas le maréchal Bugmudl Je courus à elle, et je lut dis : « Savez-vous ce que vous criez? Vous criez : A bas p. le vainqueur d' Abd-el-Kader, à bas l'homme qui peut » TOUS conduire à la victoire contre les Allemands et les » Russes! Avant un mois, peut^tre, vous aurez besoin » de mon eipérience et de mon courage! d Ces paroles me rallièrent tous les es[»its ; on cria : Fim le maréchcU BtAgeaudt et tout ce monde voulut me serrer la main. A l'entrée de la me de l'Université, je trouvai une autre bande, et la même scène se répéta. Ces deux diversions me firent perdre de vue la Chambre des députés; Cepen^ dant je réfléchissais que le palais n'était gardé par personne; mais je pensais que le maréchal Gérard, qui avait le commandement et qui pouvait disposer de cinq à six mille hommes qui étaient sur la place de la Concorde, allait y pourvoir. J'entrai donc chez moi pour quitter mon uniforme au plus vite et courir à la Chambre. Quelques généraux qui arrivèrent me firent perdre une demiheure. Lorsque j'arrivai sur la place du Palais-Bourbon, je vis des députés qui sortaient du palais tout effarés et présentant des physionomies incroyables. Ceux qui pu^ rent parler me dirent i « Tout est fini, on va pi*oclamer r^ la répcMlque. «> Je courus à un détachement de la

10** légion qui avait formé ses faisceaux sur la plaoe^ et qui ne paraissait pas se douter de ce qui se passait t « Voulez-vous la république? leur dis-je. — Non^ sacre- »bieu! nous ne la voulons pas. — Eh bien! entrons yt dans la Chambre pour protéger la régente et foire pro- » clamer la régence, t» ^

D 11 y avait environ cent cinquante hommes^ commandés par un jeune chef de bataillon : ils prirent les armes mollement. Dans ce moment, Oudinot sortait de la cour pour venir chercher ces gardes nationaux. Il les haran«« gua avec une chaleur et un entrain qui lui conquirent toute mon estime : je lui serrai vivement la main ; noû» entrâmes dans la cour, et je pris le fusil d'un invalide. U était trop tard : une quinzaine de députés sortaient avec précipitation et nous dirent : « Tout est fini ! La » duchesse s'en va aux Invalides par le jardin de la pré^» » sidence; la république est proclamée. »

» Les gardes nationaux s'arrêtèrent : il n'y avait plus rien à faire, nous n'étions pas asseï en force pour ramener les choses.

« Ainsi tomba cette monarchie qui avait donné à la France dix-sept ans de paix et de prospérité. L'histoire n'offre rien de plus honteux et de plus déplorable !

» Je n'ai su que plus tard la honteuse conduite tenue par les troupes qui, étant sur la place de la Concorde au nombre de cinq à six mille hommes, ont laissé égorger sous leurs yeux un détachement de la garde municipale.

rt Je vous avais annoncé un narré succinct et conforme à ma déposition : je n'ai point tenu parole , et quoique j'aie négligé une multitude de détails et d'incidents, j'ai été trop long. J'espère que vous ne vous en plaindrez pas.

n MÉMOIRES

V Vous comprenez^ mon cher collègue, que ce récit ne doit, en aucun cas, être publié. Vous pouvez, tout au plus, le faire lire à quelques intimes sans permettre qu'on en prenne copie. Je n'y ai pas dit toute la vérité; mais je n'y ai rien dit qui ne soit parfaitement exact et qui ne fût attesté par des milliers de témoins.

» J'ai su de la manière la plu» positive, par plusieurs lettres d'officiers de l'armée et de la garde nationale, que, dans ces cruelles circonstances, loin d'avoir baissé dans l'opinion de ceux qui m'ont vu, j*avais grandi.

