‹ Mémoires d'un bourgeois de Paris (volume 5)Chapitre 10 sur 34 · MONSIEUR UB COMTE DE MOHNT · texte numérisé non relu

MONSIEUR UB COMTE DE MOHNT

M"* de Souza.— Le comte de Flahaut et le comte de Sonza.— M"* de Souza en Suisse. — Adèle de Sénange et Eugène de RotheUn. — Le prince de TaUeyrand et le jeune de Morny.— M. le comte de Morny, sou8>lieutenant au 1*' régiment de lanciers. — M. de Morny  Mascara et à Constantine. — M. de Morny et le capitaine Chaogarnier. — M. de Morny en Auvergne ; — son élection comme député ; — son premier discours à la Chambre ; — un article dans la Berite d^g Deuoe-Mondet, — M. de Morny , amateur de tableaux et de hautes curiosités.— Un décret do l'empereur Napoléon III.

De tendres et incessants conseils, de sages leçons, de bons exemples, en un mot, l'éducation du foyer, ont surtout le pouvoir de faire tourner à bien, de faire s'épanouir avec bonheur ces rudiments, ces germes héréditaires des goûts, de l'intelligence, des penchants naturels, des entraînements de caractère que le père ou la mère et quelquefois un aïeul transmettent à l'enfant comme défauts, vices ou vertus de famille. On recueille toujours clartés nouvelles et renseignements utiles à tenir compte du milieu dans lequel a d'abord vécu le personnage dont on veut reproduire fidèlement les traits particuliers, l'ex-

1 Avant de raconter ce que je sais de particulier et de secret sur tous les événements du 2 décembre, j'ai tenu à faire par anticipation une étude intime de M. le comte de Morny^ qui fut appelé à jouer un si grand rôle dans ces événements.

pression vivante. Prenons donc dès Tâge le plus tendre M. le comte de Morny.

Né le 23 octobre 181 i^ il fut élevé par sa grand'mère, madame de Souza. Étudions d'abord madame de Souza.

Avant la xévolution de 89^ madame de Souza était la comtesse de Flahaut. Le comte de Fiahaut^ beaucoup plus âgé qu'elle, Tavait épousée toute Jeune, très-agréable, sortant d'un couvent de Paris. Il portait alors les titres de maréchal de camp, d'intendant des jardins et du cabinet du roi; il logeait au Louvre.

Dans les années qui précédèrent 92, la comtesse de Flahaut recevait la meilleure compagnie; l'évéque d'Autun (le prince de Talleyrand) tenait souvent chez elle le dé de la conversation. Elle racontait avec charme, dans sa vieillesse, que la politique l'avait toujours ennuyée, et qu'elle s'était de tout temps fait, dans un des coins de son salon, comme une retraite idéale avec son piano, sa harpe et quelques livres. Elle y rêvait sans doute à ces personnages d'élite auxquels elle sut donner la vie dans ses romans. Elle composait dès lors ce petit chef-d'œuvre, jidèle de Sénange, qui ne fut publié qu'en 1794.

La révolution ne pouvait épargner cette famille honorable, ayant charge à la cour et logeant au Louvre : le comte de Flahaut, jeté dans les prisons, périt sur l'échafaud en 1792.

La comtesse, réfugiée d'abord en Angletene avec sou jeune ûls, passe bientôt en Suisse. Elle y rencontre, vers 1794, le jeune duc d'Orléans, gagne son amitié et devient la confidente de la brouille du jeune prince avec madame de Genlis.

Elle écrivait de Bremgarten (Suisse) à M. Gouverneur Morris *, ministre américain :

« J'ai vu^ en Suisse, le jeune duc d'Orléans. 11 a eu une querelle sérieuse avec madame de Sillery (madame de Genlis), dont il avait tant à se plaindre. Mais ne répétez pas cela; car si elle savait qu'il en a parlé, elle le persécuterait jusque dans sa retraiie. 11 est maintenant complètement étranger à celte dame et à ses principes, et il a même retire sa sœur de ses mains, et l'a confiée à la princesse de Conti, sa tante. »

11 s'est dit de plus, à cette époque, que le jeune prince n'avait pas été insensible à la grâce, à ramabilité de la comtesse de Flahaut, qui, plus âgée que lui, unissait alors à toutes les séductions de l'esprît les charmes non moins sûrs de la seconde jeunesse.

