‹ Mémoires d'un bourgeois de ParisChapitre 18 sur 71 · ROI DES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

ROI DES FRANÇAIS

« Paris, le 12 août 1830.

» Sire^

» Je prie humblement Votre Majesté de m'admettre comme of&cier d^ordonnance près de votre auguste persorme,

» Élève de TÉcole polytechnique, j^avais fait à vingt et un ans la malhem-euse campagne de 1813 et 1814, comme lieutenant du génie à la grande armée.

)> Indigné de voir Pennemi dans la capitale et fidèle au malheur, je demandai à suivre Napoléon à Tîle d'Elbe, et je fus admis à sa suite comme lieutenant du génie.

» Revenu avec Napoléon le 20 mars, j*étais à Waterloo. Après la seconde abdication, j'ai été plusieurs années éloigné du service. J'y ai été rappelé en 1818, sous le ministère de Gouvion Saint-Cyr, et j'ai continué à servir sans interruption ; j'ai fait à regret, mais en bon militaire, la campagne d'Espagne de 1823.

» Me sera-t-il permis de me prévaloir près de Votre Majesté du glorieux service et du patriotisme longtemps éprouvé du lieutenant général Michaud, mon beau-père ? Pendant que vous combattiez à Jemmapes, il défendait aussi la patrie dans le Palatinat, et fut bientôt nommé général en chef de l'armée du Rhin. Après l'avoir souvent conduite à la victoire pendant im an et demi, il en quitta le commandement par suite d'une fracture de jambe. Plus tai^d, il commanda en chef ou comme lieutenant général dans l'ouest, en Italie, en Hollande, dep

vantDantzick ; et enfin il fut gouverneui* des villes hanséatiques et de Magdebourg. Après avoir ainsi rempli avec honneur pendant vingt-quatre ans de hautes fonctions militaires^ il fut mis à la retraite en 1815. Jamais il it'a voulu parmtre à une cour dont les principes blessaient son vieux patriotisme. Mais aujourd'hui^ votre avènement au trône avec les couleurs nationales remplit de joie ses vieux jours. Il serait heureux de se voir récompensé dans la personne de son gendre^ et son gendre, qui partage son patriotisme, voudrait devoir votre auguste bienveillance aux glorieux services de son beau-père.

» J*ai l'honneur d'être, avec un profond respect et un patriotique dévouement,

D Sire, » de Votre Majesté, » le très-humble et très-obéissant sujet.

» D. Larabit, » Capitaine da génie. »

(M. le baron Athalin. Vu par le roi, qui désire qu'on lui en reparle.)

Selon moi, M. le comte de Montalivet montra pendant toute la durée de la motiarchie de juillet une grande supériorité d'esprit et de caractère : il ne rechercha jamais une vaine et facile popularité; il se dévoua toujours courageusement à la royauté, à Tordre, à la société, dont les plus grands intérêts étaient tous les jours rats en péril.

Le 26 décembre, à la suite de la discussion de la loi sur la garde nationale, le général la Fayette donna sa

dcmission de comoiandant des gardes nationales du royaume; mais on youlut que cette démission comprit aussi celle de commandant de la garde nationale de Paris. Ce fut encore M. le comte de Monlalivet qui accepta la rude mission de négocier avec le général la Fayette.

La Fayette était alors presque gardé à vue par une immense clientèle politique. Autour de lui se pressaient les hommes d'opposition et tous les républicains; les députés les plus dévoués s'effrayaient de sa retraite. M. de Schonen disait à M. de Montalivet: (( Tout est perdu si on éloigne M. de la Fayette. » Le jeune ministre tint bon. Dans la nuit du 26 décembre j 830^ il se rendit auprès du général et obtint son consentement à une démission complète. 11 en informa le rol^ qui le chargea de nouvelles paroles pour la Fayette. Mais à sa seconde visite^ M. le comte de Monlalivet ne put être reçu: tout Tentoiu'age avait pris ses mesures pom* que les portes lui fussent fermées.

Ce fut M. de Montalivet qui mit en avant auprès de Louis-Philippe le nom du général Lobau pour le commandement de la garde nationale de Paris. « Je me souviens, dit-il alors au roi, que, dans ma première jeunesse, mon père me menait assez souvent en visite chez le général Mouton, comte de Lobau, qu'il estimait beaucoup, et qu'il me représentait comme un brave général, comme un Spartiate, comme un héros de Tan-, tiquité. — Des mœurs simples et du courage, répondit le roi, c'est ce qu'il nous faut. »

Pendant la même nuit, M. le comte de Montalivet se rendit auprès du général Lobau, qui demeurait alor»

rue de Lille, au faubourg Saint-Germain. II était deux heures du matin. Ce dernier reposait.

d Général, lui dit M. de Montalivet, la Fayette \ient de dqnner sa démission; voulez-vous accepter le commandement de la garde nationale de Paris?

— Non, ma foi !

— Mais il y a une émeute demain.

— Alors J'accepte; mais laissez-moi dormir! »

Le Moniteur du 27 décembre 1830, tout en reconnaissant les services rendus par le général la Fayette, nonune M. le lieutenant général comte de Lobau commandant général de la garde nationale de Paris.