yt Un concours inouï de circonstances m'a paralysé; je n'ai pu faire aucun usage de mon expérience et des facultés militaires que la nature m'a données. Je n'avais, comme je Tai dit en commençant, que l'ombre du commandement» Les ministres, le roi, les princes, la bourgeoisie, tout m'entravait. Combien j'ai désiré, en ce moment, que la cour et le gouvernement fussent à Vincennes! Mais ce qu'il eût fallu, avant tout, c'est que j'eusse le commandement quinze jours à l'avance, afin de préparer les troupes, pour les identifier avec ma manière de faire, et pour les munir de tout point des choses nécessaires à une pareille lutte. A cet égard, tout avait été oublié, malgré mes avis répétés officieusement. Point de plan à plusieurs faces, ni pour la guerre, ni pour la retraite du gouvernement; aucune instruction donnée aux troupes sur la manière d'agir; des munitions en quantité dérisoire; point de dépôts de vivres sur les points principaux dans l'intérieur; point d'engins propres à enfoncer les portes et percer les maisons : rien, en un mot, qui attestât la moindre prévision. On s'était borné à tracer aux différents corps un itinéraire pour se

D^UN BOURGEOIS DE PARIS t3

rendre sur les points principaux d'occupation. Cet itinéraire était rédigé^ revu et augmenté depuis 1834. Cest tout ce qu'avaient su imaginer les génies que Ton avait chargés de veiller aux destinées de la monarchie. Quand je voulais entretenir les ministres et M. Guizot lui-même de cette incurie dangereuse^ ils m'écoutaient d'un air distrait et ennuyé^ et je voyais^ écrit sur leur sourire malin ^ qu'ils croyaient que j'étais jaloux de ceux qui commandaient et que je sollicitais le commandement. Ils n'ont pas compris tout ce qu'il y avait de dévouement dans mes exhortations !

» Je pense qu'il pourrait vous paraître utile, le cas échéant, de puhlier la biographie du candidat dont vous parlez : je vais l'engager à la rédiger, et je vous l'enverrai très-prochainement.

» Adieu, mon cher collègue. U est bientôt minuit, je vais me coucher.

D Tout à vous de coeur,

D Signé : Maréchal B. dIslt. v

RAPPORT INÉDIT, UfCONIlU, RÉDIGÉ PAR UN DES GÉNÉRAUX QUI APPROCHÈRENT SOUVENT LE ROI LOUIS-PHILIPPE, SURTOUT A l'époque DES BANQUETS, SUR LES 22, 23 CT 24 FÉ- VRIER 1848.

« Dans la soirée du 22 février, le roi parla au général Trézel de Tinquiétude que lui causaient les violences auxquelles les partis provoquaient le peuple ; ce prince craignait que ces violences ne pussent être réprimées que par un combat sanglant. Le général, écartant d'abord la probabilité d'un danger grave, ajouta que, sans

exiger le oonooiirs de la garde nationale dans cette ré* pression d'une attaque de vive force, et ne lui demandant qu'une attitude calme et légale, on devait compter sur un prompt succès avec trente mille hommes de bonnes troupes contre quelques groupes de révolutionnaires soutenus par des bandes d'ouvriers mal armés. Après avoir réfléchi un moment, Sa Majesté ordonna au ministre de la guerre d'aller aussitôt chez le président du conseil, puis chez le commandant en chef de la garde nationale, pour recevoir de chacun d'eux leurs plus récentes informations sur la situation des choses, et particulièrement sur ce qu'on pouvait attendre des dispositions de la garde nationale. M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, qui était présent dans ce moment^ s'étant chargé de l'enquête à faire auprès de M. Guizot, le général se rendit immédiatement à Tétat-major du ' Carrousel, -où il trouva le général Jacqueminot couché et souffrant. Le général sortit cependant de son lit et termina un entretien d'une demi-heure par ces mots : « Vous pouvez dire au roi que, sur les trois cent quatre- » vingt-quatre compagnies de la garde nationale de Pa- V ris, il y en a six ou sept mal disposées, mais que p toutes les autres sont sincèrement attachées à la mo- Y) nai'chie. »

