LouU-Pkilippes parJ^Î. le comte de Montalivet
Dans la Chambre et autour de k royauté, les pai*lis se dessinaient et prenaient position. Le roi et beaucoup d*hommes politiques regardaient comme un devoir d'honneur de sauver les ministres ; mais certains partis faisaient de cette question Tobjet de transactions avec la couronne.
Dès le 9 décembre 4830 au soir, une conférence eut lieu pour délibérer sur le parti à prendre dans ces gravée circonstances : MM. Pasquier, de Sémonville, le maréchal Soult, le comte de Montalivet et le général la Fayette y assistaient. Devait- on amener les ministres le jour ou la nuit de Yincennes au Luxembourg? La Fayette, général en chef des gardes nationales, voulait qu'on les amenât en plein jour, en grand cortège. « Le peuple est généreux, disait-il; ne nous défions pas de lui et comptons sur sa clémence. » L'avis du général ne prévalut pas. La commission s'en remit complètement au ministre de l'intérieur des mesures à prendre poiu* la translation des ministres. M. de Montalivet accepta courageusement cette responsabilité^ il ne voulut conûer à qui que ce fût cette délicate et périlleuse mission, et les ministres furent amenés par lui à la Chambre des paii's, en plein jour, par le faubourg Saint-Antoine, pont d'Austerlitz, les boulevards et le jardin du Luxembourg.
M. de Chantelauze seul, retenu par une douleur de rhumatisme , ne fit. pas partie de ce premier voyage. Mais dans la même journée, à deux heures de l'aprèsmidi, un tilbury, dont deux personnages occupaient les deux places, arrivait de Yincennes devant une des portes du palais du Luxembourg, entouré alors de postes nom-
breux de garde nationale. De ces deux personnages, Tun était le général Daumesnil^ l'autre M. de Chantelauze. La garde nationale refusa de laisser entrer le tilbury dans la cour du Luxembourg ; le général Daumesnil se nomma : « Monsieur est un des ministres qu'on va juger^ dit-il aux officiers de la garde nationale^ il faut bien que je le mène en prison. v> On lui accorda cette faveur.
On se rappelle toutes les péripéties de ce mémorable procès^ le com^age impassible de la Cour des pairs et de son illustre président M. Pasquier.
La première magistrature du pays répondit par un arrêt, d'une justice sévère et humaine tout à la fois, aux injonctions d'une multitude égarée. Suivant le vœu du roi, les ministres de Charles X échappèrent à la mort.
Mais il s'agissait de reconduire les condamnés à la prison de Vincennes avant même que l'arrêt fût rendu. M. le comte de Montalivet, ministre de l'intérieur, arrêta dès le 20 décembre au soir son plan de campagne. Une voiture et des chevaux de poste avaient été commandés; plusieurs bataillons de la ligne devaient être placés au centre du Luxembourg; la garde nationale ne devait occuper que les postes avancés. Mais le 21, aucun des ordres de M. le comte de Montalivet ne se trouva exécuté : on ne voyait la troupe de ligne nulle part, la garde nationale était partout; point de voitures, point de chevaux de poste.
Désespéré d'un pareil état de choses, M. le ministre de rmtérieur écrit à M. Laffitte, président du conseil, qu'aucune des mesures prescrites n'a été exécutée, et
lui demande un blanc seing. « Je ne peux vous donner un blanc seing, répond M. Laffitte ; le conseil n*est pas en nombre pour délibérer, mais vous nous inspirez toute confiance. y> M. le comte de Montalivet, n*écoutant que son courage, fait venir sa propre voiture à la porte de la geôle, avec ses domestiques en livrée, ainsi que plusieurs chevaux de selle. Il prévient M. le général Fabvier^ qui avait sous ses ordres un escadron de chasseurs stationnant dans le voisinage, de se tenir prêt ; il donne le même ordre à un escadron de la garde nationale à cheval.
Plus d'une fois, pendant la dernière audience, le président de la Chambre des pairs, inquiet, fit demander à M. le comte de Montalivct : «Les ministres^ sont-ils partis? » Mais tout le monde avait oublié que Fécrou des prisonniers ne pouvait être levé que sur la signature du président de la cour. M. DaudeJ, préposé à la garde des ministres, exigea donc un ordre signé du président. Le temps pressait; au moment où le verdict de la cour serait connu dans Paris, on pouvait redouter im grand mouvement populaire auquel se serait peut-être mêlée une paiiie de la garde nationale. M. de Montalivet triompha, par son énergique volonté, des résistances de M. Daudel. Ce dernier n*obéit cependant qu'après avoir exigé une déclaration signée de M. le minisire de Tintérieur, constatant que le directeiu de la prison n'avait < cédé qu'à la violence.
