‹ Mémoires d'un bourgeois de Paris (volume 5)Chapitre 26 sur 34 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

LES PEKHSS ET LES SALONS SOUS L'EKFIRS, SOïïS LA RBSTAUftATION, SOUS LA MONARCHIE DE JUILLET.

Le cardinal Mazarin. — Le chancelier Maupeoa. — Le dac de Wartemberg. — Jean V de Bretagne. — Une lettre de Napoléon I" à Joséphine. — Madame de Staël. — Madame Roland. — Madame de Montesson. — Madame Récamier. — Les femmes célèbres par leur beauté sous l'empire. — Les femmes sons la restauration.-- Madame la marquise de Castries. — La duchesse de Quiche. — Madame de Saint-Aulaire. — La jeune duchesse de Broglie. — Les femmes sons la monarchie de Juillet. — L'Opéra. — Quelques portraits. — Les femmes d'affaires. — Transactions entre les blasons et les bilans — Les cercles, les clubs et le cigare.

Le cardinal Mazarin^ à l'ëpoque de la paix des Pyrénées^ disait à don Louis de Haro^ le ministre espagnol : (1 Vous êtes bien heureux en Espagne : chez vous, les femmes se contentent d'être galantes ou dévotes ; elles obéissent à leur confesseur ou à leur amant, et ne s'inquiètent pas du reste. Mais, chez nous, elles veulent gouverner TÉtat, et nous en avons trois, entre autres : la duchesse de Chevreuse, la princesse Palatine et la duchesse de Longueville, qui sont femmes à bouleverser des empires par leui*s inti-igues. »

Le chancelier Maupcou, de langage peu galant, disait que, pour la politique, les femmes n'y entendent pas plus que les oies.

Ne montrait-il pas le même dédain pour les fenunes, ce duc de Wurtemberg qui répondit à la sienne, lorsqu'elle lui adressa quelques observations sur la guerre qu'il avait à soutenir contre la Souabe : MadanM}

nous vous avons prise pour avoir des enfants, et non pour nous donner des conseils.

Jean V de Bretagne prétendait qu'une femme était assez savante^ quand elle savoU mettre différence entre la chemise et le pourpoinct de son m^ry. Molière a mis en vers, dans les Femmes Savantes, ce mot historique rapporté par Montaigne :

Nos pères^ sur ce poiat^ étaient gens bien sensés^ Qui disaient qu'une femme en sait toiyours assez^ Quand la capacité de son esprit se hausse A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chaussc.

Dans une lettre à Joséphine, du 6 novembre 1806, l'empereur Napoléon I«' écrivait :

a Tu me parais fâchée du mal que je dis des femmes. Il est vrai que je hais les femmes intrigantes au delà de tout. Je suis accoutumé à des femmes bonnes, douces et conciliantes; ce sont celles que j'aime. ii>

Toujours prête à lutter avec le vainqueur d'Italie, madame de Staël ne craignit pas, un jour, de lui demander devant un cercle nombreux : quelle était à ses yeux la première femme du monde, morte ou vivante? i( Celle qui a fait le plus d'enfants, » répondit en souriant Napoléon ^

Cependant, en France, les femmes ont toujours exercé un certain empire sm* la société de leur temps; elles ont su changer de rôles, d'attitudes et de séductions, sous tous les régimes, et, à bien des époques de notre histoire, elles ont même prétendu gouverner l'État.

* Mémoirei de NnyoUon .

Au commencement de la révolution de 1789^ l'empire, des femmes ne fut pas de longue durée : les salons^ alors si nombreux^ si brillants^ la veille tout-puissants encore, furent vite neutralisés, dominés par des inQuences brutales et menaçantes : celles des clubs, celles de la rue; ces influences eurent bientôt rompu des combinaisons impossibles sans un certain calme pour leur développement régulier.

Madame de Staël, alors dans sa première jeunesse, essaya, à Tépoque du ministère de M. de Narbonne, pendant l'Assemblée législative, d'exercer dans son salon une certaine action sur cette assemblée, d'en rallier, d'en diriger les principaux membres, comme on devait le i)Bdre plus tard au milieu du mouvement animé mais réglé d'une monarchie constitutionnelle. Ce salon politique précoce fut emporté par le même coup impétueux qui renversa le trône au 10 août.

