‹ Mémoires d'un bourgeois de Paris (volume 5)Chapitre 27 sur 34 · DISCOURS DE M. LE COMTE DE MORNY · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. LE COMTE DE MORNY

prononcé a là chambre des députés dams la séance du 30 FÉVRIER 1845.

Répondant à M. de La Rochejaquélein^ M. le comte do Morny s'exprimait ainsi :

« Messieurs^ à la dernière séance de la discussion de Tadresse^ j'ai témoigné sur mon banc plus que de Timpatience^ en entendant les paroles que l'honorable M. Billault adressait à ceux qui allaient voter le paragraphe

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relatif à Taiti. Ce mouvement de vivacité^ diversement interprété^ me fait sortir du silence modeste que j'ai gardé jusqu^ici dans la politique. Si l'assemblée trouve qu'elle n*y gagne pas grand*chose^ elle voudra bien s'en prendre à l'honorable M. Billauit. (On rit... Parlez ! parlez!)

» Le motif de mon impatience^ le voici. Quand on obéit à un sentiment honnête^ très-désintéressé^ quand on n'a point d'ambition possible, on s'étonne d'entendre arbitrairement qualifier la politique qu'on suit de politique antinationale. (Approbation au centre.)

» Depuis que je suis dans cette Chambre, je résiste, je Tavoue, à l'abus de certains mots; je me refuse à Toir certain parti s'attribuer particulièrement le monopole du patriotisme, des sentiments nationaux (nouvelle approbation au centre) et de beaucoup d'autres vertus civiques. (Hilarité.)

» J'ai la prétention que la poUtique que je suis est, dans ses résultats, tout aussi nationale qu'une autre.

» Je voudrais aussi que, dans cette enceinte, les questions librement discutées fussent résolues par des opinions libres, sans y faire pénétrer les passions et les menaces du dehors. (Très-bien I) Nous y gagnerions tous. Les injures qui frappent une partie quelconque d'une assemblée abaissent l'assemblée tout entière aux yeux du pays... (Approbation au centre.) et par cela même diminuent la valeur individuelle de chacun de ses membres. (Très-bien!) Pour ma part, j'ai jusqu'ici cherché à faire de la politique de très-bonne foi, et j'ai cru souvent mettre plus de patriotisme et de courage, en évitant à mon pays de graves complications à l'extérieur, qu'en flattant ses passions généreuses, mais souvent aveugles. (Très-

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bien!) Et cependant je me suis très-souvent dit, comme beaucoup d'autres, qu'il serait très-agréable de participer à la prospéiité générale du pays, en la laissant créer très-péniblement par d'autres, et qu'il est très-doux de voir augmenter à la fois ses revenus, ses loyers, ses baux (murmures à gaucbe) et sa popularité.

» Maintenant, je dois dire sincèrement ce qui m'a fait soutenir le cabinet dans la politique qu'il pratique depuis deux ans.

» D'une part, je trouve que notre situation extérieure est meilleure qu'elle n'a jamais été.

» M. DE couRTAis. Vous n'êtcs pas difficile.

» M. DE MORMY. Jc ne dcmaudc pas si vous le trouvez^ niais je le trouve et je le dis.

» D'autre part, je crois que les déclarations, le langage, l'attitude des personnes désignées à l'avance par leur mérite et leur situation dans cette Chambre pour former le cabinet qui succéderait à celui-ci, sont de telle nature qu'ils compromettraient, malgré elles peut-être, îa paix, que nous cherchons à conserver. (Rumeurs divei-ses.)

» Messieurs, je dois parler à la Chambre avec sincérité. Je sais fort bien qu'au fond les ministres qui succéderaient au cabinet actuel seraient tout aussi conciliants que leurs prédécesseurs; mais les choses ne sont pas toujours ce qu'elles paraissent. On pourrait ne pas croire à cet esprit de conciliation, et cela suffirait pour engager les amours-propres des cabinets étrangers et les empêcher peut-être de nous accorder les concessions que nous pourrions désirer. (Murmures et réclamations à gauche.)

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y> M. DE couRTAis. La France n'a pas de pennission à demander à Télrangcr!

» M. DE MORNY. Mcssieufs, je le dis sincèrement^ je déplore que, depuis deux ans, tous les efforts de Topposition se portent sur la question extérieure; je déplore qu'on oblige (je ne veux porter atteinte à aucune des prérogatives de la Chambre, ce n'est pas mon intention), mais je déplore qu'on oblige constamment le ministre des affaires étrangères à apporter à cette tribune et à livrer à la publicité toutes les pièces diplomatiques. [Rires ironiques à gauche.)

» Comment voulez-vous conduire avec fruit une négociation, si on la dirige d'ici? Comment voulez-vous conserver longtemps le bénéûce d'un succès obtenu sur un gouvernement étranger, si vous venez l'exalter à celte tribune?

» VOIX A GAUCHE. L'AnglctciTC le fait bien!

9 M. DE MORNY. Vous avcz cu la preuve du contraire dernièrement, dans la modération du langage de tous les membi^s du Parlement.