L'écrou est levé ; les ministres sortent de la prison. Us montent tous dans la calèche qui les attend; deux valets de pied se placent sur le siège de derrière. M. de Montalivet à cheval, une cravache à la main, et le géné-
rai Fabvier^ en unifonne, galopent de chaque côté de la voiture, précédée d'im escadron de garde nationale à cheval et suivie d'un escadron de chasseurs. L'arrêt ne fut rendu que vers quatre heures et demie du soir. Les ministres étaient partis vers cette heure-là du Luxembourg; la voiture et l'escorte, passant à travers les rangs de la garde nationale étonnée et. sans informations, prennent la rue de Yaugirard, la rueNotre-Damedes-Champs, la barrière d'Enfer, les boulevards extérjem^, le pont de Saint-Maur, le bois de Vincennes ; on entre dans le château par la porte en face du polygone. Pendant ce trajet, des pierres sont lancées contre la voiture et en brisent les glaces. On n'arrive au pont de Saint-Maur qu'à la nuit tombante. On y trouve un bataillon de troupe de ligne qui avait été demandé la veille par M. le comte de Montalivet. Tous les ministres, auxquels il devait plus tard , comme ministre de l'intérieur, ouvrir par une amnistie les portes de Ham, étaient sauvés !
M. le comte de Montalivet profita de l'occasion pour faire une étude personnelle de l'émeute déjà en possession des quartiers voisins du pont Neuf. 11 revint par le faubourg Saint-Antoine; les boutiques étaient ouvertes et la lumière des ateliers lui permit de voir se dessiner la silhouette des ouvriers penchés ^ lem* métier. Les ouvriers n'avaient point quitté leurs travaux. Le ministre de l'intérieur se trouvait dès lors plus instruit du véritable état des choses que par vingt rapports de police, et il comprit qu'il viendrait facilement à bout d'une émeute qui n'avait pu soulever le faubourg Saint -Antoine, cette terre classique des révo-
lutions î Cependant, à la Grève , un inconnu pressa M. le comte de Montalivet de descendre de voiture^ et lui apprit que des troubles menaçants commençaient yers le pont Neuf. Ce dernier se rendit alors à pied au milieu de Témeute. On y cassait les réverbères. Il fut même frappé au cou par la corde d'un réverbère cassé^ espèce d'avertissement de circonstance. Il rentra bientôt en cabriolet au ministère de Tintérieiu* pour y prendre des mesures et donner des ordres. La journée était bonne : la justice de la cour des pairs avait été respectée!
Pendant la diu*ée du premier cabinet dont il ait fait partie, M. le comte de Montalivet, ministre de Tintérieur, présenta à la Chambre des députés, le 30 décembre 1830, un projet de loi électorale. « DetoutTènsemble des dispositions générales relatives aux capacités que nous avons admises et réunies , dit l'exposé des motifs, il surgit une masse électorale dont les amis des améliorations politiques n'apprendront pas le chiffre sans reconnaître nos efforts ; car il dépasse deux cent mille individus. Ce projet de loi réduit le cens d'élig;ibilité à cinq cents francs , et les limites d'âge à trente ans* Il fixe l'élection par arrondissement; un arrondissement peut être dédoublé; chaque collège ne nomme qu*un député. »
Cette loi fut adoptée et votée le mardi 12 avril 1831 (301 contre 51).
C*est avec cette loi électorale, qui était alors un progrès, que Louis-Philippe a pu régner et gouverner pendant dix-huit ans. Ce fut donc contre cette loi que le
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tiers parti, le centre gauche, la gauche dynastique et la gauche pure, en 1848, unirent leurs efforts, parce qu'elle avait eu le tort à leurs yeux de permettre à Louis-Philippe non-seulement de régner, mais de gouverner. On devait surtout, ce me semble, entourer de respect une loi électorale qui , fonctionnant depuis dixhuit ans, avait pu préserver la royauté et le pays des dangers d'une révolution : en France, cette consécration d^une loi par Fexpérience et par le temps devint, au conti^aii^e, un argimient pour la modifier ou pour Tabolir.