Rentrée en France, madame de Flahaut épouse le comte de Souza Bothello, noble portugais, à qui l'on doit la plus belle édition du Camoëns, publie de gracieux romans, dans lesquels elle peignait, d'une touche très-fine, tantôt les mœurs de l'ancienne société, tantôt celles de l'émigration, associant toujours dans ses œuvres Tintérôt, une certaine passion et la convenance parfaite de ton et de langage. Madame de Souza avait une charmante manière de dire, l'esprit prompt et l'à-propos. A son retour de l'émigration, elle vit le général Bonaparte. Un jour, celui-ci lui demanda avec une certaine brusquerie : (( Eh bien, madame, vous venez d'Allemagne : comment

* Mémorial de Gouverneur Morris , homme d'Etat américain, ministre plénipotentiaire des États-Unis en France de 1792 à 1794, traduit en français; 2 vol. in-8o, 1842.

nous traite-t-on là-bas? on ne nous aime guère? — Sire^ répondît madame de Souza^ on nous aime comme les vieilles femmes aiment les jeunes. »

Madame de Souza montra toujours une fidèle affection pour madame Bonaparte^ après le divorce comme lorsque Joséphine était impératrice.

Bien des femmes^ à la fin du dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième^ ont su conquérir^ dans la société de leur temps^ plus de réputation^ faire plus de bruit^ exercer un plus grand empire que madame de Souza; mais aucune^ pas même madame de Staël; dans ces jours peu littéraires, ne composa de romans plus dignes d'un succès durable qu'Adèle de Sé^ nange et Eugène de Rolhelin; ce sont deux perles qui doivent prendre place à côté de la Princesse de CUves,

Eugène de Rothelin est le jeune homme accompli tel que le voudraient toutes les mères. On peut penser que madame de Souza, en écrivant ce roman, songeait à son fils et lui proposait un modèle dans ce touchant tableau. Toutefois, lorsque le jeune M. de Flahaut entra dans le monde et dans l'armée, il est à croire que sa spirituelle et tendre mère, si au courant des choses de la \ie, lui fit surtout confidence, à propos des femmes, de quelques vérités pratiques contrastant peut-être avec les sentiments de ce monde idéal qu'elle se créait. Pour le jeune homme qui entre dans le monde, il y a beaucoup à rabattre du Télémaquel

Le jeune comte de Flahaut, brillant officier, combla tous les vœux de sa mère. C'est certainement à lui qu'elle pensait, lorsque dans Eugénie H lUathitde (181 i) elle écrivait :

a 11 part pour Tarmée! douleur inexprimable !

inquiiUude sans rcpos^ sans relâche ! inquiétude qui s*attache au cœur et le déchire !... Cependant^ si^ après sa première campagne^ il revient du tumulte des camps, avide de gloire et pourtant satisfait, dans votre paisible demeure; s'il est encore doux pour vos anciens domestiques, soigneux et gai avec vos vieux amis ; si son regard serein, son sourire encore enfant, sa tendresse attentive et soumise, vous font sentir qu'il se plaît près de vous... ah ! heureuse, heureuse mère ! »

M. le comte de Flahaut, remarqué de bonne heure par Napoléon, pour sa bravoure, pour sa jeunesse, pour celte bonne grâce élégante et cette allure décidée qui se ressentaient des deux régimes, de Tancien et du nouveau, devint bientôt général de division et. aide de camp de l'empereiu*. A la mort de Duroc, en 1813, Napoléon pensa d'abord à M. de Flahaut pour le nommer grand maréchal du palais. C'était le temps où l'empereur pensait aussi à M. Mole, ministre de la justice, jeune et du meilleur monde, pour remplacer Cambacérès, qui se faisait vieux, scrupuleux et dévot. Un peu de faveur, dont témoignait une si rapide élévation, se justifiait de reste parles qualités brillantes de ces deux hommes distingués, qui, dans l'ordre civil comme dans Farmée, ne dataient que de l'empire, et que Napoléon pouvait se vanter d'avoir seul formés.

Madame de Souza, veuve une seconde fois, ne mourut qu'en. 1836 (M. le comte de Momy comptait alors vingtcinq ans). Depuis 1811, l'auteur d'Adèle de Séna,nge ne cessa d'entourer du plus tendre et du plus vif intérêt

ravenir d'un jeune homme qui chaque année prenait de plus en plus^ près d'elle^ cette bonne grâce^ cette élégance fine de manières alors déjà perdues et oubliées. M. de Morny, à son tour, était devenu l'Eugène de Rothelin de la vieillesse de madame de Souza.

Admis très-jeune dans un monde sérieux^ aimable et lettré, il faisait de bonne heure, avec une spirituelle facilité, beaucoup de pièces de vers qu'il n'eut jamais la pensée de publier ; il composait plus tard des romances, paroles et musique, que dans l'intimité il chantait d'une voix de ténor timbrée et légère, enfin il montrait ces mêmes penchants d'esprit auxquels s'abandonnait madame de Souza dans cette retraite idéale d'un des coins de son salon.