D Je dis que si vous vous vantez à cette tribune de ce qu'un ministre étranger ou un parti quelconque vous est trop favorable, immédiatement vous le rendez suspect dans son pays.

p Pour ma part, j'ai été, en entrant dans cette Chambre, fortement frappé du sentiment que j'exprime ici. Je crois que ce système vous conduira inévitablement à l'un de ces deux résultats : ou de rendre toute diplomatie impossible, ou d'en créer deux, une officielle qu'on

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VOUS montrera^ une secrète qu'on vous dérobera; ce serait encore pis.

D A GAUCHE. C'est co qui se fait déjà.

» M. DE MORNY. Ne permettez pas qu'on vous trompe un peu, on vous trompera beaucoup^ et les cabinets étrangers, qui sauront le fond des choses, prendront en pitié la comédie que l'on jouera devant vous, et la Chambre y perdra de sa considération.

» Messieurs, j'ai dit tout à l'heure que notre situation extérieure était meilleure qu'elle n'avait jamais été ; je vais essayer de le prouver très-rapidement. Quoi qu'on en ait dit dans la discussion de l'adresse, l'île de Taïti^ grosse comme une tête d'épingle, a absorbé toute la discussion, il n'a pas été question de nos relations avec aucune autre puissance étrangère.

TU Je ne parlerai pas de la Russie : nos rapports avec la Russie sont ce qu'ils peuvent être; je crois qu'il ne peut dépendre d'aucun cabinet de les changer. Nos rapports sont réciproquement très-convenables avec la Prusse et avec l'Autriche; ils sont bien plus bienveillants qu'ils ne l'ont jamais été depuis dix ans*

» En Orient, à Gonstantinople^ les deux diplomaties anglaise et française agissent actuellement parfaitement d'accord, de concert, chose qui ne s'était pas encore vue, grâce peut-être au caractère personnel de l'ancien agent anglais. En Egypte^ malgré ce qui s'était passé en 1840, et qui ne devait pas donner une très-grande confiance en nous au pacha, en Egypte, l'influence française est au moins égale à l'influence anglaise, et vous savez tous^ dans cette question du transit, dont on a fait tant de bruit, que le pacha a repris pour lui seul le monopole

du transport des dépêches^ dont^ disait-on^ l'Angleterre désirait s*emparer; je crois qu'on l'a dit plus que cela n'était; mais enfin le pacha a usé de son droil^ et a pris pour lui le monopole de ce transp(H*t.

» Quant à Naples, vous le savez, le royaume de Napies a reconnu la reine d'Iilspagne. Un mariage très-important a été conclu avec un prince de la maison d'Orléans, et les trois trônes constituent aujourd'hui la grande alliance qui existait autrefois entre le trône d'Espagne , le trône de Naples et le trône de France.

9 Je ne demanderai pas d'explications à M. le ministre des affaires étrangères sur ce point; mais je pourrais presque dire que, si un mariage important a été conclu, un autre mariage non moins important a été empêché.

» J'arrive à l'Espagne.

» 11 y a quelques années, tout le monde le sait, la reine Christine était proscrite à Paris. L'Espagne subissait le joug militaire du régent Esparlcro, dont les sympathies étaient loin de nous être acquises.

» La charte d'Espagne, la charte de 1837, était entièrement radicale, les formes du gouvernement complètement différentes des nôtres, les deux chambres électives, les cortès élues pour deux ans, les prérogatives de la couronne presque nulles. Depuis quelque temps, tout a élé changé : la reine d'Espagne a repris à Madrid la position qu'elle devait occuper ; Espartero a été obligé de se réfugier en Angleterre; la charte a été modifiée et entièrement calquée sur la nôtre.

» Messieurs, je pourrais en dire autant de la Grèce. Et savez- vous que c'est beaucoup, poiu: les relations entre les deux pays, que la parfaite similitude entre les deux

gouvernements? Je ne prétends pas attribuer au ministère actuel tous ces changements; mais si le malheur est une faute en polilique , le bonheur doit bien entrer pour quelque chose dans la balance.

» Cependant, il y a pour TEspagne un fait dont je veux vous parler. Les traites anciens accordaient aux bâtiments français dans les ports de l'Espagne des droits parfaitement égaux à ceux dont jouissaient les bâtiments espagnols eux mômes ; les bâtiments français et les bâtiments espagnols étaient traités au même titre.

» Le général Espartero, soit qu'il jugeât peut-être que ces traités, quoique réciproques, ne fussent pas suffisamment avantageux à son pays , soit qu'il cédât à des influences que je ne veux pas rechercher ici, Espartero nous avait ravi ce droit. Le premier mouvement, le mouvement le plus naturel, eût été d'user de représailles. Eh bien , on ne peut pas accuser le gouvernement français d'avoir agi avec faiblesse en n'en usant point à l'égard de l'Espagne dans la situation difficile où se trouvait ce pays; et je le loue de ne l'avoir pas fait. M. le ministre des aflaires étrangères a préféré attendre; il a préféré se considérer comme maltraité, pour conserver le droit de se plaindre; il a négocié avec persévérance, et depuis trois mois le droit réciproque a été rétabli. Ce droit-là est très - important : les chambres de commerce en ont eu avis, et toutes ont pu apprécier les avantages que le commerce peut en recueillir pour la France.