Entre la présentation et le vote de cette loi électorale, un changement important de ministère eut lieu. Vint le ministère du 13 mars 1831, ainsi composé : M. Casimir Périer, ministre de l'intérieur, président du conseil, remplaçant, comme président du conseil , M. Laffitte; le baron Louis, ministre des finances; M. Barthe, appelé récemment dans le dernier cabinet, comme ministre de l'instruction publique, remplaçant, comme garde des sceaux, M. Mérilhou, qui avait récemment aussi succédé à M. Dupont (de l'Eure) ; M. de Montalivet, ministre de l'instruction publique; M. le comte d'Argout, ministre du commerce et des travaux publics; le vice-amiral de Rigny, ministre de la marine.
La crise à la suite de laquelle se forma ce cabinet fut ardente et passionnée. M. le comte de Montai ivet pressait M. Casimir Périer, assez résistant à ses instances, de prendre la direction des affaires; il agissait aussi de toute son influence sur l'esprit du roi. Mais ses ciforls étaient contre-balancés par les menées sourdes et actives de M. Thicrs, alors sous -secrétaire d'État des
finances. M. de Monfalivet ne montait chez le roi que par le grand escalier; M. Thiers se glissait dans le cabinet de Louis-Philippe par les escaliers dérobés. M. Thiers luttait pour que la présidence du conseil fût maintenue à M. LafYitte.
M. de Montalivet triompha tout à la fois du penchant du roi pour M. LaffiUe et pour M. Thiers, et du peu de goût de M. Casimir Perler pour la direction des afTaires publiques. Toutes les difficultés furent aplanies. De concert avec M. Rosman, M. de Montalivet réduisit les altributions du ministère de Tintérieur, pour en alléger le poids aux yeux de M. Casimir Perler. 11 se contenta pour lui-même du ministère de Tinstruction publique. Ce nouveau cabinet^ présidé par M. Casimir Périer et qui représentait si opportimément les idées d'ordre et de résistance, fut donc Foeuvre personnelle de M. le comte de Montalivet. C*est un des nombreux services qu'il rendit à la royauté et au pays.
Sous ce ministère, dans une discussion de la loi sur la liste civile en 1832, M. de Montalivet fit éclater dans la Chambre des députés l'orage parlementaire le plus menaçant.
Un député, M. Marchai, prétendait, à propos de la liste civile, qu'il s^agissait uniquement de fixer les besoins d'une famille et les dépenses d'une maison. M. le comte de Montalivet déclara, au contraire, qu'il s'agissait non d'ime. maison, non d'une famille, mais d'un principe, de la royauté.
Après avoir développé cette idée, M. de Montalivet entrait dans des détails historiques sur la manière dont
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la liste civile avait été votée par nos difiérentes assemblées législatives, en 1791, en 1814, en 1823. Il fit observer que ces trois assemblées, à des époques si éloignées, dans des circonstances si différentes, sous Finfluence de passions si diverses , avalent pris des résolutions semblables, doté la royauté avec munificence, et laissé au monarque les antiques demeures de Henri IV et de Louis XIV. Il en inférait que Thistoire, d'accord avec la raison, nous montrait, dans cette uniformité de résultat, un principe commun de justice et de politique.
« C'est qu'à ces trois époques, ajouta-t-il, malgré la différence des temps, des circonstances et des hommes, une même pensée présidait aux délibérations. Tous voulaient la monarchie constitutionnelle, et ils savaient que, dans cette forme de gouvernement, il faut à la royauté une haute influence, qu'elle n'emprunte pas seulement au concours et à l'action des pouvoirs politiques, mais qu'elle doit puiser aussi dans l'indépendance et la dignité de sa situation personnelle. »
Le ministre passait ensuite en revue les opinions émises, hors de la Chambre, par les divers partis, sur la question à l'ordre du jour, et annonçait qu'il voulait s'adresser seulement aux représentants de l'opinion qui avait fondé en même temps la charte et la •royauté de 1830, aux constitutionnels de la monarchie de juillet, c'est-à-dire à tous les membres de la Chambre. Il poursuivait en ces termes :
a Votre commission vous l'a dit, messieurs, par l'organe de son rapporteur, la dot nationale dont la France
veut honorer son roi doit être digne d'eUe et de lui : c'est à vous de juger si la somme qu'elle vous propose remplit ce vœu. Pour moi, je ne puis le croire. Il faut que le représentant de trente-deux millions d'hommes soit le premier, autant par l'influence de ses richesses que par sa dignité ; il faut que toutes les industries ne puissent demander à un auti*e des encouragements et une puissante impulsion ; il faut que les arts ne puissent aller chercher loin du trône une protection plus efficace; il faut que le luxe, qui fait la prospérité des peuples civilisés, ne soit pas hanni de l'habitation du roi de France, car il le serait bientôt de celle de ses sujets... » A ces mots de roi de France et de sujets éclatent de tous côtés dans la Chambre les plus bruyantes exclamations ; des deux extrémités de la salle les apostrophes les plus véhémentes sont adressées au ministre. Des députés s'avancent vers la tribune et menacent presque du poing l'orateur. M. Casimir Périer, alors président du (^nseil, du banc des ministres, crie à son collègue : a Tenez bon, et à ceux qui vous menacent,
f. -leur votre verre d'eau au visage. » M. le comte
de Montalivet se montra impassible et résolu. Au ml-' lieu du bruit, les uns protestaient énergiquement contre cette qualification de sujets, qui, selon eux , était une insulte à la Chambre et à la nation; d'autres voulaient que le ministre fût rappelé à l'ordre; quelques-uns réclamaient le silence pour que Torateiu- pût s'expliquer. Il répéta sa phrase, qui fut encore interrompue par ime nouvelle et plus violente explosion de clameius. « A l'ordre ! à l'ordre ! le ministre I Qu'il se rétracte ! Il n'y a plus de sujets en France depuis la révolution de juil-
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Ict, il n*y a plus que des citoyens. » Le président suspendit la séance et invita la Chambre à se retirer dans ses bureaux^ aux termes du règlement.
