LE MINISTRE DE L'INTÉRIEUR AU GÉNÉRAL EN CHEF
c Paris, le 3 déoembce 1851.
» De la préfecture on me mande que quelques troupes trop foiUes sont cernées. Gomment fait-on cette faute, au lieu de laisser les insurgés s'engager tout à fait et des. barricades sérieuses se former, pour ensuite écraser Tennemi et le détruire ? Prenez garde d'user la troupe à des escarmouches et de ne Favoir plus à l'heure décisive.
» Signé : Mornt. »
LE MINISTRE DE l'iNTÉRIEUR AU GÉNÉRAL MAGNAN.
c Paris, le 3 déceoi^ie 18ôl.
D Je vous répète que le plan des émeutiers est de fatiguer les troupes pour en avoir bon piarché le troisième jour. C'est ainsi qu'on a eu 27, 28> 29 juillet, 22, 23, 24 février. N'a^fons pas 2, 3 et 4 décembre avec la même fin. 11 faut ne pas exposer les troupes, les faire entrer et loger dans les maisons. Avec peu de troupes, à chaque angle de rue, aux fenêtres, on tient tout un quartier en respect. J'ai rencontré bien des petites patrouilles inutiles. La troupe sera sur les dents. En la faisant coucher chez des particuliers, elle se repose et elle intimide tout le quartier. On me parait suivre les vieux errements. Les vivres sont indignement servis : on pille des vivres.
)» Je vous livre ces réflexions. Il n'y a qu'avec une abstention entière, en cernant un quartier et le prenant par famine, ou en l'envahissant par la terreur, qu'on fera la guerre de ville.
» Signé : Mornt. »
LB MINISTRE DE l'iNTÉRIEUR AU GÉNÉRAL NAGNAN.
€ Paris, le 4 décembre 1851.
» Voici un ayis du préfet de police, peut-être faux? car il s'alarme facilement. Néanmoins, si cela était, ce serait désastreux. Il faut occuper militairement, et faire coucher les troupes dans les maisons, et passer la nuit sans abandonner le quartier. C'est l'effet moral décisif; sans quoi, ce sera à recommencer tous les joui*s, et la troupe sera éreintée. Pardon, général, mais je rabâche; car j'ai foi seulement dans ce système, et j'ai à rassurer bien du monde contre les faux bruits qui ciï'culent et me viennent surtout de la préfecture.
)» Signé : Mornt. d
LE MIIfISTRE DE l'iNTÉRIEUR AU GÉNÉRAL HAGNAN.
< Paris, le 4 décembre 1851.
» Vous comprendrez que c'est un avis d'amitié que je TOUS donne. .
» J'espère que quand l'afiTaire aura été faite et la bataille gagnée, vous ferez occuper militairement le quartier en logeant les soldats dans. les maisons des angles des rues. Rien n'intimide les émeutiers comme cette mesure^ et, avec deux pelotons, on garde toute une rue.
» C'est un avis que je me permets de vous donner, parce que les émeutiers fuient, puis, quand la troupe se replie, les émeutiers reviennent et croient avoir regagné le champ de bataille.
» Permettez-moi cette remarque, et croyez à mon dévouement.
)> Signé : Mornt. »
LE MINISTRE DE l'iNTÉRIEUR AU GÉNÉRAL MAGNAN.
< Paris, le 4 décembre 1851.
» Le ministre de la guerre vient de nous communiquer votre rapport. Le conseil me charge de vous témoigner sa reconnaissance de la remarquable direction donnée aux troupes.
» Je vais, d'après votre rapport, faire fermer les clubs des boulevards. Frappez ferme de ce côté.
» Ci-joint une lettre de M. le gouverneur de la Banque. Voyez ce que vous pouvez faire.
» Signé : Mornt. m
Toutes les heureuses aptitudes d'esprit et de caractère de M. le comte de Morny rencontrèrent une occasion de se manifester dans cette situation suprême, qu'il eut à diriger, qu'il domina par son courage, par sa netteté, par sa modération. Je n'oublierai jamais les recommandations pleines de sagesse pratique, de prompte décision, faites de vive voix par M. de Morny en ma présence pour qu'elles fussent transmises au ministère de la guerre et au général Magnan : « Qu'on fasse retirer les troupes, disait-il; qu'on leur donne la soupe et du repos. Les soldats en armes dissipent, dit-on, les rassemblements; mais ils sont aussi la cause de rassemblements, et puis les gi-oupes se rapprochent et se reforment derrière les troupes dès qu'elles sont passées. Toutes les révolutions se sont accomplies en trois jours ; révolution de Juillet, révolution de Février. Et savez-vous pourquoi? Le premier jour, les troupes se promènent; la nuit et le second jour, elles se fatiguent^ et se démoralisent aux cris de Fiioe la
ligne I Fivent nos frères ! le troisième jour, on les désarme et on leur fait subir d'indignes affronts. Que Tinsurrection construise des barricades si elle veut : quand elles seront debout, nos soldats les prendront ; ils feront le siège des maisons d'où Ton tirera. La troupe, ainsi engagée, ne reculera pas et fera son devoir, croyez-le bien. » Aussi, le jeudi 4 au malin, M. de Morny, revenant d'une inspection dans Paris et trouvant son entourage pâle, effrayé à cette nouvelle que de nombreuses barricades s'étaient élevées dans Paris, dit à tous avec une chaleureuse gaieté : « Comment! hier vous vouliez des barricades, on vous en fait, et vous n'êtes pas contents?... »
Les hautes positions écrasent les hommes médiocres; elles révèlent les grands esprits, elles élèvent les nobles caractères. Un moment d'hésitation, et le coup d'État du 2 décembre était compromis. M. le comte de Morny donnait de la confiance et du cœui* à tout le monde. Je ne sache pei*sonne qui eût accompli le coup d'Etat avec plus de justesse de vues, avec plus de sûreté d'exécution, avec plus de simplicité modeste et décidée.