La haute influence du salon de madame Roland est historique. Cette femme supérieure, ambitieuse et spirituelle, dominait les hommes de son parti, dont elle était presque le chef. Elle chercha la première à organiser la bourgeoisie, dans cette France de 89. Elle avait plus de grâces et d'amabilité qu'on ne lui en suppose de loin : ses projets d'avenir, peut-être raisonnables, mais prématurés, furent vite interrompus par les catastrophes. U n'y eut plus de salons dès qu'on eut en permanence l'échdfaud !

Après la Terreur, les femmes surtout recommencèrent à régner. Les beautés d'alors, parmi lesquelles madame Tallien occupe historiquement le premier rang, assuraient leur empire à force d'humanité, de compassion pour les

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victimes. La bonté de leur cœur les entraînait même à de faciles tendresses.

Sous le directoire^ revenant de Suisse^ madame de Staël vit entrer dans son salon tous les chefs^ toutes les nuances des anciens partis. Il ne fut fermé qu*au parti jacobin. L'auteur de Corinne dut son influence à de grandes qualités d'esprit et de cœur, à une activité infatigable, à une certaine prodigalité d'elle-même et de ses sentiments. Ceux à qui elle plaisait le moins capitulaient de guerre lasse. Elle réussissait à faire mouvoii* dans sa sphère tout ce qui avait distinction ou crédit. Mais ce salon où madame de Slael prétendait régner et gouverner fut jugé incompatible avec l'ordre nouveau. Exilée en Suisse, elle y regretta longtemps son salon de Paris ou, comme elle le disait, son ruisseau de la rue du Bac.

Le consulat vit se rouvrir et laissa subsister plus d'un salon de quelque importance. Madame de Montesson, veuve d'un duc d'Orléans, dont elle avait été l'épouse comme madame de Maintenou avait été l'épouse de Louis XIV, réunissait chez elle des personnages attaches à des partis contraires, et cherchait à hâter la fusion des deux régimes. Madame de Montesson, amie des Beauharnais, se montrait dévouée aux Bonapartes; elle faisait des pi isonnicrs au profit du nouvel ordre de choses parmi les émigrés , parmi les grands noms de Tancienne noblesse.

A celte époque, la grâce, le charme et l'esprit de madame Récamier attiraient aussi autour d'elle une société aimable et polie, mais peut-être plus lettrée, plus frivole que politique.

Sous Tempire, les femmes que Ton citait, qui mar«

chaient au premier rang^ que la cour de TenipereuT et les brillants états-majors aimaient à montrer dans leurs jours de fête^ brillaient de cette riche beauté qui n'inspire ni des élégies^ ni des madrigaux, ni des sonnets, et qui émeut les sens avant que Tesprit et le cœur aient parlé.

Madame la duchesse de Bassano, madame la comtesse Duchâtel, madame Regnault de Saint-Jean-d'Angely, madame la duchesse de Vicence, madame Visconti, et, au second rang, plus d'une femme de préfet, nous donnent de loin l'idée de cette beauté compatible avec l'élégance et la grâce, mais qui n'a besoin, pour séduire, de rien emprunter à l'imagination, aux rafGnements de Fesprit, à toutes ces coquetteries méditées et subtiles que recherchent et qui passionnent des époques plus tranquilles et plus calmes.

Les nombreuses variétés, les moindres nuances de beauté, sont, en tout temps, représentées parmi les femmes; mais les régimes divers qui gouvernent la société ne se plaisent à produire sur le premier plan que celles dont la beauté se montre, pour ainsi dire, en parfait accord avec l'esprit, avec les idées, je dirais presque, avec la philosophie du temps. Ainsi, sous l'empire, la taille droite et imposante, les lignes grecques, le regard plein de feu, cette puissance d'attraits qui n'étaient pas plus à mettre en doute que la bravoure de nos guerriers, du sens, de l'esprit, mais un esprit peu nourri de chimères et de nuages, se renfermant dans le cercle tracé, n'appréciant que les choses positives, et préférant dans Tamour l'héroïsme soutenu à une oisive sentimentalité : tels sont, dans les premières années du siècle, les princi-

paux traits^ au physique et au morale des femmes célèbres par leurs triomphes de salon^ et peut-être aussi par la gloire de ceux qui les aimaient.

