‹ Mémoires d'un bourgeois de Paris (volume 5)Chapitre 9 sur 34 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA BtFUBLIQUB DB 1848.

Installation du oouybbnsicbmt pbotisoiiie. — Le drapeau rouge. — M. de Lamartine menacé de mort. — La garde mobile. — Les idées noQTelles politiques et sociales. — - Abolition de la peine de mort. — Confiance! conjicmce! par M. £. de Girardin. — M. de Lamartine à l'Opéra. — M. de Lamartine veut sauver les anciens ministres et la famille royale. — M. de Lamartine chez M. le comte de Montalivet. — —M. Kroier et M. de Lamartine.— Nouvel assaut pour l'organisation du travail. — Les relations extérieures de la république.— Les FINANCES sous LA RÉPUBLIQUE.— Une brochuro sur les finances, par M. Achille Fould. — Les journées de Juin. •— Deux épisodes. — Election du président de la république. — Le général Gavai* gnac— Le prince Louis-Napoléon. — Mes relations et ma conduite politique sons la présidence de la république. — - La loi du 81 mai, — Je reçois de justes reproches à l'Elysée.

INSTAI^IiATION DU fSOlT VlfiHWltMlWIT PRO'VISOniBt

Le gouyernement provisoire proclamé à la Chambre des députés se composait de MM. Dupont (de rEm'e)^ de Lamartine^ Arago^ Marie, Garnier-Pagès^ Ledru-Rollin et Crémieux. On voulut d'abord conduire M. de Lamartine dans le palais du président de la Chambre^ pour y installer le gouvernement provisoire : d Non ! non ! dit-il, à l'hôtel de ville, au milieu du peuple ! »

On raconte qu'à l'instant où la Chambre des députés discutait la question de la régence, une jeune fille parut devant le Palais-Bourbon, à cheval, tenant un drapeau rouge, où était écrit : Five la répibblique */

* Htrtpire des trois journées de Fémer 1848, par M. Eugène PelleUn.

MM. Dupont (de l'Eure) et Arago montèrent dans un cabriolet de place. M. de Lamartine marchait seul à pied, entouré de quelques membres de TÂssemblëe^ de gardes nationaux^ et d'une foule de femmes, d'enfants battant des mains, brandissant des armes, et poussant par moments des cris confus.

M. Crémieux vint bientôt se joindre à M. de Lamartine. M. Crémieux, d'une petite taille, marchait à la tête d'une colonne d'environ six cents hommes, dont deux ou trois cents étaient à peine armés. Une compagnie ou un es* cadron, attaquant ces bandes sans discipline, sans ordre, eût facilement dispersé cette garde improvisée d*un gouyernement nouveau.

Les dragons qui occupaient le quartier du quai d'Orsay en fermèrent les portes à l'approche de cet étrange cortège. M. de Lamartine, exténué depuis le matin de pensées, de paroles et d'actions, s'approcha de la grille : « Soldats, dit-il aux dragons, un verre de vin ! » On apporte » une bouteille et un verre : « Amis! s'écria M. de Lamartine, voilà le banquet ! Peuple et soldats, fraternisez ensemble avec moi! » Et il but.

Au milieu du quai de la Mégisserie, de nombreuses barricades arrêtent les voitures; MM. Dupont (de l'Eure) et Arago, forcés de descendre de leur cabriolet, s'avancent soutenus, souvent portés, par M. Enunanuel Arago et par quelques-uns de ses amis.

« En tournant le quai sur la place de Grève, les membres du gouvernement provisoire se trouvent noyés dans une mer d'hommes : la place entière, ainsi que les ponts et le large quai dont elle est bordée, étaient couverts d'une foule tellement compacte, qu'il paraissait impossible

de la travei'ser. Les cris de Place au gouvernement! se perdaient dans la rumeur immense qui s'élevait de cette multitude. Des coups de fusil éclataient çà et là sur le glas continu du tocsin battant dans les tours de la cathédrale et dans les clochers environnants. Des clameurs prolongées succédaient au retentissement sec des coups de feu; puis^ des mgissements^ des murmures sourds et inintelligibles^ sortaient des vomitoires de l'hôtel de ville^ mêlés au tintement des vitres brisées sur les pavés et au choc des crosses de fusil dans les mains des combattants.

ï> Les premières foules que le «gouvernement essaya de percer regardaient avec des yeux effarés et sourcilleux ces députés inconnus^ venant^ au nom d'une Chambre vaincue^ se précipiter sans armes au milieu du peuple^ et prendre la direction d'une victoire remportée contre eux. Elles les coudoyaient avec rudesse^ leur tournaient le dos avec dédain et refusaient de leur ouvrir le passage *. »

Le gouvernement provisoire arrive enfin sur la place de Grève^ après avoir couru bien plus de dangers encore que n'en avait couru Louis-Philippe, lorsqu'en 1830 il se rendit à l'hôtel de ville^ protégé cependant par le général la Fayette. Le peuple était déjà maître de la place : elle était fermée par de fortes barricades et jonchée de blessés^ de morts, de cadavres de chevaux ; quatre pièces de canon étaient braquées contre la grille.

Lorsque les membres du gouvernement provisoire eurent pu pénétrer par la porte d'entrée surmontée de la

1 Histoire de la Kévohti(m de 1848, par A. de Lamartine, I^r yolome, pageSSl.

statue de Henri lY^ le torrent d'hommes armés qui remplissait les cours intérieures et les escaliers^ pour être resserré dans un espace plus étroit^ n*en était que plus impétueux. Dans la première cour intérieure^ des chevaux enlevés à la cavalerie^ encore sellés et bridés, mais libres^ âe cabraient aux détonations des armes à feu que quelques combattants déchargeaient sous les voûtes des galeries.

Dans une des grandes salles de Thôtel de ville^ une foule compacte et entassée nommait aussi un gouvernement provisoire ; des oriiteurs^ montés sur une table, le pistolet à la main, proclamaient des noms tantôt applaudis, tanlôt rejetés.

Quatre gouvernements provisoires s'étaient constitués à la même heure dans Paris : le premier à la Chambre des députés; le deuxième, dans les bureaux du National; le troisième, dans une des grandes salles de Thôtel de ville; la quatrième, à la préfecture de police, où les secUonnairesdes Droits-de-l'Homme oi^anisaient la Commune de Paris, Après bien des luttes, des hésitations et des menaces, ces quatre gouvernements se confondirent en un seul, ainsi composé : MM. Dupont (de l'Eure), président, de Lamartine, Ârago, Marie, Grémieux, Ledru- Rollin, Armand Marrast, Gamier-Pagès, Louis Blanc, Albert (ouvrier), et Flocon.

Cette liste définitive fut répandue à pix){usion dans Paris, et les noms respectés de plusieurs des membres du gouvernement provisoire, ceux de MM. de Lamartine et Marie suriout, calmèrent un instant les frayeurs pubUques. Le nom d'Albert, ouvrier, aux yeux d'un grand nombre, semblait tout à la fois une justice et une garan-

lie. Mais avant <iae ce gouvernement fût définitivement constitué^ MM. Dupont (deTEure], de Lamartine^ Arago, Ledru-Rollin, Marie^ entrèrent tour à tour au hasard dans des salles et dans des chambres inconnues : partout la foule armëe^ des blessés expirant sur la paille^ des orateurs^ montés sur des meubles ou sur les rebords des fenêtres^ hurlant des motions d'extermination. Toute réunion des membres du gouvernement provisoire^ tout silence^ tout isolement^ toute délibération collective et^ par conséquent^ toute action étaient impossibles. Le désespoir s'emparait de ces hommes honnêtes et courageux, a Us tremblaient que la nuit n'arrivât avant qu'ils fussent parvenus à se faire reconnaître et accepter du peuple. Pendant une nuit pareille^ avec une foule d'hommes armés^ ivres de poudre; en l'absence de tout gouvernement^ dans une capitale d'un million d'âmes^ le combat^ le meurtre, l'incendie, pouvaient s'étendre et se perpétuer I Les membres du gouvernement provisoire acclamés à la Chambre des députés flottaient à la merci de leur lassitude, de leur impuissance et de leurs angoisses. Leur voix s'épuisait à demander le silence, un Ueu de refuge contre le tumulte, une table, une plume, une feuille de papier, pour lancer au peuple, par les fenêtres, un mot det salut, un signe d'autorité, d

Un employé de la préfecture de Paris, M. Flottard, les conduisit à l'extrémité d'un corridor; une petite porte fut enfoncée. Us pénétrèrent dans un cabinet étroit, meublé d'une table et de quelques chaises. Quelques volontaiires armés en gardèrent l'entrée. « Le conseU s'assit autour de la petite table au fracas des coups de feu dans les fenêtres, au mugissement de la place, au bruit des

vitre» brisées par les crosses de fusil et des portes enfoncées -sous le poids des masses '. y>

A MM. Dupont (de l'Eure) ^ Arago^ Ledru-Rollin^ Marie^ Grémieux^ Garnier-Pagès^ de Lamartine^ accoudés sur le bois nu de la table étroite du conseil^ vinrent bientôt se joindre MM. Flocon, Louis Blanc, Marrast et Bastide, puis des députés, des maires de Paris, des colonels de la garde nationale, des journalistes de toutes les oppositions.

Les portefeuilles ministériels furent distribués. Ni délibération, ni scrutin : tout se fit de concert et d'acclamation. M. Dupont (de l'Eure) fut nommé président du conseil et du gouvernement provisoire; M. de Lamartine, ministre des affaires étrangères; M. Ledru-Rollin, ministre de l'intérieur ; M. Bethmont, ministre du commerce et de l'agriculture ; M. Crémieux, ministre de la justice; M. Marie, ministre des travaux publics; M. Arago, ministre de la marine; le général Subervie, ministre de la guerre; M. Goudchaux, ministre des finances; M. Garnot, ministre de l'instruction publique.

MM. Marrast, Flocon, Pagnerre et Louis Blanc furent nommés secrétaires du gouvernement provisoire.

(( Leurs noms, placés d'abord au bas des décrets avec ce titre de secrétaires, se rapprochèrent insensiblement des noms des membres du gouvernement provisoire euxmêmes. Ils s'élevèrent par empiétement sur la page jusqu'à un rang qui ne leur appartenait pas d'abord. Personne ne contesta cette usurpation. Sur quel titre légal aurait pu s'appuyer le gouvernement pour écarter ces nouveaux venus? Il n'avait pour titre que sa propre

1 Histoire de la Révolution de Février 1848, par A. de Lamartine.

usurpation sur l'anarchie et son courage à se jeter entre la guerre civile et le peuple. Les autres en avaient autant. Or leur fit place dans Faudace et dans le danger ^ »

M. Paguerre resta seul secrétaire du conseil. M. Barthélémy Saint-Hilaire lui fut adjoint.

Républicains d'ancienne date^ MM. Bûchez et Recurt organisent la mairie de Paris^ M. de Gourtais^ gentilhomme du Bourbonnais^ ancien ofQcier de la garde royale^ député^ est nommé commandant général de la garde nationale de Paris.

Les affamés de trois jours à nourrir, les blessés à soigner^ les morts à reconnaître et à ensevelir^ des soldats à protéger et à faire rentrer dans la discipline; les armes^ les chevaux, à sauver ; les monuments publics, palais^ musées, hôtels ministériels, édifices religieux, à défendre contre Tinsulte, le pillage et Fincendie; trois cent mille honvnes à calmer, à pacifier, à faire refluer dans les ateliers et dans les faubourgs : telle était la tâche qu'avaient résolument acceptée les membres du gouvernement provisoire, trop clairvoyants pour n'en avoir pas mesuré du premier coup d'œil les difficultés immenses, mais trop courageux et trop humains pour reculer devant une si grande responsabilité.

Les élèves de l'École polytechnique, ceux de l'École de Saûnt-Cyr, ceux de l'École normale, sous les ordres du gouvernement provisoire, recrutant facilement çà et là des volontaires, des ouvriers que leur parole disciplinait, se multipliaient au milieu du chaos pour rétablir l'ordre

1 Histoire de la iUvoZtUton de Féorier 1848, par A. de Lamartine, 1er volume, page 242.

et pour sauver la société. Ils bivouaquaient sur les places, à rembranchement des rues, aux débarcadères des chemins de fer, rétablissaient les rails, éteignaient les incendies naissants, défendaient les imprimeries du sac et du pillage. Un élève de l'École polytechnique, pour préserver les bureaux du Constitutionnel, un instant menacés, eut bientôt amené un groupe d'hommes armés qui n'avaient pas mangé depuis vingt-quatre heures. On les réchauffa et on les nourrit. Je fus frappé de l'énergie, du dévouement de ces hommes dès qu'ils avaient une consigne à défendre. La discipline militaire leur donnait à Finstant la dignité, le cœur du soldat. Il faut honorer^ même à plusieurs années de distance, les immenses services rendus avec autant d'abnégation que de désintéressement à la propriété, à la société, à la civilisation.

M. de Lamartine improvise des proclamations avec un cœur rempli d'amour du bien public.

Cependant des flots de peuple vêtu de tous les costumes, hérissé de toutes armes, inondent les perrons, les vestibules, les escaliers, les cours et les salles de l'hôtel de ville. Des cadavres, apportés aux flambeaux, sont salués par la foule ; des orateurs cherchent vainement à jeter quelques mots saisissables à ce tumulte sans nom, que je n'essayerai pas de décrire. Les membres du gouvernement provisoire, même dans l'étroit cabinet où ils avaient pu se réfugier, parvenaient avec peine à obtenir un moment de silence, à reconquérir un siège autour de leur table et le moindre espace entre les spectateurs et eux. Plus d'une fois la foule brisa les portes, renversa les sièges du conseil. Les cris: rive la république! éclaiàiexA parmi les combattants, parmi les masses descendues des

faubourgs. Dans leur dictature périlleuse^ les membres du gouTemement provisoire prirent Tinitiative hardie^ quoique temporaire^ de la république. Le drapeau tricolore est arboré à une fenêtre^ et Ton jette à la foule des centaines de petits morceaux de papier sur lesquels on lisait : « La république est proclamée ! »

Toutefois^ [autour du gouvernement provisoire la discorde croissait^ Tinsurrection s'aggravait. Sept fois> dans la soirée du 24 février^ M. de Lamartine avait quitté la plume et s'était élancé^ suivi de quelques dévoués citoyens^ dans les corridors^ sur les paliers^ jusque sur les marches de Thôtel de ville^ pour demander à ces masses désordonnées l'obéissance et le respect de l'autorité. Reçu d'abord avec des imprécations et des murmures^ cet orateur infatigable écartait à droite et à gauche les sabres^ les poignards, les baïonnettes brandis par des mains égarées; il finissait par s'improviser une tribune et par faire éclater les applaudissements.

Bientôt une fusillade, dirigée contre les fenêtres et contre les volontaires qui s'opposaient à des invasions nouvelles, se fait entendre. M. de Lamartine sort encore ; quelques gardes nationaux, quelques élèves de l'École polytechnique > quelques intrépides citoyens, luttent corps à corps avec les envahisseurs, a Lamartine est un traître! —N'écoutez pas Lamartine! -^ A bas l'endormeur l — A ia lanterne les traîtres I — La tête! la tête de Lamartine ! j» crient quelques forcenés, dont il repousse du coude les armes en passant, a Ma tête, citoyens, leur dit-il, plût à Dieu que vous Teussiez tous en ce moment sur vos épaules : vous seriez plus calmes et plus sages, et l'aurore de votre révolution se ferait mieux ! »

A ces mots^ les imprécations se chaogeut en écl&ts de rire^ et les menaces de mort en serrements de mains.

Mais pendant que l'agitation s*apaisait d'un côtë^ elle bouillonnait de l'autre. L'hôtel de ville semblait menacé d'une explosion. Dans l'immense salle Saint-Jean, sur une estrade érigée en tribune^ à la clarté de lampes et de lustres, les orateurs se succédaient et se dépassaient en \iolence> agitant la question du choix d'un gouvernement. Le cabinet où se tenait le gouvernement provisoire, barricadé à l'intérieur, est assiégé : une première porte vole en éclats; une seconde porte va être enfoncée. Une sorte de capitulation s'établit : on annonce que Lamartine va s*aboucher avec le peuple, qu'il va le haranguer et le convaincre des intentions du gouvernement. Lamartine, à demi étouffé, sort entouré de quelques amis qui lui frayent un passage... Reviendra-t-il vainqueur ou vaincu?

Au milieu de bouffées de chaleur humaine, de clameurs

fiévreuses et frénétiques, M. de Lamartine est jeté, pour

ainsi dire, sur l'estrade de la salle Saint-Jean. Plusieurs

orateurs se pressent autour de lui à droite et à gauche.

« Citoyens, s'écrie-t-il, pourquoi m'avez-vous appelé ?

— Pour savoir de quel droit vous vous érigez en gouvernement du peuple, et pour connaître si nous avons affaire à des traîtres, à des tyrans, ou à des citoyens dignes de la conGance de la révolution, répondent quelques voix du fond de Tauditoire.

— De quel droit nous nous érigeons en gouvernement? réplique M. de Lamartine, en s'avançant et en se découvrant hardiment aux regards, aux murmures, aux armes. Du droit du sang qui coule, de l'incendie qui dévore vos

édifices^ de la nation sans chef^ du peuple sans guides^ sans ordre, et demain, peut-être, sans pain ! du droit des plus dévoués et des plus courageux ! Citoyens, puisqu'il faut vous le dire, du droit de ceux qui livrent les premiers leur âme aux soupçons, leur sang à Téchafaud, leur tête à la vengeance des peuples ou des rois, pour sauver leur nation? Nous Tenviez-vous, ce, droit? Vous l'avez tous ! Prenez-le comme nous : nous ne vous le disputons pas. Vous êtes tous dignes de vous dévouer au salut commun. Nous n'avons de titre que celui que nous prenons dans nos consciences et dans vos dangers* Mais il faut des chefs au peuple tombé d'un gouvernement dans un interrègne. Les voix de ce peuple, vainqueur et tremblant de sa victoire au foyer même 'du combat, nous ont désignés, nous ont appelés par nos noms : nous avons obéi!... Voulez-vous donc prolonger un scrutin terrible et impossible au milieu du sang et du feu? Vous en êtes les maîtres; mais le sang et le feu re^ tomberont sur vous, el la patrie vous maudira !

— Non ! non ! non ! s'écrient des voix, déjà touchées et ramenées par cet abandon de tout droit légal et par cette invocation au droit du seul dévouement. — Si ! si ! répondent d'autres voix plus obstinées, — Us n'ont pas le droit de nous gouverner : ils ne sont pas du peuple, ils ne sortent pas des barricades; ils sortent de cette assemblée vénale où ils ont respiré l'air empesté de la corruption. — Ils ont protesté contre la corruption, disent les uns. — Ils y ont défendu la cause du peuple, disent les autres. — Eh bien, qu'ils déclarent au moins quel gouvernement ils prétendent nous donner, s'écrient les modérés. Nous avons renversé la monarchie> nous avons

82 HÉMOIRES

conquis la république : que Lamartine s'explique, veutil ou non nous donner la république ?