Le journal le Temps, qui défendait alors avec talent et cowage la politique de M. Casimir Perler, publia un article très-remarquable à cette occasion. « Puisque nous avons, dit-il, im roi-citgyen, nous n'avons pas besoin d'un citoyen-roi. »

Après le ministère du 13 mars 1831, se forma en 1832, comme on le disait dans le langage du temps, tm petit ministère, dont M. de Montalivet fît encore partie comme ministre de l'intérieur. Petit ministère qui eut cependant à lutter contre les plus grands dangers! la Bretagne et la Vendée soulevées, le choléra décimant la population parisienne, l'émeute prenant en juin les proportions d'une guerre civile. Ce fut M. Casimir Perler, à son lit de mort, qui, au milieu de ces graves circonstances, désigna M. de Montalivet pour lui succéder. Pendant ces tristes jours, trois des collègues de M. de Montalivet, chargés de grands portefeuilles, étaient dans l'incapacité de s'occuper d'affaires : le gé-

néral Sébastiani venait d'être frappé d'une première attaque d*apoplexie; M. le yice-amiral de Higny, ministre de la marine, et M, le comte d*Argout, ministre du commerce, étaient pris d*une attaque de choléra. Dans un état désespéré, M. le comte d'Argout, par sa Tolonté, départagea ses médecins consultants^ d'un avis opposé sur les derniers moyens de traitement à tenter. Le système qu'il préféra, qu'il adopta, le fît échapper à la mort. M. le comte de Montalivet, seul debout avec le maréchal Souît, au milieu de la peste et de la guerre civile, fit tête à tous les périls.

Le portefeuille de l'intérieur fut encore confié à M. de Montalivet dans des temps moias tristes, dans des circonstances moins graves, lors de la formation du cabinet du 22 février \ 836, qui donna à M. Thiers la présidence du conseil et le département des afiaires étrangères. Enfin, dans le ministère du 15 avril 1837, qui eut à lutter contre la coalition, M. de Montalivet accepta, pour la dernière fois, le ministère de l'intérieur, sous la présidence de M. le comte Mole.

D'un esprit droit et ferme, le jeune ministre fit preuve détalent, de clarté, d'atticisme dans ses improvisations, soit à la Chambre des députés, soit à la Chambre des pairs. Les parlementaires lui reprochaient d'être un dissolvant dans les cabinets dont il faisait partie. Son bon sens> sa loyauté rentraînaient> comme je l'ai déjà dit^ à se dévouer plutôt à la défense de la royauté, si souvent et si perfidement attaquée^ qu'à d'incessantes intrigues de coteries.

Le roi Louis-Philippe trouva M. de Montalivet près de lui le 24 février 1848, aussi bien que le lendemain de

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la révolution de 1830. Il était toujoms là où il voyait un danger.

Lorsque M. Thiers revint^ pour la première fois^ dans les journées de février, chez le roi, M. de Montalivet^ lui prenant la main : «La seule question, lui dit-il, c*est rémeute, n'est-ce pas? d La veille au soir, le 23 février, avant de donner leur démission, M. Guizot et M. Duchâtel résolurent que le conunandement de Paris serait confié au maréchal Bugeaud.

M. Thiei*s, appelé dans la nuit aux TUUeries^ aval d*abord accepté cette nomination, dans le premier tôteà-tête qull eut avec le roi; mais lorsqu'il revint aux Tuileries après avoir pris conseil des collègues qu'il s'était adjoints pour former le nouveau cabinet, la première condition qu'il imposa fut Téloignement du maréchal.

L'attachement de M. de Montalivet à Louis-Philippe et à la famille royale a survécu à la chute du trône et à l'exil. Dans son livre intitulé: Louis-Philippe ; — De la liste civile ^ M. de Montalivet a noblement vengé la mémoire du roi qu'il avait servi.

On se rappelle que le 16 octobre 1830, M. de Montalivet fut nommé administrateur des domaines et propriétés de l'ancienne dotation de la couronne. MM. de Schonen et Duvergier de Hauranne père lui furent adjoints pour la liquidation de l'ancienne liste civile.

Le M octobre 1832, le roi Louis-Philippe nomma M. le comte de Montalivet intendant général, adminis-

i. 1831, chez Michel Lcvy riôtes.

trateur de sa liste civile. Il fut éhi^ à plusieurs reprises^ colonel de la garde nationale à cheval.

Il fut aussi élu membre de l'Âcadëmie des beauxarts.

Ministre de rintérieur dans divers cabinets, M. de M<mtalivet présenta et fit adopter par les Chambres la loi sur la garde nationale, la loi électorale, la loi communale, la loi vicinale, la loi des aliénés.

Ces trois dernières lois ont survécu à la monarchie de juiUet et sont encore aujourd'hui en vigueur.

M. le comte de Montalivet fut du très-petit nombre de ceux à qui Louis-Philippe témoigna une constante amitié et donna tout ce qu'il pouvait accorder de confiance.