» L'heure est si avancée, que je craindrais d'abuser des moments de la Chambre; sans quoi je lui dirais, en quelques mots, ce que je pense de l'alliance anglaise. (Parlez ! parlez !)

n En 1830 y le gouyernement anglais est le seul qui^ spontanément^ sans condition aucune^ a reconnu le nouveau gouvernement de la France. 11 faut toujours savoir reconnaître les services qu'on vous rend. Or, à cette époque^ ç*a été un grand service que l'Angleterre nous a rendu. La France n'avait alors que deux partis à prendre : ou la propagande révolutionnaire avec les moyens révolutionnaires (Dieu sait où cela nous aurait conduits)^ ou bien l'action régulière d'un gouvernement régulier accepté par les gouvernements de l'Europe. C'est ce dernier partie le parti le plus sage, qui a été pris^ et je dis qu'il n'a pu être suivi avec succès que grâce à l'adhë* sion de l'Angleterre.

» A celte époque, vous le savez ^ messieurs, l'Angleterre avait compris l'alliance avec nous d'une manière plus active que nous ne la comprenions nous-mêmes. Nous avons agi activement en Belgique, mais je regrette qu'on n'ait pas agi activement en Orient et en Espagne. Gela a amené un refroidissement entre le gouvernement français et le cabinet whig. Ce refroidissement, stimulé par les dispositions personnelles du ministre des affaires étrangères d'Angleterre, a amené le traité de 1840.

ï> Malgré les torts de notre politique, le traité de 1840 a causé à la France un juste ressentiment. Ce ressentiment se lie à un autre sentiment que f hésite peut-être à indiquer à la Chambre. Ce sentiment, c'est la susceptibilité qu'on éprouve en sortant d'une affaire dans laquelle on a été peut-être blessé et dont on ne s*est pas tiré avec avantage. Ce sentiment, il existe encore et il est tout entier dans l'affaire de Taïti , dans la manière dont a été prise l'affaire de Taïti. Nous nous sommes, en

î 840, exprimés avec trop de violence et rdsîgnés ensuite trop facilement. Nous n'avons pas reculé par rapport au point duquel nous étions partis, mais nous avons reculé par rapport au point où nous nous étions avancés. Cependant, je dois le dire, je n'en fais pas un reproche à Thonorable M. Thiers, il sait mon sentiment à cet égard. Â ce moment, les opinions les plus modérées, les plus pacifiques, les feuilles les plus conservatrices, ont autant imprimé que suivi le mouvement général.

» L'honorable M. Thicrs a été et a dû être sacrifié aux besoins de la politique. C'a été une nécessité, mais jamais je ne me suis associé et ne m'associerai jamais aux récriminations dont il a été l'objet à cet égard.

)) Le traité de 1840 a été exécuté jusqu'au bout, et avec l'assentiment de tons les partis en Angleterre, c'est vrai. C'est qu'en Angleterre, messieurs, quand le gouvernement a quelques difficultés avec les gouvernements étrangers, toutes les oppositions, tous les partis se taisent et se rallient à lui. Je ne fais pas d'allusion, je cite seulement les faits.

» Mais ensuite, qu'est-ll arrivé? Le ministère whig est tombé devant les chambres, c'est-à-dire, devant l'expression de Toplnlon du pays; et, croyei-le bien, pour tous ceux qui ont étudié la politique anglaise, le principal symptôme, le grief véritable a été la manière dont le cabnet whig avait traité ralliance française. A mon avis, lord Palmerston n'a dû sa chute qu'au traité de 1840.

» Eh bien, dans nos relations avec l'Angleterre, nous devons tenir compte de cette résolution.

» Je conçois parfaitement que les membres de cette Chambre aient voté avec répugnance la réparation exl-

gée par FAngleierre; je crois que cette répugnance a dû être ressentie égale pour les ministres qui l'ont accor* dée comme pour le parti qui les a approuvés. C'est là le sort de toutes les réparations; les réparations les plus faibles sont toujours désagréables à consentir. Mais je crois que, de toutes celles qu'on devait accorder, celle qu'on a accordée était encore la moindre, et je me suis demandé souvent, si la situation était renvei*sée, si vous accepteriez facilement ce dont l'on s^est contenté de l'autre côté du détroit.

» Messieurs, je voulais dire quelques mots de la politique intérieure; mais l'hem'e est très -avancée, je ne veux pas abuser de la patience de la Chambre, et je termine.

)> Je me résume donc en disant que la politique que j'ai suivie tient autant de la situation générale de notre politique que des craintes que me ferait concevoir un changement de ministère. Voilà pourquoi j*ai voté l'adresse, voilà pourquoi je suis encore disposé à voter pour lui dans les fonds secrets. » (Aux voix! aux voix! La clôture!)

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