— Eh bien ! c'est vous qui l'avez dit : vous serez république, si vous êtes aussi dignes de la conserver que vous avez été héroïques pour la conquérir. ( La salle, les cours, les voûtes, les vestibules, frémissent à l'écho prolongé des applaudissements. )

— Mais, ajoute M. de Lamartine, il faut que la république soit sanctionnée par une expression souveraine du sufirage universel.

— Oui! oui ! c'est juste! c'est juste ! Paris est la tête, Paris doit guider et non opprimer les membres. — Vive la république ! Vive le gouvernement provisoire ! Vive Lapaartine ! »

A ces cris, M. de Lamartine descend triomphant de l'estrade, au milieu des applaudissements unanimes. L'estrade sur laquelle il était placé s'écroule; un blessé tombe évanoui à ses pieds. La foule s'ébranle, entraîne et dissémine dans les saUes et sur les escaliers cette innombrable armée du peuple. Le gouvernement provisoire rentre en séance et s*empresse de signer des décrets.

Un nouvel assaut est cependant livré dès le lendemain au gouvernement provisoire : une colonne furieuse demande l'ordre d'aller à Vincennes, d'y prendre des fusils, et veut que le drapeau rouge soit arboré. Ce sont des combattants de la veille, encore couverts de la boue des barricades; quelques-uns sont blessés; plusieurs ont dépecé des chevaux tués et en portent des lambeaux au bout de leurs baïonnettes.

Dans la salle du Trône, où se rue celte foule nouvelle, deux rangées de cadavres gisent sur une litière de palUe.

Ce spectacle semble exciter la colère des assaillants. M. de Lamartine tente un dernier effort; mais à peine a-t-il paru que les sabres sont levés sur sa tête^ un jeune homme lui pose un pistolet sur la figure. M. de Lamartine demeure impassible. Son attitude et son calme commandent le silence.

ce Citoyens^ s'écrie-t-il, je vous ai parlé jusqu'ici en citoyen : eh bien^ maintenant écoutez en moi voire ministre des affaires étrangères. Si vous m'enlevez le drapeau tricolore, vous m'enlevez la moitié de la force extérieure de la France ! Car l'Europe ne reconnaît que le di'apeau de ses défaites et de nos victoires^ dans le drapeau de la république et de l'empire. En voyant le drapeau rouge, elle ne croira voir que le drapeau d'un parti. C'est le drapeau de la France, c'est le drapeau de nos armées victorieuses, c'est le drapeau de nos triomphes qu'il faut relever devant l'Europe. La France et le drapeau tricolore, c'est une même pensée, un même prestige, une même terreur, au besoin, pour nos ennemis !

» Songez combien de sang il vous faudrait pour faire la renommée d'un autre drapeau I

» Le drapeau rouge, d'ailleurs, je ne l'adopterai jamais, et je vais vous dire, dans un seul mot, pourquoi je m'y oppose de toutes les forces de mon patriotisme : c'est que le drapeau tricolore, citoyens, a fait le tour du monde avec la république et l'empire, avec vos libertés et vos gloires; et que le drapeau rouge n'a fait que le tour du Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple.»

Cette entraînante péroraison désarme tous les bras, touche tous les cœurs. <c Un des combattants'' qui entou-

rent Lamartine^ la joue déchirée d'une balle^ la chemise ouverte^ la poitrine sanglante^ se jette dans les bras du grand citoyen et l'embrasse en pleurant ^ »

Ce furent les derniers flots de la tempête populaire qui vinrent se briser aux pieds de l'éloquent, du courageux et pathétique orateur. La foule se retira et ne se rendit point à Yincennes. M. Flocon demanda et obtint seul la soumission de la citadelle; la garnison reconnut la république.

A quelque intervalle de ces jours de péiil, j^entendis la foule qui se pressait à l'Opéra crier: rive Lamartine I au moment où il entrait dans une loge, et Taccuelllir par d'enthousiastes applaudissements. Ovation bien méritée!... La riche bourgeoisie, et je pourrais dresser ici une longue liste de noms propres, avait donné, dans les rangs de la garde nationale, le signal de l'insurrection, en criant : Five la reformel M. de Lamartine et les membres du gouvernement provisoire qui Tentouraient ont réparé, autant qu'il a été en leur pouvoir, les folies, les fautes que la riche bourgeoisie avait commises, et ont du moins sauvé les fortunes et les personnes des plus grands dangers.

Si le dernier ministère sous lequel s'est écroulée la monarchie de Juillet, si MM. Duvergier de Hauranne et Thiers eussent trouvé dans leur cœur autant de résolution, d'intrépidité, pour conserver la régence à une mère et à un enfant qui leur étaient confiés, qu'en montrèrent MM. de LamaiHine, Marie, Garnier-Pagès et tant d'autres pour élever un gouvernement nouveau sur des

> Histoire dc« trois journées de Février 18^8, par Eugène PcUetaii.

monceaux de ruines^ que de mauvais jojirs^ que de désastres eussent été évités ! que de larmes royales^ que de laimes du peuple n'eussent point été répandues!

Bientôt il se forma à la préfecture de police comme un camp de soldats en costumes grotesques^ mais d'où partaient des expéditions rapides, des consignes fîdèlement exécutées. L'ordre commençait à sortir du désordre; cependant Tautorilé de M. Gaussidière et de son monde était disputée par M. Sobrier, qui commandait aussi à

un assez grand nombre d'hommes armés.

M. de Lamartine eut alors la pensée d'organiser une armée pour le service et pour la défense du gouvernement provisoire et de la capitale, en ouvrant les cadres de vingtquatre bataillons à cettô foule nombreuse déjeunes gens, d'enfants errants sur le pavé de Paris, sans pain et sans ouvrage, encore ivres des désordres et des combats dont ils avaient pris leur part. M. de Lamartine, sur un lambeau de papier commun et déjà couvert d'écritures, rédigea le décret qui instituait la garde mobile, et passa le papier à ses collègues, qui le signèrent sans discussion. Les enrôlements furent ouverts, toute la jeunesse se jeta en foule dans les rangs de cette nouvelle armée de la république. La garde mobile sauva Paris du désordre pendant quatre mois, et le cinquième elle contribua à sauver la société et la civilisation !

Le gouvernement provisoire commençait à peine à respirer, qu'il comprit la nécessité impérieuse d'établir la nouvelle république sur des idées. 11 tint à prendre l'initiative de quelques grandes réformes, de quelques grandes améliorations administratives, politiques et sociales. Noble pensée d'hommes de bien, mais dont l'application

devait être entourée de difficultés^ d'entraves, d'obstacles et de périls. On peut changer un gouvernement, on ne change pas une société en trois jours. On n*a pas même pu en trois années convertir la France à la république. La terreur seule peut soumettre les cœurs et les intérêts; mais les honnêtes gens placés à la tête du gouvernement provisoire, ou voulaient faire trop, ou étaient trop humains pour vouloir faire assez.

fi Les uns proposèrent Tabolition instantanée de l'esclavage des noirs, qui souillait la morale même de nos lois et qui menaçait nos colonies d'une perpétuelle explo-

sion;

1» Les autres, l'abolition des lois de septembre;

» Ceux-ci, la fraternité proclamée en principe entre les peuples, pour abolir la guerre en abolissant les conquêtes;

D Ceux-là, l'abolition du cens électoral, ce matérialisme politique qtii plaçait le droit de propriété au-dessus du droit de Thomme;

» Tous, le principe, non-seulement de l'égalité des droits, mais encore de la charité entre les différentes classes de citoyens; principe appliqué par toutes les institutions d'assistance, de secours, d'association, de bienfaisance, compatibles avec la liberté du capital et avec la sécurité des propriétés; première charité des gouvernements qui veulent conserver la société et protéger la famille^ »

Aidés de la parole habile de M. L. Blanc, soutenus à

^ Eistoire de la Révolution de 1848, par A. de Lamartine, volume !•', page 413.

ravance par toutes les prédications d'une propagande fortement organisée^ le socialisme et le communisme comprirent les réformes plus en grand, et armèrent, au mois de juin, les bras d'hommes du peuple décidés à vaincre ou à mourir.

M. de Lamartine eut tout d'abord son inspiration personnelle : il proposa l'abolition de la peine de mort, sinon pour tous les crimes, du moins en politique.

Dès le 25 février i 848, M. de Girardin avait pris, lui aussi, une heureuse initiative, en publiant, dans le journal la Presse, un article qui avait pour titre : Confiance! confianceî Nous croyons devoir reproduire ici cette espèce de proclamation, pleine d'idées sages, prévoyantes et pratiques :

confiance! confiance!

« 35 février.

» L'ordre et la liberté, la liberté, qui ne saurait exister sans l'ordre, sont appelés à triompher d'une difficile

épreuve.

p Ils en sortiront, si chacun se pénètre de la gravité des circonstances sans se l'exagérer.

» Ils en sortiront, si chacun en ce qui le concerne, au lieu de semer l'alarme et de répandre le découragement, conmience par donner l'exemple de l'ordre.

M L'ordre... que chacun soit à son œuvre!

» Que tous les gardes nationaux swent à leur poste î

» Que tous les officiers s'entendent pour rétablir l'autorité et surtout Tunité du commandement !

9 Sans l'unité, autorité nulle part, confusion partout.

» Les pires instructions sont celles qui se contredisent et que chacun interprète, conmiente et exécute dirersement. Les meilleures, n^ fussent-elles pas bonnes, sont celles auxquelles tous et chacun se conforment.

» Le désordre dans les rues est le moins grave ; le plus grave, c'est le désordre dans les esprits.

» C'est celui-là qu'il faut prévenir à tout prix. Le moyen de le prévenir, c'est que chacun se rassure et se persuade bien qu'il n'y a de grands périls que ceux que l'imagination crée et aggrave.

» La défiance est comme le paratonnerre qui attire la foudre : — malheur à qui se défie, il appelle la foudre sur sa tête !

D La confiance est le courage de l'esprit.

D Montrer de la confiance, c'est donc montrer à la fois de l'esprit et du courage.

» Défiez-vous du peuple, il s'irritera.

» Confiez-vous à lui, il s'apaisera.

)» Son premier et son dernier mouvement sont bons.

D Toute réaction a ses excès inévitables ; mais la responsabilité de la réaction est à qui l'a provoquée.

D Ce n'est pas à ceux à qui dix-sept ans de durée n'ont pas suffi pour fonder la stabilité à se montrer trop sévères.

» Confiance ! confiance ! c'est là ce qui sauvera l'ordre; et, par Tordre, se sauveront la liberté, la paix, l'indépendance nationale.

» Que toutes les boutiques s'ouvrent !

» Que les transactions ne s'interrompent pas !

» Que les caisses du commerce et de la banque ne se ferment point !

» Que la Boui*se reprenne ses opérations!

» C*est le moment d'acheter de la rente, non d'en vendre : pour l'honneur de notre pays, il faut soutenir nos cours. C'est ainsi que la haute banque acquerra des titres qui ramèneront à elle l'opinion populaire.

» En agissant ainsi avec ensemble et persévérance, elle n'y perdra rien, elle sauvera ce qu'elle possède. Il faut savoir risquer pour acquérir; il faut aussi savoir risquer pour conserver.

» L'âme de l'ordre, c'est le travail; l'âme du travail, c'est le crédit. Il faut que le crédit se montre brave. Plus il se montrera brave, et moins, en réalité, il courra de risques.

» 11 importe de rappeler dans leurs ateliers tous les ouvriers, de leur faire reprendre l'habitude du travail, de leur faire quitter l'arme pour l'outil. Pour cela, il faut que la banque soit au commerce et à la fabrique ce que le lien est au faisceau. 11 faut que le crédit soit au travail ce que le combustible est à la machine à vapeur. On a dit : L'union, c'est la force ! nous dirons : L'ordre, c'est le crédit; le crédit, c'est l'ordre!

» Que toutes les grandes administrations publiques redoublent de zèle ! «

y> Que tous les employés donnent l'exemple de la régularité !

» Que toutes les affaires s'expédient rapidement !

» Que ceux qui ont les traditions administratives viennent en aide à ceux qui ne les ont pas encore acquises !

» Point d'arrière-pensées ! Toute arrière-pensée serait coupable. Ce n'est pas l'heure des regrets, c'est l'heure des efforts.

» Non-seulement il importe que la confiance règne à Paris, mais il importe qu'elle s'étende au dehors ; autrement les approvisionnements manqueraient, et, avecla rareté des subsistances, Timagination populaire, prompte à s'exalter, s'égarerait. Elle s'en prendrait à tous et à chacun, même aux chefs du gouvernement d'hier. C'est ce qu'il faut éviter.

D Confiance au dedans !

y> Confiance au dehors !

» Mais la confiance ne se commande pas. — Oui, cela est vrai, mais elle se gagne. La nôtre est sincère : qu'on la partage !

» Que le peuple aussi ait confiance ! Que toutes les voix s'unissent pour lui crier et pour lui dire qu'il n'a rien à craindre d'aucune tentative qui aurait le caractère d'une réaction.

» Les barricades maintenant ne sont plus ime gai*antie : elles sent \me entrave à la circulation.

y> Il importe que la circulation se rétablisse au plus tôt ; cela importe à la facilité et à l'abondance des approvisionnements. Paris est un goufire qui a un million de bouches, et les bouches les plus grandes sont celles du peuplé.

. » Pour un péril imaginaire, il ne faut donc pas créer un danger réel.

» Que tout homme sensé qui lira ces lignes se donne pour mission de répandre autour de lui la vérité et la sécurité.

)) Tout est fini. Nul ne songe à disputer au peuple sa victoire. La victoire n'est plus à disputer, elle est à organiser.

» Organiser la victoire î ce doit êti-e le mot d'ordre de tous les citoyens, leur cri de ralliement.

» Il faut que le peuple prouve à ses détracteurs qu'entre ses mains la liberté n'est pas un instrument de destruction, de désordre, mais une semence féconde jetée dans un sillon péniblement labouré et plus d'une fois arrosé de son sang.

n» Organiser la victoire I cela veut dire que tout le inonde doit venir en aide à ceux qui ont accepté la responsabilité du gouvernement provisoii'e.

» 11 faut que le riche consomme, pour que le pauvre travaille; il faut que le pauvre travaille, pour que la victoire reste glorieuse et ne se déshonore pas par le pillage.

» Ë. DE GiRARDDi. »

L'attitude résolue, courageuse, et la sage exhortation de M. de Girardin firent sortir les bons citoyens de cet état d'abattement et de stupeur dans lequel tant d'événements si imprévus les avaient jetés. La garde nationale se réorganisa et reprit une certaine énergie. Le gouvernement provisoire respirait.

Dans un conseil secret, on délibéra sur les mesures à prendre vis-à-vis du roi Louis-Philippe, de sa famille, de ses ministres et des princes qui commandaient en Algérie.

Arrêter les ministres encore cachés dans Paris, les mettre en jugement, poursuivre le roi et la reine, la duchesse d'Orléans et ses fils, tels étaient les conseils de quelques révolutionnaires incorrigibles. Le bon sens et la générosité unanime du gouvernement provisoire re-

poussèrent ces conseils haineux. « La révolution^ dit M. de Lamartine^ doit être une victoire^ et non une ven* geance; un pn^rès dans le sentiment comme dans la raison publique, et non une vile satisfaction donnée aux instincts cruels et jaloux des partis. »

a M. de Lamartine se chargea, sous sa responsabilité personnelle et à ses risques et périls devant le peuple, de faire évader les ministres si on venait à les saisir dans leur retraite. 11 se chargea de faire suivre la trace du roi, de la reine, des princesses, de leurs enfants ; d'envoyer des commissaires accrédités par lui pour protéger leur sortie du territoire français, pour leur donner le nécessaire et pour les entourer jusqu'aux frontières de sécurité et de respect.

» Le ministre des finances fut autorisé à remettre au ministre des affaires étrangères, à titre de fonds secrets, sur sa demande, une somme de trois cent mille francs pour cette sauvegarde des personnes royales. Cinquante mille francs seulement furent versés au crédit des affaires étrangères, afin de les remettre aux commissaires à leur départ. Cette précaution fut inutile, aucune somme ne fut dépensée *. »

M. de Lamartine* se rendit en outre chez M. de Montalivet. d ie ne doutais pas, dit-il, que ce ministre n'eût des confidences plus explicites des intentions du roi, et qu'il ne connût sa retraite. Je lui fis part des intentions du gouvernement provisoire et des miennes; je lui communiquai les mesures que je venais de prendre pour faire suivre et, au besoin, protéger contre tout obstacle

t Histoire de la Révolution de 1848^ page 424.

et contre toute insulte la famille royale. Je le conjurai de s'ouvrir avec une pleine confiance à moi et de me révéler la retraite de Louis-Philippe ^ »

C^s déclarations de M. de Lamartine ont donné lieu à une vive pdlémiquey à une ardente réfutation.

Comme je l'ai déjà dit^ M. Kroker avait publié, dans la Quarterly Betiew, l'histoire de la révolution de 1848. Il n'épargna point à M. de Lamartine les réûexions, les appréciations blessantes. Ce dernier répondit à M. Kroker dans le Conseiller du Peuple.

Sans nier le désir de M. de Lamartine et de la majorité du gouvernement provisoire de protéger la fuite du roi, M. Kroker oppose cependant aux déclarations de l'écrivain français les faits suivants :

« 1° Les routes et les chemins de fer furent fermés; le roi et la duchesse de Montpensier se frayèrent avec peine un chemin à travers champs et par des chemins de travei-se; le roi faillit être intercepté près de Pacy et être arrêté à Saint-André, comme le duc de Nemours à la barrière de Paris, où il n'échappa à la surveillance que par son déguisement.

» 2° Un ordre fut expédié de murer les côtes, ce qui empêcha le roi de s'échapper par Trouville.

» 3® Telle était la surveillance des embarquements, que le roi ne put traverser Honfleur et ne s'échappa du Havre qu'à la faveur d*un déguisement et d'un plan si bien conçu, si rapidement exécuté, que jusqu'à ce qu'il eût lu notre article, M. de Lamartine ne sut ni quand ni exactement comment il avait été accompli;

^ Page 155 du Conmller du Peuple»

» 4® M. de Lamartine ou son collègue M^ Ledru-Rollin avait un cerbère qui visita la maison de Haliot^ à Trouville^ un autre qui fouilla le pavillon de Grâce^ et un troisième qui épia le quai du Havre^ — tous les trois trop tard^ heureusement.