Cependant le jeune de Morny, bientôt mis en pension chez M. Muron, y suit les classes du collège Bourbon; il reçoit de M. Casimir Bonjour des leçons particulières de grec; il apprend l'anglais, qu'il parle et prononce aujourd'hui comme un membre de la Chambre des lords. On conduisait assez souvent l'élégant élève du collège Bourbon en visite chez le prince de Talleyrand, qui prenait plaisir à le faire causer. Un jour, M. de Talleyrand dit à M. Martin^ gouverneur des enfants de M. de Dino : « N'avez- vous pas rencontré dans l'escalier un petit bonhomme que M. de Flahaut tenait par la main ? — Oui, prince. — Eh bien, souvenez-vous de ce que je vais vous dire ; cet enfant-là sera un jour ministre. » M. de Morny avait alors douze ans.

Le futur ministre sortait de l'école d'état-major en 1832, à vingt et un ans, pour entrer, comme sous-llcu-

tenant^ dans le 1*' régiment de lanciers. M. de Morny^ en garnison à Fontainebleau^ eut facilement de M. le comte de Montalivet l'autorisation de fréquenter la bibliothèque de cette résidence royale. A ce sujet, madame de Souza disait un jour à un de ses amis (M. Sainte- Beuve] en lui montrant le portrait de son petit-fils qu*elle avait sous les yeux : a Vous voyez bien ce jeiuie honune dont l'avenir me préoccupe et m'intéresse : quels livres croyez-vous qu'il choisisse pour ses lectures? Vous pensez qu'il lit des romans^ des poésies légères, des mémoires agréables, des Contes de Voltaire : à tout cela, il préfère des livres de métaphysique, de théologie. Et savez-vous la raison qu'il m'en donne? — J'étudie d'abord les livres de religion, dit-il, parce que je veux tout de suite couler à fond cette question-là. »

Ces études ne firent pas que le sous-lieutenant de lanciers entrât au séminaire; mais il sollicita et obtint la faveur de partir pour l'armée d'Afrique. Il prit part à l'expédition de Mascara et au siège de Constantine.

A Mascara, officier d'ordonnance du général Oudinot, il traverse avec le capitaine Adolphe de Caraman toute Tarmée d'Abd-el-Kader pour rejoindre l'avant-agrde de l'armée française.

Le 30 juin 1837, dans Taflaire du général de Rigny, M. le duc de Mortemart, pair de France, lieutenant général, disait dans sa déposition :

« La marche de l'état-major fut rapide et traversa l'emplacement du douar dont on a parlé plus haut. A l'emplacement de nombreux silos vides, ayant vu un cavalier faire le panache dans un de ces silos, j'arrêtai

mon cheval ponr le presser au pas; je me trouvai seul au milieu de la plaine. Un instinct naturel de conservation me fit regarder plus attentivement^ en arrière de ma gauche^ les Arabes qui longeaient notre flanc droit. Dans la brume j'aperçus un cavalier français qui venait vers moi ; je l'attendis et je reconnus M. de Morny. Je lui demandai d'où il venait. Il me répondit : « Je viens d'examiner la marche des Arabes ; ils s'éloignent de nous. — En êtes-vous bien sûr? lui répondis-je. — Très-sûr; j'ai pu les examiner^ il y a cinq minutes^ avec ma lunette^ et j'ai vu distinctement les cavaliers de la tête suivre une ligne divergente à la nôtre; ils s'éloignent et vont évidemment chercher leur camp devant nous^ suivant leur usage, n

» Ce jeune officier, dont j'avais pu remarquer l'intelligence et le zèle, m'iniîpirait toute confiance. Je partis au galop ; je rejoignis le maréchal au milieu de Tarrièregarde bien en ordre. Je m'approche de lui, et, sans savoir si la nouvelle lui était connue, je lui dis : <x Un officier qui mérite toute ma confiance dit que les Arabes, sur notre flanc droit, ne pensent pas à nous et vont tranquillement prendre leur camp. » Cette affirmation fut bien accueillie de tout le monde. Dans ce même moment, à trois pas de nous, une voix, partie d'un groupe de cuisiniers ou de domestiques, s'écrie : « Les voilà! les voilai » Je regardai du côlé qu'on indiquait, et je crus voir à l'horizon un grand nombre de Turcs en turban. Réfléchissant en même temps qu'il n'y avait pas de turbans parmi les Arabes, je fixai mes regards et je reconnus, au lieu de Jures, des chardons à grosse tête. Tout cela fut aussi vif que la pensée. »

m MÉMOIRES

Au siège de Gonstântine, officier d'ordonnance du général Trézel^ M. de Morny reçoit quatre balles arabes^ l'une dans son képi^ qui lui effleure la tête; une dans sa botte^ une dans sa capote; une quatrième vint s'amortir sur un des pistolets placés sur sa poitrine.