» Le ministre se hâta de revenir aux Tuileries pour rendre au roi le détail de cet entretien, et particulièrement la déclaration finale du général Jacqueminot. «Six )» ou sept compagnies mauvaises I dit Sa Majesté. Oh ! il 1» y en a bien dix-sept ou dix-huit! v»

w En admettant celte dernière évaluation pour la plus exacte des deux, elle justifiait, et surabondamment, la

confiance qae le ministre de la guerre avait manifestée sur le résultat d'une lutte à main armée entre les trou* pes et les émeutiers de Paris; et^ de ce moment^ le gé* néral douta moins encore qu'ils fussent domptés sans grande effusion de sang, s'ils osaient engager le combat. D'ailleurs^ dans la journée du 22, ils s'étaient bornés jus* qu'alors à des manifestations séditieuses, accompagnées de cris de Five la réforme! A bas les ministres I Quelques attaques avaient été essayées dans la journée du 22 par des groupes sans armes apparentes contre les corps de garde de la rue Montaigne et du grand carré de gauche des Champs-Elysées, auxquels ils avaient tenté de mettre le feu, et qui avaient été un moment abandonnés par le petit nombre de soldats de service dans ces postes. La populace avait aussi mis le feu à quelques amas de chaises enlevées de cette promenade publique. Enfin des barricades avaient été commencées sur quelques points des rues adjacentes au boulevard de la Madeleine, à la caserne de l'Assomption et aux galeries de la rue de Rivoli. En même temps, les corps assemblés au centre des troisième et quatrième zones (la pointe Saint-Ëustache et l'hôtel de ville) avaient reçu quelques coups de fusil. Mais en somme l'insurrection n'avait obtenu aucun succès daus eette journée du 22, et Ton se prépara pour que le lendemain elle perdit toute espérance à l'aspect des moyens de répression que l'on allait déployer.

» En effet, dès le matin de la journée du 23, les troupes furent placées sur leurs divers points de rassemblement, et la brigade de cavalerie de Versailles et de Saint-Germain fut appelée à Paris.

» Les assurances données la veille au préfet de police

et au ministre de rintérieur sur les sages intentions de l'immense majorité de la garde nationale^ et sur les dispositions moins violentes des chefe de l'opposition^ déterminèrent le comte Duchâtel à ordonner que les légions de cette garde fussent aussi réunies en armes dans leurs mairies respectives. Cette mesure^ qui^ dans de telles circonstances, se justifie d'elle-même, était nécessaire d'ailleurs pour que l'insurrection fût empêchée d'élever des barricades dans les lieux où Ton ne pouvait disséminer des troupes de ligne. C'est proprement le service et l'objet spécial de l'institution d'une garde nationale de faire, en temps de troubles, la police intérieure de la ville, de s'opposer à ce que les séditieux ne dépavent les rues, n'arrêtent la circulation par des barricades, n'attentent par la violence ou l'incendie, soit aux pix>priétés publiques ou privées, soit à la sûreté des personnes. L'armée ne doit entrer en action que pour combattre, et lorsque les bons citoyens n'ont pu réussir à comprimer la révolte. Mais la garde nationale de Paris s'était trop rarement nlontrée jusqu'alors suffisamment pénétrée du respect pour la loi et du sentiment de ses devoirs politiques. Cette fois, elle allait y manquer de nouveau, avec une légèreté, un aveuglement aussi funestes pour elle-même que pour la France tout entière. » Pendant la nuit du 22 au 23, des barricades furent élevées dans les quartiers les plus populeux du centre et des faubourgs de Paris, et ce travail fut continué même en plein jour sur plusieurs points. Cependant nulle parties troupes régulières ne furent forcées ni dépostées ; toute barricade élevée à leur portée fut attaquée et démolie ; aucune non plus ne fut défendue avec obstination. t

D Dans tous ces petits combats^ on ne compte dans nos régiments et parmi les gardes municipaux qu'un petit nombre de tués et de blessés.

D Les divers groupes d'insurgés perdirent très-peu de monde aussi. M. Prouvenal de Saint-Hilaire, chef de bataillon au 34* d'infanterie, de service avec sa troupe sur la place du Cbàtelet, fut tué d'un coup de pistolet tiré presque à bout portant par un gamin que^ sans défiance de sa grande jeunesse^ ce digne officier supérieur avait laissé approcher de lui.

» Le ministre de la guerre passa la plus grande partie de cette journée à l'état-major du Carrousel > où se tenaient aussi M. le duc de Nemours et le commandant de la 1'* division militaire.