ÈTAT-IHAJOR DE liA SARDE NA'TIOIVAL.B.
Du ministère de l'intérieur, je conduirai le lecteur à rétat-major de la garde nationale, afin de ne laisser dans Toubli aucune des péripéties qui se produisirent le 2 décembre et jours suivants.
Le 2 décembre, à cinq heures du matin, M. Vieyra reçoit chez lui, rue de la Ghaussée-d'Antin, M. de Menneval, officier d'ordonnance du prince-président. Une
lettre tout entière de la main du prince est remise au colonel d'état-major. Cette lettre portait pour suscription : Au général LcnooBStine, commandant de la garde na- Honak, ou, en son absence, à M. rieyra^ colonel d^étatr major. Elle contenait l'ordre de s'opposer à toute prise d*armes de la garde nationale; le prince ajoutait que^ s'il avait besoin de légions dévouées^ il donnerait des ordres plus tard.
fie colonel Yieyra se rend immédiatement en uniforme à l'état-major de la garde nationale (aux Tuileries) ; il y arrive au moment où le 49*' régiment de ligne sort de la caserne du Carrousel pour aller prendre sa place de bataille.
M. le comte de Niewerkerjte, colonel d'état-major, est détaché, avec quatre officiers, auprès de la pei'sonne du prince à l'Elysée.
M. Albert Courpon, chef d'escadron d'état-major, est détaché, avec deux officiers, auprès de M. le comte de Morny, ministre de l'intérieur.
M. Yieyra fait signer au général Lawcestine toutes les lettres adressées aux colonels des diverses légions de Paris et de la banlieue. Ces lettres leur enjoignaient de ne laisser battre le rappel sous aucim prétei^te, sans un ordre exprès de l'état-major général.
Ces ordres signés furent immédiatement portés à domicile avec ordre de demander un reçu. On se fit bientôt donner, à l'état-major général de la garde nationale, YéUU d^armement des légions par le capitaine d'artillerie préposé à ce service. On apprit que dans les diverses mairies étaient déposés 7,303 fusils et 132,000 cartouches. Avis en est adressé au ministre de l'intérieur et au
ministre de la guerre. Le général Magnan donne Tordre d'enlever et de porter à Yincennes ces armes et ces cartouches sous la surveillance des majors des légions et sous les ordres du général Hubert, chargé du service de l'artillerie.
Dans la iO® légion seulement, le général Lauriston, colonel, malgré les injonctions de Tétat-major, convoque tous les officiers, mais en bourgeois, à la mairie de Tarrondissement; plus tard, les gardes nationaux eux-mêmes sont convoqués en armes, à domicile, par les tambours sur Tordre du colonel.
M. Albert Gourpon, chef d'escadron de Tétat-major, est envoyé auprès du colonel de la 10" légion, pour lui signifier que tous les gardes nationaux qui paraîtraient en armes seraient fusillés. Ce jeune et brillant ofïïcier montra dans cette mission autant de résolution et d'énergie que d'intelligence.
A la mairie du x* arrondissement, s'étaient aussi réunis, vers dix heures du matin, un assez grand nombre de députés, entre autres MM. Benoist d'Azy, Berryer et Yitet.
M. Benoist d'Azy, vice-président de l'Assemblée nationale, s'installa au bureau, entouré de deux secrétaires. On sait que cette assemblée décréta les mesures suivantes : « Le président de la république est mis hors la loi, et 1^ général Oudinot est nonuné général en chef de l'armée et de la garde nationale, d
Le président de la république, M. le ministre de l'intérieur et M. de Maupas furent vite informés de ce qui se passait. Le président de la république envoya le général Roguet au ministre de la guerre, afin que ce der-
nier avisât. Le minisire de la guerre objecte qu'il s'agit d'une répression civile, que cela regarde le ministre de l'intérieur, et se refuse à prendre l'initiative d'aucune mesure. M. le général Roguet se rend immédiatement au ministère de l'intérieur : là, M. de Momy assume sur lui sans hésiter cette responsabilité^ et signe un ordre qui charge le général Forey de disperser cette réunion de députés.