» 5<^ La conduite de la populace à Abbeville^ à Eu, à Pacy, à Ëvreux et à Rouen, prouve que, soit facticement, soit spontanément excitée, elle n'était que trop bien préparée à empêcher le dépai*t, et même à compromettre dangereusement la famille royale^, p

Je tiens à montrer envers les hommes de la révolution de 1848 le même amour de la vérité, le même sentiment d'impartialité et de justice qui m'ont dirigé dans mes études sur les hommes placés à la tête des autres gouvernements depuis un demi-siècle.

Selon moi, les déclarations de M. de Lamartine et les faits que lui oppose M. Kroker ne s'excluent pas.

Je ferai remarquer que presque tous les meinbres du gouvernement provisoire, d'opinions différentes et même contraires, se réunissaient dans un même amour pour la république et dans des sentiments communs d'humanité. Mais ils étaient tous dépassés, sinon entraînés, par la queue du parti républicain, du parti socialiste; et les décisions ss^es, prudentes, du gouvernement provisoire, durent se trouver souvent entravées et annulées par des mesures spontanées, violentes, du personnel fanatique dont il était entom*é.

On sait qu'on prenait parmi les plus ardents dans les

1 Réplique de la QmrUrly ^mew à M. de Lamartine, par M. Kroker, traduite pur la Aevue britannique.

clubs et dans les sociétés secrètes une grande partie du personnel des commissaires envoyés dans les départements^ peut-être pour se débarrasser d'eux.

M. de Montalivet ne répondit qu'avec réserve aux questions de M. de Lamartine^ non qu'il se défiât de lui, mais bien des agents nombreux et zélés de la république.

Ainsi, M. de Lamartine voulait faciliter l'évasion des anciens ministres, et, de son côté, M. Grémieux^ ministre de la justice, écrivait à M. Auguste Portalis, procureur général de la cour d'appel de Paris, que les anciens ministres devaient être poursuivis et livrés à la justice ^

En proposant l'abolition de la peine de mort, M. de Lamartine avait plutôt étonné qu'entraîné les esprits; mais dans une réunion du lendemain, cette question fut reprise par M. Louis Blanc.

<i Messieurs, dit-il, j'ai été vivement frappé, hier, de l'idée de M. de Lamartine, idée qui m'avait paru au premier aspect trop avancée pour la situation, mais que la générosité du peuple a mûrie en vingt-quatre heiu^s, et qu'il est peut-être capable de comprendre et d'accepter aujourd'hui : c'est l'idée de désarmer enfin les idées et les peuples de cette peine de mort qui contriste les cœurs, qui envenime les opinions, qui ensanglante les conquêtes et les vertus même des révolutions. Je demande que nous délibérions de nouveau sur cette proposition de M. de Lamartine, et que nous fassions à l'humanité ce don de joyeux avènement à la démocratie. »

a Chacun, dit M. de Lamartine, cherchait une rédaction digne de la pensée à présenter au peuple. Celle de

1 Le réquisitoire du procureur général est daté du 26 février.

Lamartine^ corrigée^ améliorée par une phrase de Louis Blanc^ fut adoptée. Les membres présents se levèrent après l'avoir entendue^ par un mouvement électrique d'enthousiasme. Dupont (de l'Eure)^ de Lamartine^ Arago^ Marie^ Grémieux^ Pagnerre^ se précipitèrent dans les bras les uns des autres^ comme des hommes qui viennent de sauver rhùmanité d'un naufrage de sang. Us revêtirent les ceintures tricolores^ seule marque de leurs fonctions souveraines. Ils se préparèrent à aller présenter à la ratification du peuple le décret téméraire qu'ils avaient osé porter en son nom^ n

M. de Lamartine et tous ses collègues descendirent de l'hôtel de ville^ entourés d'un cortège confus; ils franchirent les degrés sous les plis flottants du drapeau tricolore. M. de Lamartine s'avança jusqu'à la grille^ monta sur une estrade auprès des canons^ et^ de toute la portée de la voix humaine^ proclama le décret de Fabolilion de la peine de moii devant ces milliers de têtes attentives devant lui. Ce décret fut acclamé. « Le gouvernement^ dit encore M. de Lamartine^ rentra obéi et adoré dans le vestibule. »

La république se plaît aux solennités théâtrales : dans cette heureuse disposition des esprits^ on décida que^ le lendemain^ la république serait proclamée sur la place de la Bastille. La proclamation et le défUié devant la colonne de Juillet étaient annoncés pour deux heures et demie. Pendant que les diverses légions prenaient place sur les boulevards^ pendant que le cortège du gouvernement se formait sur la place de l'Hôtel-de-Ville^ un nouvel orage grondait.

1 Révolution de i848> par A. de Luuiartiiic.

Depuis le matin^ des masses de peuple affluaient en armes et envoyaient délégués sur délégués au gouver^ nement provisoire^ pour que M. Louis Blanc fût nommé ministre du progrès et pour que Vorganisation du travail fût une des promesses garanties au peuple par la république. Tous les membres du gouvernement^ MM. Dupont (de l'Eure), Arago, de Lamartine, Marie, Goudcbaux, résistèrent pendant cinq beures aux sommations menaçantes du socialisme industriel. Une dernière députation frappait du poing ou de ses armes sur la table du conseil : a Citoyens, leur dit M. de Lamartine, en montrant du geste la place où leurs camarades, la mèche allumée, gardaient quatre pièces de canon aux portes, vous me mettriez à la boucbe de ces pièces de canon, que vous ne me feriez pas signer ces deux mots associés ensemble : Organisation du travail.

» Je vais vous dire pourquoi je ne signerai pas ce décret. J^ai pour cela deux raisons, citoyens! La première, c'est que je ne me crois ni plus ni moins intelligent qu'aucun autre bomme de mon siècle et de mon pays, et que depuis vingt années de réflexions et d*étude des conditions de la société industrielle, il m'a été impossible de comprendre ces deux mots réunis dont l'un exclut l'autre. Je ne signe pas ce que je ne comprends pas.

» La seconde, c'est que si nous vous promettions l'organisation du travail, nous vous promettrions ce qu'aucune puissance humaine ne pourrait vous tenir. Je ne signe que les engagements que je puis tenir au peuple. »

M. de Lamartine parvint à apaiser, à convaincre encore une fois ces esprits irrités, et à triompher de la V 7

tyrannie des émeutes menaçantes. Le défilé de la garde nationale dura quatre heures au pas de charge.

Épuisé de fatigues^ M. de Lamartine chercha à se retirer du cortège; mais reconnu, il fut bientôt entouré dans la rue Saint-Antoine d'une fouie immense, et pour échapper à une ovation, il courut demander asile à M. Victor Hugo, qui demeurait alors place Royale.

Le 23 octobre 1852, je signais dans le Constitutionnel les réflexions suivantes :

(( Il y a un grand éloge à faire de notre temps.

» La modération, l'honnêteté et le bon sens y prennent toujours le dessus.

» J'estime que le gouvernement provisoire du 23 février 1848, malgré la défaillance d'un grand nombre de politiques enclins aujourd'hui au dénigrement, n'eût pas duré vingt-quatre heures, si le grand esprit et le noble caractère de M. de Lamartine n'eussent représenté, dans ce gouvernement improvisé au milieu d'une émeute, la modération et l'honnêteté.

» Celui qui écrira une histoire vraie de la révolution de 1848 devra constater que M. de Lamartine a prévenu et empêché de grands malheurs. Son dévouement à la patrie a pu être méconnu, incompris; mais il a été sans bornes !

» 11 fut un jour où la société n'était plus protégée par le respect de la loi, ni par la force armée. M. de Lamartine, pour la servir et la défendre de l'autorité de sa parole et de toute l'énergie de son cai'actère, est resté le complice de bien des fautes et de bien des folies, dans le but et dans l'espérance d'empêcher bien des crimes. Il y a perdu sciemment toute popularité ^

» La dictature du général Cavaignac a été aussi^ il faut le reconnaître^ une réaction courageuse en faveur de la modération et de l'honnêteté.

» Mais M. de Lamartine^ même dans des jours de trouble, penchait, par conviction, du côté de toutes les libertés, et des plus dangereuses; mais le général Cavaignac, comme par piété filiale, se mettait à genoux devant la république^; et tous, en conjurant les périls de chaque jour, ne faisaient que les ajourner. Tout en protégeant la société, ils l'inquiétaient, et ne sauvegardaient point assez sûrement ses intérêts et son avenir. »

Vous ra(^pelez - vous cette résistance glorieuse des Rouennais contre le despotisme stupide et menaçant d*une émeute? Les Rouennais furent longtemps outragés dans tous les clubs; leur attitude et leur parti pris furent honorés dans toute la France, et, dans les plus mauvais jours, donnèrent le ton à Topinion publique.

Que de courages modestes et déjà oubliés ont combattu en France depuis 1848, dans les journées de Juin, et longtemps avant et longtemps après, pour la cause sainte de l'honnêteté et du bon sens!

Ce ne fut que le sixième jour, dans la soirée, que M. de Lamartine put quitter l'hôtel de ville pour prendre possession du ministère des affaires étrangères. Les six premiers jours qui suivirent la révolution de Février furent surtout dépensés à prendre des mesures d'urgence, à recevoir des députations tumultueuses, à repousser les assauts d'émeutes qu'on appelait déjà séditieuses, à répondre aux orateurs de la place publique qu'on appelait déjà des factieux.

Dès le 27 février^ M. de Lamartine avait nommé soussecrétaire d'État de son ministère M. Bastide^ républicain d'ancienne date^ qu'il n'avait jamais vu avant le 24 février. En plaçant à ses côtés cet homme respecté dans son partie M. de Lamartine espérait pouvoir modérer la révolution dans ses rapports avec l'Eiu'ope, sans être accusé par les républicains^ toujours défiants et soupçonneux, d'avoir livré la révolution.

L'hôtel du ministère des atfaires étrangères était encore occupé par des détachements de gardes nationaux et de combattants de Février, bivouaquant dans les cours, dans les antichambres, dans les salles, sur les escaliers. On ouvrit au nouveau ministre le cabinet et la chambre de M. Guizot. La chambre, le lit, les fables, les meubles, avaient été respectés : M. de Lamartine remit à une personne de confiance les papiers intimes, les reliques de famille, les objets et le peu d'or qui appartenaient personnellement au ministre, a Je répugnais, dit M. de Lamartine, à prendre pour moi-même un appartement qui venait de porter malheur à ses hôtes. Je ne suis pas superstitieux, ajoute-t-il, je suis sensible; je ne craignais pas les présages, mais les souvenirs que ces murs me retraceraient. » 11 fit donc étendre des matelas dans les chambres sombres et nues du rez-de-chaussée, bivouaquant ainsi dans son hôtel de ministre comme les combattants de Février qui le défendaient.

LES REEiATIONS EXTÉRIEURES SOUS LA RÉPUBLIQUE.

M. de Lamartine eut la noble pensée d'établir un gouvernement solide et sérieux sous la république, dès le len-

demain d'une révolution sans exemple. 11 pensa^ comme Louis-Philippe, que même le lendemain de sanglantes révolutions, les nouveaux gouvernements doivent mettre de leur côté le droit, la raison et la justice. Il partageait les idées honnêtes, sages et élevées de l'homme d'État qu'il remplaçait dans cet hôtel du ministère des affaires étrangères; il pensait comme lui que, si la France attaquait la première, cette agression injuste serait le prétexte et lé signal inévitable d'une coalition des chancelleries et des armées européennes contre la France. M. de Lamartine avait, comme son prédécesseur, une foi absolue dans la puissance de Thonnêteté et du droit en politique.

« La république, disait-il à ses agents, n'a pas changé la place de la France en Europe; elle est prête à renouer les rapports avec les autres nations. »

Mais il fallait faire accepter ces pensées philosophiques par les hommes influents du parti républicain, afin que ces idées, mises en pratique, ne soulevassent pas les masses ignorantes et passionnées, impatientes de déborder sur TEurope, de faire la guerre à tous les rois et de briser tous les trônes.

S'il faut en croire M. de Lamartine, tous les membres du gouvernement provisoire, tous les hommes qui représentaient les sentiments populaires, le secondèrent en appuyant puissamment les idées de fraternité de tous les peuples et cette politique de paix. Il se produisit tout au plus, sous le ministère Lamartine, une manifestation en Thonneur de la Pologne.

Sans prévention d'esprit, sans préoccupation d'intérêt, sans malveillance surtout et sans dénigrement contre les personnes, je cherche seulement, je ne dirai pas quels

lOS MÉMOIRES

progrès^ mais quels changements heureux le pays dut à la république. M. de Lamartine^ avec ses hautes et sages convictions, n'eût-il pas pu être ministre des affaires étrangères sous Louis-Philippe? Il continuait, non la politique extérieure de M. Thiers, mais celle de M. Guizot.

Cependant M. de Lamartine fut bien forcé de rappeler succ4^ssivement tous les ambassadeurs, tous les ministres plénipotentiaires, en un mot, les agents de tous rangs qui composaient le personnel diplomatique nommé par M. Guizot. On ne changeait pas les choses ; mais il fallait changer les hommes. N'est-ce pas là le plus souvent le but secret et définitif de toutes les révolutions? Je ne craindrai pas de dire ici que l'importance, Tautorité et le crédit de la France furent afifaiblis dans toutes les chancelleries européennes par les choix nouveaux. Cependant, les hommes les plus honorables, confiants dans la politique de M. de Lamailine, acceptèrent les postes diplomatiques les plus importants. M. d'Harcourt, ancien pair de France, accepta l'ambassade de Rome ; le généml Aupick, l'ambassade de Constantinople; M. de Tallenay, ministre à Hambourg, celle de Londres; M. de Ludre fut envoyé en Hollande ; M. de Thiars, en Suisse ; M. Bixio, à Turin.

(( Je leur donnai verbalement à chacun, dit M. de Lamartine, les instructions propres au pays où je les envoyais. Ces instructions se résumaient en ces mets : Observez, informez, et donrez dans vos conversations avec les souverains, les ministres et les peuples, son véritable sens à la nouvelle république, pacifique si on la comprend, terrible si on la provoque. »

Mettez la France au lieu de la république^ et M. Guizot n'eût pas mieux dit.

Dans ses entretiens avec les ambassadeurs et chargés d'affaires qui iHîprésentaient les puissances étrangères à Paris^ M. de Lamartine parvint facilement à faire cesser leurs craintes, leurs préventions. Le ton ferme et respectueux de ses discours, pour les gouvernements comme pour les peuples, l'abolition de la peine de mort, l'inviolabilité des religions, le respect pour les étrangers, et, surtout, la répudiation de l'esprit de guerre, convertissaient les plus rebelles.

« L'enthousiasme pour la France avait gagné jusqu'aux ennemis de la république. Dans les courts intervalles de nuit que lui laissaient les tumultes de la place publique (car sous la république les rues avaient tous les jours leur tumulte), le ministre des affaires étrangères rédigea le Manifeste de la république. Il le soumit le 6 mars à la délibération de ses collègues et de quelques hommes importants de l'opinion républicaine, qui ce jour-là assistèrent au conseil.

» La séance était solennelle. Sept hommes, sortis quelques jpurs avant d'une tempête, tenaient dans leurs mains la paix ou la guerre. D'un mot, ils allaient armer et faire entre-choquer les principes et les hommes sur toute la terre, ou rasséréner l'horizon du globe. Lamaitine était décidé à faire de la déclaration de la paix la condition absolue de sa présence au gouvernement. La généralité de ses collègues, ainsi que les ministres, n'y étaient pas moins décidés que lui. Le manifeste ne subit aucune discussion de fond. On était d'accord sans s'être entendu. Tout se borna à quelques expressions contestées et mo-

difiées, mais d'un accord presque unanime^ sur la manière dont la république déclarait entendre les traités de 1815. Louis Blanc lui-même applaudit à Tère fraternelle ouverte par ce manifeste à l'humanité. Les partis arriérés ou impatients^ que mécontentait en secret la résolution pacifique du gouvernement^ se croyaient tellement sûrs que ces paroles étaient des mots jetés au vent et que le peuple déborderait bientôt de lui-même sur l'Europe, qu'ils ne prenaient pas la peine de contester le manifeste. Les conciliabules belges, allemands, polonais^ s'agitaient déjà autour de quelques meneurs occultes. Ce parti de la propagande armée se préparait à déchirer cette page de philosophie nationale et à en bourrer le fusil de l'invasion ^ »

Le lendemain, ce manifeste parut *. C'était la république de 1848 s'exprimant avec calme, avec dignité en face du monde : ce n'était plus la république de 1793 menaçant l'Europe de sa colère. Ce manifeste abolissait surtout l'ambition et les conquêtes.

Pour soutenir cette politique contre les conciliabules belges, allemands, polonais, le gouvernement provisoire créa un comité de défense, dans lequel furent appelés le général Lamoricière, le général Oudinot et le général Bedeau. Dès les premiers- jours qui suivirent la révolution de 1848, le maréchal Bugeaud avait adhéré à la république dans des termes dignes de son caractère et de son rang. Dévoué à la royauté de Juillet, il comprenait qu'il

i Lamartine, Bistoire de la Révolution de 1848, page 33, vol. II. ^ Nous publions le manifeste si remarquable de M. de Lamartine dans l'appendice de ce volume.

ne pouvait prendre un rôle actif qu'en cas de guerre.

Le ministre de la guerre, le général Subervie, était le président de ce comité de défense nationale; un jeune officier d'état-major, M. Charras , remplissait les fonctions de secrétaire. Le comité résolut de porter l'armée à cinq cent quatre-vingt mille hommes. Ministre de la marine^ M. Arago proposait aussi de maintenir d'une main ferme la discipline sur nos flottes^ armait nos ports^ fortifiait nos escadres.

Dans les conseils du pouvoir^ la république prenait visà-vis des puissances étrangères l'attitude ^ adoptait les mesures et parlait le langage d'un gouvernement sage et sérieux. On ne retrouvait mallieureusement dans les populations^ dans les clubs^ ni le même calme, ni la même sagesse !

USS riNANCES flOVS %,A BÈPV7BK.1Q1JE.