» Les mpports qui arrivaient à chaque instant des commandants des diverses zones s'accordaient pour représenter la sédition comme plus animée et plus étendue que la veille^ mais sans que ses efforts pussent faire douter un instant du triomphe des défenseurs de l'ordre public et des lois. Un seul symptôme devenait inquiétant : c'était le petit nombre de gardes nationaux qui se rendaient à l'appel battu dans tous les arrondissements^ et les dispositions politiques quUls montraient. En plusieurs lieux déjà ils criaient avec le peuple : Five la réforme ! et des compagnies, leurs officiers en tête, s'étaient étourdiment placées en travers de nos colonnes, lorsqu'elles allaient refouler les masses insurgées. Ce furent sans doute ces manifestations qui décidèrent le roi à changer ses ministres.

» Brusquement déçu par l'évidence du fait, le roi crut devoir céder à des impatiences insensées qui venaient de

9ljB MÉMOIRE

saisir quelques fractions de cette garde nationale^ sur laquelle il s'était habitué à compter pour la défense du trône et de la constitution. 11 ne voulut pas permettre que^ pour atteindre des ennemis publics^ ses défenseurs fissent traverser de lem*8 balles les rangs de citoyens si follement égarés.

» M. Guizot déclara donc le 23 février^ à la Chambre des députés^ que le roi avait fait appeler M. Mole pour composer un nouveau cabinet.

)) On crut généralement dès lors que^ tout prétexte manquant aux factieux^ comme toute cause de mécontentement à la garde nationale^ les troubles allaient cesser^ et ces espérances parurent en effet se réaliser. Mais entre huit et neuf heures du soir, les troupes placées autour de Thôtel des affaires étrangères ayant été inopinément assaillies par une bande d'insurgés qui ti- . rèrent deux coups de pistolet sur le front de ces troupes^ le chef de bataillon qui les commandait ordonna au premier peloton de faire feu ; et les assaillants^ ainsi que a foule qu'ils avaient traversée pour arriver sur ce point, se dispersèrent en poussant de grands cris. Les ipeneurs de cet guet-apens s'étaient pourvus à l'avance de torches, de civières et d'un tombereau. Us se hâtèrent d'y jeter quelques cadavres, et promenèrent ce tombe* reau entouré des civières chargées de blessés dans plusieurs quartiers de Paris, excitant partout le peuple à la vengeance et au travail des barricades. Cependant ce furent leurs seules entreprises pendant le cours de cette nuit du 23 au 24, et, sauf le son lugubre du tocsin de quelques églises, elle devint bientôt silencieuse autour de tous nos postes. On fit rcnti'er alors les masses de

troupes dans leurs casernes^ ne laissant sur leurs points de rassemblement que les gardes nécessaires pour le service des patrouilles.

p Vers onze heures du soir^ le ministre de la guerre se rendit aux Tuileries^ où se trouvaient déjà le président du conseil et le ministre de Tintérieur. Le roi paraissait n'avoir point encore reçu la réponse définitive de M. Mole sur la formation du cabinet que cet homme d'État devait présider^ et Sa Majesté ajouta : « Quant à » M. Thlers, il me demande une large réforme : la dis- » solution de la Chambre des députés et le changement » d'un grand nombre de préfets. »

» On crut cependant que le moment était arrivé d'effectué la résolution qui avait été prise dans le conseil tenu le dimanche précédent 20 février : c'était^ pour le cas d'une lutte sérieuse, dHnvestu* le maréchal Bugeaud éa commandement de la garde nationale de Paris et de celui des troupes de la l'« division militaire.

1» Le maréchal alla sur-Ie-^champ prendre possession de son double commandement à l'état-major du Carrousel; il donna aux officiers assemblés ses ordres pour la journée du lendemain 24. Ses dispositions principales consistaient en ceci :

» Une colonne composée de troupes de toutes armes, sous les ordres du géhéral Bedeau, devait, au point du jom*, passer par les rues de Richelieu, Feydeau et Montmai'tre, puis suivre les boulevards jusqu'à la place de la Bastille, forçant et détitdsant toutes les barricades qu'elle trouverait sur son chemin.