Vers midi, le commissaire de police Barlet fut chargé par le préfet de police de faire évacuer la mairie du X« arrondissement. Dans la cour de la mairie stationnait une compagnie de chasseurs à pied. Il se produisit là, entre le commissaire de police et le capitaine qui commandait cette compagnie, un conflit d'autorité. Le capitaine avait reçu l'ordre de ne laisser sortir personne; le commissaire de police avait reçu Tordre de faire sortir tout le monde. On en référa aux autorités supérieures; mais ce ne fut guère que vers trois heures que le capitaine de chasseurs à pied dut se tenir à la disposition du conunissaire de police. Pendant cet intervalle dé temps, les députés haranguèrent la foule réunie devant la mairie. Quelques-uns des gardes nationaux en uniforme, convoqués par leur colonel, crièrent même : Five V Assemblée! Mais les chasseurs à pied montèrent dans les appartements du premier oii étaient réunis les députés, en fermèrent les fenêtres et ne penniient pas qu'elles fussent rouvertes.
Vers trois heures, le commissaire Barlet, revêtu de ses insignes, se présenta au milieu d^ cette réunion déjà un peu émue. A son entrée un assez grand nombre de députés crièrent : Chapeau bas! respect à la loi!
((Comment vous appelez-yous? demanda le président.
— Je m'appelle Barlet. Mais vous, monsieur, quel est votre nom?
— Je suis M. Benoist d'Azy, vice-président de l'Assemblée nationale. ( U fit ensuite connaître par leurs noms plusieurs des députés présents.)
— Je suis chargé de mettre fin à vos délibérations et de vous faire sortir d'ici.
— Vous n'en avez pas le droit. Je vais vous lire l'article 68 de la constitution de la république.
— Je n'ai point à discuter avec vous : j'ai reçu des ordres, et il faut que je les exécute. Si vous persistez, je serai contraint d'employer la force. »
Des murmures, des huées, se font entendre.
Le président relit à nouveau l'article 68 de la constitution. ((Nous ne céderons, dit-il, qu'à la violence; vous nous emmènerez tous. — Général Oudinot, ajoute le président, c'est à vous maintenant à faire votre devoir. » Le général Oudinot interpelle alors le capitaine des chasseurs à pied qui était présent : (( Me connaissez-vous, capitaine? — Oui, général. — Eh bien! je vous chaige de la défense de l'Assemblée. — J'ai des ordres contraires de mon général, et je les exécuterai. y> .
Le commissaire Barlet prend alors entre le pouce et l'index le collet d'un des députés : ((Vous n'exigerez pas, lui dit-il, que la violence aille plus loin? ï> 11 en pousse légèrement quelques-uns vers la porte; mais ceux-ci résistent en lui disant : (( Poussez-nous plus fort ! »
Bientôt tous les députés se décident à descendre dans la cour. Le général Forey venait d'arriver à la mairie du x^ arrondissement avec un régiment de ligne. On en-
gagea les députes à se retirée j[)aisiblëment chez eux ; mais ils refusèrent tous de profiter de leur liberté. Ils furent escortés par le général Forey et le régunent de ligne jusqu'au quartier du quai d'Orsay, et bientôt conduits dans les chambres des officiers. Des voitures les transportèrent ensuite au mont Yalérien.
Pour décider le plus grand nombre à renlrer chez eux, on fut même forcé, plus tard, d'avoir recours à la ruse. On les fit soi-tir du fort et monter en voiture ; ou les conduisit en plaine. lis refusèrent de descendre, a On va, leur dit-on, dételer les chevaux et vous laisser là. » Sur cette menace, ils consentirent enfin à descendre et à regagner leur domicile.
Il advint du dénoûment de cette tentative avortée que le général Lauriston envoya sa démission de colonel de la 10^ légion. Quinze ou vingt gardes nationaux parurent peut-être en uniforme; mais dès que la démission du général fut connue, ils rentrèrent chez eux. Cette légion de la garde nationale fut immédiatement placée sous les ordres du commandant Gilbert, chef de bataillon.
Pendant cette première journée du 2 décembre, deux mille officiers ou gardes nationaux se rendirent isolément à l'état-major de la garde nationale en bourgeois. Les uns se plaignaient qu'on leur ôtàt les moyens de s'opposera la construction des barricades dans leur quartier; d'autres demandaient à, concourir personnellement au coup d'État qui sauvait la France. Plus d'un capitaliste murmurait, qui trouva bientôt, dans le calme et la prospérité du pays, les conditions de succès de grandes entreprises, et accrut ainsi, dans d'énormes proportions, une fortune déjà considérable. Je pourrais citer Ici nom.
très-empressë aujourd'hui auprès du pouvoir^ comblé de faveurs^ qui^ le 2 décembre^ comptait dans les rangs ennemis.
Dans cette première journée, très-peu d'arrestations furent nécessaires parmi les officiers de la garde nationale.
La nuit fut tranquille.
Le 3 décembre, des barricades furent construites dans la rue des Moineaux, dans la rue des Poulies et lue Rochechouart. Une foule d'ufQciers de la garde nationale vinrent s'oflVir à détruire les barricades, demandant Tautorisation de revêtir leur uniforme et de prendre leurs armes, a Les insui'gés, leur dit M. Vieyra, n*ont ni armes ni uniformes : prenez des bâtons et chassez-les. » Un grand nombre d'insurgés furent en effet aùisi mis en déroute, par des gardes nationaux sans uniforme, armés de bâtons, sous la direction de M. Génestal, alors capitaine dans la 2" légion ; par M. Moreno Henrîquez, alors chef de bataillon de la 4<^ légion.