Depuis la fin du dix-huitième siècle » le bourgeois de Paris^ malgré de bien dures leçons^ se plaît à de singuliers jeux. Dans les entraînements de son esprit gaulois^ il applaudit en s'épanouissant d'aise à toutes les défiances, à toutes les accusations contre le pouvoir; ces défiances^ ces accusations, il les traduit, il les résume bientôt par un de ces mots grossiers, souvent injustes, qui n'en restent pas moins debout pendant de longues années, en dépit de toutes les réfutations qu'amène le temps et qui sortent des faits mieux connus. Devenus bientôt populaires, ces mots grossiers sont autant de mots d'ordre et de cris de guerre pour l'insurrection. L'insurrection triomphe : aussitôt le bourgeois de Paris change de

figure et de langage. Le bruit des armes^ les blessés et les morts^ un roi expirant sur Tëchafaud ou mis en fuite^ un trône brisé ^ le désordre dans la rue^ les boutiques menacées de pillage , tout cela lui donne la fièvre de la peur^ et il tend alors les bras au pouvoir nouveau^ auquel il se livre corps et âme. Dès qu'il a retrouvé la sécurité et la confiance^ son ingratitude se gaudit en railleries nouvelles contre le gouvernement établi quiFa sauvé. Le lendemain de la révolution de Février, le bourgeois de Paris trembla pour sa tête, et lorsqu'il fut à peu près sûr de la garder sur ses épaules, il trembla pour sa bourse. Ces dernières craintes étaient peut-être assez fondées.

Le premier ministre chargé des finances sous la république, M. Goudchaux, pensa que le meilleur moyen d'inspirer de la confiance était d'en montrer beaucoup lui-même. Le trésor ne suspendit d'abord aucune de ses opérations journalières j on anticipa même le payement du semestre de la rente.

Malgré tous ses efforts, des désastres industriels et commerciaux se multiplièrent ; la ruine d'un grand nombre de négociants et de fabricants entraîna dans une misère commune d'innombrables ouvriers.

En mai 1848, M. Achille Fould, aujourd'hui ministre d'État, publia une brochure ayant pour titre : Observaiwns 8tir la situation financière, adressées à VAssew^ blée nationale. Cette brochure se vendit à un Irès-grand nombre d'exemplaires et produisit une telle sensation , que quelques républicains modérés insistèrent auprès de M. Fould pour qu'il voulût bien accepter le portefeuille des finances. Élu député sous la monarchie de Juillet, en 1842, M. Fould avait été appelé dans tous les conai-

tés^ dans toutes les commissions de finances des anciennes Cliambres. M. Fould refusa alors ce portefeuille pour plus d'un motif; mais le prince Louis-Napoléon^ sous sa présidence 9 distingua bientôt la haute capacité de ce financier, et trouTa en lui un dévouement qui ne se démentit pas.

M. Goudchaux a marqué son court passage au ministère par des mesures d'ordre et de justice. « Mais il est à regretter, dit M. Fould dans sa brochure, qu'il n'ait pas apprécié d'une manière plus exacte les difficultés de la tâche dont il avait consenti à se charger; qu'il n'ait pas compris tout de suite que le crédit, profondément troublé par la révolution, lui ferait complètement défaut; que les dépenses allaient s'accroître, les recettes diminuer. »

Le 5 mars, M. Goudchaux fut remplacé par M. Garnicr-Pagès. L'administration financière de ce dernier eut tous les caractères d'une dictature.

Il déclare d'abord « que le trésor tiendra tous ses engagements; que les caisses d'épargne sont placées sous la garantie de la loyauté de la nation ; que, de toutes les propriétés, la plus inviolable, la plus sacrée, c'est l'épargne du pauvre, d

Le 9 mars, M. Garnier-Pagès rend un décret dans lequel il qualifie de capitaux de spéculation la plus grande partie des dépôts des caisses d'épargne. Ceux qui viennent les retirer sont accusés de malveillance. Les àcompte payés en numéraire sont fixés à 100 fr. par livret ; pour le reste des dépôts, on offre des bons du trésor ou des rentes 5 0/0 au pair, lorsque bons et rentes perdent 30 et 40 0/0.

Le 7 mars^ une.| roclamation du gouvernement provisoire s'exprimait en ces termes :

Déjà le gouYerneuient provisoire a pourvu à tout. Il recherche avec avidité les moyens de diminuer dans une large proportion les dépenses de l'État ; il a la certitude d'y parvenir. Le reste regarde les citoyens : leur sort^ celui de IMndustrie^ l'avenir et la prospérité du travail national sont entre leurs mains. Le gouvernement les adjure d'y aviser. En même temps ^ il n*exige d'eux aucun sacrifice extraordinaire. Pour parer à ces difficultés financières^ que la prudence commande impérieusement de prévoir^ une simple anticipation dans la rentrée des impôts suffira. Que tous les citoyens versent immédiatement et par anlicipation, dans les caisses du trésor, ce qui leur reste à payer sur leurs contributions de l'année, ou au moins les six premiers douzièmes, et toutes les difficultés sont vaincues.

Le 16 mars, sur un rapport de M. Garnier-Pagès, Je gouvernement provisoire rend un décret qui impose 45 centimes sur le total du rôle des quatre contributions directes^ payables immédiatement.

Plus tard^ s'apercevant du mauvais effet de cette mesure, le ministre revient, en quelque sorte, sur le décret : il en rend l'exécution arbitraire et inégale; il établit des exceptions sans règle, sans garantie, abandonnées aux caprices des autorités locales.

Cependant, le 29 février, le gouvernement proclamait dans un acte officiel, signé de tous ses membres :

Il croit (le gouvernement provisoire) de son devoir le plus rigoureux de rappeler aux citoyens que tout système d'impôt ne saurait être décidé par un gouvernement provisoire; qu'il appartient aux délégués de la nation tout entière de juger souverainement à cet égard; que toute autre conduite impliquerait de sa part la plus téméraire usurpation.

Le 9 mars, le ministre avait déclaré que le service des bons du trésor était assuré.

Le 16^ un nouveau décret en suspend le payement. Le ministre offre en échange de nouveaux bons^ ou des rentes au pair, alors qu'elles perdent jusqu'à 48 0/0.

J'avais en ma possession pour 80^000 fr. de bons du trésor dont Téchéance était postérieure de quelques jours à la date du décret : je me rendis par curiosité dans les bureaux affectés au service de la dette flottante. Il s'y exhalait bien des plaintes, bien des gémissements; il y éclatait bien des colères : « Payez-nous au moins les intérêts, » s'écriaient les détenteurs des bons échus ou à échoir prochainement. Le décret gardait le silence à ce sujet. Cependant^ les hauts fonctionnaires du ministère des finances s'émurent de ces réclamations. M. Thomas, caissier central, à défaut du directeur des fonds, se rend immédiatement chez M. Garnier-Pagès , ministre des finances; il lui soumet la question. « Le payement des intérêts échus, dit-il, cahnera les esprits. — D'ailleurs, il est juste de les payer, répond M. Garnier-Pagès. Prenez donc vos mesures. » Cette modification du décret n'a jamais été insérée au Moniteur.

La première et la plus fatale conséquence de cette marche saccadée et incertaine sur le terrain des finances fut, dit M. Fould, la perte de la confiance et du crédit. La Banque n'y résista pas.

Du 26 février au 15 mars, le trésor en avait retiré 77 millions. Cette somme avait servi à éteindre 44 millions de bons du trésor, à satisfaire aux nombreux remboursements des caisses d'épargne, à maintenir l'amortissement sur le 3 0/0.

Ces services, qui s'arrêtèrent successivement^ auraient dû, dit M. Fould, être suspendus dès le premier jour. En affaiblissant subitement la réserve métallique de la Banque, le ministre des finanees causa une panique; on vint en foule au remboursement de ses billets.

Le 16 mars, la Banque se voit obligée de suspendre les payements en numéraire; elle demande et obtient du gouvernement provisoire que ses billets soient réputés monnaie légale : mesure grave à laquelle on n'avait point eu recours dans les temps les plus critiques depuis cinquante ans.

La terreur fut telle que le prix du change d'un billet de 1,000 fr. contre des pièces de 5 fr. s'éleva jusqu'à 100 et 150 fr. Le change de l'argent contre de l'or haussait souvent de minute en minute.

Un de mes amis sort de chez lui avec 10,000 fr. en billets de banque pour les convertir en or. Il entre chez un changeur qui lui demande 60 fr. du mille, et ne peut même lui changer que 4,000 fr. à ce taux. Pour compléter sa somme, mon chercheur d'or traverse le boulevard. Un second changeur lui déclare que l'or est si rare qu'il l'achète 160 fr. le mille. Mon ami ne crut pas devoir opérer le change à ce prix. Il y a plus : d'acheteur il se fait vendeur, et retourne chez lui sans or, mais avec ses billets, augmentés de 400 fr. de profit.

Toutefois, l'empressement des citoyens à acquitter d'avance les contributions avait été tel, que, dans le mois de mars seulement, les versements avaient excédé de 21 millions le douzième exigible. Cet empressement se ralentit dès qu'on connut le décret qui imposait les 45 centimes extraordinaires, et force fut de demander à la Ban-

D'UN BOURGEOIS DE PARIS ill

que une nouvelle somme de 50 millions. Cet emprunt vint mettre le comble au discrédit : le jour où il fut connu^ la rente 5 0/0 baissa à 55 fr. ; le 3 0/0 à 35, pour tomber plus bas encore le lendemain.

Dans tous les temps, dans toutes les situations, la peur est le plus mauvais conseiller. Que de pièces id'or, (jue de sommes d'argent furent alors cachées et enfouies par la peur! De même que, par la cessation des battements du cœur, la circulation du sang est arrêtée et la vie suspendue, de même s'arrête, par défaut de conflance, la circulation des capitaux, et se suspend le crédit, cette puissance, cette vie morale des peuples, qui suscite et entretient les progrès de la civilisation.

Pour mon compte, je suivis les condéils sensés émis par M. de Girardin le lendemain du 24 février. J'étais plus républicain que je n'en avais l'air. Comme un jour M. Froment-Meurice me peignait sous de sombres couleurs les désastres du commerce et de l'industrie : « Tous les riches, lui dis-je, n'ont pas le sens commun. En ne dépensant rien, en arrêtant les travaux des ateliers, ils augmentent la panique et font baisser leurs renies, le prix de leurs terres et de leurs maisons. Je ne veux pas faire comme eux : en dépit de ces manifestations et de ces tambours qui passent là sous mes fenêtres, je vous commande, pour m'être livré le plus tôt possible, un service de table ciselé par vos plus habiles artistes. Je vous payerai comptant : votre caisse et la bourse de vos ouvriers seront la cachette de mes capitaux disponibles. Dans les temps de crise financière, les commandes pour le travail sont la meilleure offrande à déposer sur l'autel de la patrie I »

lii MÉMOIRES

Toutefois^ M. Garnier-Pagès avait un système de finances qui donna lieu aux quatre décrets suivants :

1° Un emprunt national en rentes 5 0/0 au pair;

2° La vente des diamants et de Targenterie de la couronne;

3° L'aliénation des biens de la liste civile;

4° Une vente de 100 millions des forêts de l'État.

M. Garnier-Pagès, comme complément de ce plan de finances, mûrissait le projet du rachat de tous les grands chemins de fer par l'Etat. Quelques compagnies demandaient elles-mêmes avec instance cette mesure de salut ; mais on perdit du temps, et ce qui eût été possible sous un pouvoir dictatorial ne pouvait plus s'exécuter devant une assemblée souveraine, influencée par les exigences des grandes compagnies.

Ces décrets pouvaient avoir un but politique; mais, au point de vue financier, dit M. Fould, leur utilité fut nulle ; au point de vue du crédit, leur effet fut déplorable.

En 1848, il n'a pas été versé, pour l'emprunt national, une somme de 10,000 fr. en numéraire. Comparez cette somme aux 2 milliards 198 millions souscrits en quatorze jours pour l'emprunt national de 1855, en temps de guerre, sous le règne de Napoléon 111, et vous comprendiez toute la justesse de ce mot connu d'un grand financier : « Gouvernez bien, et je vous donnerai autant d'ai'gent que vous en voudrez. »

L'argenterie de la couronne fut fondue : elle produisit à peine un million. Ce fut cependant le plus clair des ressources fournies par ces quatre décrets.

Quant aux biens de la liste civile et aux forêts de rÉtat, on ne les mit pas en vente, et on fit bien.

Selon M. Fould^ qu'on accusa bien à tort d'avoir conseillé la banqueroute^ la conversion en rentes à un taux équitable des dépôts des caisses d'épargne et des bons du trésor^ offerte facultativement, en donnant aux créanciers de l'État des valeurs facilement réalisables, les préservait de la ruine et de la misère, en même temps qu'elle soulageait le trésor du sérieux embarras d'une énorme dette flottante, que lui avait légué le gouvernement déchu.

Dès le 14 mars 1848, le docteur Gabarrus, fils de la célèbre madame Tallien, dont Tesprit résolu contribua à sauver la France au 9 thermidor, conseillait aussi, dans une lettre à M. de Lamartine, publiée par le journal la Presse, la consolidation de la dette flottante, et condensait toute la science financière dans cet axiome pratique : L'impôt tue, la dette vivifie.

Le gouveiiiement provisoire était cependant animé d'intentions équitables. 11 supprimait, à Paris et dans les villes des départements, les droits d'octroi sur la viande de boucherie, et décidait que leurs produits seraient remplacés par une taxe spéciale et progressive sur les loyers au-dessus de 800 fr., et par un impôt somptuaire sur les voitures de luxe, sur les chiens, sur les domestiques mâles, quand il y aurait plus d'un domestique mâle attaché à une famille. Mais, il faut le dire, ces idées nouvelles, au milieu d'une crise financière et commerciale, étaient loin d'atteindi'e le but qu'on se proposait.

Constatons, toutefois, que MM. Goudchaux, Garnier-

Pagès, et M. Duclerc, qui succéda à ce dernier, le 11 mai

1848, eurent plus d'une fois le courage de résister à des

délégués et même à des émeutes, qui s'efforçaient de

* leur arracher des sommes considérables pour de prétendues nécessités de la république.

Un concours de détresses pesait sur le nouveau gouvernement révolutionnaire : il avait à recruter^ à équiper une armée; à suppléer au crédit éteint^ à subvenir à la misère publique, à rétablir l'ordre à rintérieur, à veiller tout à la fois sur l'attitude des gouvernements et sur les menées du paili républicain à l'étranger, à remplacer le numéraire, l'industrie et le travail ; et, pour tout cela, comme le comprenaient très-bien tous les membres du gouvernement provisoire, sous peine de périr en peu de jours, il était interdit à la république d'avoir recours aux exactions et aux sévices des révolutions.

Les membres du gouvernement provisoire et les ministres étaient cependant loin d'être unis. Pendant bien des nuits, ils conspiraient même les uns contre les autres; des complots se préparaient, quelques-uns s'exécutèrent. Mais, toutefois, le gouvernement républicain comprit qu'il ne devait pas se diviser, sous peine de périr, avant que le suffrage universel eût nommé une assemblée constituante.

Que de fois des factieux ont menacé M. de Lamartine de la pression des émeutes I <( Si vous nous résistez aujourd'hui, lui disait-on, vous serez bien forcé de céder demain devant deux cent mille hommes ! — Ëh bien ! amenez-moi vos deux cent mille hommes, répondait avec calme M. de Lamartine, je leur parlerai ! »

Le socialisme, que réprouvaient les membres les plus importants du gouvernement provisoire, eut cependant un représentant qui s'installa au Luxembourg : ce fut M. Louis Blanc. Cet écrivain, aux formes académiques

plutôt qu'au langage passionné du tribun, ne se lit personnellement, il faut le reconnaître, ni le chef d'insurrections armées, ni le promoteur de violences populaires ; mais les doctrines qu'il prêchait au Luxembourg portèrent leurs fruits. Au sein des ateliers nationaux se re« cruta l'armée qui attaqua, dans l'insurrection de Juin, le gouvernement républicain et la société tout entière.

L'armée, dont plusieurs régiments étaient rentrés dans la capitale, la garde mobile et la garde nationale, sous le commandement du général Gavaignac, alors ministre de la guerre, et qui fut fait dictateur, triomf^èrent, comme on sait, de cette insurrection socialiste.

Il faut constater que les hommes modérés du gouvernement provisoire risquèrent incessamment leur vie plutôt que de livrer le pays à la ruine, la république aux aventuriers et aux hommes de sang, et le gouvernement à l'opprobre.

LES JOVRIVÀES DE jrCIN. — DEUX ÊFUODES.

Je n'essayerai pas de décrire après tant d'autres écrivains les scènes sanglantes des journées de Juin. Cependant je rappellerai un épisode peu connu qui précéda ces journées de guerre civile, et un autre épisode qui les suivit.

J'ai dit comment les vainqueurs du 24 février i 848 entrèrent aux Tuileries : je dirai comment ils en sortirent.

Mille à douze cents combattants de Février s'étaient installés à domicile cjans le palais des Tuileries. Ils y étaient logés et nourris aux frais de la république. Le nombre de ces pensiomiaires armés et résolus diminua

du 24 février aux premiers jours de juin. Mais à cette dernière époque^ plusieurs centaines de combattants restaient encore maîtres d'une partie des appartements du palais. Cette occupation des Tuileries par des honunes ne manquant ni d'armes ni de munitions entretenait rinquiëtude publique ; cette garnison coûtait cher. On traita bientôt de brigands ces héros de Février^ dont on n'avait plus peur; on demanda leur expulsion^ et quelques personnages^ impatients de s'installer à leur tour dans la demeure royale^ décidèrent le gouvernement provisoire à en chasser ceux qui y étaient entrés en vainqueurs. Cette décision fut surtout provoquée par deux ou trois meneurs qui entouraient le général CourtaiSj commandant des gardes nationales. L'ancien logement du général Jacqueminot sur la place du Carrousel^ à moitié dévasté » leur paraissait peu convenable : il ne leur fallait rien moins que les salons princiers du l'ezde-chaussée et du premier étage des Tuileries^ du côté de la i*ue de Rivoli. L'état-major de la garde nationale^ appelé alors à jouer un si grand rôle^ devait^ disaient-ils, recevoir dignement les députations de la garde nationale de Paris, de la banlieue et des départements. On sut entraîner M. Caussidière à prendre parti pour Tétat-major. On persuada au préfet de poUce que son autorité était méconnue, que sa dignité était compromise. M. Caussidière donna l'ordre à une des célébrités de l'époque, à Tun des commissaires du gouvernement, à M. Chenu, de se mettre à la tête des montagnards, alors oi^anisës, enrégimentés, portant ceinture rouge et bonnet orné du triangle égalitaire, sabre au côté, montant les chevaux de l'ancienne garde municipale, de faire le siège des

D'UN BOURGEOIS DE PARIS li7

Tuileries, et d'expulser par la force tous ceux qui ne voudraient pas se retirer de bonne grâce.

Les Invalides civils n'inquiétaient guère Tautorité ; mais il restait de Tarmëe d'occupation, dans les appartements du pavillon Marsan, cent cinquante individus bien décidés à ne pas se laisser malmener. Disons ici toute la vérité : ceux-là étaient de braves gens; ils avaient rendu de grands services dans les premiers jours de Tenvahisscrncnt des Tuileries; la plupart attendaient, soit leur incorporation dans la garde mobile, soit une occasion de rentrer dans leurs ateliers. M. Caussidière croyait à tort que la violence, que la force étaient nécessaires, et qu'il fallait dans cette circonstance faire acte de vigueur et d'énergie.