n Une colonne semblable et à {iétt ^rès de mètaê fofije devait partir du Cafrousel, prendre lesr rues Sftint-Tho^

mas-du-Louvre, Saint-Hoooré, Saini^Eastaehey les lialles,

la rue Beaubourg^ le quartier Saint-Merry^ la place de. Grève, et aller se réunir à la première sur la place de la Bastille. Le maréchal donnait le commandement de cette

seconde colonne au général , et dit au général Sébas«

tiani qu'il le gardait près de lui à l'état-major du Carrousel, où le général, par sa parfaite connaissance des lieux, des choses et des personnes, devait être plus utile que partout ailleurs. Mais le général Sébastian! ne voulut pas accepter ce rôle, qu*il jugeait avec raison au-dessous de celui d'un commandant de la 1'^ division militaire, et déclara qu'il ne pouvait que se retirer, s'il n'était pas mis à la tête de la colonne de l'hôtel de ville. Le maréchal ne résista pas longtemps et lui donna le commandement.

» D'ailleurs, toutes les dispositions nécessaires que ce dernier venait de donner étaient précises, judicieuses, exprimées avec la clarté et l'énergie d'un chef habitué au commandement, et tous les officiers groupés autour de lui en reçurent ime vive et heureuse impression. Quelques moments après, le maréchal alla voir les troupes qui bivouaquaient sur la place du Carrousel.

» Le 24, vers dix heures du matin, le roi passa la revue des troupes rangées sm* la place du Carrousel; la reine, les princesses et les enfants de France étaient au balcon du pavillon de l'Horloge. On remarqua avec étonnement qu'immédiatement à la gauche de Sa Majesté était placé le générai de Lamorieière, affublé d'une capote avec épaulettes de général de la garde nationale, et coiffé d'un vieux képi; l'un et l'autre paraissant avoir été jetés sur lui inopinément, car ils n'allaient ni à sa taille ni à sa tête. Cette circonstance fut une confirmation de

D'UN BOURGEOIS DE PAR IS Si

ce qu'on avait appris quelques moments auparavant^ que la garde nationale n'ayant pas agréé le maréchal Bugeaud pour son commandant en chef, on l'avait remplacé iocontinent par le général de Lamoricière.

» La revue se passa bien. De nombreux cris de Ftoe k roil furent poussés par les troupes; mais un bataillon de garde nationale fit entendre celui de Five la réforme I auquel le roi répondit : «c Mais vous l'avez, la réforme. » Après que toutes les lignes eurent été parcourues. Sa Majesté rentra au palais. EUe y trouva plusieurs de ses nouveaux ministres, MM. de Rémusat^Duvei^ier deHauranne, Cousin, etc. Le roi entra avec ces messieurs dans une des pièces du rez-de-chaussée, dans laquelle aucune autre personne ne fut admise. On y tint un conseil qui dura à peu près trois quarts d'heure; il était midi. Le roi fit demander si le général Trézel, ministre de la guerre démissionnaire, que Sa Majesté avait aperçu dans le cortège, était encore là. Le général se présenta devant le foi, qui le fit introduire immédiatement dans son cabinet. Les assistants étaient nombreux : M. Thiers y était avec ses collègues du nouveau ministère ; il y avait aussi la reine avec mesdames les duchesses d'Orléans, de Montpensier et de Gotha, M. le duc de Montpensier, MM. les inaréchaux duc de Dalmatie et comte Gérard, la plupart des aides de camp du*roi, et un grand nombre d'officiers généraux ou supérieurs de laT garde nationale et de l'armée. Le roi, s'adressant au général Trézel, lui dit : « Je » vous ai fait appeler pom* contre-signer l'ordonnance qui » constitue le nouveau cabinet. i> Le roi ajouta, en s'adressant à l'un de ses officiers d'ordonnance : « Deman- » dez au baron Fain si cette ordonnance est prête. »

