‹ Mémoires d'un bourgeois de Paris (volume 5)Chapitre 3 sur 34 · LETTRE DU GÉNÉRAL TRÉZEL · texte numérisé non relu

LETTRE DU GÉNÉRAL TRÉZEL

« Plusieurs journaux ont récemment publié un document intitulé : La nuit du 24 février racorUée par le maréchal Byjgeaud.

Tf» Je ne veiu point entrer^ à propos de ce récit, dans une polémique inutile. En cherchant à rétablir la vérité sur le tout, je pourrais être entraîné trop loin; je risquerais de réveiller des causes d'irritation et de suivre des exemples dont tous les bons citoyens doivent s'abstenir aujourd'hui. Je veux seulement, parce que c'est mon devoir, rectifier certains faits qui me concernent directement comme ancien ministre de la guerre , et sur lesquels il existe d'incontestables documents; fsûts que M. le maréchal Bugeaud n'a pu connaître qu'à la hâte et fort imparfaitement.

» Ainsi je lis « que les troupes avaient été tenues » soixante heures les pieds dans la boue, le sac au dos, » n'ayant reçu pour tous vivres que trois rations de bis- » cuit déjà consommées en entier. »

» Toutes les troupes, à l'exception de quelques détachements conservés sur les emplacements des quartiers généraux de zones militaires, avaient mangé et couché dans leurs casernes les deux nuits précédentes; aucun corps n'avait été tenu en permanence sur ses points de rassemblement avant le 23 au matin. Aucun soldat n'était donc debout depuis soixante heures, et quant aux vivres, toutes les casernes de Paris et celles de ses grands

forts extëi'ieui*s avaient été pourvues à Tàvance de vivres pour huit jours en pain^ biscuit^ pain biscuité^ lard salé^ eau-de-vie et sel^ ainsi que des combustibles nécessaires pour la cuisson.

D Quatre-vingt-dix mille rations de biscuit^ du vin^ de Feau-de-vie, avaient, en outre, été emmagasinés à Vincennes, à Saint-Denis et au fort du mont Valérien. Des brigades de boiUangers étaient désignées d'avance et tenues prêtes pour aller, au besoin, cuire du pain dans ces établissements, et Tadministration militaire s'était préparée à nourrir un nombre d'hommes double de la garnison de Paris, si celle-ci eût reçu des renforts. Enfin, les intendants militaires et les chefs de corps étaient prévenus que si, par quelque circonstance imprévue, leurs troupes ne pouvaient recevoir de vivres, elles devraient en être pourvues, sur place et au moment du besoin , par des achats qui seraient remboursés sans retards par Tadmhiistration de la guerre.

» J'avais donné des ordres semblables pour l'approvisionnement des casernes et des forts de Lyon, et ces approvisionnements ont formé depuis le premier fonds de ceux de l'armée des Alpes.

» Je lis plus loin : (( Les soldats n'avaient générale- » ment que dix cartouches par homme; les bataillons les » mieux fournis n'en avaient que vingt. Le seul appro- » visionnement se trouvait à Vincennes; pour faire arri- » ver cette réserve, il fallait traverser toute l'insurrec- » tion et des milliers de barricades.

T» Les chevaux de la cavalerie étaient éreintés et n'a- )> valent point d'avoine. y>

» Toutes les casernes de la ville avaient été complé-

tées en cartouches^ à raison de quarante par homme. Si le maréchal a trouvé quelques détachements qui n'avaient que dix ou vingt cartouches par homme, c'est qu'ils avaient déjà consommé une partie de leur approvisionnement dans quelque engagement; encore ne saurait-on dire où ni comment, car jusqu'au 24, il n'y avait eu aucun engagement sérieux, aucune barricade n'avait été réellement défendue par les insurgés, et sur un seul point (au boulevard des Filles- du-Calvaire), il avait été tiré, dans la journée du 23^ deux ou trois coups de canon qui avaient suffi pour faire abandonner la barricade.

» Les communications entre Vincennes et Paris n'ont jamais été interrompues sur les boulevards extérieurs^ ni sur le chemin de ronde au pied de l'enceinte continue. Elle? furent conservées libres aussi sur les quais des deux rives de la Seine, à tel point que le 24, au moment même où les troupes du Carrousel se mettaient en mouvement pour rentrer dans leurs casernes, elles furent obstruées, en débouchant sur le quai, par im long convoi de voitures des équipages militaires, chargées de fourrages, venant du magasin de Bercy et dirigées sm* la place de la Concorde.

» Les chevaux n'étaient point et ne pouvaient être éreintés. Ceux des régiments de Paris n'avaient eu d'autre fatigue que d'aller de leurs casernes sur les divers points de rassemblement; ceux des régiments de Versailles et de Saint-Germain n'avaient fait le 23 que cette marche de quatre lieues; ils avaient leur avoine et leur fourrage pour six jours, et une réserve d'avoine pour six jours en sus existait dans les casernes de cavalerie de

Paris. Une autre réserve d'environ trente mUle rations avait été faite dans celle du train des équipages, derrière la manutention du quai de BiUy (à Chaillot).

» Pour achever dlndiquer les ressources en munitions de guerre, je dois dire que les zones militaires avaient été pourvues de Tartillerie qui leur était assignée dans rétat de répartition des forces. Il restait encore :

» A TEcole militaire, quatre pièces de canon et un approvisionnement de plus de quatre cent mille cartouches d'infanterie ;

» Au rond-point de la barrière du Trône, deux batteries (douze pièces), et au fort de Charenton, plus de deux cent cinquante mille cartouches ;

» Enfin, à Vincennes, environ six cent mille cartouches d*infanterie et tous les moyens d'en faire rapidement pareil nombre.

» Ainsi, indépendamment des quarante cartouches par homme qui existaient dans les casernes de Paris, il y en avait encore une masse de plus d'un million deux cent mille à l'École militaire, au fort de Charenton et à Vincennes.

» Des caisses de haches pour les compagnies d'élite avaient été portées dans les casernes, et les troupes du génie avaient Tordre d'amener à leurs points de rassemblement leurs caissons d'outils et au moins un caisson de pétards.

» Tels sont les faits que je tenais à rectifier, après les avoir vérifiés avec soin. Je n'insisterai pas sur ce que les troupes avaient été laissées sans direction. Indépendamment d'une instruction générale (sous le n<^ 1) qui près* crivait toutes les dispositions à prendre en cas d'émeute.

de combat et d'attaque de barricades, un ordre, numéroté 2, indiquait à chaque chef de corps :

» 1® Le lieu où il devait conduire sa troupe;

» 2® Le point où il devait se tenir de sa personne;

» d** L'itinéraire de sa marche depuis la caserne jusqu'au point de la station de la troupe.

» Le lundi 21 février, les commandants de brigade furent réunis au quartier général de la r^ division militaire. Le général leur fit connaître ces ordres; chacun d'eux reçut un exemplaire de Tinstruction générale et l'injonction de s'y conformer.

» Je me borne à ces rectiQcations de quelques faits ; je me devais d'en rétablir l'exactitude.

> Paris, le 18 avril 1851.

» Général Trézel. »

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