Parmi ces derniers hôtes du palais des Tuileries, plus d'un comptait des amis dans les rangs des montagnards. Des confidences furent échangées, et quand Tarrièregarde de Tarmée d'occupation connut les détails de Texpédition décidée contre elle, elle s'indigna, elle résolut de protester et de se défendre.

«On nous traite de voleurs, s*écriaient-ils : nous prouverons que nous avons empêché de voler !

— On dit que nous nous gorgeons de vin : nous refusons la ration qu*on nous accorde. »

En vain des représentants du ministre de l'intérieur, faisant acte de conciliation, cherchèrent-ils d'un côté à faire entendre raison à ces hommes armés, qui se plaignaient d'une insulte; en vain d*un autre côté dirent-ils au gouvernement qu'ils répondaient de tout; en vain donnèrent ils Tassurance que le départ s'effectuerait titinquillement : ils ne furent point écoutés. M. Gaussi-

dière ordonna aux montagnards de marcher et de se masser rue de Rivoli^ devant le guichet du palais qui donnait sur la rue de l'Échelle. Il eût été question du siège d'une place forte que la mise en scène n'eût point été plus sérieuse. Sommations^ ailées et venues de parlementaires^ discussions animées^ conseils de guerre^ se succédèrent au commencement de cette journée.

La collision était flagrante. Le ministre de l'intérieur, M. Ledru-Roliin, prévenu, se rendit en toute hâte aux Tuileries. Une partie du gouvernement provisoire, réuni en ce moment à l'hôtel de ville, fut aussi informée du nouveau danger qui menaçait la tranquillité d'un des quartiers importants de Paris. La séance à laquelle ils assistaient fut levée, et bientôt l'on vit arriver rue de Rivoli deux ou trois voitures, d'où descendirent MM. François Arago, Crémieux, Marie, Armand Marrast, Dupont (de l'Eure), de Lamartine, Gamier-Pagès, Flocon, Albert, ouvrier. Le général Courtais se joignit à eux; et, ce qu'on aura peine à croire, tout le gouvernement provisoire, pendant plusieurs heures, se trouva enfermé dans la cour des Tuileries, au milieu de ces hommes que l'on traitait en ennemis. Un mot hardi prononcé par l'un d'eux, et le gouvernement provisoire devenait leur prisonnier. M. Ledru-Rollin comprit la situation : il partit promptement par une porte qu'il trouva ouverte, laissant ses collègues se tirer de ce mauvais pas à force d'éloquence.

Chaque ministre haranguait un petit groupe; mais Farmée d'occupation, rangée, alignée devant le pavillon de l'Horloge, les laissait dire et ne faisait entendre que d'énergiques protestations :

« Nous ne sommes ni des brigands ni des voleurs; — nous avons rendu des services : — nous voulons sortir d'ici comme nous y sommes entrés, comme de braves gens. — Nous ne déposerons nos armes qu'à Thôtel de ^ille; on ne nous forcera jamais à les rendre : on nous tuera plutôt.

— Non, mes enfants; non, mes amis; non, chers concitoyens; non, chers camarades (les mots les plus tendres étaient prodigués à ces hommes armés); non, vous n'êtes ni des brigands, ni des voleurs. Nous savons que vous avez rendu de grands services : nous le proclamons hautement; nous ne l'oublierons pas. Si nous vous demandons de quitter le palais, c'est au nom de la tranquillité publique, que vous devez nous aider à consolider. »

Ce thème conciliant se développait sur toute la ligne; la majesté du gouvernement provisoire fléchissait, s'humanisait; mais les groupes armés ne bougeaient pas et se montraient résolus à ne pas se rendre. Les montagnards occupaient toujours une partie de la rue de Rivoli ; M. Chenu mesurait déjà du regard la hauteur des fenêtres du rez-de-chaussée du pavillon Marsan, comme pour ordonner une escalade. Cette situation inquiétante, pénible, se prolongeait. En ce moment de crise, le général Courtais fit aux récalcitrants une proposition assez inattendue :

(( Vous êtes disposés à vous rendre à l'hôtel de

viUe?

— Oui ! oui !

— Vous voulez y déposer vos armes?

— Nous le voulons.

itO MÉMOIRES

— Vous voulez être traités avec les honneurs de la guerre?

— Oui! oui!

— Eh bien ! formez vos rangs : je me mets à votre tête et je vous conduis à l'hôtel de ville... Vous m'acceptez bien comme votre général?

— Nous vous suivons. »

Le général Gourtais monte à cheval; la grille du guichet de la rue de Rivoli s'ouvre à deiLX battants, et Tarrière-garde de l'armée d'occupation défile tranquillement devant les montagnards stupéfaits. Le cortège suit les quais^ au milieu d'une foule immense^ attirée par la singularité d'un pareil spectacle. Arrivés à l'hôtel de ville^ les vainqueurs de la royauté changent leurs armes contre des reçus nominativement libellés. Après cette longue formalité^ on les fit tous dîner dans une des plus vastes salles de l'hôtel de ville. Ils reçurent en outre quelques pièces de cinq francs^ sur les fonds du ministère de l'intérieur. C'est ainsi que finit cette journée commencée sous d'aussi menaçants auspices, et qui n'eut pour dénomment qu'une burlesque promenade du palais des Tuileries à la place de Grève. Très-peu de jours après , l'état-major de la garde nationale prenait possession des appartements du duc d'Orléans, du roi des Belges, du duc de Nemom^s. Le général Gourtais s'installa avec sa famille dans les appartements du duc de Montpensier, qu'il occupa jusqu'au jour de sa chute et de son arrestation.

Ainsi, dans ces temps de désordre, aux populaires ovations succédaient vite la disgrâce, l'insulte et le châtiment. Quatre mois après le départ du roi et de la famille royale, les vainqueurs de la royauté étaient chassés à leur

tour des Tuileries, et le général qui marchait à leur tête, pour les conduire et les désarmer, passait lui-même bientôt des splendides appartements du duc de Montpensier sous les verrous d'une prison !

Il est un dernier épisode dont le palais des Tuileries fut encore le théâtre : c'est l'épisode sanglant de la deniière nuit de juin 1848.

Paris avait été mis en état de siège; une commission militaire était installée dans l'ancienne salle à manger de Louis-Philippe et dans les petits appartements de la reine. Ce qu'il y eut de singulier, c'est que le président de cette commission, officier supérieur, fut tout d'abord reconnu pour l'un des plus importants'meneurs de l'insurrection. Loin de présider comme juge, il fut arrêté comme insurgé. Tous les prisonniers faits dans les divers quartiers où s'étaient livrés de meurtriers combats comparurent devant ce conseil de guerre. On les enferma d'abord dans le corps de garde près du guichet, puis dans les petites chambres situées au-dessus des écuries, puis encore dans les caves du pavillon Marsan; puis, enfin, on transforma en une prison de circonstance le souterrain qui, du palais des Tuileries, s'étend jusqu'au tiers environ de la terrasse du bord de l'eau.

Cette longue galerie fut construite sous Napoléon P% pour que l'impératrice Marie-Louise et, plus tard, le roi de Rome, pussent se rendre plus librement à leur promenade sur cette terrasse.

Sous la restauration, ce passage souten^ain fut encore réservé pour les promenades de la duchesse de Berry et du duc de Bordeaux.

Louis-Philippe fit restaurer cette galerie avec grand soin. Construite en pierres de taille, elle reçoit le jour par des ouvertures garnies de barreaux de fer et donnant sur le jardin. La sortie de cette galerie sur la terrasse est surmontée d'un petit pavillon en pierre sur lequel on a placé la statue en bronze de Cléopâtre. Cinq à six mille prisonniers furent enfermés dans ce souterrain. Dans la journée qui suivit leur arrestation, un grand nombre furent bientôt conduits^ liés et garrottés^ dans les forts ; mais plusieurs centaines furent retenus^ sur le sort desquels on se proposait de prononcer pendant la nuit ou le lendemain. Ces insurgés^ pour la plupart échauffés encore par le combat^ ivres de poudre^ de vin et d'eau-de-vie, vociférant, jurant, tentèrent de briser les barreaux et de desceller les pierres. Les postes furent doublés, triplés, aux extrémités de la galerie. On plaça des sentinelles tout le long du mur, à l'extérieur, avec ordre de tirer sur tous ceux qu'on verrait apparaître à Tune des ouvertures. Cette consigne fut si fidèlement exécutée, qu'un prisonnier fut tué roide pour avoir refusé d'obéir à une première sommation. Ses camarades passèrent par l'ouvertuie son cadavre, qui fut déposé sur les marches de l'escalier du palais.

L'exaspération de ces prisonniers, presque asphyxiés par le manque d'air et par des exhalaisons méphitiques, devint telle qu'ils se précipitèrent en masse sur l'énorme grille d'entrée pour la forcer ou la démolir. Le poste qui se trouvait là, malgré ses exhortations, fut forcé, pour se défendre, de charger les armes, et, à plusieurs reprises, de menacer ces furieux d'une fusillade.

Vers minuit, l'ordre arrive de faire sortir les prison-

niers du souterrain, de les former en colonnes^ et de les conduire^ sous bonne escoiie^ à la préfecture on à Saint- Lazare. On n'a jamais bien su au juste quelle destination avait été indiquée. Ce qu'il y a de certain^ c'est que^ rangés dans la cour des Tuileries^ ils furent enveloppés par un double rang de gardes nationaux. Ils se mirent en route^ restant parfaitement libres dans leurs mouvements^ traversant le guichet du pavillon de Flore^ tournant le quai à gauche^ reprenant le guichet de la place du Carrousel et se développant sur la place.

La conduite de cette ti*oupe avait été confiée à un chef de bataillon de la garde nationale de Cambrai^ brave et dévoué citoyen, qui venait toujours offrir le secoui*s de son zèle et de son bras dans les occasions difficiles.

Quand ce triste cortège fut arrivé sur la place du Carrousel, à la hauteur de Thôtel de Nantes, qui n'existe plus aujourd'hui, quelques-uns des prisonniers, hommes résolus, se baissent rapidement, saisissent un grand nombre de gardes nationaux par les jambes, les font tomber et s'emparent de leurs fusils. Des coups de feu se font entendre. D'où étaient-ils partis? On ne saurait le dire; mais l'une des premières victimes fut le chef de bataillon de Cambrai, qui tomba frappé d'une balle à la tête. Tout aussitôt une horrible fusillade s'engage. Les gardes nationaux, surpris à l'improviste, croyant avoir à se défendre des prisonniers, tirent sur eux, sans se souvenir qu'à peu de distance marchait une ligne de gardes nationaux. Au même instant, un poste de gardes mobiles de la marine sort de l'Orangerie, et entame un feu nourri contre la masse qui s'agitait devant lui dans les ténèbres.

Les gardes nationaux restés dans la cour des Tuileries

sont bientôt eux-mêmes assaillis par une grêle de balles : ils ripostent à travers les grilles. Une panique universelle s'empare de tout ce qui était sur pied dans le palais et dans les environs. Les factionnaires et la troupe du palais tirent sur les quais; — un jeune garde national^ en sentinelle à l'extrémité de la rue du Bac, est tué ; — ils tirent dans la rue de Rivoli, sur la place du Palais-Royal, dans le jardin même du palais. Partout on relève des blessés, des morts... On parcourt avec des torches et des lanternes là place du Carrousel pour porter des secours et enlever des cadavres. Le sang était répandu en si grande abondance, qu'on fut obligé de jeter des sacs entiers de sciure de bois et de sable pour l'éiancher et en effacer les traces.

Au grand jour, le bruit de cette horrible boucherie s'était promptement répandu dans Paris ; je pus, le lendemain matin, voir le sanglant spectacle que présentait le palais. En entrant dans la cour des Tuileries, par le pavillon de Flore^ devant les fenêtres des cuisines, étaient étendus sur de la paille les cadavres de vingt-sept insurgés. Dans une des salles du premier étage, dont les fenêtres ouvrent sur le pont Royal, le docteur Gannal embaumait les corps du commandant de la garde nationale de Cambrai et de quelques gardes nationaux déjà reconnus et réclamés par leurs familles. Sur le marbre de la salle du Trône, étaient rangés deux lignes de cadavres, l'une de gardes nationaux qui n'étaient point encore reconnus, l'autre d'hommes que Ton supposait des chefs d'insurgés. Parmi ceux-ci on remarquait le cadavre d'un homme jeune encore, d'une blancheur de peau et d'une propreté remarquables, dont lo linge, d'une extrême

finesse^ était recouvert d'une blouse. Deux coups de feu lui avaient déchiré le torse avec tant de violence, que Ton apercevait le foie et les entrailles. Dans un coin, sous un drap rouge de sang, étaient des bras, des jambes, coupés le matin par les chirurgiens appelés en toute hâte.

Par une fatalité déplorable, les invalides civils avaient élé complètement expulsés quelques jours auparavant, et les dernières voitures renfermant le matériel des hôpitaux étaient parties il n'y avait pas vingt-quatre heures ! 11 fallut les faire revenir, réinstaller un service médical, les sœurs de charité, etc., etc. Les salles se remplirent de lits, où l'on plaça d'un côté les gardes nationaux, les soldats de l'ordre ; de l'autre, les insurgés.

Un grand nombre des blessés étaient horriblement mutilés. Presque toutes les amputations furent pratiquées en faisant usage des appareils de chloroforme. Dans la galerie des Faisans, dans le salon de Louis XIII, dans celui de Louis XIV, on suivait avec horreur les longues traînées du sang répandu par les blessés ou qui s'échappcdt des cadavres. La terrasse en pierre qui donne sur le jardin était remplie de matelas, d'oreillers, de draps, de serviettes ensanglantés. J*ai vu rarement un spectacle plus horrible.

Au milieu des péripéties de ce meurtrier combat, un fait honore le sang-froid et le courage de M. Clément

Thomas.

Après l'arrestation de M. Gourtais, ce représentant avait été chargé du commandement en chef des gardes nationales. Les journées de Juin le trouvèrent zélé défenseur de l'ordre. Blessé dans une des attaques qu'il di-

rigea avec beaucoup de fermeté, il ne rentra cependant que fort tard au palais des Tuileries. Il se reposait depuis quelques instants, cherchant à calmer les douleurs que lui causait une contusion à la cuisse, lorsque la fusillade éclata. En apprenant ce qui se passait, les meurtres inutiles qui ensanglantaient la place du Carrousel et les environs, M. Clément Thomas n'hésite pas à se lever. Accompagné du régisseur du palais, honnête homme, plein de cœur et de dévouement, il se précipite dans la cour des Tuileries, criant d'une voix de stentor : Cessei le feu! CoiLchez-vous à terre I Grâce à cet ordre répété tout le long de la grille, vite compris, et plus vite encore exécuté, bien des victimes furent épargnées.

Au milieu de cet effrayant désordre, si beaucoup de prisonniers succombèrent, beaucoup d'autres parvinrent à s'échapper. 11 y en eut même qui, se mêlant aux gardes nationaux des départements et de la banlieue, qu'on ne reconnaissait qu'à une bande de papier attachée à leurs chapeaux ou à leurs casquettes, rentrèrent le lendemain chez eux, en plein jom^, comme de loyaux défenseurs de la tranquillité publique.

On avait maladroitement accumulé une masse de gardes nationaux sans uniforme dans le palais. Ne se connaissant pas, n'ayant aucun signe de ralliement entre eux, ils ne firent qu*augmenter la confusion. Aux premiers coups de feu, ceux qui étaient en haut descendirent rapidement les escaliers pour prêter secours; ceux qui étaient en bas, effrayés de quelques balles qui avaient sifflé à leurs oreilles, sans les toucher, montèrent précipitamment les escaliers de Tintéricur du palais, leurs fusils à la main, la baïonnette en avant. Une douzaine

d*hommes furent grièvement blessés dans ce choc : les poltrons frappèrent les courageux.

Les gardes nationaux étaient tellement pressés de tirer des coups de fusil^ que plusieurs^ placés sous le vestibule de l'entrée principale, celle qui conduit aujourd'hui aux appartements de l'empereur et de l'impératrice, firent feu à travers les grandes glaces de la porte et les brisèrent. Un adjudant du palais, qui se trouvait près de là, fut blessé à la tête par un éclat de verre ou par une balle faisant ricochet.

Le lendemain et le surlendemain, on comptait près de cent blessés étendus sur des lits envoyés et dressés avec le plus grand zèle par l'administration des hospices; des cercueils emportaient les cadavres des gardes nationaux; ceux des insurgés, dont on ne se donna pas la peine de dresser l'acte de décès, furent jetés dans des voitures de déménagement de la maison Bailli et conduits au cimetière. Le restant des prisonniers fut dirigé sur un des forts des environs.

Malgré cette terrible leçon, dans la nuit qui suivit celle de la fusillade de la place du Carrousel, un autre accident vint encore ensanglanter le jardin des Tuileries. Quelques postes étaient disséminés sous les arbres, et des patrouilles se croisaient fréquemment. Au milieu de la nuit, au passage de l'une d'elles, une circonstance toute fortuite fait écrouler une de ces pyramides de chaises que l'on voit en été, de distance en distance, dans les allées principales. Au bruit causé par les chaises tombant les unes sur les autres, une sentinelle fait feu, la patrouille liposte^ d'autres gardes nationaux tirent... Une heure

après^ on rapportait au palais cinq ou six blesses ; on coupait la jambe à l'un d'eux, on amputait l'autre d'un bras.

On craignit mi moment une calamité d'un autre genre et qui aurait pu devenir plus meurtrière, le typhus. Le souterrain était encombré d'immondices ; à ces odeurs méphitiques se mêlaient l'odeur du sang et les exhalaisons cadavériques. 11 fallut avoir recours à des remèdes héroïques. Au moyen des longs tuyaux d'arrosement du jardin et d'ime pompe à forte pression, on introduisit des masses d'eau dans le souterrain par le pavillon de l'extrémité. Cette opération terminée, on y répandit quelques centaines de litres de chlore.

On souffre au récit de tant de sanglants épisodes, on se sent frémir d'horreur devant cet effrayant tableau des malheurs de la guerre civile. Combien sont imprudents ou coupables ceux qui en donnent le signal ! combien doivent être honorés ceux dont l'habileté et le courage savent les prévoir ou y mettre fin!

Malgré tous les complots qui s'ouidirent et se succédèrent depuis le 24 février pour obtenu* l'ajournement des élections, les élections générales commencèrent le 27 avril 1848, le jour de Pâques.