Dans la journée du 3, un capitaine convoqua chez lui tous les officiers de la 3* légiop. La réunion eut lieu; mais, au milieu de rassemblée, ce capitaine est enlevé sans résistance par le commissaire de police attaché à rétat-major de la garde nationale. Comme le bruit se répandit bientôt qu'on devait battre le rappel dans cette légion, le colonel Vieyra fit consigner tous les tambours et enlever toutes les caisses.
Ce 3 décembre, la mairie du V" arrondissement est attaquée par des insurgés. L'adjudant-major Gérard des Rivières fit jeter dans un puits tous les fusils des gardes nationaux absents du poste. 11 défendit la mairie autant qu'il le put; cependant on s'en empara.
888 MËMOIREIS
On attaqua aussi la mairie du vi^ arrondissement; mais elle fut défendue avec beaucoup de courage par M. Dreux^ major de cette légion^ et par les gardes nationaux présents sous les armes. Ils repoussèrent et mirent en déroute cinq ou six cents insurgés.
Aucune tentative d'attaque n'eut lieu dans les autres mairies. On se rappelle qu'avant le 2 décembre, la 7% la 8*'^ la 9* et la 12* légion avaient été licenciées^ les unes par le général Gavaignac^ les autres sur la proposition du général Changarniery commandant en chef de la garde nationale de Paris.
Le 4 décembre^ M. le comte de Morny^ ministre de l'intérieur, transmit au colonel Vieyra cette question, qu'on lui adressait à lui-même : « Pensez-vous qu'il puisse être utile de réunir dans la cour des Tuileries, comme réserve, quinze cents gardes nationaux dévoués, en uniforme et en armes?» Ce n'était point un ordre, ce n'était qu'une question. Le colonel Vieyra répondit qu'il lui serait facile de rassembler quinze cents gardes nationaux dévoués; mais qu'aussitôt qu'un garde national serait autorisé à se montrer librement dans les rues de Paris en uniforme, tous prendraient les armes : comment alors distinguer les bons des mauvais, les hommes dévoués de ceux qui sont ennemis?
Le colonel Vieyra rendit au 2 décembre les plus importants services, en contenant toute la garde nationale de Paris et de la banlieue, en tenant tête à toutes les réclamations, en empêchant les convocations, les réunions; en faisant avorter les incessants projets qui pouvaient mettre tout en péril. Par sa prévoyance, par sa fermeté et son énergie, le colonel Vieyra fit qu'aucune collision
n'eut lieu entre la garde nationale et la troupe. On se rappelle que dans les journées de juillet i 830, et dans les journées de février 1848, ce fut l'appoint de quelques gardes nationaux faisant cause commune avoc Témeute qui décida le triomphe de rinsurrection. Tous les officiers de rétat-major et un grand nombre de courageux citoyens secondèrent activement le général Lawoestine et le colonel Vieyra.
K.E MINISTÈRE DU S DËCBBIBBB tSBt.
Le cabinet formé le 3 décembre était composé d'hommes déjà éprouvés dans les affaires publiques. Les noms du comte de Momy, de M. Rouher, de M. Achille Fould, du général Leroy de Saint-Arnaud, de M. Magne, du marquis Turgot, de M. Ducos, de MM. H. Fortoul et Lefèvre-Duruflé, furent accueillis avec confiance par l'opinion publique. Les hommes qui avaient servi les derniers gouvernements se tenaient à l'écart ; le président de la république s'entoura d'hommes nouveaux, mais qui, malgré les dédains affectés des parlementaires, avaient aux yeux du public leur valeur et leur autorité. Je ne saurais étudier ici les hommes politiques placés aujourd'hui à la tête des divers départements ministériels, mes appréciations pourraient être soupçonnées de partialité et de flatterie. Je tiens toutefois adonner lecrayonde deuxhommes nouveaux qui se sont distingués dans les assemblées sous la république, que le prince Louis-Napoléon avait faits ministres sous sa présidence et qui, sous l'empire, occupent une position honorable, mais sur un second plan :
je veut parler de M. Rouher et de M. de Parieu ».
Les collèges électoraux du département du Puy-de- Dôme envoyèrent^ soit aux dernières assemblées du règne de Louis-Philippe^ soit aux premières assemblées de la république de 1848^ trois hommes nouveaux qui ne tardèrent pas à s'y faire remarquer par leur talent et par leur caractère : M. le comte de Morny, M. Eugène Rouher et M. de Parieu. J*ai déjà publié dans ce volume des études biographiques sur M. le comte de Momy : je tiens aussi à faire connaître par des détails intimes MM. Eagène Rouher et de Parieu.
Fils d'un' ancien oratorien^ avoué plaidant à Rlom, M. Eugène Rouher est né le 30 novembre 1814; son aïeul ^ l'un des notaires du Puy-de-Dôme, comptait quinze enfants.
Le plus jeune de quatre fils, M. Eugène Rouher perdit son père dès sa première enfance. La tendresse d'une mère, le dévouement éclairé d'un frère aîné, veillèrent sur son éducation.