ï> Pendant qne ceci se passait dans le cabinet do roi, M. le duc de Nemours y entrait suivi de M. Emile de Girardin. Ce dernier dit avec vivacité : a La situation » devient de plus en plus grave, et Tinsurrection ne peut p plus être arrêtée que par Tabdication du roi et la ré- » gence de madame la duchesse d'Orléans, i» Les nou"» veaux ministres, le maréchal Bugeaud, qui venait d'arriver, et les fonctionnaires présents en ce moment restèrent immobiles et en silence. M. Piscatory, tout rëcenmient nommé ambassadeur à Madrid, fut le seul qui s'écria : u Mais non, il ne faut pas que le roi abdique; » l'abdication du roi, c'est la république dans une heure.» Les princesses étaient vivement agitées par la déclaration de M. de Girardin ; bientôt la reine éclata en douloureuses eiclamations, et des larmes s'échappèrent de ses yeux. Le roi^ assis dans un fauteuil adossé au mur du fond, du €Ôté du jardin, ne prononça que ces mots : « Que faut-il » faire? » Personne ne répondit. La reine alors, s'approchant du maréchal Gérard, que le roi avait fait appeler, l'invita à se présenter de sa personne devant Finsurreotion. Le maréchal sortit immédiatement, sans même prendre le temps de quitter Thabit de ville qu'il portait et de revêtir un uniforme, et il monta à cheval. M. de Girardin avait accompagné le maréchal Gérard; mats il rentra bientôt après avec M. le duc de Montpensîer et le député Crémieux : il insista de nouveau pour que le roi écrivît l'acte de son abdication, répétant avec véhémence qu'il n'y avait pas un moment à perdfe pour prévenir d'affreux malheurs. On commençait en effet à entendi-é la fusillade du côté de la placé du Palais-Royal, et, â&tis le mêmd moment, te roi fttt isedrètëtnent iatolmë ^ue

rinsurrection débouchait de la rue Royale sur la place de la Concorde, pêle-mêle avec la garde nationale et les troupes du général Bedeau, qui, la crosse en Tair, n'opposaient aucune résistance, et laissaient massacrer devant elles les gardes municipaux qui occupaient les deux postes de cette place. Il est probable que ce fut cet avis qui fîia enfin les résolutions du roi. Enfermé par la révolte dans ce funeste palais des Tuileries, il dut croire qu'il était dans la même situation que le malheureux Louis XVI le 10 août 1792, ejt que, par une plus longue résistance, il exposerait à une mort horrible la reine et les princesses qui l'entouraient. 11 se leva avec une gravité solennelle du fauteuil où il était assis, il se plaça à son bureau, et disposa avec ordre et lenteur le papier et les plumes dont il voulait se servit*. La fusillade devenait plus distincte, et des têtes de colonnes d'insurgés se montraient vers les rues de Rohan et de Rivoli. La reine et les princesses, s'efforçant de contenir leur émotion , ne pouvaient cependant retenir leurs larmes. Une nouvelle explosion d'armes à feu se fit entendre, et l'on apprit que le maréchal Gérard n'avait pu se faire écouler. Alors M. le duc de Montpensier manifesta par quelques mots sourds et entrecoupés les douloureuses anxiétés de son âme, et supplia le roi d'achever son sacrifice. M. Piscatory renouvela ses instances dans le sens contraire, et il s'engagea une vive altercation entre le prince et le dé* puté. Le roi dit en s'adressant à son fils : « Mais encore » faut-il me laisser le temps d'écrire! » Puis il continua de tracer sur le papier cette fatale abdication. Le roi la lut à haute voix.

» L'abdication fut remise immédiatement à M. Grév " 3

mieux^ si je ne me trompe. M. Crémieux se chargea de la remettre au maréchal Gérard^ qui devait la montrer au peuple.

» Jusque-là le roi avait conserve Tuniforme de la garde nationale : il passa dans une autre pièce de son appartement^ d'où il revint bientôt en habit de ville. C'est pendant cette absence du roi que madame la duchesse de Gotha adressa à voix basse à M. Thiers des paroles assez vives auxquelles il répondit : « Mais^ madame, je ne puis » rien ; vous voyez bien que je ne puis rien ! » Le roi entra avec la reine ^ dont l'agitation était grande^ et qui faisait entendre de douloureuses exclamations et des plaintes les plus touchantes. Elle répétait avec un accent de bonté et de reproche dont Timpression ne s'effacera jamais de mon souvenir : « Ah ! les Français verront s'il » est facile de trouver un auss^ bon roi. Ils n'en auront » jamais un semblable. Us le regretteront^ mais il sera » trop tard î »