Neuf cents représentants reçurent le gouvernement provisoire aux cris de Five la république! dans une vaste salle construite à la hâte. En même temps que la république était acclamée au dedans, on la proclamait au dehors, sous le péristyle du monument de l'Assemblée nationale.

Le 7 mai, M. de Lamartine soumit à l'approbation de l'Assemblée nationale tous les actes du gouvernement

provisoire. 'Chaque ministre apporta et lut successivement à la tribune le compte rendu spécial des actes de son département. Tous ces comptes rendus reçurent la sanction des applaudissements de TAssembiée ; quelques-uns même obtinrent l'approbation de l'opinion publique : je citerai ceux de MM. Marie^ Bethmont^ et surtout aussi celui de M. de Lamartine^ qui présenta, dans son langage élevé et poétique, un tableau complet et rassurant de la situation de la république vis-à-vis de l'Europe et de la situation de TEurope vis-à-vis de la république.

iELE«?TI01V I»0 PIltelDKNT DE LA llin»roEJQVE.

Bientôt l'Assemblée nationale rédigea, discuta et vota la constitution républicaine, qui vint au monde au bruit du canon. Diaprés cette constitution, il fallait procéder à réleclion d'un président de la république; cette élection devait être demandée au suffrage universel.

" Quelque temps auparavant, j'avais eu l'honneur d'être présenté par un membre de l'Assemblée nationale à Fillustre républicain président du conseil, qui occupait alors, rue de Varennes, l'hôtel Monaco. Voici à quelle occasion. Le bruit s'était répandu que \e ConstUiUionnel allait être supprimé. Dans une audience qu'il m'accorda, le général m'assura que le gouvernement n'avait jamais eu cette pensée. Ses paroles furent pleines de bienveillance.

A peu de temps de là, presque à la veille de Fclection

pour la présidence, le général Gavaignac voulut bien me

faire dire par un de ses aides de camp qu'il était surpris

de ne m'avoir pas revu, et qu'il m'attendait le; lende-

main chez lui^ à onze heures du soir. Je fus exact au rendez-YOus.

Il y a des hasards de conversation singuliers : tantôt des explications délicates,- et qui pouvaient devenir blessantes, tournent à la conciliation et au rapprochement; tantôt un entretien qui ne devait être que bienveillant de part et d'autre tourne à Taigreur. Habitué au commandement, le général Gavaignac, dans sa dignité, ne ci*ut pas devoir solliciter franchen^nt l'appui du ConstittUionnel en faveur de sa candidature ; dans mon indépendance, soucieux, moi aussi, de ma dignité d'écrivain et de mes convictions politiques, je. crus devoir m'expliquer avec politesse, mais avec une entière liberté. Dans ces dispositions mutuelles, le premier mot un peu vif jeté par Fun ou Tautre des deux interlocuteurs devait bientôt faire verser l'entretien du mauvais côté. Cela arriva. Je me retirai sous les plus fâcheuses impressions, attristé de n'avoir pas trouvé dans cette conférence le calme, l'élévation et la noblesse de langage que j'attendais d'un candidat à la présidence de la république.

Plusieurs journaux de Paris et des départements donnèrent le récit d'une conversation entre le général Cavaignac, président du conseil, et M. Véron, directeur du Constitutionnel. A cette occasion, le vendredi 24 novembre 1848, le Constitutionnel publia, par mes soins, les explications suivantes :

« Il y a dix ou douze jours, le général Gavaignac, président du conseil, par un de ses aides de camp, invita M, Véron à venir causer avec lui. Ce dernier s'empressa de se rendre à cette invitation. C'est alors qu'eut lieu

D*nN BOURGEOIS DE PARIS 181

cette conversation dont on parle^ et dont voici le récit fidèle^ :

» M. cAVAiGNAC. Eh bien ! monsieur Véron, vous m'aviez promis de me venir voir : je ne vous ai pas vu.

» M. VÉRON. J'attendais votre appela monsieur le président.

» M. CAVAIGNAC. Vous m'avicz fait espérer aussi quelque appui de la part du ConstUiUionnel ; il n'a pas été trèsaimable.

» M. VÉRON. Permettez-moi de vous dire, monsieur le président, que j'attendais de vous tout autre chose que des reproches. Depuis que j'ai euThonneur de vous voir, le Constitutionnel a été vraiment à peu près ministériel.

» M. CAVAIGNAC Oh! ministériel, c'est beaucoup dire- Vous allez voir. (Ici le président du conseil feuillette un registred'extraits de journaux; il tombe sur deux articles du Constitutionnel où il est parlé avec éloge et de son langage à la tribune et de ses mœurs de gouvernement.)

» M. vÉRON. Vous voyez, monsieur le président, les pièces parlent.

r> M. CAVAIGNAC* Soit! venons à la question du jour, réfection du président de la république. 11 n'y a que deux candidats^ moi et Napoléon. Eh bien 1 je vais vous parler avec une franchise toute militaire : serez-vous pour moi ou contre moi?

» Aucun des détails de ce récit n'a été contredit par les journaux ministériels du temps.

in MÉMOIRES

» M. vÉRON. La question est nette. J'ai un regret * c'est que ma réponse le sera moins.

)) Sans être absolument pour tous^ le Constitutiormel peut n'être pas contre vous, n y a des nuances qu'il faut conserver.

» M. cAYÀiGNAc. Voulez-Yous faire du juste milieu? Entre deux candidats^ il faut choisir Tun ou Tautre : pourquoi des nuances?

» M. VÉRON. Il en faut, général, pour votre dignité et pour la mienne. Si le Constitutionnel était dévoué à votre candidature, on dirait que vous êtes un corrupteur et moi un corrompu ; la calomnie se donnerait beau jeu.

» M. CAVAiGNAC. La calomuic ! il faut bien s'y résigner : est-ce qu'elle m'épargne ? ne suis-je pas calomnié ?

» M. VÉRON. Je n'en disconviens pas, général ; mais vous gouvernez la France : on peut pâtir un peu pour tant d'honneur ; et puis la calomnie, qui s'est prise à votre personne, ne tous a pas atteint bien haut, elle n'a pas monté jusL|u'au cœur. (Ici le président du conseil laisse échapper un léger sourire.)

» M. CAVAIGNAC Enfin, je répète ma question : le Constitutionnel me soutiendra-t-il ? À demande franche, franche réponse.

» H. VÉRON, se levant. Eh bien ! général, puisque vous me demandez de vous parler avec toute franchise, je vous dirai que, demandant au Constitutionnel de vous soutenir, vous ne lui rendez pas la besogne facile.

» M. CAVAIGNAC, vivemeut. Gomment cela?

» M. vÉRON. Oui^ monsieur le président^ ce pauvre pays si tourmenté^ votre parti le froisse dans ses intérêts; il semble même souvent s'appliquer à le contrarier dans ses besoins et presque dans ses mœurs.

» M. CAVAiGNAc. Comment, ses mœurs ? Ah çàl est-ce que je ne me lave pas les mains, par hasard?

» M. vÉRON. Il ne s'agit pas de luxe et d'élégance, monsieur le président ; mais ces jours derniers, par exemple, comment le gouvernement a-t-il pris la question du remplacement miliiah'e? Il y a un demi-siècle que ce pays jouit du droit de remplacement; il en a joui même sous l'empire : et on veut Ten priver sous je ne sais quel prétexte d'égalité chimérique ; il semble qu'on n'ait vu là qu'une question de jeunesse à gants jaunes. La question intéresse toute notre population agricole, tous les fils de nos fermiers. Je ne parle pas de la question militaire : ce n'est pas mon affaire ; mais je dis que vouloir étendre sur tous les citoyens ce niveau d'un service militaire, est ce que j'appelle méconnaître, contrarier les mœurs du pays, violenter la France dans sa majorité.

» H. CAVAIGNAC. Lcs opiulous du général Lamoricière sur cette question sont très-anciennes, très-méditées, et les idées d'un tel homme veulent qu'on les prenne en grande considération, car elles ont l'habitude d'être justes.

» M. vÉRON. La Chambre n'en a pas jugé ainsi : la majorité a été contre vous. Elle a défendu les intérêts, les besoins, les mœurs de la majorité du pays. Je reconnais toutefois, général, que vous avez fait un pas, un grand pas vers cette majorité, en prenant pour ministres M. Du-

Taure et M. Vivien. Les opinions dont nous sommes les organes vous en ont su gré. Mais à peine avez-vous fait un mouvement vers cette majorité, qu'on vous voit faire un mouvement rétrograde : on vous voit reprendre les hommes dont vous vous étiez séparé, comme si vuus étiez forcé de vous mouvoir étemelLement dans le mênoe cercle, dans le cercle d'une minorité.

» M. cAVAiGNAC, sc Icvaut avcc véhémence. Voilà bien le langage de votre parti : toujours les majorités, rien que les majorités! Vous êtes un parti indécrottable, vous n'avez rien appris et rien oublié ! Selon vous, il faut toujours gouverner par et pour les majorités. Mais les minorités n'ont-elles donc pas leurs droits? Les minorités ne vous ont-elles pas appris, au 24 février, ce qu'elles savaient faire? Elles pourraient bien vous rapprendre encore ! Le malheur de ce pays-ci est que les opinions que vous représentez aient une si grande influence. Car je ne nie pas votre influence, avec vos cinquante mille abonnés : le malheur de ce pays est que vous les ayez. Ah I je voudrais bien pouvoir vous les enlever, vos cinquante miUe abonnés. C'est difûcile, je le sais; mais ce serait bien utile de le pouvoir faire!

» M. VÉRON. Monsieur le président du conseil, nous voilà bien loin du point de départ! En commençant cette conversation, vous demandiez au ConsUtutionnel de vous soutenir : vous exprimez maintenant un violent désir de le supprimer. Après tout, cependant, que représentonsnous ? Les idées d'ordre, qui peuvent seules sauver la société, et qui seules peuvent faire durer le pouvoir.

» M. CAVAiGMAC. Lcs idécs d'ordre! mais n'a-t-on rien

fait pour elles? Paris^ si profondément remuë^ n'est-il pas tranquille? Est-ce que, sous la république, on n*^ a pas la vie douce et facile? Est-ce qu'on ne dîne pas bien à ses heures? Est-ce qu'après son dîner on ne peut pas aller entendre de la bonne musique?

)» M. YÉRON. Oui, monsieur le président du conseil, on a toutes ces choses-là, sauf la bonne musique, qui est pour le moment assez rare. Mais, du temps des Cosaques, on pouvait aussi bien dîner et entendre de la bonne musique : l'invasion ne nous avait pas ravi ces biens. Aussi serait-ce peu de chose si là se bornaient les bienfaits de la liberté républicaine ; et si l'on n'avait pas d'autres services à vous attribuer que celui de nous avoir procuré de tels bienfaits, ce serait, monsieur le président, un pauvre argument en faveur de votre candidature.

Tf> M. CAVAiGNAC. Au fait, VOUS n'êtes pas pour moi, et je m'attends, dans deux jours, à im article très-agressif dans le Constitutionnel.

» M. vÉRON. Monsieur le président, je vous déclare que je ne tiens aucun compte des vivacités de notre conversation, que vos services ne seront pas méconnus par le ConstitiUionnel, que votre caractère y sera respecté. Quant à cette franche adhésion que vous me demandiez, je ne puis vous la promettre : la question vaut la peine qu'on y réfléchisse et qu'on prenne les conseils de ses amis. Ce dernier point est pour moi un devoir. Je me retire, monsieur le président, n'ayant pas, ne pouvant avoir de parti pris. ,

» M. cAVAiGNAc. Alors, je vous reverrai la semaine prochaine.

» M. vÉRON^ en se retirant. Monsieur le président^ si vous croyiez une seconde conversation utile, je me rendrais avec empressement à l'invitation qui me serait adressée par vous. Monsieur le président, j'ai l'honneur de vous saluer.

» M. cAVÀiGNAC. Allons! bonne nuit! (Pendant que M. VéroQ tourne d'un côté et M. le président du conseil de l'autre, ce dernier fredonne en se retirant : Tra la lallat lai)»

Au milieu du désordre des rues, des folies et des menaces qui se succédaient dans les clubs ; au milieu de la panique financière, des complots incessants ; au milieu des déclamations de la propagande socialiste et de la dispersion de Tannée, surgit un nom qui rappelait le rétablissement de Tordre, la renaissance de la société après les crimes de 93; qui rappelait la discipline et la gloire des armées françaises : un nom enfin qui faisait revivre le souvenir de toutes les victoires de Tempire !

Dès que la proclamation de la république à Tbôtel de ville fut connue à Londres, le prince Louis-Napoléon s'empressa de se rendre en France. Sa première démarche à Paris fut celle-ci : il informa immédiatement de son arrivée le gouvernement provisoire ; il lui fît dire qu'il attendait ses conseils. On lui répondit qu'on ne s'opposerait nullement à son séjour en France, mais que, dans la situation présente, on le priait de quitter Paris et de s'en tenir éloigné jusqu'à la réunion de TAssemblée nationale.

Avant son départ, le prince Louis-Napoléoh adressa la lettre suivante au gouvernement provisoire :

« Paris, le 39 février 1848.

» Messieurs^

y> Après trente ans d'exil et de persécutioD^ je croyais avoir acquis le droit de retrouver un foyer sur le sol de la patrie.

m Vous pensez que ma présence à Paris est maintenant un «ujet d'embarras : je m'éloigne donc momentanément. Vous verrez dans ce sacrifice la pureté de mes intentions et la sincérité de mon patriotisme.

» Recevez^ messieurs^ l'assurance de mes sentiments de haute estime et de sympathie.

» Louis-Napoléon Bonaparte. »

L'arrivée, le départ du prince, cette correspondance entre lui et le gouvernement provisoire, tout cela ne demanda que vingt-quatre heures.

Louis-Napoléon, revenu à Londres, y resta complètement étranger à toutes les menées qui purent se faire en son nom.

Lors des premières élections, quelques-uns de ses amis l'exhortaient à se présenter candidat : poussant le patriotisme jusqu'à l'abnégation, il répondit qu'il voulait obtempérer au désir du gouvernement provisoire, et tenir la promesse qu'il avait faite de garder le silence et de se tenir éloigné jusqu'à la réunion de l'Assemblée nationale.

Bientôt des réélections ont lieu; le nom du prince est mis en avant par plusieurs de ses amis, et, presque à son insu, le piince est élu, au grand étonnement de tout le monde, dans trois départements simultanément : dans la

Charente-Inférieure^ dans le dépaiiement de la Seine et dans celui de TYonne. Le dévouement de M. de Persigny n'était pas^ il est vrai^ resté inactif.

Dans la séance du i 3 juin 1848^ présidence de M. Sénart^ une discussion eut lieu à TAssemblée nationale sur l'admission du prince Louis-Napoléon^ comme représentant. A la séance de la veille^ M. de Lamartine avait déclaré qu'il ferait exécuter ce qui concernait Louis-Napoléon dans la loi du bannissement de 1832, jusqu'au jour où l'Assemblée nationale en aurait autrement décidé. Cependant, dans cette séance du 13^ M. Jules Favre^ rapporteur d'une commission nommée pour Télection de la Charente-Inférieure, rappela que cette loi de 1832, le gouvernement provisoire Tavait abrogée, et que cette déclaration expliquait les suffrages des électeurs ; il conclut à l'admission du prince Louis-Napoléon. M. Bûchez, rapporteur pour l'élection du département de la Seine, conclut au contraire à l'annulation, se fondant surtout sur ce fait : que le prince Louis, ni avant ni après les élections, n'avait pubUquement reconnu la république.

M. Desmares, rapporteur pour l'élection du département de l'Yonne, conclut à l'admission.

Après la lecture de ces trois rapports, M. Vieillard, représentant, prend la parole et s'exprime ainsi :

« Je viens rendre un plein honunage aux qualités et aux intentions du citoyen Louis Bonaparte. 11 y a trente ans que je le connais et que j'ai pu apprécier ce qu'il y a de noble et de désintéressé en lui. On en veut fsdre un prétendant malgré lui, comme on en fait un député malgré lui.

» Je vais vous donner la preuve de ses intentions à regard de son élection, et je vous demanderai si son attitude est celle d*un ambitieux qui cherche les suffrages populaires pour arriver là où il n'a jamais voulu arriver.

» Je demande la permission à l'Assemblée de lui dire quelles étaient ses intentions relativement aux candidatures qu'on lui offrait.

c Londres, le 11 mai 1848.

» Mon cher monsieur Vieillard^

» Je n'ai pas encore répondu à la lettre que vous m'avez adressée de Saint-Lô^ parce que j'attendais votre retour à Paris et l'occasion de vous expliquer ma conduite.

» Je n'ai pas voulu me présenter comme candidat aux élections^ parce que je suis convaincu que ma position à l'Assemblée eût été extrêmement embarrassante. Mon nom^ mes antécédents^ ont fait de moi^ bon gré mal gré^ non un chef de partie mais un homme sur lequel s'attachent tous les regards des mécontents. Tant que la société française ne sera pas rassise , tant que la constitution ne sera pas fixée^ je sens que ma position en France serait difficile^ très-ennuyeuse et même très-dangereuse pour moi. J'ai donc pris la ferme résolution de me tenir à l'écart^ et de résister à toutes les séductions que peut avoir pour moi le séjour de mon pays. Si la France avait besoin de moi^ si mon rôle était tout tracée si enûn je pouvais croire être utile à mon pays, je n'hésiterais pas à passer sur toutes les considérations secondaires pour remplir un devoir; mais dans les circonstances actuelles, je ne puis être bon à rien, je ne serais tout au plus qu'un embarras.

» D'un autre côté, j'ai des intérêts personnels et graves à surveiller en Angleterre. J'attendrai donc encore quel- | ques mois ici que les affaires prennent en France une tournure plus calme et plus dessinée. J'ignore si vous me blâmerez de cette résolution; niais si vous saviez combien de propositions ridicules me surviennent même ici, i vous comprendriez combien davantage^ à Paris, je serais | en butte à toutes sortes d'intrigues. Je ne veux me mêler de rien. Je désire voir la république se fortifier en sagesse et en droits; et, en attendant, l'exil volontaire m'est très-doux, parce qu'il est volontaire.

» Louis-Nâpoléon Bonaparte. »

Une discussion générale, vive, animée, s'engage sur la loi de 1832 et sur l'admission du prince Louis-Napoléon. Un des orateurs, M. Louis Blanc, combat la mesure d'exil proposée contre le prince. « Ne grandissez pas, dit-il, les prétendants par l'éloignement. 11 nous convient de les voir de près, parce qu'alors nous les mesurerons mieux. i>

11 ajouta : (( L'oncle de Louis-Napoléon, que disait-il? Il disait : (c La république est comme le soleil ! » Laissez le neveu de l'empereur s'approcber du soleil de notre république : je suis sûr qu'il disparaîtra dans ses rayons. »

Dans cette séance du 13 juin, M. Bonjean cite encore une autre lettre du prince Louis-Napoléon, datée du 24 mai 1848. La voici :

c Londres, le 34 mai 1848.