Les femmes de Tempire avaient dans leur cœur les plus tendres enthousiasmes > les plus délirantes faiblesses ^ pour les illustrations des champs de bataille^- pour ces brillants officiers dont toute la personne révélait la force^ la vigueur et le courage. Les Lauzuns de cette époque étaient des héros.

Toutefois, vers la fin du régime impérial^ aupiès de la reine Uortense^ et par elle^ s'annonçait un gi^oupe de femmes plus émues^ plus purement gracieuses et d'une sensibilité plus fine et plus délicate.

Avec la restauration commença un nouveau règne de femmes. Dans les salons brillent, entourées d'hommages et déjà honorées d'une discrète et respectueuse célébrité^ les femmes d'esprit d'une certaine beauté, d'un certain relief aristocratique, d'une élégance nouvelle et d'une simplicité à laquelle pourtant il n'aurait pas fallu trop ?e laisser prendre. Lamartine est venu : la femme politique, la femme poétique et littéraire, ont le beau du jeu. 11 faudrait faire revivre les diverses classes, les diverses opinions de la société d'alors, pour rendre justice à tout ce qui s'y rencontrait de femmes distinguées ayant leur cercle, leur monde, leur sceptre respecté, et luttant entre elles de charmes, d'esprit et d'émulation.

Après les salons en renom de madame de Monicalm, de madame de Duras et de quelques autres, que M. Vil- Icmain a récemment décrits avec de profonds regrets pour le temps passé, on citait tout un jeune monde qui, s'cpanouissant sous la restauration, en reproduisait les

principaux traits par une physionomie poétique, par une mélancolie gracieuse et par une philosophie chrétienne.

Qui n'a vu^ à quelque bal de Madame, duchesse de Berry, se glisser légère, touchant le parquet à peine, si mouvante qu'on n'apercevait en elle qu'une grâce avant de savoir si elle était une beauté, une jeune femme à la chevelure blonde et hardiment dorée; qui n'a vu appa-» raitre alors la jeune marquise de Castries dans une fête, ne peut, sans doule, se faire une idée de cette nouvelle beauté, charmante, aérienne, applaudie et honorée dans les salons de la restauration. La société d'alors, qu'avait émue et attendrie la vaporeuse Elvire des Méditations^ vivait moins terrestre et moins païenne dans ses goûts et dans SCS extases que ne l'avait été l'empire. Cependant l'imposante beauté était encore dignement représentée, avec je ne sais quel éclat d élégance puisé dans le sang et dans la naissance, par la duchesse de Guiche (depuis duchesse de Grammont). Une jeune fille, recherchée dans tous les salons aristocratiques, s'y faisait déjà remarquer aussi par une beauté pure et splendide, aussi bien que par le talent de poète qui faisait d'elle la Muse de la patrie.

Les hommes politiques étaient alors ménagés et, pour ainsi dire, présidés, dans les salons de madame de Saint- Aulaire et de la jeune duchesse de Broglie. On remarquait dans ces personnes distinguées un séduisant accord d'esprit, de pensée (le mot était nouveau), de sentiments élevés et religieux, compatibles avee toutes les attentions et les insinuations politiques et mondaines.

C'en était fait du pouvoir un peu despotique des sabreurs, dans les salons et dans les boudoirs. On ne eau-

sait plus duels^ bulletins de la grande armëe^ charges de cavalerie. Les prédicateurs célèbres et les évêques un peu mondains^ les gens de talent et d'esprit d'une certaine retenue^ les hommes politiques d'une certaine importance^ furent bientôt seuls entourés d'une clientèle dans les intimités élégantes et aristocratiques.

Les femmes du bel air suivaient même tes séances intéressantes de la Chambre des députés. Chaque orateur plaçait son monde dans les tribunes^ les jours où il devait parler.' Dans les plus hautes destinées politiques d'alors^ on surprenait le secret d'une protection féminine : chaque-ministre avait son Égérie. La princesse Bagration^ dont la beauté^ les grâces et l'esprit^ admires dans plus d'un congrès^ devinrent historiques^ aimait et protégeait^ par ses assiduités de tribune^ l'éloquence facile et spirituelle de M. de Martignac.