» Madame la duchesse d'Orléans se tenait debout^ appuyée contre le mur, entre la porte intérieure du cabinet et la cheminée. Lorsqu'elle vit le roi prêt à sortir^ elle s'écria en sanglotant : <k Quoi ! vous allez me laisser » seule ici! Sans parents, sans amis^ sans conseils^ que » voulez- vous que je devienne? » Le roi alors, s'approchant d'elle, lui dit avec effusion : « Ma chère Hélène, » il s'agit de sauver la dynastie, et de conserver la cou- » ronne à votre fîls. Restez donc pour lui; c'est un saçri- » flce que vous lui devez. »

i> Le roi, la reine et les princesses sortirent immédiatement.

y> Cependant M. le duc de Nemours, à cheval dans la

cour du château, faisait ouvrir la porte du milieu de la grille. C'est par là qu'on introduisit un régiment de cuirassiers, qui traversa le grand vestibule du pavillon de l'Horloge, et, suivant la grande ailée du jardin des Tui* leries, se disposa à escorter le roi. Ce mouvement terminé, on referma les portes de la giille. M. le duc de* Nemours fit passer du Can*ousel dans la cour un bataillon des chasseurs d*Orléans, et une batterie d'artillerie, ainsi que des caissons de vivres et de munitions. Ce mouvement s'exécuta par les guichets du Louvre , et tout le long du quai; ces troupes entrèrent dans la cour par le petit guichet du pavillon de Flore. Jusque-là les troupes étaient restées en possession de la place du Carrousel; mais ces dernières dispositions nous firent perdre ce précieux avantage, et on ne tarda pas à leur donner l'ordre de rentrer dans les casernes. Elles furent bientôt remplacées sur la place et dans la cour du château par des colonnes insurgées qui débouchaient de la rue de Rohan et de la rue de Riv(^, et s'avançaient vers le palais en poussant des cris sauvages.

» L'avis secret que le roi avait reçu n'était que trop véritahle. Sur un ordre émané des nouveaux ministres, et transmis aux généraux par le maréchal Bugeaud, dès le matin, entre sept et huit heures, le général Bedeau avait ramené, sans combattre, sa colonne de la grande barricade de la porte Saint-Denis au boulevard de la Madeleine; il l'avait ensuite fait déboucher de la rue Royale sur la place de la Concorde. Son artillerie et ses caissons de cartouches étaient restés au pouvoir des insurgés. Ses troupes marchaient la crosse en l'air, mêlées et confondues avec les bandes insurgées. Tout cela arrivait pèle-

mêle sur la place de la Concorde. Ddbouchant sur cette place 9 les premières bandes insurgées, qui étaient les plus furieuses, se jetèrent sur le poste des gardes municipaux qui était établi à Tentrée des Champs-Elysées , tout près du jardin de l'ambassade ottomane. Ces hommes d'élite, sans considérer leur petit nombre, résistèrent à la multitude, et l'on vit alors un spectacle aussi honteux que déplorable. Tandis qu'un officier général était à la tête de troupes nombreuses et toutes disposées à obéir, on massacrait sous ses yeux des soldats ûdèles, qui, dans un moment suprême, donnaient à tous l'exemple d*un admii*able dévouement. Ce n*est pas tout : sous les yeux de ces mêmes troupes et de ce même général, la Chambre des députés fut envahie par les bandes insultées, qui en chassèrent M. le duc de Nemours et madame la duchesse d'Orléans, suivie de ses deux enfants. »

Je ne suis en dissentiment avec l'auteur de ce rapport que sur un seul point : le roi Louis-Philippe ne croyait pas être dans la même situation que le malheureux Louis XYl au 10 août 1192. En abdiquant et en prenant la fuite , Louis-Philippe se laissa entraîner par les pressantes instances de ceux qui l'entouraient ; il croyait, par son départ, tout pacifier, et mettre ainsi à Fabri de tout danger les princes et les princesses qu'il laissait aux Tuileries.

M. le général Trézel, ministre de la guerre au moment de la révolution de Février, adressa aussi aux journaux une lettre qui rectifie sur quelques points essentiels la lettre du maréchal Bugeaud.

Nous donnons ici ce document^ qui nous parut avoir une grande importance.

Page 1