» Citoyens représentants, » J'apprends, par les journaux du 22, qu'on a proposé.

dans les bureaux de rAssemblée ^ de maintenir contre moi seul la loi d'exil qui frappe ma famille depuis 1816. Je viens demander aux représentants du peuple pourquoi je mériterais une semblable peine. Serait-ce pour avoir toujours publiquement déclaré que^ dans mes opinions^ la France n'était l'apanage ni d'un homme, ni d'une famille, ni d'un parti? Serait-ce parce que, désirant faire triompher sans anarchie ni licence le principe de la souveraineté nationale, qui seul pouvait mettre un terme à nos dissensions , j'ai deux fois été victime de mon hostilité contre le gouvernement que vous avez renversé?

» Serait-ce pour avoir consenti, par déférence pour le gouvernement provisoire, à retourner à l'étranger après être accouru à Paris au premier bruit de la révolution? Serait-ce, enfin, pour avoif refusé, par désintéressement, les candidatures à l'Assemblée qui m'étaient proposées, résolu de ne retourner en France que lorsque la nouvelle constitution serait établie et la république affermie?

» Les mêmes raisons qui m'ont fait prendre les armes contre le gouvernement de Louis-Philippe me porteraient, si on réclamait mes services, à me dévouer à la défense de l'Assemblée, résultat du suffrage universel.

)) En présence d'un roi élu par deux cents députés, je pouvais me rappeler être l'héritier d'un empire fondé par l'assentiment de quatre millions de Français : en présence de la souverahieté nationale, je ne peux et ne veux revendiquer que mes droits de citoyen français. Mais ceux-là, je les réclamerai sans cesse, avec l'éner-

gie que donne à un cœur honnête le sentiment de n'a- Toii' jamais démérité de la patrie.

» Recevez, messieurs, Fassurance de ma haute estime.

» Votre concitoyen,

» Louis-Napoléon Bonaparte. »

Après une longue discussion, Tadmissiou du citoyen Louis-Napoléon est prononcée.

Dans la séance du 15 juin, le président de T Assemblée nationale lit la lettre suivante , que lui adresse le prince :

< Londres, le 14 juin 1848.

» Monsieur le président,

» Je partais pour me rendre à mon poste, lorsque j'apprends que mon élection sert de prétexte à des troubles déplorables et à des erreurs funestes. Je n'ai pas recherché rhonneur d'être représentant du peuple , parce que je savais les soupçons injustes dont j'étais l'objet; je rechercherai encore moins le pouvoir.

» Si le peuple m'impose des devoirs, je saurai les remplir; mais je désavoue tous ceux qui me prêteraient des intentions ambitieuses que je n'ai p8is. Mon nom est un symbole d'ordre, de nationalité et de gloire, et ce serait avec la j^us vive douleur que je le verrais servir à augmenter les troubles et les déchirements de la patrie. Pour éviter un tel malheur, je resterais plutôt en exil ; je suis prêt à tous les sacrifices pour le bonheur de la France.

D Ayez la bonté, monsieur le président, de donner connaissance de cette lettre à mes collègues.

» Je vous envoie une copie de mes remercîments aux électeurs.

» Recevez l'assurance de mes sentiments distingués.

» Louis-Napoléon Bonaparte. »

Cette pièce importante et historique était tombée par hasard dans les mains de M. Bonjean. Prenant un verre de limonade à la buvette de la Chambre > il entend le prince Napoléon^ le fils du prince Jérôme^ se plaindre à haute voix que le bureau de l'Assemblée nationale ait refusé de donner lecture d'une lettre du prince Louis- Napoléon.

« On accuse mon cousin, dit-il, et on ne lui permet pas de se défendre. — Avez-vous cette lettre? — La voici. »

M. Bonjean s'en empare, et, avant de l'avoir entièrement lue, il demande la parole, monte à la tribune, et donne alors connaissance à l'Assemblée des explications honnêtes et sincères du prince.

Cette lettre souleva une tempête dans l'Assemblée nationale.

Le général Cavaignac^ ministre de la guerre, prend la parole : « L'émotion qui m'agite, dit-il, ne me permet pas d'exprimer comme je le désirerais toute ma pensée. Mais ce que je remarque, c'est que dans cette pièce, qui devient historique, le mot de république n'est pas prononcé. »

La séance n'est levée qu'à sept heures; la discussion est renvoyée au lendemain.

A l'ouverture de la séance du 16, le président annonce qu'il a reçu une nouvelle lettre du prince Louis-Napoléon .

lU HÉMOIRES

« Cette lettre^ dit-il^ a élë remise hier après midi^ à Londres^ à M, Frédéric Briffault. Ce citoyen, parti hier à huit heures et demie de Londres pour Douvres , par le paquebot-poste, y est arrivé vers onze heures. A une heure du matin'il était à Boulogne. II est reparti de Boulogne à quatre heures, est arrivé à Paris à dix heures trois quarts, et à k présidence à raidi et demi. »

Voici cette lettre, datée du 15 juin 1848 :

« Londres, 15 juin 1848.

» Monsieur le président,

» J'étais fier d'avoir été élu représentant du peuple à Paris et dans d'autres départements. C'était à mes yeux une ample réparation pour trente années d'exil et six ans de captivité. Mais les soupçons injurieux qu'a fait naître mon élection, mais les troubles dont elle a été le prétexte, mais l'hostilité du pouvoir exécutif m'imposent le devoir de refuser un honneur qu'on croit avoir été obtenu par l'intrigue.

» Je désire l'ordre et le maintien d'une république sage, grande et intelligente; et puisque, involontairement, je favorise le désordre, je dépose, non sans de vifs regrets, ma démission entre vos mains.

» Bientôt, j'espère, le calme renaîtra et me permettra de rentrer en France comme le plus simple des citoyens, mais aussi comme im des plus dévoués au repos et à la prospérité de son pays.

)) Recevez, monsieur le président, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

» Louis-Nàpoléom Bonaparte. »

Cette lettre fut renvoyée purement et simplement au ministre de l'intérieur.

L'élection du président de la république, par le suffrage universel, était fixée au 10 décembre. La lutte s'engagea surtout entre le général Cavaignac et le prince Louis-Napoléon.

Le général était alors au pouvoir; la sanglante victoire remportée sur les insurgés de Juin lui avait mérité les sympathies de la garde nationale, et tous les républicains se groupaient autour de son nom. Rien ne fut ménagé pour faire réussir cette candidature !

J'ai dit plus haut que, sur les injonctions de M. Grémieux, garde des sceaux, une enquête judiciaire avait été ordonnée par M. le procureur général Portails contre les anciens ministres. A l'approche de l'élection du président de la république, quelques amis de M. Cavaignac^ alors ministre de la guerre et président du conseil, lui tinrent ce langage: «Il faut faire flèche de tous bois pour le succès de votre candidature. L'enquête judiciaire contre les ministres du 29 octobre, contre MM. Guizot et Duchâtel, n'a pu fournir aucun fait, aucun acte d'illégalité. Faites donc rendre l'ordonnance de non-lieu avant l'élection : le parti conservateur vous en saura peut-être gré au jour du scrutin. » Les deux juges d'instruction auxquels cette-affaire avait été confiée résumaient ainsi, en effet, devant un des témoins appelés, le résultat général des interrogatoires : « Il nous est démontré, disaient-ils, que si l'on pouvait accuser les ministres mis en cause, ce ne pourrait pas être pour ce qu'ils ont fait, mais plutôt pour ce qu'ils n'ont pas fait. » Le général

Gavaignac insista donc pour que Tordonnance de nonlieu fût rendue; mais lorsqu'il en lut les considérants sur une minute informe^ il la froissa convulsivement dans ses mains et la jeta loin de lui. Ces considérants^ qui absolvaient les ministres^ étaient presque une accusation contre la révolution de février I Ces considérants ne furent jamais publiés; seulement le procureur général informa les ministres que tous les papiers saisis chez eux et chez quelques-uns de leurs amis leur seraient rendus. *

M. Dufaure, alors ministre de l'intérieur^ se dévoua avec passion à la candidature du général Gavaignac.

Un excès de zèle eut un résultat fâcheux.

Le président du conseil avait prononcé à l'Assemblée nationale^ vers la fin de la séance du 7 décembre, et à une heure avancée, un discours qui avait presque obtenu d'unanimes sympathies. On tint à ce que ce discours fût répandu le plus tôt possible dans les départements, et on ne craignit pas de retarder jusqu'à onze heures du soir le départ des malles-postes. L'arrivée tardive de tous les courriers dans* les chefs-lieux des départements fit naître de cruelles anxiétés, causa même du trouble dans les a£faires commerciales, qui exigent, comme on sait, une grande exactitude de correspondance. Gette mesure dictatoriale émut toute la France et causa certainement un préjudice de scrutin à la candidature du général Gavaignac. On avait osé, sous la république, ce qui ne s'était jamais fait sous aucune monarchie 1

Ge fait devint l'objet d'une interpellation de la part de M. Yesin, dans la séance du lendemain. M. Trouvé- Ghauvel, alors ministre des finances, déclara qu*il avait

pris sur lui de retarder le départ des malles-postes pour que le contre-poison arrivât en même temps que le poison, faisant, par ce dernier mot, allusion au très-vif débat qui avait eu lieu à propos des fameuses listes des récompenses dites nationales. La publication de ces listes était^ en effet, de nature à porter le plus grand préjudice à la candidature du général.

Nous avons prouvé, en publiant les lettres du prince Louis-Napoléon lues à l'Assemblée nationale, qu'au milieu des troubles publics, toute sa conduite n'avait été qu'abnégation, dévouement à l'ordre et à la société. Le prince Louis-Napoléon ne trouva donc que d'enthousiastes dévouements dans les villes, et surtout dans les campagnes. La gloire populaire du nom qu'il portait rejaillissait sur lui, et, depuis la révolution de Février, il avait eu la sagesse et le patriotisme de ne se jeter dans aucune aventure. On peut dire, sans être accusé d'exagération, que la candidature du prince Louis-Napoléon provoqua dans toute la France un élan national.

Le général Gavaignac obtint 1,448,107 suffrages.

Le prince Louis-Napoléon fut élu président de la république par 5,334^226 voix.

MBS RELATIONS ET IMA GOI«l»tJlTE POEATIQCJES SOUS tUk PBâSIDBMCE DE tJk lftÊPIJBI.lQUE.

J*avais regardé comme un devoir de raconter dans tous ses détails mon entretien avec le général Gavaignac.

Par déférence pour M. Tbiers, autant que par le désir qui m'animait de donner au ConstitiUionnel une direction politique sage et prudente, toute dans les intérêts du

pays^ je consultai cet homme d'État sur le choix du candidat que ce journal deyrait porter à la présidence. A cette époque^ M. Thiers n'avait encore suivi qu'une ligne droite, et s'était courageusement dévoué à la défense de la société.

Dans cette conférence^ le général Gavaignac fut d'abord écarté. Lorsque je prononçai le nom du prince Louis- Napoléon, je rencontrai une opposition non moins vive.

tt Vous pouvez, monsieur Thiers, cacher votre opinion

dans voire bulletin de vote jusqu'au jour du scrutin;

'mais il faut que le ConstitiUionnel ait un avis; il faut

même qu'il l'explique et le défende publiquement par

des arguments et par des faits.

— Rien ne presse, et nous pouvons attendre quelques jours pour prendre un parti. »

En étudiant la physionomie, l'attitude, les inflexions de voix de M. Thiers, je fus assez disposé à croire que, s'il ne prononçait aucun nom, c'était dans le désir que je prononçasse le sien. 11 fut convenu, toutefois, que nous reprendrions cet entretien dans deux ou trois jours.

Quarante-huit heures s'étaient à peine écoulées, que je reçus un appel de la place Saint-Georges ; je m'y rendis. La physionomie, Tattitude, le langage, tout était changé.

« Le candidat du ComtittUionnel doit être le prince Louis-Napoléon, me dit M. Thiers.

— Vous me faites grand plaisir. J'ai eu Thonneur d'être reçu plusieurs fois par le prince, et son calme, scm langage simple, modeste; ses idées pratiques, applicables, fruit de longues méditations dans l'exil ; le prestige de

son nom^ tout contribue à me faire espérer que^ dans la situation actuelle^ il saura gouverner autrement et mieux que tous les hommes d'Etat de" 1848.

— Faites doue préparer un premier article bienveillant pour le prince^ mais avec quelque réserve et une certaine modération de langage. Apportez-moi ou envoyez-moi cet article à six heures : je tiens à le lire. »

A six heures. M. Thiers se plaignit presque de la froideur de l'article^ et ajouta même quelques nouveaux arguments en faveiu* du candidat pour lequel il se montrait déjà passionné. Que s'était-il passé depuis notre premier enti'etien sur la présidence de la république ?

J'ai toujours de vives sympathies pour les hommes ardents^ convaincus, au cœur chaud et dévoué. M. de Persigny m'avait déjà fait l'honneur de me rendre plusieurs vfsites, et avait cherché à me pressentir sur la ligne de conduite qu'adopterait le Constitutionnel. Je fus heureux de lui apprendre que tout allait bien, et que, de concert avec M. Thiers, le Constitutionnel prenait décidément le prince Louis-Napoléon pour candidat. M. de Persigny m'intéressa par les intuitions, par les aperçus nouveaux qu'il développait avec chaleur dans un langage élevé.

Je ne sais si la politique suivie par le Constitutionjiel rendit des services à la cause du prince Louis-Napoléon; mais je puis affirmer que cette polémique en Thonnem^ du prince ne diminua ni la clientèle ni la popularité du Constitutionnel.

Je dois dire ici que, moi aussi, entraîné par mes convictions désintéressées et surtout effrayé par les périls de la situation, je me passionnai sans aucune ambition d'à-

venir pour la cause que servait avec tant d'enthousiasme M. de Persigny.

Dans les nombreuses audiences dont le président de la république voulut bien m'honorer, ni conventions ni promesses, et chaque jour amenant ses difOcultés, les difficultés de chaque jour étaient le seul objet de nos entretiens.

Après rélection du président, M. le comte Walewski, qui avait toute la confiance du prince, vint un jour m'offrir de remplacer M. Charles Blanc, frère de M. Louis Blanc, comme directeur des beaux-arts, au ministère de rintériem*. Je refusai sans hésitation cette place.

« Je ne sais pas faire, lui dis-je, les choses à demi. J'estime que le prestige du nom du président de la république et les idées napoléoniennes rétabliront la discipline dans l'armée. Tordre dans les mes, le crédit dans les finances : je servirai donc cette cause sans arrièrepensée, et avec d'autant plus d'autorité que je conserverai ma situation de parfaite indépendance. L'impulsion politique que j'ai donnée au ConstUutionnel me vaut déjà bien des attaques, bien des railleries, bien des inimitiés; mais tout cela m'excite, me passionne, au lieu de m'affiiger. J'ai un journal important dans la main : je rougirais d'installer dans ses colonnes la politique de la peur. Soyez tranquille : jusqu'au bout, je le mènerai résolument au combat. »

Depuis ce refus motivé, il ne me fut jamais rien offert.

Toutefois, le prince-président me fit plus d'une fois l'honneur de tenir compte des recommandations que je lui adressai pour quelques amis intelligents, au cœur bien placé, dont le courage et les lumières pouvaient être

utilises dans les temps difficiles où beaucoup de gens^ par prudence ou par de faux calculs^ refusaient leur sympathique concours. J'eus même à souffrir du crédit dont semblait m'honorer la bienveillance du président de la république, et chaque jour voyait grossir le nombre des visites et des lettres des solliciteurs. Un grand nombre de ces lettres portaient même pour suscription : A M. Féron, à V Elysée. Les uns m'informaient qu'ils craignaient de perdre leur place, et me priaient de veiller à leurs intérêts; d'autres sollicitaient des emplois qui n'étaient pas vacants. Les demandes de croix d'honneur, de pensions, de bureaux de poste, de bureaux de tabac, de perceptions et de recettes particulières, ne faisaient pas défaut. Plus d'un poète de province me priait de mettre sous les yeux du président de la république ses vers d'arrondissement et^ ses poésies de chef-lieu; plus d'une femme mariée sollicitait pour son mari un changement de résidence, et voulait surtout être rappelée à Paris. Que de tendresses inattendues me furent prodiguées par d'anciens amis d'enfance, par d'anciens camarades de collège dont je n'avais guère jusque-là entendu parler, et même par des inconnus qui, portant mon nom et se disant mes parents, établissaient que c'était pour moi un devoir d'honneur de m'intéresser à eux ! Heureusement, une petite tempête d'avertissements vint fondre un beau matin sur le Constitutionnel, et je perdis en vingt-quatre heures les tendres obséquiosités des fonctionnaires publics inquiets, des poètes de souspréfecture, des femmes mariées intriguant pour leurs maris. Je vis même s'éclipser les amis d'enfance, les camarades de collège, et cette nombreuse famille impro-

visée qui m'était née sous le soleil de mon crédit et de ma puissance d'un jour. Que de gens, en France, médisent du pouvoir et n'appellent que ses faveurs !

Depuis le 10 décembre 1848 jusqu'au 10 novembre 1849, avant et longtemps après l'élection du prince Louis-Napoléon comme président de la république, M. Thiers et le Constitutionnel marcbèrent d'accord. M. Thiers, aussi bien que M. Mole, eut plus d'un entretien politique avec le président de la république. Si je suis bien informé, dans ces conférences intimes, le prince Louis-Napoléon écoutait les avis d'autrui et ne faisait guère connaître le sien. Cependant, les bons rapports continuaient. L'ancien ministre du 1^' mars eut même assez de crédit pour faire nommer plus d'un de ses protégés à des emplois publics, et pour en placer plusieurs dans d'importantes préfectures. A toutes les fêtes de l'Elysée, on rencontrait M. Thiers et sa famille.

Je fus informé par hasard de tous les projets, de tous les plans, de toutes les espérances de M. Thiers pendant Fannée 1849.