Tourm^té par de graves et fréquents accès de goutte, cet homme politique fut plus d'une fois forcé de s'éloigner des affaires poiu* cause de maladie.

Le roi, pendant son séjour à Saint-Gloud, mettait, tous les étés, à la disposition* de M. de Montalivet, ministre ou intendant général de l|i liste civile, le pavillon de Breteuil. Du palais de Saint-Cloud, Louis-^Phiiippe s'y rendait souvent à pied, par le parc réservé, et passait de longues heures à causer de toutes choses avec M. le comte de Montalivet.

« Je vais peut-être avoir besoin de vous, lui dit-il im jour, pour former im cabinet. — Sire, je suis toujours à Tos ordres ; mais je désire vivement rester dans la re-^ traite. — ^Je vous comprends, vous aimez mieux être intendant de la liste civile que ministre ; vous aimez mieux être duc d'Orléans que roi ; vous n'êtes pas dégoûté. »

Le pavillon de Breteuil avait été, sous Napoléon 1^, rhabitation du prince Eugène, du duc de Montebello^

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et de la duchesse de Montebello après la mort du maréchal. Sous Napoléon III, le pavillon de Breteuil est occupé par la princesse Mathilde.

Le père de M. le comte de Montalivet fut^ comme on le sait^ appelé à de hautes fonctions sous Tempire : conseiller d'État, préfet, directeur général des ponts et chaussées, enfin ministre de rintériew* et intendant général de la liste civile.

Son ûls possède à sa terre patrimoniale de la Grange (département du Cher) deux portraits historiques en pied : Tun représente Napoléon I^^; il fut donné à son père pai' l'empereur; l'autre représente le roi des Frau^ çais; il lui fut donné, à lui, par Louis-Philippe.

Honoré par tous les hommes qui l'ont approché ^ comptant un grand nombre d'amis, M. le comte de Montalivet publia en 1827 un écrit intitulé : Un jeune pair aux Français de son âge, in-S^. Dès cette époque^ le jeime publiciste suivait la ligne constitutionnelle. Cet écrit politique^ soumis à M. de Chateaubriand, obtint ses suilrages.

Pendant toute sa carrière politique, M. de Montalivet fut toujours un de ceux qui disaient le plus nettement au roi leur façon de penser et qui lui parlaient le plus librement.

Dans la dernière année du ministère du 29 octobre, bien que ce ministère eût une très-forte majorité dans la Chambre, M. de Montalivet ne craignit pas de conseiller au roi de céder au vœu de l'opposition, de se montrer plus sage qu'elle, de prévenir ses folies, ses éclats inconstitutionnels, a Mais céder, répondait le roi, c'est s'avouer vaincu ; M. Thiers lui-même est dépassé.

Notw courrons bien vile à de graves conflits et à de grands malheurs avec le nouveau ministère que je serai forcé d'accepter de la Chambre^ car je ne violerai jamais la chai-te que j'ai jure'e.— Détendez la situation, répondait M. de Montait vet, et vous vous en tirerez après. Vous vous êtes tiré de dangers bien plus grands encore; vous êtes venu à bout des émeutes, de la coalition. Vos dix-sept ans de règne n'ont été qu'une longue suite de difficultés, de luttes et de victoires. Ne perdez pas courage, sire, vous avez la France et votre famille à sauver.»

Louis-Philippe, il faut le dire, supportait impatiemment ees contradictions et ces conseils, même de la pai-t de celui qui ne lui montra jamais qu'un infatigable dévouement. Le roi, dans les derniers jours de la lutte, lorsque se produisirent des fantaisies hostiles de réforme, lorsqu'on menaça d'agiter le pays par des banquets, regardait même M. de Montalivet comme une de ses difficultés. Aussi, lorsque l'ancien intendant de la liste civile de Louis-Philij)pe se présenta, sous la république, chez le. ministre des finances M. Pages, pour défendre et sauver les épaves de la fortune de la famille royale, ce dernier, républicain honnête et modéré, faisant le meilleur accueil à cet ami de l'ancien roi, ne craignit pas de rendre hommage à sa loyauté en lui disant : a Je sais que si je suis là, ce n'est pas votre faute. »

M. le comte de Montalivet vit aujourd'hui dans la plus honorable retraite, entouré d'une nombreuse et belle famille, tantôl à Paris, tantôt à sa terre de la Grange. Étranger non aux intérêts de son pays, mais à toulc opposition, il consacre son activité d'esprit à enrichir de livres curieux, d'éditions rares, de précieuses reliques

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sa bibliothèque de la Grange^ qui est une des plus belles choses de ce château. Les loisirs que lui fait la politi> que Font rendu bibliophile et studieux.

J'ai tenu à jeter le plus de lumière possible sur le rôle politique rempli par.M. le comte de Montalivet sous la monarchie de juillet, afin de donner plus de relief au contraste qui existe entre ce ministre de Louis-Philippe et beaucoup d'autres ministres du même règne qui, par« leurs manœuvres, parleur talent et par Zeurs journaux^ ont su faire plus de bruit autour de leur nom que lui autour du sien, mais qui n'ont rendu au pays et à la royauté que de moins nombreux, que de moins importants services.

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