A la fin de cette dernière campagne^ le comte de Morny est nommé chevalier de la Légion d'honneur pour avoir sauvé la vie au général Trézel sous les murs de Gonstantine.

Ce fut en Afrique que M. de Morny, pendant l'expédition de Mascara, vit pour la première fois M. Ghangarnier, dont il devait plus tard, au 2 décembre, ordonner l'arrestation. Souffrant et grelottant, l'officier d'ordonnance du général Oudinot avait été forcé de se coucher enveloppé dans son manteau au camp du Sig, sur le bord d'une rivière. Un officier qui ne lui était pas connu s'approche de lui : <k Monsieur le comte de Morny, lui dit-il, vous avez la fièvre : voulez-vous bien me permettre de vous offrir une orange? — Grand merci ! A qui dois-je celle gracieuseté ? — Au capitaine Ghangarnier. »

Au siège de Gonstantine, dans ses inspections de nuit, M. de Morny remarque la bonne tenue, le bon ordre, la régularité de service d'un des bataillons du 2® léger. Il était commandé par M. Ghangarnier. L'ofGcier d'ordonnance fait alors au général Trézel un si grand éloge du commandant, que son bataillon est chargé de former l'arrière-garde et de protéger la retraite. De celle retraite datent et Favancemenl rapide et la réputation du général Ghangarnier. Singulière rencontre entre ces deux hommes, qui devaient se revoir plus lard dans des circonstances si graves, e1 dans des rapports si différents !

Après ses deux campagnes en Afrique, le comte de Momy, souffrant, demande un long congé de convalescence : on le lui refuse, il donne sa démission en 1838. Il avait alors vingt-sept ans.

Adroit à tous les exercices du corps, courant des steeple-chase, habile au jeu de paume, fin tireur, souvent prodamé roi de la chasse, cité pour ses succès de salon et peut-être de boudoir S le disciple brillant de madauine de Souza cachait sous des habitudes frivoles, sous les élégances un peu anglaises d'un homme à la mode, les plus heureuses aptitudes d'esprit et de caractère. 11 comprit de bonne heure que, chaque régime nouveau survenant, le monde marchait, la société française se modifiait. 11 suivit pour y aider avec résolution, avec une rare adresse, tous ces changements de mœurs et d'idées.

Après Ferapire, qui avait été un temps de guerre et d'administration passive, vient la restauration, qui fleurit par les idées. L'art de la parole, qui s'y produit avec éloquence, se développe bientôt avec luxe et profusion. Mais les idées proprement dites cessent leur règne vers 1830, et, sous Louis-Philippe, la société se distingue et se recommande par tout autre chose. M. le comte de Momy sentit alors qu'on entrait dans une ère positive, où les faits, jusque-là encore trop masqués par les phrases, prendraient le dessus sur les théories ; il démêla du premier coup d*œil le vrai courant qui allait entraîner le dix-neuvième siècle aux applications utiles, au développement en grand de tous les intérêts.

' « A propos de fcmines éplorées, dît monseigneur le duc d'Orléans dans une de ses lettres au duc de Nemours, que j'ai lue, Morny part pour l'Afrique... »

a Le monde ancien sacrifiait lout à la forme; pour lui le fond était peu de chose^ m'a souvent dit M. de Morny ; on eût alors préféré un coquin avec de bonnes manières à un honnête homme mal élevé. On m'a trop inoculé ces idées ; ajoulait-il; on m'a rendu les ordlles trop sensibles. Pour vivre, avec les autres^ pour redresser mou ju« gement; il m'a falhi refaire mon éducation, n M. de Morny a voulu allier le fond à la forme. Bienveillant^ sihr et discret^ il s'est toujours montré ami dévoué.

Le 1®' régiment de lanciers n'avait pas seulement tenu garnison à Fontainebleau^ mais aussi à Clermont en Auvergne. Le jeune officier^ spirituel^ aimable^ simple de langage et de manières^ roussit dans les salons du cheflieu du Puy-de-Dôme autant que dans les salons de Paris. Il y entrevoit, par de bonnes et amicales relations, un avenir politique. 11 y achète des propriétés, y crée dans des conditions très^intelligentes l'industrie du sucre indigène; cette industrie, par sa prospérité eroissante, enrichit bientôt toute la Limagne, dont elle exploite les terres fertiles.