Le portefeuille du ministère du commerce et de l'agriculture ,fut offert dans le cours de cette année, pendant une crise ministérielle, à M. Achille Fould, qui me fit l'honneur de me consulter à ce sujet : « Dois-je accepter? M. Thiers me dit: « N'acceptez pas. » El voici les raisons qu'il me donne : « Vous serez mieux placé, » me dit-il, au ministère des finances. D'ici à très-peu de D temps, M. Mole et moi, je n'en doute pas, nous serons D appelés par le prince à former un grand cabinet ; le m ministère des finances vous sera réservé. Sachez donc D un peu attendre. » — Cette présomptueuse confiance

de Tancien ministre de la monarc^e de Juillet me fit sourire. « Soyez certain^ répondis-je à M. Fould^ que M. Thiers n'aura jamais la confiance du prince Louis- Napoléon. Autant que je puis pénétrer les pensées intimes de ce dernier^ je le crois bien décidé à ne pas se laisser remorquer^ même par les plus habiles orateurs^ dans les vieilles ornières du gouvernement parlementaire. Dans des temps nouveaux^ le prince, qui a longtemps médité en exil et en prison, sait qu'il faut des idées nouvelles. 11 sait qu'il faut innover en finances ; qu'il faut donner à ce pays-ci une grande impulsion commerciale et industrielle, compléter les réseaux de nos lignes de fer, se préoccuper avant tout des intérêts de Farrnée et des classes* ouvrières, assainir et embellir nos villes ; il sait qu'on gouverne surtout la France par l'imagination, et non par une éloquence vide et sonore de tous les jours. M. Thiers a fait son temps et son œuvre. 11 a fait deux révolutions : le prince Louis-Napoléon ne lui en laissera pas faire une troisième ! »

M. Achille Foùld n'accepta pas le ministère du commerce. Il fut bientôt appelé au ministère des finances, non par la faveur personnelle de M. Thiers, mais par le choix éclairé du président de la république.

En effet, le 31 octobre, le ministère composé de MM. Odilon Barrot, Tocqueville, Rulhières, Tracy, Dufaure, Lacrosse, Lanjuinais, de Falloux et Uippolyte Passy, fut remplacé par un nouveau cabinet.

Dans la séance du 31 octobre, M. le président Dupin lut un message du président de la république à l'Assemblée nationale législative. Voici ce message :

nk IIËMOIRES

Monsieur le président ,

Dans les circonstances graves où nous nous trouvons, l'accord qui doit régner entre les différents pouvoirs de TÉtat ne peut se maintenir que si, animés d'une confiance mutuelle , ils s'expliquent franchement Tun yis-à-vis de l'autre. Afin de donner l'exemple de cette sincérité, je viens faire connaître à FAssemblée quelles sont les raisons qui m'ont déterminé à changer le ministère, et à me séparer d'hommes dont je me plais à proclamer les services éminents et auxquels j'ai voué amitié et reconnaissance.

Pour raffermir la république menacée de tant de côtés par l'anarchie, pour assurer l'ordre plus efficacement qu'il ne l'a été jusqu'à ce jour, pour maintenir à l'extérieur le nom de la France à la hauteur de sa renommée, il faut des hommes qui, animés d'un dévouement patriotique, comprennent la nécessité d'une direction unique et ferme et d'une politique nettement formulée; qui ne compromettent le pouvoir par aucune irrésolution, qui soient aussi préoccupés de ma propre responsabilité que de la leur, et de l'action que de la parole. (Rumeurs diverses,)

Depuis bientôt un an, j'ai donné assez de preuves d'abnégation pour qu'on ne se méprenne pas sur mes intentions véritables. Sans rancune contre aucune individualité, comme contre aucun parti, j'ai laissé arriver aux affaires les hommes d'opinions les plus diverses, mais sans obtenir les heureux résultats que j'attendais de ce rapprochement. Au lieu d'opérer une fusion de nuances, je n'ai obtenu qu'une neutralisation de forces. L'unité de vues et d'intentions a été entravée, l'esprit de conciliation pris pour de la faiblesse. A peine les dangers de la rue étaient-ils passés, qu'on a vu les anciens partis relever leurs drapeaux, réveiller leurs rivalités et alarmer le pays en semant l'inquiétude. Au milieu de cette confusion, la France, inquiète, parce qu'elle ne voit pas de direction , cherche la main, la volonté de l'élu du 10 décembre. Or, cette volonté ne peut être sentie que s'il y a communauté entière d'idées, de vues, de convictions, entre le président et ses ministres, et si l'Assemblée elle-même s'associe à la pensée nationale dont l'élection du pouvoir exécutif est l'expression. (Bruit à gauche,)

Tout un système a triomphé au 10 décembre; car le nom de Napoléon est à lui seul tout un programme. Il veut dire : à rintérieur^ ordre, autorité, religion, bien-être du peuple; à Textérieur, dignité nationale. Cest cette poUtiqu'i, inaugurée par mon élection, que je veux faire triompher avec l'appui de r Assemblée et celui du peuple. Je veux être digne de la confiance de la nation en maintenant la constitution que j'ai jurée. Je veux inspirer au pays, par ma loyauté, ma persévérance et ma fermeté, une confiance telle que les affaires reprennent et qu'on ait foi dans Tavenir. La lettre d'une constitution a sans doute une grande influence sur les destinées du pays; mais la manière dont elle est exécutée en exerce peut-être une plus grande encore. Le plus ou moins de durée du pouvoir contribue puissamment à la stabilité des choses ; mais c'est aussi par les idées et les principes que le gouvernement sait faire prévaloir que la société se rassure.

» Relevons donc Tautorité sans inquiéter la vraie liberté. Cal-* mons les craintes, en domptant hardiment les mauvaises passions et en donnant à tous les nobles instincts une direction utile. Affermissons le principe religieux, sans rien abandonner des conquêtes de la révolution. Et nous sauverons le pays malgré le^ partis, les ambitions et même les imperfections que nos institutions pourraient renfermer !

» Louis-Napoléon Bonaparte. »

Après la lecture de ce message^ la séance est levée à cinq heures et demie, au milieu de la plus vive agitation.

Un supplément du Moniteur donna le soir même les noms des nouveaux ministres : M. le général d'Hautpoul^ ministre de la guerre; M. de Rayneval, ministre des affaires étrangères; M. Ferdinand Barrot^ de l'intérieur ; M. Houher, de la justice; M. Bineau^ des travaux publics; M. de Parrieu^ de l'instruction publique et des cultes ; M. Dumas, de Tagriculture et du commerce ; M. Achille Fould, des finances ; M. le contre-amiral Romain-Desfossés, de la marine et des colonies.

Ce message et la composition du nouveau cabinet furent presque regardés comme un coup d'État.

Bien qu'il y eù\y dans l'Assemblée législative^ un grand nombre de constituants réélus, cette assemblée parut avoir oublié les textes de la constitution.

L'article 64 ne disait-il pas : a Le président nomme et révoque les ministres? »

L'article 68 ne disait-il pas : a Le président de la république, les ministres, les agents et dépositaires de l'autorité publique sont responsables, chacun en ce qui le concerne, de tous les actes du gouvernement et de l'administration ? »

L'agitation, le bruit qu'avait excités à l'Assemblée la lecture du message, se reproduisirent dans le bureau de rédaction du Constitutionnel. M. Thiers ne pardonnait pas plus au président qu'au roi Louis-Philippe dâ choisir les membres de son cabinet à sa guise, lorsque ni lui ni ses amis n'étaient nommés ministres !

Le Constitutionnel était forcé d'exprimer un avis. J'avais eu l'honneur d'être reçu par le prince-président le 31 octobre, à six heures du soir. 11 n'avait fait qu'user de son droit : je me rangeai du côté de sa politique. Sans être sollicité par lui, par un mouvement spontané, je lui promis que le Constitutionnel défendrait le message. Mais, à cette époque, ma juste défiance de moimême me faisait hésiter à prendre la plume. L'article sur le message fut rédigé presque sous ma dictée par un des écrivains les plus dévoués à M. Thiers. H me fallut donc batailler sur les arguments, sur les mots, sur les virgules. Après tout, j'étais le maître ; car, en rendant à M. Thiers les cent mille francs qu'il avait affectés à un

supplémait de crédit de rédaction du journal, cet homme politique n'avait plus aucun droit sur la polémique du Constitutionnel. Je pris sans balancer ce dernier parti. La rupture fut complète et définitive. Ce n'était pas payer trop cher le droit de dire ce qu'on pense et de défendre, de seconder le pouvoir dont la main ferme pouvait seule sauvegarder les grands intérêts du pays. Voici l'article que publia le Constitutionnel sur le message :

« Le président de la république a exposé les motifs qui l'ont déterminé à changer son ministère. Il revendique une part de responsabilité plus ostensible dans les actes de son gouvernement, en vue d'exercer une action plus efficace et plus directe, et d'imprimer une impulsion plus énergique à l'administration tout entière par une plus forte unité de direction. On peut trouver que cette manière de comprendre les devoirs de la présidence a ses chances, ses hasards, pour la personne du président; mais on ne peut pas raisonnablement soutenir que le sentiment sous l'influence duquel Louis-Napoléon s'est décidé, soit sans patriotisme et sans élévation. Ce qui a manqué dans les explications du message, ce n'est pas la franchise ; et cependant, on a cherché au changement du ministère d'autres causes que celles qui ont été si ouvertement données.

» 11 y a des gens qui veulent toujours découvrir des mobiles secrets dans les affaires d'Etat, même dans celles qu'on leur explique avec le plus de sincérité. On a prêté au président des vues bien diverses, les unes bien hautes et bien grandes, les autres bien vulgaires et bien petites. Ceux-ci ont prétendu qu'il s'élevait jusqu'à des arrière-

pensées d'empire ; ceux-là^ que^ pour se rendre compte de la crise^ il fallait descendre à des intérêts d'argent. Ni si haut^ ni si bas ! Le président a repoussé d'avance la première supposition^ en rappelant dans son message le serment qu'il a prêté et en choisissant son cabinet^ qui n'est certes pas composé pour la préparation d'un coup d'État. Quant à la seconde supposition^ il suffit de lui opposer un fait pour la détruire.

» Si le président de la république avait pu être guidé dans le choix d'un ministère par les considérations subalternes qu'on lui attribue faussement; s'il avait voulu, par-dessus tout, avoir des ministres qui présentassent à l'Assemblée une loi pécuniaire dans son intérêt, qui se crussent en mesure d'en garantir l'adoption, il aurait gardé son cabinet. Car nous croyons savoir que la question avait été traitée et résolue par le ministère Barrot- Dufaure; le chiffre était déterminé. On se chargeait alors, si nous sommes bien informés, de présenter une demande de trois millions, et on ne doutait pas d'obtenir l'assentiment de l'Assemblée. On sait d'ailleurs que cette question avait été l'objet de beaucoup de conversations parmi les représentants de la majorité ; les dispositions étaient généralement favorables. Aujourd'hui, dit-on, elles seraient moins unanimes. On prétend qu'une fraction de l'Assemblée refuserait aux nouveaux ministres ce qu'elle aurait facilement accordé aux anciens. Nous ne croyons pas, pour nous, que la majorité ait changé d'avis à cet égard. Cependant le président de la république n'a pas craint de sacrifier des intérêts secondaires et qui, d'ailleurs, étaient plus directement les siens, à des considérations d'un ordre plus élevé, c'estrà-dire à ce qui

lui paraissait être Fintérêt général de la France. »

A compter de ma rupture avec M. Thiers^ je me sentis à Taise et je marchai librement dans la voie que je m'étais tracée. De son côté, M. Thiers, voyant ses espérances et ses projets de grand ministère renversés peut-être à jamais, se fit, je ne dirai pas de courtisan, mais d'assidu de rÉlysée, l'un des plus violents parlementaires, et de parlementaire se fit tribun.

Ce fut alors, comme on Ta dit, que le ConstitiUionnel devint le journal des solutions, sous la plume habile et féconde de MM. Granier de Cassagnac, Boilay, Cucheval et Cauvain. Plus tard je pus aussi, dans mon indépendance et dans mon entière liberté, attaquer et percer à jour, dans une série d'articles signés par moi et que je reproduis dans l'appendice de ce volume, cette loi du 31 mai, dont M. Thiers s'était fait le promoteur et le spirituel avocat.

Cette loi n'eut même pas l'honneur de succomber à la suite d'une discussion et d'un vote au scrutin. Elle fut enterrée par l'adoption d'un amendement sur la loi communale.

Je dois dire qu'avant de prendre l'initiative d'une vive et persévérante polémique contre la loi du 31 mai, je ne consultai pas le prince-président; il ne me parla qu'une seule fois, au palais de Saint-Cloud, de mes articles contre la loi du 31 mai. C'était peu de temps avant le coup d'État du 2 décembre : <c Continuez, me dit-il, vous êtes dans la bonne voie : le suffrage universel est le plus puissant appui des bons gouvernements. »

Dans mon indépendance illimitée, n'ayant à subir

aucun contrôle, j'eus quelquefois le tort de publier comme des décisions prises, comme des actes accomplis, des mesures qui me paraissaient sages, mais dont je n'avais pas même conféré avec le prince-président. Mon dévouement à la chose publique m'emportait et me faisait presque oublier les convenances.

Lorsque l'Assemblée législative refusa l'allocation d'un crédit de trois millions au président de la république, dès le lendemain, des souscriptions nationales s'organipèrenl. Les journaux ont une grande expérience en fait de souscriptions. Je vis des inconvénients et des dangers dans cet entraînement sympathique pour le prince Louis- Napoléon, dans cet entraînement réactionnaire contre l'Assemblée législative. Tout en signalant cet élan national, je pris sur moi d'annoncer que le président de la république n'accepterait pas ce sacrifice des populations en sa faveur.

Le jour où cet article parut, dès le matin, M. le colonel Fleury vint me dire que le prince désirait me parler.

a Je sais bien, colonel, ce dont il s'agit. Je reconnais que le président a le droit de «l'adresser des reproches; mais, que voulez- vous? je fais mon journal comme je l'entends; j'aime peu les reproches, surtout de la part de ceux que j'honore et que je respecte, et je préfère ne pas me rendre à l'Elysée.

— Vous avez tort. Vous savez combien le prince a poui' vous de bienveillance : il désire connaître les motifs qui vous ont déterminé à annoncer comme décidée une question sur laquelle il n'a encore pris aucun parti.

— Ëh bien l soit, j'aurai l'honneur de lui présenter mon exposé des motifs, »

Vers six heures^ j'arrivai à FÉlysée.

« Monsieur Yéron^ me dit le prince avec calme, avec des inflexions de voix pleines de douceur^ vous me faites agir à votre gi'd; vous disposez de moi, de ma volonté'. Je ne sais même pas encore si des souscriptions sont ouvertes en ma faveur, et je lis ce matin dans votre journal que je suis résolu à ne pas les accepter.

— Monseigneur, vous avez le droit de vous plaindre, j'avoue mes torts; mais, si vous le permettez, j'aurai l'honneur de plaider devant vous les circonstances atténuantes.

— Je vous écoute.

— J'ai craint qu'on ne vous décidât à encourager cette souscription. Le dévouement enthousiaste des populations est aujourd'hui un fait incontesté et incontestable ; mais il serait impolitique, selon moi, de mettre ces dévouements de cœur à l'épreuve de sacrifices d'argent. Nos paysans, économes et pauvres, poiu* porter votre nom dans l'urne du scrutin, traverseraient à pied une rivière avec de l'eau jusqu'à la ceinture; mais s'il fallait travei*ser un pont et donner pour péage la plus petite pièce de monnaie, peut-être resteraient-ils chez eux. Vous avez été élu président de la république par près de six millions de suffrages : il faudrait que la souscription nationale s'élevât au moins à cinq ou six millions de francs. Eh bien ! nous sortons à peine d'une ciise financière, et les populations ont eu à subir l'impôt des quarante-cinq centimes. Imprudents seraient ceux qui exposeraient votre nom si populaire, aux hasards, aux mauvaises chances d'une souscription. Tels sont les motifs qui m'ont fait commettre, je le reconnais, l'inconve-

nance, la légèreté dont je me suis rendu coupable.

— Vous avez raison^ vous voyez juste^ et voire avis est le mien; mais vous ne m'avez même pas laissé le temps de la réflexion^ vous avez voulu que le Constitutionnel tranchât la question en dernier ressort. N*en parlons plus. »

Le prince me permit de lui prendre la main. J'étais pardonné : la joiu*née avait été bonne.

Le Moniteur publia le lendemain l'article suivant :

a Dans la prévision du rejet qui vient d'avoir lieu au sujet des frais de représentation^ des souscriptions nombreuses s'organisaient.

T» C'était un témoignage imposant et manifeste de sympathie et d'approbation pour la conduite du président. Il en est profondément touché, et remercie cordialement tous ceux qui en ont eu la pensée. Mais il croit devoir sacrifier au repos du pays une satisfaction personnelle; il sait que le peuple lui rend justice, et cela lui suffît.

s> Le président refuse donc toute souscription, quelque spontané et national qu'en soit le caractère! »

Le prince vendit ses chevaux, diminua sa maison, et, par sa résignation silencieuse, montra cette fois encore plus de sagesse et de prudence que l'Assemblée nationale.

Après le 2 décembre, le prince-président m'honora d'une haute faveur en m'apprenant lui-même, par un billet tout entier de sa main, qu'il me nommait ofOcîer de la Légion d'honneur, et en me témoignant le désir que je me présentasse aux élections prochaines.

Heureuse situation que celle où des préoccupations

qui élèvent l'esprit et le cœur vous arrachent au terreà-terre et aux misères de la vie! Au milieu de cette agitation militante de journaliste^ ne fallait-il pas chaque matin donner un avis^ examiner le pour et le contre^ prendre un parti et metire au jeu? Quand on a la conscience de n'obéir qu'à des convictions sincères, sans ambition, et de remplir un devoir dans les intérêts du pays et de la société, les inimitiés divertissent, le danger est égayant. Dans cette campagne, qui dura du 10 décembre 1848 jusqu'au 2 décembre 1851, n'étais-je pas d'ailleurs secondé, conseillé par des écrivains politiques résolus, instruits, spirituels, pleins de verve et d'entrain, par MM. Granier de Cassagnac, Boilay, Cucheval-Clarigny, MeriTiau, Burat, Cauvain, et par M. Louis Boniface, dont la courageuse assiduité n'a jamais fait défaut au Constitutionnel i surtout dans les journées de révolution et de guerre civile.

En voyant aujourd'hi;i la société remise sur sa base, les partis affaiblis et résignés, le pouvoir honoré et respecté, l'ordre rétabli dans tout le pays, l'industrie et le commerce prospères, le drapeau français illustré par de nouvelles victoires, nos réseaux de chemins de fer à la veille de se compléter, notre armée proclamée par nos ennemis ot par nos alliés la première armée de l'Europe, les emprunts de la guerre souscrits par toutes les populations avec un élan national sans exemple; en voyant l'empereur Napoléon III ordonner et faire exécuter comme par miracle d'immenses travaux, provoquer et protéger de nombreuses associations dans l'intérêt des classes pauvres et des classes ouvrières, les écrivains du ConsdltUionnel ne peuvent-ils pas se dire avec joie :

(( Nous nous sommes dévoués à une bonne caasc ; ouvriers de la veille, nous nous sommes efforcés d'aider une honne solution? y>

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