Avec la monarchie de Juillet, un nouveau monde commença. Les salons du régime précédent se continuèrent, mais avec des regrets, avec du dépit et de la mauvaise humeur, contre le gouvernement qui venait de s'installer. Une nuance nouvelle et distincte se produisit, prit le cachet du jour et prélendit donner le ton. Ces jeunes femmes, d'une beauté qui tenait le milieu entre la beauté de l'empire et celle de la restauration, entrant dans le monde après que le gouvernement de Juillet fut établi et consolidé, ne connaissant que celui-là, s'inquiétèrent peu de toutes les élégances précédentes, déjà plus ou moins fanées, prirent à tâche de montrer au grand jour des séductions à elles, pleines de grâce et d'agréments. Pour tout dire d'un mot, on eut le resme du faubourg Saint-Germain, du faubourg Saint-Honoré, et bien-

m MÉMOIRES

tôt ravénement de la place Saint-GecH'ges. Chaqae quartier de Paris affiche, en effets des mœurs différentes, dont le contraste ne peut en aucune façon se calculer, s'apprécier d'après les distances. On vit alors apparaître, aspirant à la célébiité frivole et passagère de la mode, de jeunes femmes ayant du charme sans doute, de Télégance toujours,. mais une élégance plus constamment riche et recherchée; un certain esprit, mais revenu aux choses positives et que le vaporeux n'enivrait plus; une précision de but et de volonté qui se suivait sans effort au milieu des plus diverses et des plus brillantes dissipations. Dans ce monde d'alors, la fortune tenait une grande place comme toujours, mais une place certainement plus comptée et plus marquée. On prenait du plaisir à faire montre de richesses, soit par de coûteuses parures, soit par une recherche d'équipages soigneusement attelés, soit par un luxe d'ameublement n'excluant ni les arts ni la haute curiosité. On ne saurait récuser et méconnaître ces traits distinctifs des femmes à la mode sous la monarchie de Juillet, dont quelques-unes même attirèrent l'attention du jeune héritier du trône. Il suffirait de citer quelques noms, si on osait s^ le permettre, pour personnifier et pour illustrer ces études disci*ètes.

Hors du cercle de la cour du roi Louis-Phihppe, il deviendrait impossible de saisir et de suivre les vanités nouvelles dans leur confusion et leur agitation de tous les jours. Ce fut surtout le temps des élégances à effet et des coquetteries en plein vent.

Dès 1831, la bourgeoisie riche fit élection de domicile à l'Opéra : elle y remplaça les grandes familles et les grands noms de la restauration.

Plus d'une jeune femme commença alors sa réputation de fenmie du beau monde dansune^avant-scène ou dans une des loges le plus en vue de TÂcadémie royale de musique. Il est certaines beautés dont Féclat des lumières et les regards de la foule animent la physionomie et rehaussent les attraits.

Qui n'a indiscrètement poursuivi de sa lorgnette^ dans une avant-scène de TOpéra^ cette charmante rieuse aux sourcils et à l'œil noirs^ dont la poitrine et les épaules^ d'un ton mat> offraient les lignes les plus gracieuses et les plus heureux contours? Sa physionomie spirituelle peignait avec une charmante soudaineté d'expression tout à la fois les vives émotions qui lui venaient du théâtre et les joies contenues que lui causaient les hommages dont elle était entourée. Les jeunes gens les plus riches^ les plus distingués^ et quelques vieillards d'une proverbiale galanterie^ se pressaient et se succédaient auprès d'elle pour livrer assaut à sa jeunesse^ à son cœur^ malgré le feu de la rampe, en dépit de ses rivales et d'un mari. La repaitie moqueuse ne lui faisait pas défaut : ne répondit-elle pas un jour à un septuagénaire^ qui l'importunait de ses hommages incessants : « Prenez-y garde^ je vais vous céder. »

On retrouvait cette jeune femme^ dont le nom était si souvent cité^dont la situation et les relations côtoyaient la cour^ aux bals du meilleur monde^ comme dans les tribunes de courses les plus recherchées. On se fût presr que inquiété d'elle si elle eût manqué à un de ces rendez-vous donnés à l'opulence^ au luxe^ à la frivolité. Elle brillait là où elle se montrait et^ suivant Thistorienlatin^ eà magis prœfulgebaX quàd non videbcUur,

Pendant ce régime de dix-huit ans^ les romans de madame Sand, de Balzac^ les poésies d'Alfred de Musset, imprimaient un certain pli particulier aux jeunes femmes avides dliommages et de célébrité. Hardiesse de pensée^ élégance un peu cavalière^ peu de politesse même avec le meilleur air^ des nerfs sans vapeurs^ une sensibilité susceptible d'émotions profondes^ mais seulement pour des causes positives et surtout pour des questions d'intérêt : tels sont les traits distinctifs des femmes plus ou moins politiques^ plus ou moins à la mode, sous le règne de Louis-Philippe.