Il fit ses études au collège communal de Rlom et au lycée de Clermont. On le destina d'abord à la marine; dès l'âge de douze ans (en 1826], il passait ses examens pour entrer à l'école d'Angoulême. Cette école fut supprimée; le jeune marin, faisant divorce avec l'Océan, continua ses études classiques, qu'il put finir à l'âge de seize ans.
Après avoir passé quatre années et demie à Paris aux cours de l'École de droit et dans une étude d'avoué,
. 1 Cet article était écrit et imprimé avant le décret qui vieat de nommer M. Eugène Bouher ministre des travaux publics, en remplacement de M. Magne, nommé ministre des finances.
M. Eugène Rouher débuta au barreau de Riom comme avocat en 1836; U avait vingt et un ans. De 1836 à 1848^ il plaida à Riom avec autant de succès dans les affaires civiles que dans les affaires criminelles.
Étudiant avec soin les dossiers^ d'une grande promptitude d'esprit^ d'une fécondité prodigieuse d'arguments de bonne qualité et d'expédients heureux, protégé, d'aillem*s, par la réputation d'un frère aine que la maladie ne tarda pas à éloigner du barreau, M. Eugène Rouher fut pendant douze ans, à Riom, un des avocats les plus recherchés par les plaideurs et des plus écoutés de la cour. En Auvergne conmie en Normandie, les procès abondent et se transmettent souvent dans les famQies comme béritagc.
En 1846, le brillant avocat se présente à Riom {extra muro8)f comme candidat à la députation : il est battu à vingt voix de différence par son concurrent, M. Combarel de Ley val, qui sut, dans les assemblées de la monarchie de Juillet, se faire une réputation de savoir et d*indépendance.
Eli 1848, M. Eugène Rouher, porté sur la liste réactionnaire dont la moitié des noms passa au sciTitin, fut élu représentant, appuyé surtout par une clientèle de palais, d'amis et de famille.
L'avocat de Riom ne convoitait pas de fonctions publiques; son ambition n'allait point au delà de son titre de représentant et de sa profession de jurisconsulte.
Remarqué déjà dans les bureaux, dans les commissions de la Chambre et même à la tribune, pour son instruction^ pour sa netteté d'aperçus, pour sa facilité de parole; lié d'amitié avec M. le comte de Morny, apprécié
par lui^ M. Eugène Rouher fut appelé à faire partie d'un ministère presque à son insu : le portefeuille de la justice lui fut confié dans le cabinet du 30 octobre 1849. A côté des hommes politiques que leur situation et les passions du moment poussent dans les assemblées^ les hommes spéciaux, doués d'un esprit juste, connaissant les textes de nos codes, au courant des affaires, capables d'étudier une question, d'y jeter de la lumière, capables de formuler en projet de loi une pensée politique, sont en tout temps appréciés et arrivent presque malgré eux au pouvoir. M. Rouher voulait rester avocat, il fut fait ministre.
Comme garde des sceaux, il présenta et défendit plus d'un projet de loi important et s'aguerrit promptement aux épreuves de la tribune. Il est à remarquer que Tavocat de Riom sut en peu de temps se dépouiller des formes de langage traditionnelles, des attitudes et de la pantomime convenues d'avocat, en un mot, de cette éloquence de métier qui se continue au barreau. A la tribune, Fart de la parole doit renoncer au luxe parasite d'ornements littéraires, au lourd bagage de longues périodes et d*inutiles périphrases, pour ne chercher que la clarté, la.concision, pour se montrer fécond en idées et sobre de mots.
Lorsque, sous la république et sous le ministère du 30 octobre, se discuta cette grande affaire de la Plata, qui préoccupa tant les chancelleries, et tint tant de place dans les journaux, le général Lahitte eut la modestie de prier son collègue M. Rouher, ministre de la justice, de l'assister dans celte discussion. En une nuit, M. Rouher compulse, étudie cet immense dossier. Le lendemain, M. Thiers ne finissait son discours d'opposition que vers six heures du soir; M. Rouher insiste pour répliquer,
malgré Theure avancée. Il monte à la tribune et lutte avec succès de faits et d'arguments contre M. Thiers, son redoutable adversaire. M. Guizot^ d'une opinion contraire à celle de M. Tbiers sur la question de la Plata^ comme sur tant d'autres^ applaudit au talent que venait de montrer M. Rouher. « En voilà un qui a du cœur, dit-il; il fera son chemin ! d
Sous ce ministère du 30 octobre, M. Rouher présenta et fît voter une nouvelle loi sur la presse. Comme président du comité de la presse modérée, appelé au sein de la commission de l'Assemblée législative, j'y combattis, avec mon collègue M. Lubis, contre M. Rouher, les nouvelles dispositions de cette loi hostile aux journaux. Nous obtînmes de la commission et du ministre quelques allégements dans les droits de timbre et de poste; mais, dans la discussion de celte loi, se produisit, avec chances certaines de l'appui de la majorité, l'amendement Tinguy et Laboulie, voulant que chaque article fût signé. Cette nouvelle exigence obtint, tcut d'abord, la plus sympathique approbation de M. Thiers, de M. Maleville, et de tous les importants du centre gauche. (( La presse, disait M. Thiers, est une mauvaise denrée; la meilleure ne vaut pas le diable. » M. Maleville disait à mon ami Boilay luimême : « Tous les articles du Constitutionnel signés chaque matin Boilay, Boilay, Boilay ! ce sera peu amusant. » C'est ainsi que les enfants gâtés de la presse, qui en usaient et en abusaient, reconnaissaient les services rendus. Les journaux ne poussaient-ils pas l'admiration jusqu'à Textase devant le talent facile et madré de M. Thiers ; et le Constitutionnel, en particulier, ne s'était-il pas efforcé de faire passer pour un homme d'esprit
ce lourdaud de province qui parvint^ dans sa longue carrière politique^ à être ministre tout juste pendant quarante-huit heures!... Ce fut ramendemeni Tinguy et Laboulie qui m'inspira la résolution imprudente d'écrire et de signer des articles politiques. Je trouvai dans ces luttes de chaque jour un vif intérêt. Grâce à l'active collaboration des anciens rcdacteui*s du Constitutionnel^ et particulièrement de mon ami Boilay^ les sinistres et ingi-ates propiiéties de M. Maleville ne s'accomplirent pas. L'immense succès et l'honorable popularité du Constitutionnel parmi les amis de l'ordre datent surtout de la nouvelle loi sur la presse, présentée par M. Rouher et amendée par MM. Tinguy et Laboulie.