Quatre cents représentants de l'industrie du sucre indigène se réunissent à Paris pour défendre leurs intérêts : quoique le plua jeune, M. de Morny est élu président de ce congrès.

A la première vacance dans la députation du département du Puy-de-Dôme, en 1842, l'homme du monde, l'officier d'Afrique devenu habile industriel, est nommé député en remplacement de M. Jouvet. M. de Morny avait à peine trente et un ans. Avant l'élection, M. le comte Duch&tel, ministre de l'intérieur, disait à qui voulait l'en* tendre : « Morny n'aura pas dix voix. »

Ce candidat adroit et heureux était parvenu^ dans les derniers jours qui précédèrent le vote, à retourner en sa faveur les dispositions du collège. 11 court la ville et la campagne; partout où il frappe on lui ouvre, et il fait merveille. 11 n'hésite pas à se présenter aux trois cercles de Glermont. A son entrée au cercle du Commerce, M. Perdreau-Feuillade, ancien militaire, bonapartiste, commerçant, lui dit sérieusement : « Savez-vous que vous êtes le premier comte qui mette le pied dans les salons de notre cercle? » M. de Momy lui répond en riant et en lui tendant la main : Mais vous deeei savoir que les bons comptes font les bons amis»

Trois candidats se disputaient la majorité des votes : «Monsieur de Morny, qu'avez-vous donc promis aux électeurs de la campagne? lui dit Tun d'eux dans une réunion nombreuse et pour l'embarrasser; je les ai trouvés très-froids pour moi et très-sympathiques pour vous I » Une éclipse devait avoir lieu le 10 juillet. « Je leur ai promis, répond gaiement M. de Momy, une éclipse de soleil pour le 10 de ce mois. Toutefois, en loyal concurrent, j'ai ajouté que vous au|si^ vous pourriez, sans doute, leur en promettre une autre, mais que votre jour n'était pas encore arrêté. )> M. de Momy mit les rieurs de son côté.

Vous le voyez, la bonne éducation fait son chemin; Tesprit montre les routes à suivre; un grand air, une tournure aristocratique, un sourire aimable, gagnent les sympathies des hommes, assurent Vamitié des femmes et quelquefois mieux. Grâce à tout cela, et même aux conseils pratiques de madame de Souza, qui savait si bien le train du monde et les tressaillements les plus cachés du

cœur humain^ M. le comte de Morny entre par l'industrie dans la politique^ et monte sur un nouveau théâtre sans timidité comme sans présomption.

Dès les premiers jours, il se distingue du gros de ses collègues et fait partie de la commission du budget. Dans les bureaux, à la tribune, il ne prend jamais la parole ni pour des banalités, ni pour des sophismes; en politique, il défend Fautorité et la dignité du pouvoir.

Je publie dans l'appendice de ce volume un discours qu'il prononça en 1845 dans la discussion des fonds secrets. Ce discours, net, judicieux et sensé, est un tableau assez complet de la politique étrangère d'alors, et il signale déjà les abus et les excès du régime parlementaire.

En industrie, le député de Clermont se montre animé des idées les plus libérales et ne voit dans une protection inflexible, exagérée, qu'une prospérité factice du pays.

Je me rappelle M. de Morny tenant tête à M. Thiers et à M. Duchâtel, pour obtenir leur adhésion en faveur des coupures de billets de banque. La pratique et l'usage des billets de deux cents francs et de cent francs ont donné raison à M. de Morny.

Vers le mois de janvier 1848, le député de Clermont voulut bien nie lire un article politique qu'il destinait à la Bew£ des Deux-Mondes, 11 me faisait l'honneur de croire à mes avis, et je reconnais aujourd'hui que je lui donnai d'assez mauvais conseils.

Dans cet article, après quelques réflexions pleines de sens et de vérité sur la discipline des partis, M. de Morny, dès le mois de janvier 1848, disait :

« A mes yeux, la situation politique est plus grave et

plus difficile qu*elle ne Ta été depuis longtemps. Du calme le plus parfait, le monde semble subitement passer à de grandes agitations.