Quelques-unes^ d'une haute naissance^ d'un charmant et vif esprit, se jetèrent même dans toutes les excentricités des mœurs les moins féminines. L'une d'elles, chasseur infatigable, cavalier intrépide, prête à tirer le pistolet ou l'épée contre une madame Patiriy qui aurait été sur SCS brisées, abusant du cigare, cédant à toutes les fantaisies de son esprit et de son cœur, attirait autour d'elle, soit au théâtre, soit à des steeple-choses, soit dans les salons, les hommes sérieux, importants^ aussi bien que la fine fleur de la jeunesse dorée. Esprit libre s'il en fut, caractère élevé, indomptable, prenant la vie hardiment, grande dame philosophe, elle eût, comme la duchesse de Bourgogne, par ses mots spirituels, par ses traits perçants, égayé la vieillesse de Louis XIV; elle eût, dans les premiers jours de sa jeunesse, réveillé par ses riches et gracieux attraits les sens blasés de Louis XV.

Que tout cela soit dit ici sans dédain et sans raillerie pour ce grand nombre, de plus en plus brillant, de jeunes femmes aimables, instruites, régulièi*es, raisonnables, non sans agrément, que les hautes classes et la

classe moyenne se disputent l'honneur d'élever avec des mérites qui se rapprochent chaque jour et tendent à se confondre.

Ces transactions entre des titres de noblesse et des chiffres de grosses fortunes, qui s'étaient produites sous la restauration^ se continuent sous la monarchie de Juillet. Sous ce dernier régime, la balance à faire dans un contrat entre un blason et un bilan se règle, peutêtre, avec plus de parcimonie, avec un douaire moins avantageux pour le blason. Telle jeune femme, héritière des millions paternels péniblement amassés dans une profession plus ou moins libérale, achète même son titre de comtesse, son droit de cité dans les salons du faubourg Saint-Germain, moyennant une assez modique pension fixée d'avance et consentie par le mail, prise sur les revenus annuels, mais n'engageant, en aucun cas, la disposition des propriétés et du capital. Sous la branche cadette, la noblesse ne s'achetait plus qu'au rabais.

Le gouvernement parlementaire entretint, il faut le reconnaître, dans les salons de ce temps-là, non point un langage élégant et précieux, mais du moins un certain goût et quelques applaudissements pour le talent de la parole et pour l'esprit.

Parmi les femmes qui, sous la monarchie de Juillet, se donnaient le plus la peine d'être femmes, se rencontraient surtout, créons le mot, des femmes d'affaires. Telle beauté à l'œil le plus charmant, à la physionomie tout à la fois la plus piquante et la plus poétique, au milieu des élans d'émotions nouvelles, au milieu des mille soucis d'une élégance individuelle et chatoyante, se mon-

trait plus habile à combiner et à suivre de grandes opérations de bourse, à établir un bilan de maison de banque^ que son mari^ financier plus terre à terre et ayant moins d'entregent.

L'une des fenmies le plus à la mode sous le gouvernement de Juillet^ et dont l'enivrante beauté eût fait merveille dans les salons de Teropire et de la restauration^ se montra surtout entraînée^ comme par un goût de famille^ vers les grandes spéculations. Elle les conçoit, en combine les immenses développements et les conduit le plus souvent jusqu'à un dénoûment heureux, qu'elle seule peut-être avait entrevu : tout cela avec une noble passion pour les arts, avec une appréciation bien sentie des intelligences d'une certaine valeur ou d'une certaine originalité de vues.