Cependant la séance est rouyerte, et M. le comte de Montalivet remonte à la tribune. •
« Messieurs^ dit-il, je ne m'explique pas les motifs de Tintemiption prolongée dont a été Tobjet le discours que j*ai eu l'honneur de prononcer dans cette enceinte. Per-^ mettez-moi de revenir sur le mot qui a paru blesser une partie de l'assemblée : je veux parler du mot sujets. Pour mon compte, messiem^s, je ne comprjends pas les si vifs murmures que ce mot' a causés dans l'assemblée... Tout dépend de la manière d'entendre ce mot. Tous les Français sont égaux entre eux ; ils sont égaux devant la loi. Le roi plane au-dessus de la nation comme un grand principe, et ce principe se trouve dans la charte ; par rapport à lui, tou& les Français sont inférieurs {Rumeurs nouvelles)^ et sous ce rapport on peut dire qu'ils sont sujets, v [Non ! non ! non !)
Cette explication, loin d'apaiser le tumulte, ne fît que lui donner un nouvel aliment. Les cris : A Vordre ! Bétractez-vous! recommencèrent. — Le mot de sujets n'est pas dans la charte. Les sujets sont restés sous les barricades de juillet. — C'est une séance de Convention. — C'est une contre-révolution. — C'est une émeute ! Telles sont les différentes exclamations que se renvoient mutuellement les députés de la gauche, de la droite et du centre. Dans ce désordre, M. le comte de Montalivet, resté à la tribune, refuse de se rétracter. Les membres
les plus animés prennent le parti de se retirer en protestant, et le ministre achève enûn sa phrase qu'il avait reprise pour la troisième fois.
Une protestation contre le mot sujets fut signée par cent soixante-quatre députés, et peut s'en fallut qu'un ministre sous Louis-Philippe ne fût mis en accusation pour avoir prononcé, dans un discours improvisé, ce mot sujets, dont se servaient les hommes politique?, les députés de l'opposition la plus avancée, lorsqu'ils demandaient des faveurs au roi. C'est qu'à la Chambre, les députés posaient devant le pouvoir, devant leurs électeurs, devant le public, et surtout aussi dotant les journalistes de l'opposition, dont ils convoitaient les sympathiques éloges. On trouvaient bon et utile de pousser l'esprit d'indépendance presque jusqu'au man^ que de respect !
Cette profonde et vive émotion de la Chambre se termina bientôt, de la façon la plus inattendue, par des éclats de rbe. La commission municipale avait adressé un rapport au roi sur ses travaux. « Savez-vous, dit alors M. Barthe, garde des sceaux, qui ne manqua jamais ni d'esprit ni de courage, comment il se termine? (Écoutez! écoutez!) Nous sommes, sire, avec le plus profond respect, de Votre Majesté, les très-humbles et très-obéissants serviteurs et fidèles sujets. (Lisez les signatures /) Les signatures sont celles de MM. Lobau, Audry de Puiraveau, de Schonen, Mauguin. »
Le hasard a fait tomber entre mes mains deux pétitions adressées au roi^ le lendemain de la révolution de juillet, signées de deux hommes politiques de l'opposi-
tion la plus ferme^ la plus résistante^ et qui porte aussi la qualification de sujets.
Comme ces deux pétitions ne contiennent rien que d*honorable pour leurs signataires^ nous les transcri- TOUS ici conune documents historiques :