D D*où viennent ces fièvres qui saisissent les peuples à certaines époques? Accusent-elles un besoin réel et moral, ou sont-elles causées par une surexcitation physique et passagère? — Je ne me charge pas de l'expliquer. Mais, en vérité, quand on voit qu'à aucune autre époque connue de l'histoire, il n'y a eu dans le monde moins de barbarie, moins de préjugés, plus de bon sens, plus de science, plus de bieri-être; quand toutes les questions philosophiques sont épuisées; lorsque tout le monde a pu apprécier les bienfaits d'une paix de (rente années; quand chacun a pu juger que l'ordre est le seul chemin qui conduise à une liberté durable, on se demande si les sociétés sacrifieront tous ces avantages dans un moment de délire ; on se demande si elles resteront sourdes à la voix de la raison et de leur intérêt.

» Aujourd'hui Tabsolutisme et le radicalisme sont aux prises en Europe. Le communisme mine sourdement la base des sociétés et des gouvernements. Des concessions modérées, des réformes intelligentes, une étude consciencieuse des questions financières et sociales, le zèle pieux des classes riches en faveur des classes pauvres, en même temps qu'une résistance courageuse aux factions, empêcheront-ils les maux qui nous menacent? — - Voilà la véritable question. »

Après ces réflexions, M. le comte de Morny demandait que le parti conservateur votât pour les incompatibilités dans la prochaine session ; puis, il ajoutait :

u A entendre l'opposition^ si nous n'accordons pas toutes les réformes si vivement réclamées par les démonstrations récentes, nous nous perdons, nous nous exposons à de grands malheurs ; nous amènerons plus qu'une réforme, nous causerons une révolution.

» Une révolution ! le mot a été prononcé. Pour ma part, et le passé me donnerait raison au besoin, je ne redoute que les révolutions pour ainsi dire légitimes; les fantaisies et les caprices des partis peuvent agiter la surface, mais ne renversent pas des gouvernements. 11 y a de la justice au fond du cœur du peuple. Pour soulever la partie honnête du pays, il faut une charte violée, un contrat déloyalement rompu. Quoi! parce qu'il ne conviendrait pas à une majorité légale de céder à vos clameurs, vous ne sauriez vous résigner au rôle de parti vaincu! Mais la tribune vous est-elle interdite? La presse vous rcfuse-t-^lle sa publicité? Faites donc triompher vos opinions par la persuasion et non par la violence !

» C'est le respect religieux de la loi qui fait la force de la constitution anglaise, tout en permettant la plus grande liberté dans les institutions. Là, gouvernement^ tribunaux, peuple, tous considèrent la loi comme un soutien, comme un abri. Dans ce pays sensé, où personne ne cherche à rabaisser ceux qui sont au-dessus de soi, l'inégalité sociale est acceptée sans envie, parce que l'égalité des droits y est sincèrement appliquée et qu'elle suffit à la dignité de l'homme. Cent mille Anglais se rassemblent, s'agitent, délibèrent, signent des pétitions que les Chambres repoussent, et ce mouvement, qui, chez nous, dégénérerait en émeute, n'inquiète personne, ne menace ni l'ordre public ni les institutions.

C'est sur la puissance de Topinion publique et non sur la frayeur des agitations que comptent les réformateurs anglais. Dans ces immenses meetings, on sent qu'on respire le respect des droits. On y injurie quelquefois les hommes dans des termes grossiers; on n'y menace jamais une situation légale. Les partis semblent avoir fixé d'un commun accord les conditions du combat : le parti vaincu se résigne et sait attendre une occasion meilleure. Il souscrit d'autant plus volontiers aux conséquences de sa défaite, qu'il compte bien remporter la victoire à son tour et en jouir paisiblement. Tous comprennent qu'il n'y a qu'un terrain solide pour tout le monde : la légalité. Ils savent que ceux qui commencent les révolutions ne les achèvent jamais, que le torrent qui a rompu ses digues emporte tout sans choisir, que le libérateur de la veille est traité comme un tyran le lendemain, et qu'au bout de ces catastrophes, il n'y a qu'anarchie et impuissance.

)} Je le dis à regret : le sentiment de la légalité est affaibli en France ; on raisonne trop avec la loi. Le gouvernement n'en est pas suffisamment esclave. Les tribunaux eux-mêmes, qui devraient être la loi vivante, se permettent quelquefois de Tinterprcter au lieu de l'appliquer avec sa fatalité inexorable. Le pouvoir compte sur la mansuétude des Chambres ; les tribunaux croient être quittes envers tout le monde, quand ils ont jugé selon l'équité, ou qu'ils ont servi la vindicte publique.