La discussion de cette loi fut aussi Foccasion d'une émeute dans l'Assemblée législative; les émeutes n'y étaient pas rares. M. Madier de Montjau venait de prononcer un discours Ircs-vif contre la loi. Les sympathies de la majorité pour le projet ministériel s'endormaient; la Chambre, à force d'indifférence, semblait prendre de l'ennui. M. le ministre de la justice réveille l'Ajssemblée par une seule phrase. S'adressant fièrement aux montagnards : a Votre révolution de Février, leur dit-il, n'a été qu'une catastrophe! d Ces paroles mirent quelques secondes à faire explosion; mais bientôt une tempête affreuse éclate : de tous côtés partent des injures et des cris; on entoure la tribune; les montagnards menacent du poing l'orateur. Ce désordre et ces violences raniment le courage et les sympattiies de la majorité; la discussion est close, et un grand nombre d'articles sont volés avec entrain, séance tenante. On voit que M. Rouher, en trèspeu do temps, était passé maitre en stratégie, en sui-
D'UN BOURGEOIS DE PARIS m
prises et en expédients de tribune. Le ministre ne fit ni rétractation ni excuse^ et le mot ccUastrophe est resté.
Le ministre de la justice du cabinet du 30 octobre 1849 présenta encore une loi d'une grande importance^ la loi hypothécaire, dont la troisième lecture, ajournée au delà du 2 décembre 1851, ne put avoir lieu.
J'ai souvent entendu l'ancien ministre de la justice du 2 décembre 1851 prendre la parole devant le Corps législatif comme vice-président du conseil d'État : langage simple et correct, dialectique élevée prenant corps à corps les arguments ennemis, pressant de toutes parts la question pour en faire sortir de nouvelles et vives lumières^ telles sont les qualités du talent de M. Rouher; talent peut-être un peu froid, mais qui rencontrant, dans une discussion à vaste horizon, un adversaire digne de lui, trouve sa veine de chaleur et de passion.
M. Rouher fut du petit nombre de ceux dont le princeprésident de la république, bien avant le 2 décembre, appréciait la sûreté de relations, et dont il demandait les avis* ,
La vie régulière et uniforme de l'ancien avocat de Riom a toujours été une vie d'étude et de cabinet } la politique a seulement révélé en lui ce. courage civil du magistrat qui, à Texemple des présidents Harlay et Mole, doit se montrer toujours prêt à périr en défendant k souverain, le trône et les lois.
De tous temps l'esprit moqueur et présomptueux des bourgeois de Paria prétendit exiler de nos provinces l'esprit et la beauté. Depuis Molière jusqu'à Gresset, un pro-
vincial était un |)ersonnage ridicule^ et Ton se souvient de ce vers du Méchant :
Elle a d*as6ez beaux yeux pour des yeux de province.
De nombreuses routes praticables^ d'incessantes relations d'affaires, cette seconde éducation que reçoit la jeunesse de nos villages sous les drapeaux, la création de grandes écoles et de facultés, en facilitant le frottement des populations^ le voyage des idées, ont fait et feront encore fleurir de plus en plus des mœurs nouvelles sous les restes fanés des iis et coutumes et des vieilles moeurs de nos provinces.
Depuis la fin du dix-huitième siècle, et pendant les années déjà écoulées depuis le commencement du disLneuvième, on a surtout vu arriver dans les assemblées politiques, du fond de leur province qu'ils ont illustrée, des hommes qui surent bientôt conquérir les premières places au milieu de ceux qu'ils avaient tout d'abord étonnés par leur solide savoir et par la portée de leur esprit. M. de Parieu mérita et obtint les honneurs de cette double bonne fortune.