Dans le salon de cette femme du meilleur air, à la tournure et aux attitudes de duchesse, sont entourés d'attentions fines, de soins délicats, la diplomatie, la fmance^ les gens d'esprit, les hommes d'État d'une grande situation, aussi bien que le plus modeste artiste. Les vifs entraînements pour tout ce qui est rare et beau créent le besoin des richesses, et c'est ainsi qu'au milieu des progrès de l'industrie et du commerce^ se révèle, chez certaines femmes qui sembleraient devoir ne se préoccuper que de leur beauté et de leiu: élégance> une capacité pratique pour les affaires de l'exécution la plus difficile et la plus compliquée. Au dix-septième et au dix-huitième siècle, les grandes dames de la cour n'avaient que le jeu pour se ruiner ou pour s'enrichir : aujourd'hui, l'intelligence et l'esprit jouent un rôle plus actif dans les combinaisons qui se proposent pour but la

conquête d'une grosse fortune. Chez ces femmes à la mode, que je n'étudie qu'à distance, les richesses sont cependant loin de glacer le cœur, et leur donnent, au contraire, un incessant entrain de largesse et de générosité.

Dans cette nombreuse galerie de portraits tracés do main de maître par Saint-Simon, ces femmes incessamment préoccupées des soins de leur beauté, de leur luxe, de brillants plaisirs et de sérieuses affaires d'industrie ou de finances, font entièrement défaut. Quelques-unes se sont passionnées pour la politique jusqu'aux plus grandes et aux plus petites intrigues ; mais aucune n'a su allier l'imagination de Law, je dirais presque le génie de Colbert, au sévère et charmant maintien d'une Maintenon, à la coquette espièglerie d'une duchesse de Bourgogne, au cœur tendie et aimant d'une La Vallière.

Sous la monarchie de Juillet fleurirent aussi quelques salons politiques. Un titre de noblesse, une grande fortune, une hospitalité élégante, un charme personnel ou une ancienne réputation de beauté^ ne suffisent pas aux femmes distinguées aimant le monde pour attirer autour d'elles des hommes considérables, occupant ou ayant occupé de hautes positions, et pour créer ainsi un centre d'assiduités et de conversations bien renseignées sur les affaires du temps. Il faut surtout encore avoir entretenu de persévérantes relations avec les célébrités soit de notre pays, suit de l'étranger. La présence presque régulière d'un Chateaubriand, d'un Guizot et de la fleur du personnel diplomatique, illustre surtout ces réunions,, où la maîtresse du logis, spirituelle, gracieuse, doit

parler à chacun le langage qui lui convient et Iroiivcr moyen de plaire à tous.

Sous Louis-Philippe, dans ces salons politiques, présidés quelquefois par une grande dame étrangère, étaient admis comme privilégiés des membres des deux Chambres, des ministres, des artistes et des lettrés. Ces réunions intimes et familières rapprochaient les notabilités politiques, et plus d'une transaction utile au pays se conclurent ainsi, au milieu des conflits d'opinions qu'entraîne le régime parlementaire. Bien des choix académiques se décidèrent même par des influences de salon, dans un de ces petits groupes d'académiciens qui^ par des relations régulières et des habitudes mondaines^ finissent par s'attribuer le pouvoir d'une élégante et spirituelle coterie.

Les femmes ont été souveraines et se sont vues entourées de flatteurs dans tous les siècles. Des vieillards, dans Homère, admirent les grâces d'Hélène, vantent ses charmes, ses attraits, en gémissant sur la puissance de tant de séductions. Théocrite, plein de sentiment et de passion, fait chanter la beauté de la fille de Tyndare par ses compagnes et ses rivales.

La munificence des empereurs et des rois a élevé à celles qu'ils ont aimées des statues et des palais. 11 n'y a que Dieu pour qui l'homme ait fait de plus belles et de plus grandes choses sur la terre.

Ce culte un peu païen pour la bea-^lé des femmes n'est plus de notre temps. Elles régnent et régneront toujours sur nos cœurs ; mais peut-être, de nos jours, entourct-on la jeune fille et l'épouse plutôt de respect, d'estime, que de soins et de galanterie. Les cercles, les clubs, qui

se multiplient chaque jour, nous éloignent de la société des femmes ; nous nous dérobons à leur intimité douce et retenue; elles sont forcées de s'assouplir au sans-gêne de nés mœurs et de nos habitudes, voire même à la fumée narcotique de nos cigares.

Le dix-neuvième siècle est bien loin de ce temps où un La Rochefoucauld disait d'une duchesse de Longueville :

Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux. J'ai fait la guerre aux rois : je l'aurais faite aux dieux !

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