» Je ne crois pas, je le répète, une révolution possible, à moins de fautes dont notre gouvernement est incapable ; mais au moins ne nous faisons pas d'illusions, et

puissent m'entendre les imprudents qui excitent la colèi*e du peuple^ et les ambitieux qui spéculent sur sa fureur I — Une révolution ne s'accomplirait plus au profit d'une opinion; elle se ferait au profit du communisme. »

J'eus le tort de donner à M. de Morny le conseil d'abréger le tableau des progrès du commimisme, pour ne pas montrer un avenir trop sombre et trop désespéré, heureusement, disais-je, encore loin de nous. Les craintes prophétiques de M. de Morny n'étaient que trop fondées : nous étions alors à la veille des dangers qu'il était le premier à signaler publiquement, il terminait cet article politique par des vues d*homme d'État :

tt Que les maux des classes pauvres soient étudiés avec ferveur, disait en finissant le député de Clermont ; qu'on crée des caisses d'épargne, des crèches, des salles d'asile, des écoles gratuites, des tontines, des atehers de travail, des cons&ils de prud'hommes : c'est là qu'est la solution du problème! »

A toutes ces institutions, Napoléon III a su ajouter les sociétés de secours mutuels, les caisses de retraite pour la vieillesse, le crédit foncier, les cités ouvrières, l'assainissement, l'embellissement de la ville de Paris et de plus d'une grande ville de nos départements.

On ne s'étonnera pas que, sous le roi Louis-Philippe, M. Guizo't ait plus d'une fois pensé à M. le comte de Morny pour lui confier un portefeuille. Le jeune député se serait vile formé aux épreuves de la tribune, comme il s'était vite accoutumé aux privations et aux fatigues de la guerre.

Ce fut à une soirée de réception chez M. le comte Mole, ministre des affaires étrangères, que je vis poiu» la première fois M. de Morny. Il arrivait du siège de Constantine. Mes regards s'arrêtèrent sur cette physionomie intelligente et distinguée, encore altérée par les traces de la fièvre.

D'une gravité sympathique, d'une politesse digne, froide, mais qui ne va pas jusqu'au dédain, M. de Morny s'est en tout temps fait remarquer par une certaine surveillance de sa vie, par une certaine économie de soimême. Dans toute compagnie, il montre de l'aisance, du naturel ; mais il ne fréquente guère que ce qu'on est convenu d'appeler le grand monde. C'est là son milieu; il y prit ses lettres de naturalisation dès le salon de madame de Souza. 11 est là tout à l'aise, il y a ses coudées franches; il s'y fait surtout remarquer par son langage net et précis, et par son goût élevé pour les arts et pour les lettres. Depuis longtemps M. de Morny tient une des premières places parmi les amateurs de tableaux ; il ne court qu'après les maîtres et les chefs-d'œuvre, laissant les copies, les peintres et les toiles médiocres à cette population si nombreuse en France d'amateurs de mauvais tableaux.

Ce petit hôtel de modeste apparence des Champs- Elysées que vous connaissez est comme un sanctuaire ouvert à tous les chefs-d'œuvre, à tous les prodiges de Tart : hautes curiosités, marbres précieux, tableaux sans prix, y occupent la plus grande place. Que de fois j'y ai contemplé Rembrandt, Watteau, Metzu,Terburg, Greuze, et quelques artistes modernes, dans ce qu'ils ont fait de plus magistral et de plus éclatant !

Je n'ai jamais rien sollicité^ ni rien obtenu de M. le comte de Morny^ alors que^ dans des temps de renouvellement complet de l'administration^ il régnait et gouvernait au ministère de l'intérieur. Mes appréciations ne sont donc dictées ni par une complaisante camaraderie^ ni par un sentiment de reconnaissance. Après le 2 décembre^ j'attendis même, pour louer M. de Morny de son courage et de sa haute habileté, qu'il ne fût plus ministre. Je ne pubUai que le 25 janvier 1852, dans le journal le ConstUiUionnel^ l'article suivant, ayant pour titre : le Moniteur du 23 janvier.

a Nous regrettons vivement qu*au miUeu du remaniement ministériel que publie le Moniteur du 23 janvier, M. de Morny, cédant certainement aux plus honorables susceptibilités, ait cru devoir donner sa démission.

» Ëluet réélu à plusieurs reprises, en Auvergne, comme député, comme constituant et comme représentant, M. de Morny a étudié de près, pendant de longues années, les stériles intrigues et les criants abus du régime parlementaire ; et c'est entraîné par de patriotiques convictions, qu'il a pris de si bon cœur, au 2 décembre, la plus haute et la plus courageuse responsabilité. Dans les quelques jours difficiles qui suivirent le 2 décembre, tous ceux qui approchèrent M. de Morny étaient surpris et rassurés par le calme naturel, nous pourrions presque dire élégant, de son esprit et de toute sa personne : il disait tout et faisait tout simplement.