Né à Aurillac, le 13 avril 1815, pendant les Gent-Jours, issu d'une ancienne famille de magistrature, M. de Parieu eut pour bisaïeul un doyen des conseillers au présidial d' Aurillac. Son père, maire à Aurillac, siège aujourd'hui comme député au Corps législatif. Le jeune de Parieu poursuivit ses études d'abord au collège d'Aurillac, puis au collège royal de Lyon, où il compta pour condisciples MM. Ozanam^ Fortoul et Ponsard. Il fit sa philosophie au collège de Juilly. Cet établissement religieux
était alors dirigé par M. Tabbé de Salinis^ aujourd'hui évéqûe d'Amiens. On y rédigeait, en 1831, le journal l'Avenir. Très-jeune, M. de Parieu fut présenté comme donnant de grandes espérances à MM. de Lamennais et Lacordairc«
L'élève de JuiUy se laissa entraîner par diverses vocations : à Juilly, il se livra avec une certaine passion à Tétude des langues orientales; il suivit ses cours de droit à Paris et à Strasbourg, à Strasbourg pour y apprendi*e surtout l'allemand. L'étude du sanscrit et de la langue allemande passionna l'élève en droit.
M. Guizot, longtemps ministre de Tinstruction publique, a surtout eu le mérite de découvrir au loin les hommes d'un grand esprit, de les encourager, de les protéger, et le plus souvent de les appeler à Paris. Klimerath, ce savant qui, bien que mort très-jeune, a cependant laissé un des plus beaux ouvrages sur la science du droit : l'Histoire du droit français, éclairé par les sources allemandes, fut un de ces protégés de M. Guizot. Klimerath ne fit qu'un seul cours de droit, auquel il n'admit que quatre élèves. M. de Parieu eut l'honneur d'être un de ces privilégiés.
Avant* que l'intelligence de l'enfant d'Aurillac eût pris pour résidence définitive la science du droit, elle eut encore de nouveaux entraînements pour l'histoire naturelle : M. de Parieu présenta à l'Académie des sciences quelques mémoires paléontologiques en collaboration de M. le colonel comte de Laizer, qui habite le département du Puy-de-Dôme, si riche en ossements fossiles. Ces deux esprits curieux donnèrent la description d'un fragment fossile, témoin irrécusable d'un genre éteint de mam-
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miferes^ chez lequel raptitude destructrice des dents se multipliait par leur nombre. Ce fragment^ trouvé à €ournon (Puy-dc-Dôme)> dont un modèle colorié a été donné au Muséum d'histoire naturelle de Paris, fait partie du cabinet formé depuis vingt ans par M. de Laizer pour la géologie et l'archéologie du pays qu'il habite. Les penchants d'esprit de M. de Parieu lui faisaient rechercher dans les sciences naturelles l'histoire des races éteintes^ de même que, dans l'étude du droit, 11 s'attacha plutôt à des recherches théoriques et scientifiques qu'à l'application pratique et vivante des textes de nos codes. On reconnaît là un esprit curieux, élevé, abstrait^ amoureux de la solitude et de la méditation.
Cependant, en 1841, M. de Parieu, marié, débute au barreau de Riom. M. Eugène Rouher y tenait déjà une des premières places. Peut-être les plaideurs se présentaient-ils plus souvent au cabinet de M. Rouher qu'à celui de son collègue. 11 y avait chez M. de Parieu plutôt du magistrat que de l'avocat : il se montrait trop bref pour le client, et ne prêtait pas assez l'oreille à tous ces oiseux détails sur lesquels insiste le plaideur pour la défense de sa fortune^ aussi bien que l'homme souffrant pour la guéi ison de sa maladie. L'avocat de Riom fut élu représentant après 1848.
Sous la Constituante, dans la discussion générale de la constitution, le disciple de Klimerath se fit remarquer de tous par un discours élevé, substantiel, d'une grande originalité de vues. Examinant la question de savoir si le président de la république devait être nommé par le suffrage universel ou par l'Assemblée nationale, M. de Parieu penchait vers cette dernière opinion : « Prenez
garde^ disait-il^ de donner à la présidence des racines de chêne et une végétation de roseau. » Puis^ poursuivant avec logique son raisonnement^ il demandait que le président de la république^ s*il était élu par le suffrage univei'sel, reçût de la constitution de grands pouvoirs.
Tous les esprits distingués de la Chambre^ M. Thiers surtout, furent frappés des mérites de ce discours d'un avocat de province.
Dès 1848, M. de Parieu fut chargé dans plus d'une commission d'importants rapports sur des questions de finances, du rapport contre l'impôt progressif, du rapport sur l'impôt du revenu mobilier. Du premier coup^ M. de Parieu s'était révélé et s'était placé au premier rang du très-petit nombre des hommes instruits et des bons esprits de la Constituante.
Ce fut M. Ferdinand Barrot, homme sensé, modeste et honnête, qui le premier désigna au président de la république M. de Parieu comme un de ces hommes nouveaux dont la haute intelligence, sans préjugés, ennemie des sophismes, pouvait rendre de grands services au pays et à un gouvernement nouveau.
L'avocat de Riom fut nommé ministre de l'instruction publique le 30 octobre 1849, et fit partie du cabinet dans lequel M. Rouher était garde des sceaux.
M. de Parieu défendit surtout la liberté de l'enseignement. Élève du collège d'Aurillac, du collège royal de Lyon et du collège de Juilly, il avait pu comparer et apprécier l'enseignement universitaire et l'enseignement religieux. Ministre, il publia, en 1850, un ouvrage de droit écrit à Riom dans les loisirs du barreau : Ékides historiqtLes et critiques sur les actions possessoires. En
1848^ 1849 et 1853> il inséra dans divers recueils d'économie des articles pleins de science et d'intérêt.
Lorsqu'au mois de novembre fut discutée dans ks bureaux de l'Assemblée législative la proposition Pradié^ sur la responsabilité des ministres et du président de la république, M. de Parieu combattit avec tant d'éclat et de talent cette proposition, qu'il reçut le soir même à l'Elysée, du prince Louis-Napoléon, des félicitations et des remercîments.
Vivant surtout dans l'étude et pour l'élude, M. de Parieu, bien peu au courant de ce qui se passait, se rendait, le 2 décembre au matin, à la bibliothèque de la Chambre, quand l'entrée lui en fut interdite. U s'attendait, comme tout le monde, à un coup d'État, et il vit avec joie que le coup d'État était fait. Après le 2 décembre, il fut appelé au conseil d'État et nommé président de la section des finances ^
Dans plus d'une séance au Corps législatif, j'ai été ému, captivé par cet orateur puissant du conseil d'Etat, à la physionomie grave et austère, à la parole pleine d'autorité, donnant à toutes les questions de Pélévation et de la grandeur, ne cédant rien aux entraînements et aux passions du moment, et ne souffrant pas qu'on porte la moindre atteinte aux doctrines et aux principes dictés par les légistes et par rexpérience. M. de Parieu est un de ces hommes d'élite que la faveur populaire et la faveur des cours n'appelleront peut-être pas souvent aux affaires, mais qui, dans les délibérations du conseil d'Etat
* M. de Parieu vient d'être uomiiic par rempereur vice-président du conseil d'État.
et dans les discussions du Corps législatif, défendront toujours dignement le pouvoir, la justice et la raison.
Le cabinet du 3 décembre n'eut pas une longue durée. Le 23 janvier 1852, M. Rouher, ministre de la justice; M. de Momy, ministre de l'intérieur ; M. Fould, ministre des finances, furent remplacés par MM. Abbatucci, Fialin de Pcrsigny et Bineau. Deux ministères nouveaux furent alors créés : le ministère d'Etat, auquel fut appelé M. de Casa-Bianca; le ministère de la police générale, auquel bit appelé M. de Maupas.
Les plus respectables susceptibilités décidèrent MM. de Moiny, Fould et Rouher à déposer leurs portefeuilles : ils se retirèrent devant le décret relatif aux biens de la famille d'Orléans, et aussi devant le décret qui créait un ministère de la police générale. Us estimaient qu'un ministre de la police, travaillant directement avec le chef de l'État, devait exercer sur lui une influence personnelle de chaque jour, influence trop décisive et peut-être dangereuse. Ce ministre, s'appuyant sur des rapports de police, ne pouvait-il pas, par l'exagération de ses craintes et de sa responsabilité, présenter un tableau peu lidèle de rétat des esprits, de l'attitude, des sentiments des populations, et entraîner ainsi le pouvoir à des mesures en contradiction avec les appréciations plus vraies et plus sages de l'opinion publique ?
Trois faits importants sont à constater aujourd'hui ;
1<^ Le ministère de la police a été supprimé et remplacé par une direction générale de la police. 2° MM. de Casa-Bianca, de Maupas et Fialin de Per-
Kigny^ qui firent partie du nouveau cabinet du 23 janvier 1852^ ne sont plus au pouvoir.
3*» M. le comte de Morny, M. Fould et M. Rouher, démissionnaires au 23 janvier 1852, ont été depuis élevés tous trois à de hautes dignités dans le gouvernement : M. Fould, comme ministre d'État; M. le comte de Morny, comme président du Corps législatif; M. Rouher, comme ministre des travaux publics.
Selon nous, ces changements de position ne sont pas un simple déplacement de faveur personnelle, mais un pas en avant sur le terrain de la modération, de ta conciliation des esprits et des idées.
Le prince Louis-Napoléon Bonaparte, né à Paris le 20 avril 1808, élu président de la république française le 10 décembre 1848, proclamé le 20 décembre de la même année, fut prorogé pour dix ans dans ses pouvoirs par le plébiscite du 20 décembre 1851.
Le 7 novembre 1852, par décret du président de la république, le peuple français est convoqué dans ses comices les 21 et 22 novembre, pour accepter ou rejeter le projet de plébiscite suivant :
Le peuple français veut le rétablissement de la dignité impériale dans la personne de Louis-Napoléon Bonaparte^ avec hérédité dans sa descendance directe, légitime ou adoptive, et lui donne le droit de régler l'ordre de succession au trône dans la famille Bonaparte.
Le même jour, un décret convoqua le Corps législatif pour le 25 novembre, à l'effet de constater la régularité des votes, d'en faire le recensement et d'en déclarer le résultat.
Le 1"' décembre 1852^ le recensement général des votes émis sur le projet de plébiscite présenté le 21 et le 22 novembre 1852 à l'acceptation du peuple français donnait les résultats suivants :