» Au milieu des décisions les plus netles et les plus promptes, prises dans les circonstances les plus graves.

il trouvait encore un sourire dédaigneux ou un mot vif et perçant contre cette foule de personnages de comédie que mettent en campagne et en mouvement les révolutions.

» Pendant le peu de temps que M. de Morny a passé , aux affaires, il s'est révélé en lui de grandes qualités d'homme d'État : ses exposés de motifs, ses circulaires, sont autant de petits chefs-d'œuvre de concision, d'esprit et de bon sens pratiques ; Usait les choses et les honunes de son temps ; il comprend largement, de haut et dans un sage esprit de modération, le mouvement d'idées, les mœurs nouvelles et le rajeunissement administratif et politique que la France devra aux mesures du 2 décembre,

» M. de Morny, nous l'espérons, reviendra aux affaires. La politique nouvelle de Napoléon a déjà produit un homme nouveau. y>

Le député de Clermont, le petit bonhomme que M. de Talleyrand aimait à faire causer, après avoir été ministre de l'intérieur, vient d'être élevé à une des dignités les plus éminentes du gouvernement, à la présidence du Corps législatif.

Depuis le 23 janvier 1852, M. le comte de Morny s'est tenu jusqu'à un certain point en dehors de la politique; mais il a consacré ses loisirs à des études industrielles, financières et scientifiques. Chemins de fer, crédit mobilier, fermes-modèles, haute industrie, il met la main à toutes le$ importantes entreprises, pour les aider de ses conseils, de l'autorité de son nom et de son crédit. N'allez pas croire pourtant qu'au milieu de cet entrain et de ce

bruit d'affaires, M. de Morny ensevelisse son intelligence sous de nombreux dossiers^ sous des flots de correspondances^ et qu'il veille jour et nuit dans le silence du cabinet. Il surveille de haut^ et souvent sur place^ les travaux féconds dont il a patroné la mise en activité; mais^ comme les grands noms politiques de F Angleterre, il concilie les nobles distractions et les affaires.

Il n'est pas un homme d'État de la Grande-Bretagne qui n'élève des chevaux de course, ne chasse le renard, ne monte tous les jours à cheval, et ne vive dans des conditions d'élégance mondaine et d'intelligente liberté, tout en se préoccupant des grandes affaires du gouvernement. En France, au contraire, on ne se croit guère un ministre sérieux qu'en affichant les habitudes les plus gitindées, qu'en se montrant dès sept heures du matin vêtu de noir et en cravate blanche. M. de Morny, placé à la tête d'un grand mouvement d'affaires, ne fait d'infidélité ni à la chasse^ ni au sport, ni à l'Opéra, ni aux soirées de Racine, de Corneille, de Molière et de nos auteurs modernes, à la Comédie -Française; ni aux salons privilégiés où se donnent rendez-vous les grands esprits et les grandes dames de notre temps. Vous le rencontrerez même, au besoin, chez Beurdeley et chez Manheim S ou à de riches ventes publiques cataloguées par Bonnefons de Lavialle, mettant un haut prix à ce qui se vend de rare et de précieux.

Au milieu de notre société démocratique, il y a toujours place, on le voit (elles y sont même honorées), pour des existences aristocratiques, à la condition de;ie rester

I Les deux cabinets où se trouvent les pins rares curiosités.

en dehors ni du mouvement des idées^ des arts et des lettres^ ni des incessantes découvertes et innovations de la science^ du commerce et de l'industrie. Pour ces jeunes gens de bonne maison quis^isolent trop dans leurs terres et dans leurs clubs^ et pour les jeunes héritiers de ces brillantes fortunes qui se sont faites sous la restauration et sous Louis-Philippe^ M. le comte de Momy est un modèle à imiter et un exemple à suivre.

Le 2 décembre 1852, l'empereur signait le décret suivant:

Napoléon,

Par la grâce de Dieu et la volonté nationale, empereur des Français;

Considérant que le comte de Momy a rendu au pays des services éclatants en décembre 1851;

Qu'il est juste de lui donner un témoignage exceptionnel de notre reconnaissance;

Décrétons :

Art. 1er. ]vi. le comte de Morny, député au Corps législatif, ancien ministre de Tintérieur, est nommé grand*croix dans notre ordre de la Légion d'honneur.

Fait au palais des Tuileries, le % décembre 1852.

Napoléon.

L^empereur Napoléon III sait reconnaître^ distinguer les natures d'élite; il sait récompenser, honorer les grands services rendus à la France.

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